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DEBUTS DU RELIEF ACTUEL À

Nous avons vu, en marge de nos observations sur le tertiaire, combien il était aléatoire de fixer à quelle époque se sont déclenchés les grands creusements ayant mis un terme au modelé cyclique. La reprise de l'érosion qui se manifeste alors sur le territoire de l'Argonne peut provenir soit du centre du Bassin Parisien, en l'occurrence de la Seine et de ses affluents, soit aussi de la Lorraine, c'est-à-dire de la Meuse. Sur la part relative de ces deux influences, sur leur entrée en jeu, nous n'avons que des renseignements très généraux, valables pour une morphologie d'ensemble, maïs

qui, dans le cas particulier de l'Argonne, nous incitent, lorsque nous voulons dater, à le faire avec prudence.

Vers l'ouest, selon A. Cholley :

« Le réseau hydrographique du Bassin de Paris n'est apparu et n'a pu « se former que sur la surface de Beauce. »

Vers l'est, selon E. de Martonne :

« La Meuse lorraine, après avoir glissé suivant la pente des couches

« vers l'ouest, à un moment où le recul des côtes était assez rapide, s'est arrêtée sur son tracé actuel quand l'énergie du relief s'est trouvée atténuée et s'est enfoncée sur place tandis qu'avec l'ouverture d'un nouveau cycle d'érosion reculait la côte crétacée de l'Argonne. »

Ces points acquis (1), une lacune reste à combler. Elle a trait aux relations entre l'Aire et la Meuse: subordonnée au démantellement des formations gréseuses, la reprise des creusements préludant aux épicycles, la seule qui nous intéresse désormais, a pu être considérablement retardée, pendant le laps de temps correspondant aux surfaces tertiaires, par la fossilisation de la cuesta de l'Aire déjà fixée sur la ligne Clermont-Varennes- Châtillon-sur-Bar. Ce long intermède nous conduirait donc au mieux, à la fin du tertiaire, vraisemblabement au pliocène. Si les argiles de Lavoye étaient, en partie ou en totalité de cette époque, l'encaissement des vallées de la rive droite de l'Aire remonterait par conséquent au pliocène, car les entailles sont, aujourd'hui encore, franchies par les dépôts argilo-quartzeux. Les arguments auxquels nous venons d'avoir recours : fossilisation, date des argiles, ne relevant que de l'hypothèse, nous en sommes réduits à classer approximativement, par ordre d'ancienneté et par cotes décroissantes : 240, 200 et 180 m, les trois épicycles dont l'Argonne semble avoir conservé l'empreinte. Cette chronologie est toutefois antérieure aux oscillations climatiques de l'ère quaternaire.

A l'altitude de 250-240 m. — La topographie permet de déceler un premier niveau d'érosion ayant surtout agi aux dépens du massif des gaizes.

Sur les crêtes, entre le Bois de Bourgogne inclu et Grand-Pays exclu, les couches de la pierre-morte ont été fortement rabotées; la courbe 240 s'y développe avec une constante régularité, sans tenir compte des déformations du sous-sol; au pied des petits témoins de la Haute-Chevauchée, le plateau de Bolante, presque horizontal, prolonge cette zone vers le val de Biesme. Dans la région de Clermont, à proximité du couloir de La-Thibeaudette où subsistent de vastes éléments de la surface structurale, les traces d'usure sont moins nettes et leur origine, contestable: il n'est pas sûr d'ailleurs que l'abaissement du col de Clermont, que le nivellement des sommets des buttes de Beaulieu soient dus à autre chose qu'à un simple recoupement de versants.

A l'extérieur de la lentille gaizeuse, nous ne rencontrons plus que des replats de modestes dimensions et dispersés, dans la moitié orientale de l'Argonne seulement, les uns entre les sources de l'Aisne et la percée de l'Aire à Chaumont, les autres entre les Forêts de Hesse et de Romagne sur les flancs desquelles les sables verts ont été parfois abrasés.

Ajouté à ces indices, l'élargissement des obséquences de l'Andon et des ruisseaux de Wiseppe ou de Nouarts, toujours à 240 m, nous oblige à nous tourner vers la Meuse, à admettre une influence prépondérante de ce

cours d'eau et transmise par l'Aire-Bar, voire même indirectement, pour la Biesme qui s'installe, au delà des crêtes de Clermont-Varennes, en travers des tables inclinées des Islettes, par une rivière située plus à l'ouest encore.

