PLANCHE VI
Photo Carlier
E — Scieurs de traverses sur le plateau de la Haute-Chevauchée Photo P. Acis
F — Sciage premier aux Islettes (Comptoirs des Bois de l'Argonne) Photo L. Laurent
RELIEF ET HUMIDITE — TYPES EDAPHIQUES EXTREMES. — Principe de Gardet. — Si la gaize est poreuse, elle perd progressivement cette qualité en profondeur pour faire place avec le gault à un milieu imperméable. Gardet a défini ce qui en résulte pour la vie végétative :
— Sous l'action des agents atmosphériques, les assises supérieures se fendillent et absorbent l'eau de pluie. Le sol du plateau demeure sec, bien draîné, mais de fortes précipitations y favorisent la venue des arbres et des arborescents.
— La base s'affouille, les eaux commencent à s'accumuler lorsque les strates argileux imperméables permettent aux nappes de se former. Avec le fond le ruissellement devient permanent, les terres marécageuses, le milieu franchement humide. Dans la vaste région des étangs en forêt de Belval, où la qgaize fait défaut et où le relief est réduit à sa plus simple expression, il ne ‘subsiste plus que la zone favorable aux espèces hygrophiles.
« La gaize, son sol cultivable ou forestier restent frais puisque poreux, « mais ils ne sont pas humides au sens que l'on donne aux grès purs. » (1)
Conséquences. — Deux types édaphiques extrêmes découlent de l'opposition entre les propriétés physiques des roches. Gaume a TRE le caractère fondamental de cette discrimination :
— Le plateau supporte une chênaie sèche dans laquelle domine le chêne rouvre accompagné d'un cortège de plantes xérophiles. Les pins sylvestres, soit en boqueteaux, soit à l'écart d'individus isolés, fréquentent les districts les plus secs de la futaie aux environs de Beaulieu, en forêt de Valmy près du tunnel des Islettes, dans les bois de Cornay ou de Bourgogne.
— En revanche, « sur le sol argilo-siliceux des fonds le chêne pédonculé «se mêle au chêne sessile qu'il a tendance à supplanter sous l'influence «de l'humidité. Dans cette chênaie humide, le charme domine presque « exclusivement dans les taillis et le tremble rejette un peu partoui.» (2)
Ces espèces sont toujours accompagnées de satellites recherchant l'eau et parmi lesquels on peut citer la luzule printanière (Luzula Vernalis D.C.), une hépatique des taillis (Trichocolea Tomentella) et une rose des prés ou des bois (Rosa Arvensis).
Les arbrisseaux de l'aulnaie envahissent les zones les plus humides, bord des étangs, marécages, vallons mouilleux et fonds alluviaux.
— Il ne faudrait pas croire que nous n'ayons affaire qu'à des types extrêmes. Sur le plateau, par exemple, les plaques argilo-sableuses apportent quelque variété. Ces «fraîchies» abritent l'airelle-myrtille, des chênes pédonculés de mauvaise venue, tels les Chênes-Tordus de la Côte de Biesme. Les versants où les espèces sont mélangées servent de transition et permettent de passer d'un groupement végétal à l'autre.
Sur les escarpements verticaux les éboulements suppriment en général toute flore permanente, les arborescents disparaissent, les muscinées y sont rares, réduites à quelques pieds. La roche à nu est la seule expression de ces ruines naturelles.
ROLE DU CLIMAT — PRESENCE D'ESPECES CONTINENTALES. — Le climat semble un facteur moins déterminant que la nature des couches sur lesquelles les plantes d'affinités silicicoles trouvent leurs élé-
ments vitaux.
La flore comprend néanmoins un nombre élevé de variétés. C'est en
pratiquant un choix parmi certaines d'entre elles, celles qui se trouvent
(1) Gardet : ouvrage cité, p. 35.
(2) Gaume : ouvrage cité, p. 58 et sq.
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en Argonne à la limite de leur aire, là où les conditions locales prononcent actuellement une exclusive, que nous chercherons à définir le rôle du complexe climatif. SP UN | OR rer
Sous ce rapport, la région se situe au point d'interférence des influences, séquaniennes d'une part, continentales de type lorrain d'autre part. La répartition du tapis végétal, plus sensible dans ses variations que celle des arbres, place l'Argonne au point de contatc des espèces atlantiques dégradées et submontagnardes ou de basse montagne. Toutefois, le catalogue incomplet des variétés reconnues et l'absence d'arborisation systématique ne permettent pas de déterminer toutes les nuances, en particulier sur les bordures orientales si intéressantes par leur emplacement.
