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BOURGS-MARCHES ET CARREFOURS

L'Argonne rurale, forestière, artisanale et frontière se reflète dans ses petits centres, modestes à l'extrême dans leur population et dans leur rayonnement, mieux connus par leur passé que par leurs activités.

Certains d'entre eux se sont bornés à étendre leur influence sur la clairière agricole au milieu de laquelle ils s'étaient établis. Triaucourt et Givry appartiennent à cette catégorie.

Triaucourt (950-580). — Courtil du XIIT siècle, avait pris sous sa protection, celle d'une commune florissante et quasi-indépendante, les bücherons, les paysans et les fermes installées, dans la trouée qui porte son nom, par les abbés de Beaulieu, Châtrices, Dieu-s'en-Souvienne et Monthiers. Elle, eut son grenier à blé, son tribunal forestier, dont les arrêts étaient respectés à Laheycourt et à Clermont, ses artisans et, récemment, ses puits et son moulin à nodules de phosphates de chaux. Elle n'est plus qu'un cheflieu de canton traversé par des routes secondaires et animé par l'élevage.

Givry-en-Argonne (605-530). — A sur Triaucourt trois avantages : une. situation moins excentrique, à mi-chemin entre Vitry-le-François, Revigny et Sainte-Menehould: une gare encore desservie qui exporte des grumes et des betteraves; une assez égale répartition, pour l'ensemble des territoires environnants, entre les bois, les prairies et les cultures. De ce fait, elle a su conserver, à l'encontre de sa voisine, la presque totalité de sa population : dont une partie est employée à la construction d'instruments arctoires.

Si nous quittons le Bas-Pays pour l'Argonne des gaizes, le rôle de centre agricole passe à l'arrière plan et s'efface, historiquement, devant celui de place fortifiée, de refuge et de carrefour.

A chaque défilé correspondait un ou deux bourgs-marchés qui en défendaient les accès et les abords. Ces fiefs seigneuriaux furent à la fois des remparts avec leurs bastions et leurs milices bourgeoises, des relais d'étape avec leurs auberges, leurs carrossiers, leurs maréchaux-ferrants et leurs postes, des cités commercantes avec leurs divers négociants et artisans

dont le nombre élevé était justifié par le trafic et la clientèle des villages des alentours. Les guerres, les sièges, l'éloignement de la frontière et la suppression des anciennes juridictions (1), d'une part, la crise économique locale de la fin du XIX: siècle et l'augmentation de la rapidité des transports d'autre part, avaient notablement amoindri les sept principales communes de défilé à la veille du conflit de 1914-1918. Celui-ci les a, toutes, durement touchées. Elles sont sorties de cette épreuve beaucoup plus diminuées que les villages de leur circonscription, ayant perdu l'essentiel de leur fonction industrielle et commerciale. QT ne

Clermont-en-Argonne (1450-1910) (2). — Autrefois brillante capitale de comté, était à la sortie du couloir des Islettes, côté Lorraine, la réplique de Sainte-Menehould. Bâti en amphithéâtre, le bourg s'étageait sur les flancs du plateau de Sainte-Anne : au sommet, le château et le guet, le pèlerinage et sa chapelle; à mi-pente, le châtelet et l'église; dans le col, une longue rue étroite: en contrebas, le carrefour des routes de Grandpré à Bar-le-Duc et de Paris à Metz. Incendié en 1914, Clermont dont les vieux escaliers s'ornent de monuments commémoratifs a retrouvé un millier d'habitants, reconstruit ses demeures en balcon et ses hôtels. Quelques touristes y séjournent pendant l'été, attirés par le cadre: belvédère de Sainte-Anne et forêt de. Grand-Pays. A l'écart, dans le seuil : les deux gares dont l'une est totalement désaffectée, une scierie, des fermes au troupeau abondant et un préventorium.

Varennes-en-Argonne (1650-700) . — Avait également un certain cachet d'urbanisme, hors de proportion avec son importance. Elle le devait à sa Tour de l'Horloge qui, sur la rive gauche de l'Aire, surveillait l'entrée du défilé du Four de Paris et au pied de laquelle l'épicier Sauce tenait boutique, à son pont de pierre autour duquel se pressaient les auberges, à ses quartiers de la rive droite ou « ville basse » enfin, ceux des potiers, forgerons, rempailleurs, tisserands, tailleurs et drapiers. La Grande-Guerre « fait table rase de Varennes, n'y laissant, dans les maisons neuves, qu'une majorité de petits propriétaires s'adonnant à l'élevage et des carriers.

