‹ L'argot ancien, 1455-1850, ses éléments constitutifs, ses rapports avec les langues secretes de l'Europe méridionale et l'argot moderne. Avec un appendice sur l'argot jugéChapitre 18 sur 81 · Argot · texte numérisé non relu

Argot

C'est un des termes que le langage des Aoleurs a fourni au français littéraire, où il a acquis un sens nouveau. En effet, argot signifie originairement métier ou ordre des voleurs, d'où argotier, voleur, et argoter, mendier. Les gueux étaient les compagnons de l'argot (Oudin). Voici quelques exemples caractéristiques de ce sens primordial :

Jargon, 1628, p. 9 : Ordre ou hiérarchie de YArgot ;

Ibid., p. 35 : Les Cagous emmènent leurs apprentifs pour les apprendre et exercer en ÏArgot, et premièrement leur enseignent à aquiger de l'amadoue de plusieurs sortes..., à faire dix mille tours... ;

Jbid., p. 34 : Pour cslrc parfait argotier, il faut sçavoir le jargon des Blesches ou Merciers, la t ruche comme les Gueux et la subtilité des Coupeurs de bourse ;

Ibid., p. 4 : Lequel mestier s'appelle truclier ou argoter le plus franc, le plus aizé à apprendre...

En français, argot a désigné dès le début le langage des voleurs, ce qu'eux-mêmes appelaient le plus souvent Jrt/'^o/i. La plus ancienne trace de cette acception purement française se trouve dans le Dictionnaire de Furetière (1690 : Argot, le jargon des coupeurs de bourse et des bohémiens) et dan s la préface de la comédie des Empiriques (iQgS) : « Je me garderai bien, dit l'auteur, en parlant du provençal, de me donner le ridicule de prôner au milieu de Paris les charmes d'un langage qu'on traite d'un jargon aussi méprisable que l'argot », qu'il explique en note : « Jargon des gueux. On n'a pas tant de tort, presque tous les Gascons le sont. » Le Dictionnaire de l' Académie enregistre, à partir de 17^0 : Argot, langage des gueux ; et Leroux le définit ainsi, dans son Dictionnaire comique (17 18) : « Espèce de baragouin que parlent à Paris les gueux, les laquais, les polissons, les décrotteurs entre eux K ))

I. Ajoutons la définition qu'en donne d'Haute! (Dictionnaire du bas-langage, 1810) : « Argot, langage des porte-balles entr'eux, et qui se compose en partie de termes burlesques, de néologismes baroques et de mots anciens que l'usage a rcjclés ; on donne aussi ce nom au patois des vauriens, des filous, qui est inintelligible aux honnêtes gens. »

oG IMRODUCTIOX

Le sens originaire du mot était complètement oublié. Dans le Supplément du Lexique (1820) de Roquefort, on lit cette remarque, au mot argot : « Oudin s'est trompé en expliquant ce mot par gueuserie... Argot ne signifie pas gueuserie, mais jargon des bohémiens. »

Faute d'avoir tenu compte de ce sens primitif, les nombreuses étymologies ^ émises sur l'origine du mot sont tombées dans le néant. Depuis la constatation de son état sémantique réel (et c'est à Vitu qu'en revient le mérite), une seule hypothèse a été proposée, celle de Schwob. La voici : (( La Cour de Miracles a été divisée en quatre sections : Egypte, Bohème, Argot, Galilée. Le rapprochement de ces noms de pays orientaux suggère l'explication d'.4 r^o^ par Arabie ; le mot n'est pas autrement fait que Italgo pour Italien-. )-> Une double difQculté, chronologique et de fait, rend cette hypothèse illusoire : l'ancien argot ignore absolument ces suffixes déformatifs, et l'argot moderne dit Arbico, diminutif d'Arbi, Arabe d'Algérie. D'ailleurs, nous n'avons pas trouvé trace de cette prétendue division de la Cour de Miracles ; Sauvai, dans sa minutieuse description (Antiquités de la Ville de Paris, 1724, tome I, p. Jio-ôi-), l'ignore complètement.

i.,En voir le relevé dans V Introduction du livre de Fr.-Michel. 2. Mémoires de la Société de Linguistique, vol. MI, p. ItQ.

INTRODUCTION S'y

C'est au français, cr oyons -nous, qu'il faut demander l'explication de roriginè du mot, en partant de son sens primordial : métier ou confrérie des voleurs. Et alors, c'est le même mot que le français argot (ergot), ongle pointu des gallinacés ((( crochet cornu qui est par derrière la jambe du coq )), Nicot), terme attesté dès le xii" siècle, pris au sens figuré de vol ou brigandage. Cette interprétation répond assez bien aux procédés métaphoriques de l'argot, dans lequel la notion grijje ou croc se trouve à la base d'une grande partie de sa nomenclature : griffer, agriffer, au sens de voler, répondent à harper, de harpe, griffe, patte (d'où harpaille, au xv^ s., troupe de voleurs) ; le provençal arpion et le béarnais gahoualho, voleur, à l'exemple du breton argot scraper, kl. (du breton scrapa, gratter, égratigner avec les ongles) et du fourbesque carpione, voleur (de carplre, A^oler, propr. griffer), accusent la même image de la

griffe

Enfans qui sont do la mattc.

Savent tous joiior de la patte,

nous dit un vieux proverbe ^ ; et « c'est lors qu'on est nanty qu'il faut craindre la harpe ^. »

Clément Marot, dans la préface aux Œuvres de Villon, i532 : « Touchant le jargon, je le laisse à

1, Leroux de Lincy, Le Livre des Proverbes, vol. I, p. i/|0.

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