Gel — Insolation — Pluies. — Plus froid en hiver que les plaines de Champagne, ouvert aux vents du nord-est, le massif de la gaize voit disparaître certaines espèces atlantiques communes aux forêts de l'ouest et du centre du Bassin de Paris. Par ailleurs, le cerisier ne peut féconder utilement en val de Biesme, dans les couloir des Islettes, où le retour tardif des gelées blanches — fin avril au début de mai — entrave la fructification. F6 ‘En revanche, le plateau admet la grande digitale, plusieurs fougères de l'est indifférentes aux rigueurs d'une longue saison froide, mais il semble rejeter quelques spécimens de la flore orientale qui ne résistent pas en été à la dessication de la roche: «L'insolation estivale, en désséchant « sol et sous-sol, nuit à la propagation de certaines espèces montagnardes «exigeant beaucoup d'eau en été et qui avaient réussi à s'implanter en raison de circonstances favorables ».
Tel paraît être le cas d'une fougère persistant pendant l'hiver (Blechnum Spicant), dont les colonies peuplaient les têtes du gorgeon de Favart oux sources de la Biesme. Caractéristique des grès vosgien, elle a disparu récemment sous l'influence du climat (1).
L'abondance et la fréquence des précipitations — 800 à 1.000 mm — réalisent plus encore que la température les conditions favorables à l'implantation et au développement d'une chênaie dense, en particulier sur les sols bien draïînés.
Outre les champignons, l'airelle et la luzule élevée (Luzula Maxima D.C. doivent être considérées par leur présence dans le tapis végétal comme l'indice d'un milieu favorable aux espèce hygrophiles : « L'airelle myztille, « abondante en Argonne, est en effet surtout répandue dans les bois de «montagne et dans les régions de l'ouest où les précipitations sont « abondantes. »
La dégénérescence des pieds serait alors imputable au manque d'humidité permanente.
Passage des espèces atlantiques aux ingérences submontagnardes. — La combinaison de ces conditions locales, gel prolongé et accentuation des pluies, provoque l'étiolement sinon la disparition de sujets originaires de l'ouest, tout au moïns les plus délicats, en favorisant par ailleurs l'implantation d'une flore hygrophile appartenant à l'est et au nord-est de la France.
Dégradations et limites d'espèces atlantiques. — Le chêne d'Argonne est encore accompagné de la plupart des satellites « caractéristiques du groupement bien connu de la région parisienne ».
Beauvisage (1) et Gaume signalent cependant une ombellifère (Peucedanum Gallicum) et une bruyère cendrée (Erica cinerea), cette dernière connue surtout dans les sous-bois de Normandie, ayant toutes deux une
(1) Gardet, ouvrage cité, p. 47.
(1) Beauvisage : Bulletin de la Société d'Histoire Naturelle des Ardennes, tome VI, p. 100.
préférence pour les sols siliceux, comme ne déposent pas la montagne de Reims et ne franchissant pas les plaines de la Champagne crayeuse. Les fougères normandes ou bretonnes sont rares dans la région de Vouziers et de Sainte-Menehould.
s Dans les ornières fangeuses du sud du plateau, Gaume «a pu enfin observer l'appauvrissement par manque de constituants atlantiques d'une gentianée aux fleurs roses (Cicendia Filiformis), dont le domaine s'étend jusqu'aux Flandres et à l'Artois. Cette dégénérescence tend à prouver qu'elle se trouve ici à la limite orientale de son aire.