Vienne-le-Château (1750-510). — « Avant 1914, donnait l'impression, avec «ses trois usines de bonneterie, d'une ruche en pleine activité. »

Ses scieurs de long, ses tourneurs sur bois et ses fondeurs rivalisaient avec ceux des Islettes ou de Sainte-Menehould. Ses fabriques alignaïent leurs moulins sur les bords de la Biesme, au fond du goulet de la Harazée, dominé par les ruines d'un « chateau féodal des comtes-évêques de Verdun « d'abord, puis des comtes de Grandpré et des ducs de Bar, et enfin des « maisons d'Âguerre, de Créqui, d'Elbœuf et de Rougé ».

En 1918, la situation de Vienne-le-Château, à proximité de La Gruerie et de son ossuaire, était plus critique encore que celle de Varennes ou de Clermont. Tout était à refaire. La physionomie du gros village actuel offre un contraste sans pareil avec celle de l'avant-guerre. Il lui manque la plupart de ses cultivateurs, de ses maîtres-artisans et de ses ouvriers. La route de Varennes à Suippes, qui lui sert de débouché, n'a plus qu'un intérêt médiocre.

Grandpré (1200-730) et Buzancy (930-640). — Ont eu, en partage, la double mission de réglementer et de faciliter le franchissement tantôt de l'Aire inférieure, tantôt de la haute Bar. Dans leur évolution comme dans leur destin, nous pourrions aisément trouver des termes de comparaison entre ces bourgs meurtris et les trois précédents, bien qu'ils aient été relativement éloignés de la «zone rouge ». Quelques réserves, toutefois : Grandpré qui, à l'exemple de Clermont, bénéficie d'une gare, et Buzancy, demeuré pays

(1) Cette remarque s'applique surtout aux comtés de Clermont et de Grandpré. (2) Le premier chiffre se rapporte à l'année 1836; le second au recensement de 1936.

des carrières de pierre de taille calcaire ou de graviers, ont des terroirs plus fertiles que ceux du cœur de + + Désormais, leur population est essentiellement agricole.

Le Chesne-Populeux (1.300-1.030). — Ressemblait à Triaucourt par sa grande clairière défrichée où se rencontraient les abbés de Landèves et

du Mont-Dieu, les seigneurs de Quatre-Champs et de Buzancy, à Vienne-

le-Château par son travail du bois, de l'argile, du fer, à Clermont par la route de Reïms, à Sedan et à Givry par son carrefour aux confins du Vouziérois. Au canal des Ardennes, au trafic des grumes, aux gras pâturages coupés d'oseraies et de vergers, Le Chesne-Populeux doit être encore, au nord de la région, un des bourgs-marchés les plus représentatifs de l'Argonne. Montfaucon d'Argonne (1.230-450). — N'appartient en propre à aucun défilé. Mais l'abbaye de Saint-Balderic dominait autrefois les plateaux calcaires s'abaissant des hauts de Meuse vers les trois corridors de Clermont, Varennes et Grandpré qui se profilent à l'horizon; fière abbaye d'ailleurs, avec sa bourgade perchée au sommet de la colline, point culminant des bordures lorraines. Nous savons ce qu'il est advenu de Montfaucon, lors de la bataille du 27 septembre 1918 et de ses maisons transformées par les Allemands en observatoires bétonnés. Réduite des trois-quarts, la population, après avoir émigré sur les flancs de la butte — abandonnant cette dernière au Souvenir — s'attache, en cultivant les sols pierreux et en reconstituant la . forêt, à réparer les désastres qui en ont fait un lieu de pélerinage.

Il convient, non pas d'opposer Vouziers et Sainte-Menehould aux autres bourgs, mais de leur faire une place à part. Ces petites villes ont acquis et conservé un caractère urbain, grâce notamment à leur croisement de routes, à leur rôle administratif — sous-préfecture (1) — et à leur prééminence ancienne.

VOUZIERS. — On attribue généralement son origine à trois fermes installées, à l'emplacement de l'église actuelle, sur les falaises, soit à l'ouest de l'Aisne. Il est probable que les Gallo-Romaïins avaient délaissé la rive gauche et le gué lui-même au profit de Chestres, camp où aboutissait la voie venant de Reims et conduisant à Trèves. Vouziers eut par la suite, sa halle datant de François I’, ses maïsons aux toits d'ardoise sur hauts pignons, plus ardennaïses qu'argonnaises et son marché à grains, réputé dès le XVIII siècle. Pour écouler les produits du Vouziérois vers Reims, Sedan, Charleville, elle avait, en 1900, sa foire, une voie ferrée et un prolongement du canal des Ardennes dont le trafic (50.000 tonnes par an) commençait déjà à se ressentir, depuis 1895, des difficultés de l'agriculture locale. Avec sa sucrerie, ses briqueteries, sa tannerie, ses vanniers — grossistes et artisans — elle comptait pourtant, avec l'écart de Condé, 3.750 habitants.

