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VIEUX HOTELS ET GENTILHOMMIERES

Lorsque nous parcourons les rues d'un quelconque village d'Argonne, qu'il soit construit en gaize et torchis ou en pierre de taille calcaire, notre regard est, de temps à autre, attiré par une demeure d'aspect moins fruste, isolée sur un tertre ou encastrée dans les maisons-bloc, et précédée, à l'encontre de ses voisines, d'un trottoir pavé et d'une grille en fer forgé.

Dans la plupart des cas, en dehors des édifices publics, mairies ou écoles, des églises et des prieurés maintenant désaffectés, elles ne constituent que l'exception. Signalons toutefois qu'à Florent et aux Vignettes, hameau de résidence qui finit le territoire de Sainte-Menehould aux portes mêmes des Islettes, elles sont, là plus nombreuses, ici en majorité. Il s'agit en général d'habitations appartenant, parfois depuis plusieurs générations, à des notables : gros propriétaires fonciers, exploitants forestiers, descendants de maîtres-potiers ou de maîtres-tonneliers.

Les murs des deux façades, sur le devant comme sur le derrière, et à la rigueur ceux des petits côtés, se composent de gros moellons de gaize jaune, grossièrement taillés, et qui alternent avec plusieurs rangs — trois ou quatre — de briques roses. Pour en assurer la solidité, on a appliqué parfois, à l'étage, entre les hautes fenêtres à volets blancs, des ferrures en forme de croisillons. Le toit plat, en tuiles rondes, ne diffère de celui des autres maisons que par le fronton d'ardoise, avec ou sans lucarnes, sur lequel il vient prendre appui. Le confort de l'intérieur n'est pas toujours en harmonie avec l'architecture extérieure : de longs couloirs et des escaliers monumentaux, certes; mais aussi de grandes pièces, froides et humides, où, dans la répartition des ouvertures, il ne fut pas tenu compte de l'exposition. Il arrive fréquemment que les cloisons, revêtues de plinthes et de lambris, que les plafonds, aux poutres apparentes, soient en bois de chêne. Lorsque les habitations sont jointives, dans les bourgs et dans les principales rues de Sainte-Menehould notamment, de simples parois de torchis séparent, seules, les combles mitoyens. D'où de grandes facilités de propar gation si un incendie vient à se déclarer.

Dans la nuit du 7 au 8 août 1719, un sinistre détruisit presque entièrement Sainte-Menehould, le feu gagnant rapidement, « quoique la rivière « d'Aisne partageût la ville en deux et que la plupart des rues fussent fort « larges (1) », car les maisons étaient construites en bois, hormis cinq ou six aux façades de pierre et de brique. Entre 1720 et 1730, Philippe de la Force dota certains quartiers d'habitations à rangs de gaize et de briques alternées, en particulier sur le trajet de la route Paris-Metz. Le cachet artistique des ensembles classés de la place de l'Hôtel-de-Ville, de l'an-

(1) Procès-verbal de François Boileau, Lieutenant-Général du baillage.

cienne poste royale et de la place de la halle — aujourd'hui d'Austerlitz — est indéniable. Il confère à la petite cité du XVIII siècle les caractères architecturaux d'une véritable ville.

Le style régional, propre à ces vieux hôtels, ajoute sa note à l'origi-

‘nalité des maisons d'Argonne. On le retrouve encore à Varennes, avec la

Tour de l'Horloge, à Beaulieu, avec le pressoir de l'abbaye, et, comme nous l'avons dit, dans tous les villages. Il fut aussi, avant 1914, celui de Clermont et de Vienne-le-Chôteau. Si l'incendie fortuit de 1719 «a contribué, par un heureux retour des choses, à son extension, n'oublions pas qu ‘il existait déjà au XIT siècle, comme en témoignent les églises de cette époque.

Au cœur du pays forestier, en val de Biesme, des gentilhommières, qui furent autrefois la résidence des maîtres-verriers, profilent, au milieu des

prairies ou des vergers, à la lisière des grands bois, leurs élégantes

silhouettes. Si, dans leur plan, elles ne sont au demeurant que de grandes maisons-bloc semblables, toutes proportions gardées, à celles des bûücherons ou des artisans, le cadre dont elles s'entourent et les aménagements dont elles furent l'objet en font le pittoresque.

Autour de la propriété, un mur de gaize qui se prolonge parfois jusqu'aux bords de la rivière. En franchissant un des portails d'entrée aux grilles ouvragées, apparaît, au centre d'une vaste cour ou d'une pelouse ornées de chênes séculaires, une demeure rustique, avec ses murs en crépi jaune et gris, ses larges auvents en festons, vers lesquels s'élancent ici une vigne, là un tapis de lierre.

De curieux clochetons d'ardoises imbriquées, formant marquise, protègent les portes et leurs marches d'accès en grès rose. Tantôt bruns, tantôt verts, les volets et les encadrements des nombreuses fenêtres colorent cet ensemble de leur teintes vives.

À l'intérieur : un vestibule, que décorent, selon les cas, des poteries, des têtes de cerfs et de sangliers, une panoplie de chasse, voire un blason.

Quatre à cinq grandes pièces, disposant chacune d'un feu à l'âtre. Dans la salle à manger, des boiseries lambrissées, des assiettes à fleurs des Islettes ou de Sarreguemines.

Au-dessus du rez-de-chaussée, quelques chambres, basses de plafond et de dimensions plus petites. La lumière du jour y pénètre difficilement, car les ouvertures, toujours étroites, sont situées sous les avancées du toit.

Telles se présentent les dernières des gentilhommières, qui furent pendont quatre siècles, à l'écart ou à l'ombre des verreries, l'orgueil de Courupt et des Senades, du Four de Paris et de La Harazée.

A la veille du conflit de 1914, les habitations de l'Argonne, dont les trois types fondamentaux attestent de la personnalité et de la variété, n'ont en somme que peu évolué, aussi bien dans les villages que dans les bourgs. Ici, pas d'installations, de constructions d'aspect industriel, sinon de rares cheminées en brique rouge qui indiquent, au sein d'un paysage rural, une usine, une forge ou une sucrerie, soit abandonnées, soit en voie de l'être. L'introduction de la maison moderne est, en dehors de quelques unités disséminées dans chaque commune ou groupées à la périphérie de Sainte-Menehould et de Vouziers, un fait purement accidentel; car elle résulte des destructions considérables causées par deux guerres consécutives.

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