‹ L'argot ancien, 1455-1850, ses éléments constitutifs, ses rapports avec les langues secretes de l'Europe méridionale et l'argot moderne. Avec un appendice sur l'argot jugéChapitre 22 sur 81 · I. — Procédés phonétiques · texte numérisé non relu

I. — Procédés phonétiques

Les deux principaux procédés de cette nature sont : l'anagramme et l'abréviation.

Le premier est connu sous le nom de loucherbème, soi-disant anagramme de boucher, ce procédé étant surtout familier à la corporation des garçons bouchers, d'où il a passé dans l'argot moderne. On l'appelle encore largonji, anagramme de jargon : ses règles assez compliquées ont été exposées par Bruant (au mot Jargon) et son vocabulaire se trouve à la fin du Supplément de Larchey.

L'argot ancien l'ignore, et nous l'aurions passé sous silence, si Marcel Schwob ne lui avait pas

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attribué une portée absolument exagérée sous le rapport chronologique et n'en avait pas abusé comme moyen d'interprétation étymologique.

C'est ainsi que Schwob fait remonter au Jargon les termes Lorcefé (pour La Force, nom de prison) et linspré (pour prince). Or, pas une édition de ce livre, même la plus récente, ne contient ces mots. On trouve Lorcefé pour la première fois dans les Mémoires de Vidocq de 1828', et linspré pour la première fois dans son vocabulaire de 1837. De même, lanterne (pour vanterne, fenêtre) ne se rencontre pas avant 1829, et c'est à tort qu'on le fait remonter à Granval (1725) ; largue ou largue {^ouv margue, prostituée) est dans Yidocq (1837), et lotisse {pour pousse, gendarme), qui manque dans ce dernier, figure dans le Nouveau Dictionnaire d'argot de 1829 -.

C'est à tort que Schwob voit dans lorgne l'anagramme de borgne ; dans milogère, chambrière {Jargon, 1628), celui delimogère, id. (Vie, iSgô) ; dans zerver. pleurer {Vie, 1596), celui de verser (des larmes), qu'on ne rencontre nulle part. Dans

1. Cf. vol. II, p. 28G : « Tu sais bien qu'à la Lorcefé les murs ont des oreilles » ; vol. III, p. i85 : « Je lui portai la pagne à la Lorcefé. »

2. Ajoutons : laumir, perdre (Jargon, i83G), en rapport avec chmimir, id. (Vidocq), à Texcmple du mod. laune, agent de police, déformé dejatm*", id. (d'après la couleur de ses buflleteries) ; loupel, pouilleux (« termes de floueurs parisiens, » Mdocq), etc.

tous ces cas, il s'agit de mots d'origine différente. (( Il est facile de voir, ajoute-t-il, que tahar est ranagramme complet du mot rabat, qui s'em ployait également pour manteau au xv*' siècle. » La chronologie nous enseigne le contraire : tandis que tahar se trouve dans l'édition du Jargon de 1628, rabat ne paraît que dans celle de 1690 ; d'ailleurs, tabar est un mot ancien français qui remonte au xn** siècle. Remarquons encore que loffe ^, imbécile (d'où loffitude, bêtise, Vidocq) et son dérivé ultérieur loufoque (Delesalle) n'ont aucun rapport avec fol (dont ils seraient la transposition) : lojfe est inséparable de touffe, vesse, louffiat, grossier, goujat (Larchey : crapuleux, propr. péteur) — ce sont des emprunts faits au provençal ^. De même, nibergue, rien, n'est pas l'anagramme de bernique (comme le pense Larchey), mais une amplification de nibe, id., répondant au fourbesque niba, niberta, non, rien du tout.

Est-ce à dire que le procédé transpositif ^ est étranger à l'argot en général ? Nullement, mais

1. Cf. iîaf, 1790 : « Crois-tu que je suis si lojfe que de débiner...?» Mémoires d'un forban philosophe, Paris, 1829, p. 92 : (( Faut-il que les hommes soient loffes de se faire emballer... »

2. L'argot vénitien a lofjîo, pauvre (cf. it. lofjîa, vesse, terme originaire de la Haute-Italie).

3. Dans le cant, ce procédé s'appelle back-slang (p. ex. yennep pour penny) et il est surtout employé par les revendeurs.

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il y joue un rôle tout à fait secondaire. Dans la germania, il est un peu plus fréquent (chepo = esp. pecho, poitrine ; greno = esp. negro, nègre ; grito = esp. trlgo, blé ; toba = esp. bota, botte), ainsi que dans l'argot savoyard connu sous le nom de mourmé ou ménédlgne. Voici quelques exemples de ce dernier : brachanna (chambre), ceplanna (planche). c/iiWô (clocher), g ojl in (fïingot, «fusil»), tessan (santé), tiebé (bete), freca (quatre), trevan (ventre), etc.

Quoi qu'il en soit, le procédé en question est complètement étranger aux parlers populaires, comme d'ailleurs à l'ancien argot.

Le deuxième procédé, l'abréviation, est également familier au seul argot moderne. Fr. -Michel allègue (Introd., p. xxix) que « l'apocope est de toutes les figures de grammaire celle que l'argot affectionne le plus ». L'argot ancien l'ignore^ et, chez Vidocq, on ne trouve que les exemples sui vants : Achar (acharnement), affe (affaire), aiitor (autorité), c«6e (cabot, «chien», à côté de c/e6, clabaud), corne (commerce), co«i7/e (couillon), dauffe, pince (dauphin, déjà Rat, 1790, p. i4 : un dauffe

1. On lit dans la Vie Généreuse le mot vironne, province (ripaudier de la vironne, gouverneur de la province), propr. environs, alentours; mais cette forme abrégée remonte à l'ancien français (cf. auj., Mayenne, viron, environ).

ÉLÉMENTS ORIGINAUX /iQ

SOUS son frusque ; cf. Chauffeurs, 1800 : dqffe, coutre), dégul (déguisement), délige (diligence), es (escroc), mac (maquereau ; fém. maqua), maqul (maquillage), /n^c/ii (= meschief, malheur), perpète (perpétuité), râla (ratatouille), redam (= rédemplion, grâce).

Passons sur l'accident de l'article agglutiné (également familier à la langue littéraire), dans des mots tels que lance (= Hance, eau), larton [= Tarton, pain), etc., pour nous arrêter un instant sur l'alternance des finales gne et gue. Le plus ancien exemple est sorgue, nuit (Jargon, 16:28), qui figure comme sorgne (dans l'édition de 1728), de l'anc. fv.sorne. nuit ' ; de même, signe-, louis (Chauffeurs, 1800), devenu 5t{//ie, ciguë {Y idocq), amplifié en cigale, pièce d'or; et lorgne, as, pour lorgne (cf. borgne, as), etc.

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