Présence et limites d'espèces de basse montagne. — Les botanistes s'accordent pour affirmer que: « Si on retrouve dans la flore de l'Argonne « les caractères généraux des terrains siliceux de la montagne de Reims, « cependant quelques plantes d'Argonne sont rares ou inexistantes à Reims. « Elles appartiennent à la flore de l'est et paraissent atteindre en Argonne « leur limite de dispersion vers l'ouest. »
On connaît plusieurs espèces submontagnardes, fréquentes sur le plateau de gaize, qui se raréfient aux abords du Bas-Pays ou sur les confins champenois. Outre l'airelle, Gaume mentionne comme faisant partie d'associations subalpines : deux sorbiers, l'alouchier des bois (Sorbus Aria) et le sorbier des oiïiseleurs (Sorbus Aucuparia L.), arbustes très répandus dans la futaie, une bruyère (Antennaria dioica) et une rosacée vivace cachée dans les layons herbeux (Alchemilla Vulgaris). On pourrait encore ajouter à cette liste la luzule élégante et le framboisier sauvage des bois humides
(Ruübus Idaeus).
Toute une autre série de plantes trouve en Argonne une limite d'extension vers l'ouest, notamment la luzule blanche, le gaillet des sous-bois (Gallium Silvaticum) et une fougère aux feuilles ovales (Polypodium Phaegopteris), ces deux dernières variétés entrant dans la composition des groupements floraux de l'Ardenne. La légumineuse Genista Germanica caractéristique selon Sleumer de la chênaie du Kaïserstuhl, ne parait pas franchir la rive gauche de l'Aisne.
L'association des deux chênes avec le oi le bouleau et le hêtre disséminé, confère à la flore de l'Argonne un certain lien de parenté avec celle de l'Ardenne. Mais, si les carex qui escortent la chênaie des sols siliceux du nord de la Suisse se confinent sur les bordures orientales, parallèlement trois espèces appartenant au cortège de la futaie ardennaise, réputées comme très rares dans la forêt intermédiaire de Mazarin, ne pénètrent pas en Argonne. Il s'agit d'une variété de sceau de Salomon (Polygonatum Verticillatum Al), de la fétuque des bois et du pôâturin de Silésie (Poa Sudetica), dont on a signalé de belles stations près de Rocroi et aux environs de Monthermé.
En résumé, les facteurs édaphiques composent un milieu favorable aux essences et aux plantes recherchant les sols siliceux relativement secs du plateau, humides des fonds. L'arbre et ses satellites profitent d'une bonne répartition des pluies, maïs certains constituants de la flore atlantique ne peuvent s'adapter aux rigueurs hivernales et cèdent alors la place aux espèces de basse montagne de la France de l'est.
Il est, dès lors, possible d'envisager, pour la forêt d'Argonne, des associations végétales propres, une situation particulière dans les zones florales, de définir son domaine et son cadre.
Ayons garde, toutefois, d'oublier que nous avons prononcé, pour certaines catégories de plantes, le mot de limites et que, dans le domaine de la botanique, l'Argonne, par les nuances délicates de son tapis forestier, se place encore dans un milieu de transition entre des influences contraires.
Nous nous sommes attachés jusqu'à présent à déterminer le rôle des
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facteurs édaphiques dans la répartition actuelle des espèces. L'un d'entre eux, le climat, est plus particulièrement susceptible de subir des modifications. Le cas de la fougère Blechnum Spicant exige d'en considérer de plus près l'évolution. — Les conditions qu'il impose aujourd'hui sont-elles exclusives; autrement dit, l'homme ne peut-il tenter de modifier la flore locale en introduisant des essences étrangères? GC CNE NE Quelles furent dans le temps les étapes de l'évolution qui, sous les différentes variations du climat, ont conduit d'une phase à pins primitive aux chénaies du XX° siècle? È
EVOLUTION ET CLIMAT. — Introduction récente d'espèces aclimatiques. -— L'essai d'introduction d'essences étrangères à la sylve originelle est un fait contemporain, purement accidentel. Quelques tentatives limitées d'implantation de sapins pectinés avaient eu lieu dès le début du siècle. Reprises dé 1920 à 1930 dans les forêts des Hauts-Bâtis et de Valmy, sur le territoire de La Grange-aux-Bois notamment, elles se sont révélées infructueuses à la longue, compromises par les abroutissements du sanglier et du chevreuil.
Le reboïisement des futaies de la Gruerie, mutilées au cours de le guerre de 1914-1918, a été entrepris quatre années après l'armistice dans les districts occidentaux devenus, par la suite, forêt domaniale de Servon- Saint-Thomas. Il fut décidé de réserver quatre cent cinquante hectares pour des plants venus d'autres contrées, en majorité des résineux.
