Privât d'Anglemont, Paris anecdote, Paris, i85/i, p
MONT (cf. Bouchet, III, i3o : Le courrier de Hault mont, c'est Dieu; pivois du rougemont , du vin rouge ; pivois du blanchemont, du vin blanc) : billemont (billet), hriqnemont (briquet), cabermont (cabaret), gilmont (gilet, déjà Chauffeurs, 1800), promont (procès), tous ces exemples se trouvent chez Yidocq.
D'autres, enfin, ont été influencés par des termes de la langue courante, tel :
QuiN (cf. brodequin, mannequin, ramequin) : frusquin, habillement [Jargon, 1628), et la forme abrégée frasque, habit {Rat, 1790; Chauffeursy 1800 : et s'enfrusqainer, s'habiller ; Yidocq), de frasse-quin, propr. habit froissé (anc. fr. fruissier, froisser) ; lansquiner, pleurer (Yidocq), de lance (c'est-à-dire Vance, eau^); lasquin. charbon [Jargon, i836), et lasquines, cendres [Id.), rapproché de l'anc. fr. lus, lumière (= charbon brûlant?) ; rusquin, écu [Vie, 1696 ; Jargon, 1628), c'est-à-dire russe-quin (de russe, dialectal pour rousse), propr. rouge, répondant à son synonyme rougême (v. ci-dessus). L'argot moderne possède rouquin, roux, rouge, individu aux cheveux rouges (Delesalle). Ce suffixe était d'ailleurs familier à l'ancien français : boulquin, petite boule, musequin,
I. Cf. monrmé enskina, uriner, et foiirb. lenzarc, mouiller (/en :ive, uriner).
petit museau, verqiiin, petit Aerre (cf. normand de Bray noirquin, noirâtre).
On voit donc que les suffixes familiers à l'argot n'ont rien d'anormal, étant à la fois communs à l'ancien français et aux patois. Mais il ne faut pas pousser trop loin ces analogies. Marcel Schwob voit, par exemple, dans /ro/ic/ie, tête {Vie, 1096), qu'il dissèque en tronche (ce suffixe onche serait le pendant de anche), un doublet artificiel de trogne ; et dans moche, mauvais (d'où niouchique, id.), le mot mal affublé du suffixe oche ; il analyse également /rM5^am [Jargon, 1628) en fr-us-qain, c'est-à-dire en un thème //' pourvu d'un double suffixe. Il est superflu d'ajouter que de pareilles dissections ne sont rien moins qu'arbitraires.
Le suffixe man, tout à fait isolé en argot (le Dictionnaire de 1829 a brigman, sabre, de briquet, id.), est d'origine germanique (cf. Berry rocman ^ redingote) et très fréquent dans le rotwelsch et dans le cant (par exemple, dans ce dernier : lightman, jour, darkeman, nuit, déjà en i566).
On rencontre des suffixes analogiques dans le plus ancien document du fourbcsque. Le petit vocabulaire du xv*" siècle enregistre : andrimolo, père [andrimola, mère , à côté dearghimolo, argent (cf. ar^t, monnaie), ei padrinbaldo, père (padrin-
1. On trouve rokman, pour Bock, dans l'argot slovène (v. l'étude citée de Jagic, p. 3o),
balda, mère), à côté de artinhaldo, pain {cî. artone,
id.).
Il est intéressant, à cet égard, de montrer les aspects qu'ont revêtus les pronoms personnels aux diverses époques du vocabulaire argotique . La Vie Généreuse (iSqô) enregistre : mezis (moi), tezis (toi), sezis (lui), nazis (nous) ; le. Jargon de 1628 remarque (p. 20) : u Mo/j/io/i ^ c'estoit à dire moy, à présent meziere ou mezinguand ; tonnant, c'estoit à dire toy, à présent faut dire teziere ou tezinguand)) ; le vocabulaire du Jargon \1Q2S) fournit : mezière^ (moi), tezière ou tezingard (loi), y sezière ou sezingard (lui), nouzaille (nous), vouzaille (vous). L'argot moderne les rend de la manière suivante :
Mon gniasse, moi (c'est-à-dire montasse) ;
Mon gnière, moi (c'est-à-dire monière) ;
Mon orgue, moi (c'est-à-dire monorgue, répondant au fourbesque monarca, moi), etc.
Les graphies mon gniasse, mon gnière, monorgue, au lieu de montasse, monière, monorgue, ont donné le change aux lexicographes modernes qui
1. Conservé dans Targot moderne : monant, ami (Vidocq), c'està-dire un autre moi-même.
3. Cf. dans l'argot piémontais de Yal-Soana : mogeri, togeri, sogeri (r= mezière, etc.), nosûlji, vosiilji (= nouzaille, etc.). Dans le bellau ou argot jurassien : monzi, tonzi, etc. Dans le fourbesque : monello, moi, vostriso, vostrodeno, vous (anciennes formes de l'argot vénitien rapportées par Pulci).
;)b L ARGOT ANCIEN
ont envisagé comme des mots isolés dès l'origine les finales de ces pronoms argotiques. De là :
MASSE (mon), moi, mot à mot, mon individu (Larchey) ; gniasse (mon), moi, pour mon nez, ma tête, ma personne (Delesalle).