Nous avons donc le droit de supposer que l'embryon de bassin qui deviendra plus tard celui de l'Aisne supérieure dépendait alors de la Meuse, les communications entre l'ouest et l'est de l'Argonne étant rendues possibles par l'abaissement des plateaux gaizeux au nord de Grandpré. Mais les dépôts sont trop peu importants, trop fragmentaires — galets de quartz mêlés à des argiles sableuses d'âge indéterminé — et trop éloignés les uns

(1) D'après Gosselet (L’Ardenne, p. 843), l'enfoncement de la Meuse serait postérieur au landénien, ce qui nous laisse toute latitude dans l'appréciation des dates.

des autres — Côte aux Cerfs, Belleville — pour que nous puissions restituer, dans le temps comme dans l'espace, le réseau ‘hydrographique contemporain. Il ne faut pas éliminer à priori un drainage, même rudimentaire, en direction de la Champagne, au-dessus des craies turoniennes dont le front s'avançait au moins jusqu'à la rive gauche de l'Aisne. | À l'altitude de 210-200 m. — Devons-nous faire état d'une étape intermédiaire entre le niveau de 240 m, encore élevé, et celui de 180 m dont nous avons déjà, sans anticiper sur la chronologie, admis l'existence dans le Bas-Pays? | S

Le val de Biesme et ses abords immédiats sont entachés : 1° de replats affectant le gault près de La Thibeaudette et, à la rigueur, près de Brizeaux; 2° d'essaims de quartz échelonnés depuis les sources — Saint-Rouiïin, 205 — jusqu'au débouché sur les collines de La Harazée-Vienne-le-Chûteau où les argiles jaunes viennent les recouvrir. Etant désormais fermée vers l'Aire par le col de Clermont — 235 —, la gouttière à demi creusée n'a pu l'être que par un affluent de l'Aisne. ; | Aplanis dans leur quasi-totalité, les plateaux de La Croix-aux-Bois et des Alleux — 210, 200, 190 — supportent, eux aussi, des débris quaritzeux ou gréseux enrobés, aux alentours de la Fournelle, dans les pellicules argilosableuses de composition identique à celles de La Harazée. |

Dans les deux cas nous croyons pouvoir répondre par l'affirmative, les dépôts siliceux épars figurant la base d'un remblaiement dont il reste d'ailleurs des lambeaux sur les versants de la vallée de la Biesme en amont des Islettes et surtout dans les gorgeons tributaires de cette rivière. Le rôle

de l'épicycle se bornerait toutefois à ces retouches localisées. En effet : — de chaque côté de l'Aisne, l'étagement des formes peut, par son imprécision, prêter à confusion : le nivellement de la Main de Massiges et celui, moins net, du front turonien de Valmy se rattachant plutôt à un épisode ultérieur, l'élargissement du vallage à hauteur du sommet des nappes à graviers qui ont également atteint les cotes 200-205 et taillé une encoche dans les craies plus résistantes des reliefs résiduels de Saïint-Mard;

— dans le bassin de l'Aire-Bar, hormis peut-être quelques manifestations en aval de Saint-Juvin (Bois des Loges, Authe), une action de l'érosion à 200-210 m est trop incertaine pour la considérer comme un phénomène de portée absolument générale.

Ces restrictions formulées, les hypothèses sur l'orientation du drainage — émises lors de l'épicycle précédent — sont encore valables, sauf en ce qui concerne la Biesme, les points sensibles étant maintenant les régions de Grandpré, Quatre-Champs, Attigny au nord, de Givry, Revigny, Vitry-le- François au sud. à

À l'altitude de 180-175 m. — Favorisé par un palier élargi dans la subsidence de Givry, plus étroit à partir de Villers, un niveau d'érosion, troisième en date, provoque le recul du talus des craïes, tronque les assises meubles de l'infracrétacique et façonne le Bas-Pays, y laissant, ainsi que dans le futur vallage de l'Aisne, de petites buttes crayeuses. De cette évolution, nous retiendrons aussi, car nous la connaissons déjà :

— le ralentissement puis l'arrêt des creusements devant les bastions portlandiens et gaizeux:

— l'épartillement des grès ou des quartz sur les surfaces aplanies.

D'où provient l'influence qui a ainsi modelé les bordures champenoises de l'Argonne?

