EVOLUTION ET REGROUPEMENT D'UN ILOT D'HABITAT DISPERSE
QUELQUES TYPES ACTUELS DE VILLAGES. — Depuis la colonisation monastique et seigneuriale, les communes d'Argonne ont suivi des fortunes très diverses. Un simple regard jeté en arrière, ne serait-ce que d'une centaines d'années, suffit à nous convaincre de l'existence, parfois en dépit des apparences, de différences essentielles entre le présent et le passé: ici, c'est l'asphyxie d'une bourgade dépossédée de la forêt qui était sa raison d'être; là, c'est la transformation de deux autres; la première par dissociation du terroir primitif et développement de l'élevage: la seconde, par utilisation, au mieux, des ressources du sous-sol — poteries, forges, moulins à nodules de phosphate de chaux —; là enfin, c'est, en val de Biesme, la création, l'essor remarquable, le déclin et le renouvellement tardif d'une industrie locale.
Beaulieu (85-550) (1). — A la pointe méridionale des tables qgaizeuses de Clermont, entre deux ravins encaissés, s'avance un étroit éperon, large au plus de 100 m. Le site est pittoresque : de la terrasse de l'abbaye, les moines pouvaient surveiller, au delà des buttes de l'Epinaie et de la Saiïnte- Maxe, toute la plaine de Triaucourt, située à 80 m en contrebas. Les moyens d'accès, précaires, se réduisent à deux mauvais chemins. Pour atteindre la route ou la gare les plus proches, il faut faire respectivement six et quinze kilomètres à travers bois. Le plan du village est des plus simples : une rue unique, mal empierrée; de chaque côté, une quinzaine de maisons basses, attenantes, presque toutes anciennes. Du monastère, détruit lors de la Révolution, ne subsistent que le pressoir et un passage couvert donnant sur des masures.
Pour vivre, les habitants, une centaine à peine, parmi lesquels une majorité de vieillards, travaillent dans les coupes et entretiennent, l'un une vigne, l'autre deux ou trois arbres fruitiers et un jardin en escalier, agrippé aux pentes rocailleuses. Les parcelles cultivées sont minuscules, la forêt, vers laquelle se dirigeaient chaque jour, encore à la fin du siècle dernier, près de cent vingt bûcherons et ambulants, occupant à elle seule les neuf dixièmes du territoire communal. Nous n'ignorons pas d'ailleurs dans quelles circonstances, diminution des besoins en main-d'œuvre forestière principarlement, s'est effectuée la dépopulation rapide de Beaulieu, devenu aujourd'hui un gros hameau aux trois quarts mort. Rodingue avait pourtant choisi cet éperon retiré pour poser, en 642, la première pierre de l'abbaye de Vasloge, restaurée et agrandie en l'an 1000, pour fonder une communauté ecclésiastique, sous l'impulsion de laquelle devaient par la suite prendre naissance, dans le pays de Triaucourt, sept prieurés et quinze communes. Mais, depuis longtemps, celles-ci se sont libérées de toute obédience. Des derniers écarts, il ne reste plus que la ferme des Mazuries et l'ermitage de Saint-Rouin, eux-mêmes en voie de disparaître de la carte.
Passavant-en-Argonne (350 - 1070). — Non loin de Beaulieu, au pied de la Côte Collet et du Rotomont, sur lequel les Comtes de Champagne avaient,
(1) Pour Beaulieu et les autres communes citées en exemple, le premier chiffre représente la population en 1946; le second se rapporte à l'année 1836.
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en 1239, construit un château, Passavant s'est taillé un patrimoine fort ; différent. Ici, pas de bois ou presque, mais des champs cultivés, des prairies et des parcs, de nombreuses têtes de bétail. Les mirabelliers se sont multipliés, tant sur les pâtures que sur les parcelles allongées qui, traversant les fonds argileux du ruisseau du Chauffour, montent vers la corniche des gaïizes. Dans sa forme comme dans ses habitations, dans sa structure agraire comme dans ses activités, Passavant est peut-être, parmi les villages d'Argonne, celui dont les caractères se rapprochent le plus de ceux des agglomérations de la Lorraine voisine. & 4
Une seule rue encore, qui se confond avec la route de Sainte-Menehould à Triaucourt. La suite des maisons, accolées les unes aux autres et précédées d'une large parge, n'est interrompue que par des ruelles, au débouché des chemins qui se perdent dans la campagne. L'emplacement semble, à première vue, avoir été choisi, imposé même, pour répondre, sous la protection de la tour du guet, à une conception ordonnée de l'exploitation agricole : . Se
« Les abords sont aisés, sans haïes d'arbres, sans chicane, en terrain « découvert. Le village s'ouvre de toutes parts vers les champs et, de loin, « le clocher le signale. » :
Cette disposition est bien celle qui ressort lorsque nous regardons le plan
de la petite individualité que constitue Passavant. Mais, à proximité de l'Aisne, nous trouvons le domaine isolé de Mondésir. Bien plus, les localités du Chemin et d'Eclaires, celle-ci avec ses dépendances de Grigny et de Gumont, ne furent érigées en communes que vers 1850. Auparavant, elles faisaient partie intégrante du terroir de Passavant, qui se divisait ainsi en six noyaux, distants les uns des autres de moins de trois kilomètres. Il s'avère donc que l'organisation du village, privé à l'heure actuelle de quatre de ses éléments constitutifs, a été autrefois plus complexe qu'on ne pourrait le penser. Nous ajouterons, pour mieux illustrer ce fait, que le prieuré d'Eclaires et la chapelle du Chemin appartenaient, à l'origine, à l'abbaye de Beaulieu, et que leur érection a procédé du hasard des défrichements dans les zones marécageuses d'un cffluent de l'Aisne : le Hardillon.
La dislocation récente, puis la fermeture des ateliers de potiers et de tuiliers expliquent amplement les deux chutes brutales de la population, vers 1850 d'abord, vers 1900 ensuite.
Les Islettes (1296 - 882). — Le croisement des routes du Val de Biesme et de Paris à Metz — au point où elle s'engage dans le couloir de Clermont — «a favorisé le développement de cette bourgade, dont l'essor provient beaucoup plus de ses activités artisanales et industrielles de son commerce des bois aussi, que de la mise en valeur de ses terres.
Neuf hameaux, sans compter deux préventorium se répartissent, en étoile, sur le pourtour du bassin, aux limites du territoire qui correspondent assez exactement à celles de la forêt. Certes, deux d'entre eux, la Maïson- Dieu et Les Vignettes, résidence de maïîtres-verriers, sont installés sur la rive gauche de la Biesme et dépendent « de jure » de Sainte-Menehould: mais une heure et demie de trajet, à pied, les sépare de cette ville, alors qu'un pont les réunit aux dernières maisons des Islettes.
Les autres s'étaient, petit à petit, amalgamés, tantôt autour d'une ferme — tels La Noue, Saint-Vanne et le Boïis-Bâchin — ou d'un moulin — tel Broda —, tantôt autour d'une usine — tels Les Petites Islettes, Les Senades et la Verrerie. Bien desservi par la voie ferrée, le village lui-même, à cheval sur le carrefour, a gagné en extension de part et d'autre de la route principale. Au cours du XIX' siècle, abandonnant leur « îles » et leur profession, les fondeurs de bénitiers, les tourneurs sur bois, les débardeurs et les « perleuses » sont venus s'y établir pour travailler, soit aux scieries, soit & la verrerie. À la suite de ce regroupement, les hameaux, à l'exception de l'un