MÈRE, individu ; de là, les expressions jnon nièrc, moi, c'est-à-dire mon propre individu (Larchey).
ORGUE, pronom personnel de l'argot des voleurs : mon orgue, moi, etc. (Delvau) ; u orgue, homme (Colombey, dans Larchey). et orgue, dos (Macé, Ibid.) : prendre tout sur son orgue, prendre toute la responsabilité, mot à mot prendre tout sur son dos. Le sens de dos n'est pas ici absolument vrai, comme on voit ci-dessus » (Larchey, Suppl.) a Orgue, personnalité : monorgue, moi ; manger sur l'orgue^, dénoncer {mot h mot causer sur lui) ; orgue est un suffixe très employé en argot comme aille, oche, etc. » (Delesalle).
Niert (abstrait de monieri) se trouve dans Yidocq : homme, personne, individu (argot provençal nierto. mioche, bambin), individu, parti-
I. Fr.-Michel (p. 178) : « L'exiiression jaspiner sur l'orgue, qui s'emploie dans le sens de parler sur le compte de quelqu'un, surtout quand on le fait en mal, est une variante de froller sur la balle ; mais ce n'est peut-être qu'à xmc époque moderne qu'on aura ainsi substitué au panier des anciens mercelols l'orgue des Orphées de carrefour, qui, on le sait, portent également leur instrument sur le dos. »
culier, complice (u un complice est un autre soimême », Rigaud) et maladroit (/d.), ce dernier sens répondant à mezière, dupe (chez Granval), propr. moi.
Cette tendance à déformer la finale des mots, tendance à peine ébauchée dans l'ancien argot, prend, dans l'argot moderne, une extension considérable. Le Jargon connaii : icicaille, ici (1690), lanscailler, uriner (1628; 1700 : lascailler), à côté de lancer, id. (i836) ; et rouscailler^, parler (1628), à côté de rosser, grommeler (Oudin). Yidocq enregistre, en outre, passacalller, passer subtilement, prendre le tour de quelqu'un, ravir un avantage -.
Voici une première pousse dans le vocabulaire des Chauffeurs de 1800: boulin (bourgeois), boutrolle (boutique), culbute (culotte), darioles par les : par derrière), gibier (juger), prophète (profonde = cave), reconobler (reconnaître), villois (village).
Ensuite, une moisson plus abondante chez Yidocq : bouferne (boîte), brisant (brise), burlin (bureau), chijferton (chiffonnier), cognac (cogne =
1. Cf. pour le sens moderne (rouscailler, coïter), le primitif rosse, paillard, dans l'argot des Flandres ; les deux acceptions du verbe se retrouvent dans le patois de la Mayenne : rouscailler, faire du bruit, et caresser grossièrement.
2. Fr. -Michel rattache le verbe à passecaille, ancienne danse, de l'esp. passacalle, air de guitare.
gendarme), comberger (compter \ Jargon, i836^ : confesser), conobrer (connaître), cribler (crier), foresque (forain), galuche (galon), habitongue (habitude), jarnajfe (jarretière), madrin (madré), {orphelin orfèvre), papelard (papier), pastiquer (passer), patraque (patrouille), pivase (pif = nez), rajnasliquer(rîimsisser), serrante (serrure), taffetas (taffe = peur), valtreuse (valise), venterne (vent^ = fenêtre) ^ .
Et les noms propres : Amélie (Renelle * = Rouen), Auverpin (Auvergnat), Biscaye (Bicêtre), Canette (Caen), Denaille (Saint-Denis), Jiberne (Guibray), Toulabre (Toulon).
Les altérations se compliquent de plus en plus : filou devient tour à tour philanthrope, philibert et philosophe (ce dernier, tricheur au jeu) ; Allemand devient Atboche, et fantassin, fantabosse ; laisée prostituée (= l'aisée), lesbombe, et navet, navarin, etc.
Le procédé n'est pas complètement étranger au
1. Cf. mourmé coinbarda, confesser (terme emprunté à l'argot).
2. Cf. fourb. et germ. ventosa, fenêtre, en rapport avec l'esp. ventana, id.
3. Le Jargon de i83G connaît, en outre : calabre (calot = teigne), cartaude (carte ■= imprimerie ; cf. fourb. cartoso, livre, xv* siècle), maltouse (maltôte = contrebande), quoquante (coque = armoire), vermois (vermeil ^ sang) ; et les noms propres : Brutiis (Bretagne), Turquie (Touraine).
h. Nom du petit cours d'eau qui traverse Rouen.
ÉLÉMENTS ORIGINAUX bg
parler populaire : « Le patois parisien tantôt garde tels qu'ils sont les mots qu'il dérobe aux patois, tantôt il les dénature, comme il fait aussi de mots français, mais ceux-ci plus brutalement et à la manière des voleurs qui dénaturent les objets qu'ils se sont appropriés*. »
On perdrait son temps, si l'on voulait chercher dans ces déformations argotiques des allusions humoristiques ou autres. Le hasard seul les régit et le caprice les guide. C'est cet élément fantaisiste et arbitraire qui forme la véritable démarcation entre l'argot ancien, conscient et systématique, et l'argot moderne aux allures aventureuses qui se prêtent mal à un classement méthodique.