Ici, l'altitude du haut niveau eustatique de Baulig est celle qu'aurait la plaine de niveau de base pliocène, définie par A. Cholley comme s'élevant doucement du centre — 120 m — vers le pourtour — 180 m — du Bassin de Paris. Bien que nous n'ayons affaire, en Argonne, qu'à un

épicycle dont le domaïne soit assez strictement délimité, il faudrait donc le rattacher, par priorité, au système de la Seine et de ses affluents. .

Lorsque se dessine, à la fin de cette phase d'abrasion, le sillon sudnord qui a précédé les remblaiements à graviers, nous donnant pour la première fois un indice sur un ancien cours de l'Aisne au profil très lent, les écoulements vers la Meuse ne peuvent plus se produire, ni par le seuil

de Noirval, ni par celui de Montgon. à

Peu à peu se précise un réseau hydrographique dont nous ignorions

jusqu'à présent la configuration. Toute jonction entre les bassins de l'Aisneet de la Meuse est-elle forcément interrompue? À Grandpré, au travers des plateaux évasés, abaissés et maintes fois retravaillés, ce n'est pas certain. Il faut convenir que, dans l'hypothèse de plusieurs captures, leur rejeu aurait fait disparaître de la section — Bois de Bourgogne, Grandpré, La Besogne — les quartz, quartzites-grès et grès qui, présents à Champigneulles,

Saint-Juvin et Marcq sous les gravières, font leur réapparition sur les replats de Termes, Senuc et Lançon.

ASPECT DES BASSINS DE L'AISNE ET DE L'AIRE __ DURANT LES ENNOYAGES QUATERNAIRES

Les grands ensembles du relief actuel de l'Argonne : front des gaïizes et talus des craies, vallages de l'Aisne et de l'Aire, corniches de Passa- vant, Bas-Pays de Triaucourt et de Givry, sont maintenant dégrossis. L'apport mossif d'alluvions qui, au quaternaire, ouvre la phase suivante, marque ‘un tournant dans l'histoire du modelé de la région. < Des matériaux divers, enlevés surtout aux districts jurassiques du sudest et de l'est de l'Argonne, viennent recouvrir le niveau de 180-175 m d'une part, enterrer les petites buttes de l'Aire et leurs abords, au pied de la cuesta gaizeuse d'autre part. Sans doute, y aura-t-il encore de nouvelles variations des niveaux de base, en relation, elles aussi, avec les phénomènes climatiques quaternaires: elles contribueront avant tout à modifier les nappes accumulées, à les réduire en puissance, à leur superposer, au sud-ouest notamment, d'importants placages d'argiles, de sables et de limons, remaniés à leur tour par les coulées de solifluction. Mais les creusements se feront désormais au détriment des revêtements, de sorte que l'infrastructure protégée par eux ne sera plus que médiocrement entamée, sous la forme d'élargissements peu étendus et visibles à la périphérie des zones ennoyées.

__ Pendant cette période, l'Aisne et l'Aire ont-elles agi de concert? Discutable déjà lors de l'épandage, l'unité du réseau hydrographique devient inconcevable dès que se constituent les terrasses ici anormales — Aisne —, là étagées — Aire. Dorénavant, l'évolution est bilatérale; il ne peut y avoir de communications entre les vallées principales. Mise en place des nappes à graviers. — Un mouvement positif du niveau des eaux est à l'origine du remplissage des deux bassins, inégaux en superficie et dissymétriques sur la carte, car ils s'adaptent aux conditions imposées par la structure et par l'érosion antérieure: tantôt les nappes s'étalent sur le mésozoïque abrasé de Givry pour se rétrécir au nord de Villers: tantôt elles s'épaississent progressivement de Nubécourt à Saint- Juvin pour s'épanouir dans la région de Buzancy en même temps que le palier de l'Aire et s'étrangler avec lui à Chätillon-sur-Bar. Ces remblaiements épouseront, chacun dans leur domaine propre, les contours du massif des gaizes: à l'intérieur de ce dernier, la Biesme et ses affluents, obéissant à la loi générale, alluvionneront également mais, en amont de La Harazée, à partir seulement de débris gaizeux ou argileux arrachés aux versanis riverains.

Comparons les nappes primitives, dans la mesure où nous en connaissons les caractères :

— topographie: inégalité entre les cotes absolues de leur sommet : Aisne, 200 m au maximum à Vienne-le-Chôteau; Aire, 210-215 m et peut-être plus à Nubécourt; : : de

— composition: quelques différences: Aisne, lits alternés de galets roulés jurassiques, en majorité portlandiens et de plus en plus fins vers le nord, avec entrecroisements contenant, outre les graviers calcaires, des apports locaux; Aire, matériel plus grossier et moins régulièrement disposé où dominent rauracien, portlandien et séquanien;

— âge: difficile à déterminer : Aisne, faune mixte à elephas antiquus - et primigenius; Aire, pas de critères certains. Tous les remblaiements de l'Aisne étaient cependant terminés à la fin de l'acheuléen ou au début du moustérien.