Nous étudierons, par ailleurs, l'œuvre de l'homme dans ces reboisements: il nous suffit pour le moment de connaître et de classer les essences introduites, d'en suivre la croissance jusqu'à la réussite.
Quand nous parlons de réussite, il faut entendre : adaptation aux conditions locales, fructification, renouvellement. Ces sortes d'arboretum sont des créations de date encore trop récente pour qu'il soit possible d'apprécier la qualité des bois obtenus, de savoir jusqu'à quel point leur valeur est comparable à celle des bois indigènes.
À Servon se trouvent réunies les conditions édaphiques les plus représentatives du milieu dans lequel vit la forêt d'Argonne: un plateau au sous-sol gaizeux. bien draîné, surmonté d'une couche de graviers jurassiques et d'une pellicule de limons argilo-sableux — 50 centimètres — apportant un peu d'humidité. Le plateau et ses rebords sont ouverts aux vents d'ouest et par conséquent bien arrosés.
Parmi les meilleurs sujets obtenus on peut citer :
— des feuillus : un chêne des Etats-Unis d'Amérique (Quercus Rubra) et un frêne (Fraxinus Americana) qui porte déjà des graines, mais dont l'apport avait donné des résultats satisfaisants dans d'autres forêts de la région parisienne. 3
— des résineux: le pin de Douglas (Pseudotsuga Douglasii), deux variétés de sapins (Abies Concolor et Grandis), également venus du nouveau continent.
Un mélèze en provenance du Japon (Larix Leptolepis) laisse entrevoir la possibilité d'une réussite parfaite, tandis que le succès paraît assuré pour le sapin de Nordmann, originaire des montagnes du Bassin Méditerranéen, pour les pins sylvestres et laricio d'Autriche, le premier recherché pour sa croissance rapide, le second préférant habituellement les sols siliceux. -
Si la belle venue de toutes ces essences, robustes et s'adaptant facilement à de sensibles variations de la température à condition qu'elles ne soient pas trop accentuées, dépasse les prévisions et leur permet de rivaliser avec les arbres de la flore originelle, il n'en demeure pas moins vrai que la majorité des résineux de Servon a pu être introduite en
France sur des terrains plus variés et dans des conditions moins avantageuses qu'en Argonne, dans la plaine d'Alsace, par exemple, où les contrastes sont plus marqués qu'à la Gruerie.
Mais on ne saurait nier l'excellence des premiers résultats obtenus en «zone rouge» sur des espèces de montagne ayant comme support des sols acides.
Après vingt ans d'expériences renouvelées, d'autres essences n'arrivent pas à végétation ou ne produisent que des sujets dégénérés.
La station, déjà submontagnarde, est alors trop froide pour leur permettre de vivre et de se reproduire.
Médiocres avec l'Abies nobilis, les résultats sont négatifs pour les deux principales variétés du séquoïa (Sequoia Gigantea et Sempervirens), le cèdre du Liban et son satellite (Librocedrus Decurrens), originaires de contrées plus chaudes.
Pour les mêmes raisons, deux sapins (Abies Lowiana et Tsuga Albertiana) n'ont pas pu s'adapter aux conditions locales, tandis que le thuya géant du Canada, arbre qui, au contraire, ne craint rien des rigueurs hivernales, doit son insuccès non pas au climat, mais aux déprédations dont il a été l'objet de la part de la faune.
Comme dans d'autres tentatives de ce genre pratiquées en France, il semble démontré que les essences exotiques n'ont donné en Argonne que des mécomptes lorsqu'elles avaient été transplantées brutalement en altitude et en latitude. L'emploi judicieux de stations intermédiaires, de paliers successifs, une culture rationnelle des plants et des soins constants ont permis, en revanche, d'obtenir les meilleurs sujets.
Dans un même ordre d'idées, il est à noter qu'un arbuste, le pommier du Japon, introduit comme ornement dans les jardins, installé depuis dans les haies vives, «a finalement tendance à supplanter le néflier indigène des sous-bois qui formait jusqu'alors l'ensouchement principal. On en suit de nos jours l'extension en forêt de Vienne-le-Chôteau, dans les districts de la Harazée.