Restaurée, Vouziers d'après-guerre a repris, avec 3.200 âmes seulement, ses activités agricoles : elle a toujours sa coopérative, son syndicat de cheval de trait et ses tresseurs d'osier, Elle demeure, par excellence, le carrefour routier du nord de l'Argonne.

SAINTE - MENEHOULD. — S'est longtemps prévalue du titre de capitale de la contrée. Son site: un double méandre de l'Aisne, au confluent de l'Auve: au centre de la boucle, détachée, entourée d'un lacis de faux-bras, la butte du Château. Y eut-il au sommet, précédant le « castra supra axonnam » médiéval, un haut-lieu celtique, une enceinte gallo-romaine ? Sur ce point, les opinions divergent. Quoi qu'il en soit, les fortifications du V° siècle, époque où vivait Manehilde ou Manehould, fille de Sigmar, comte de

(1) Supprimé en 1924, la sous-préfecture de Sainte-Menehould fut rétablie en 1940.

Perthois, le château acquis au XIII siècle par les comtes de Champagne, ‘les murailles et bastions de François I‘ enfin furent maintes fois assiégés, au cours de la Fronde notamment. La frontière du royaume de France ne passait-elle pas à la Maison-Dieu-en-Biesme, aux limites du terroir communal ?

Rebôtie par Philippe de la Force au lendemain de l'incendie accidentel de 1719, la ville comporte trois sortes de quartiers :

— le «Château» qui aligne, à l'ombre de l'église trappue du XIV siècle, ses rues anciennes, aux maisons accolées;

‘ — sur les flancs de la colline et à ses pieds, la ville basse avec sa rue passagère reliant deux places monumentales. Cette dernière, noyau vital, groupe les hôtels, les garages, les boutiques, les magasins. Ici, Drouet et Guillaume reconnurent Louis XVI, venu de Châlons et se rendant à Metz.

— au delà de l'Aisne, vers l'est et vers l'ouest, les faubourgs des Bois, des Prés, de Florion et du Milanais, résidence des artisans et des ouvriers. Aux portes de la ville, la forêt des Germeries, la campagne, les fermes;

C'est bien le carrefour historique qui fit de Sainte-Menehould une cité orgueilleuse, chef-lieu d'un baïllage écarté où l'on battit monnaie, plus vaste dans son architecture que dans sa population, maïs aussi une proie facile pour les armées. Deux voie ferrées s'y croisent, ainsi que les routes de Paris à Metz, de Vouziers à Vitry-le-François et à Bar-le-Duc. Celles-ci font de la rue principale une artère fort animée durant la majeure partie de l'année.

La croissance relative de la ville entre 1750 et 1900: 1750: 2.780 habitants, 1775: 8.100, 1800: 3.550, 1825: 3.830, 1850: 3.950, 1875: 4.530, 1896 : 5.300 — s'explique par son rôle de premier centre de l'Argonne, par l'augementation du trafic ferroviaire, par la prospérité du commerce ou des industries : meunerie, sucrerie, fonderie, bonneterie, tissage et faïencerie.

Mais l'apport d'une garnison, suivi de la réunion d'un village voisin : La Grange-aux-Bois, éléments artificiels de la démographie, ne réussiront que partiellement à masquer une réelle diminution de la population, correspondant au déclin de la plupart des ateliers.

Au sortir des deux guerres mondiales — bombardements intensifs par l'artillerie en 1914-1918 et par l'aviation en 1940 — Sainte-Menehould n'est plus qu'un petit nœud routier, à l'entrée du défilé des Islettes. Agglomération de 4.000 habitants, elle a cependant réorganisé un marché aux grains, installé quelques entreprises du bâtiment et du charonnage, rénové ses briqueteries. A l'écart, une tannerie utilise toujours la force motrice de l'Auve.

À l'exemple de Clermont ou de Varennes, à l'image de toute l'Argonne, Sainte-Menehould, durement éprouvée depuis cinquante ans, vit à l'orée des bois, à la limite des vergers du plateau et des prairies de l'Aisne.

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