Trois interprétations s'affrontent :

I — L'Aire déverse son trop-plein d'alluvions dans l'Aisne par l'intermédiaire du seuil de Grandpré, seul argument permettant, en dernier recours, d'expliquer dans l'hypothèse de Thillois, c'est-à-dire d'un écoulement de. l'Aisne vers le sud, la présence de galets jurassiques sur les collines de Vienne-le-Château et sur les replats de Lançon:;

II. — L'Aisne, se dirigeant au contraire vers le nord, se serait jetée dans l'Aire à Saint-Juvin. ;

Les données recueillies à propos du modelé du vallage d'Aisne à cette époque, auxquelles s'ajoutent maintenant l'absence de dépôts à graviers sur les plateaux de Grandpré à 190-200 m et l'ignorance de l'altitude atteinte par la nappe de l'Aire à Saint-Juvin dans le cas probable où la haute terrasse ne représenterait qu'une partie des remblaiements initiaux, nous conduisent à rejeter la première solution et à considérer la seconde comme très discutable; À

" I. — Il ne reste finalement que l'interprétation que nous avons jusqu'ici fait nôtre : l'Aisne vers le nord, mais avec un écoulement distinct de celui de l'Aire et une issue vers le nord-ouest en aval de Vouziers. Comment alors composer avec les alternatives de remblaiements et de creusements du cours d'eau, accompagnées d'un mélange des faunes? Reprenant les considérations lithologiques, climatiques et morphologiques (1) évoquées à propos du quaternaire de La Présidence et du modelé des collines du val d'Aisne, nous pouvons désormais envisager la genèse suivante :

— à partir du niveau d'érosion préexistant, les nappes à graviers s'empilent sur une puissance de 30 à 35 m environ. Cette phase alluvionnaire suppose un climat doux et pluvieux, une montée correspondante des eaux. Elle aurait connu la faune chaude à elephas antiquus: à

— l'ablation de la majeure partie des lits à graviers qui survient ensuite a dû s'opérer à la faveur d'une baisse de niveau de 30 m, consécutive à un refroidissement du climat. Nous sommes ici en dehors des limites de la glaciation et aussi dans une haute vallée qui a pu en subir l'influence lointaine. Tout ceci expliquerait la présence, au voisinage de l'elephas antiquus, de la faune froide à elephas trogontherii et primigenius, dans les trois mètres de dépôts résiduels. Il serait souhaitable que la découverte d'autres éléments fossilifères viennent confirmer ou infirmer l'assertion de Pâque relative à la superposition, dans les carrières de La Neuville-aux-Boïis, de l'elephas primigenius (41 m) à l'elephas antiquus (+- 0,40 m);

— suivrait une période interglaciaire : apport d'argiles et recouvrement des nappes à graviers:

(1) Conférer : Chapitre VI, I, p. 97.

— dernière étape, un nouveau refroidissement du climat, qui aurait pris fin à l'acheuléen supérieur, aurait provoqué, à la suite de gels et dégels répétés, le remaniement des argiles et les coulées de solifluction.

Deux glaciations se seraient manifestées ici, avec leurs nuances parti-

culières.

__ Il y à antinomie entre l'Aisne et l'Aire. Tandis que cette dernière rivière, dont l'évolution est beaucoup plus simple, bâtit une première terrasse et l'entame avant d'en édifier une seconde, plus basse, l'Aisne, de son côté, construit anormalement les siennes. Elle le fait dans un milieu très spécial, puisque, par trois fois, il a pu être voisin de l'endoréisme: au début, sur le niveau d'érosion de 175-180 m; au milieu, à hauteur de la surface actuelle de séparation des argiles et des graviers; à la fin, au moment de la mise en place de ces mêmes argiles. L'Aisne a tendance à s'écouler vers le nord. Néanmoins, en période de repos, des ralentissements temporaires de courant ont pu se produire, occasionnant, sur la surface tronquée, non pas un renversement général des eaux comme le suggère Thillois, mais des renversements localisés. Ces derniers contribueraient à expliquer le brassage des faunes survenant au terme de la phase d'abrasion des nappes à graviers.

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