‹ L'argot ancien, 1455-1850, ses éléments constitutifs, ses rapports avec les langues secretes de l'Europe méridionale et l'argot moderne. Avec un appendice sur l'argot jugéChapitre 28 sur 81 · I . Schwob et Guieysse, étude citée, p · texte numérisé non relu

I . Schwob et Guieysse, étude citée, p

lement gueux qui allait presque nu, répondant aux termes de la germania : poleo, polinche, receleur ((( el que encubre ladrones », Hidalgo), polldor, voleur (« ladron que vende lo que ha hurtado otros »), et polir, voler (« hurtar o vender »).

1C28. Jargon, p. 29 : « Polissons sont ceux qui ont des frusquins qui ne valent que frontière en hyver » ; cf. Liber Vagatoriim (éd. Ristelhuber), cliap. XII : « Des Polissons... mendiants qui, en arrivant dans une ville, laissent leurs habits à l'auberge et se mettent devant l'église presque nus et tremblent pour faire croire qu'ils ont le frisson (alors qu'ils se sont frottés avec des orties). »

iG33. Comédie des Proverbes (Acte II, se. v) : « Je vous veux premièrement apprendre cinq ou six mots d'un langage que j'ay appris à la Cour du grand Goesre, du temps que j'étais parmy les Mattois, Gagous, Polissons... »

1724. Sauvai, Antiqaités de Paris, I, 525 : « Les Polissons allaient quatre de bande, avec un pourpoint sans chemise, un chapeau sans fonds, le bissac et la bouteille sur le côté. »

Le terme dérive de polisse, vol, et celui-ci du verbe français polir, dont le sens se confond avec fourbir et nettoyer.

La notion de piper, c'est-à-dire imiter le cri de certains oiseaux pour les attirer et les prendre, a développé celle de tromper, duper, qu'on trouve d'abord dans l'argot du xv" siècle : pipeur, tricheur, eipiperie, tricherie.

i455. Procès des Coquillards : « Un pipeur, c'est ung joueur de dez et autres jeux où il y a advantaige. » 1489. Villon, 52 : Gailleurs bien faitz en piperie...

Le terme argotique qui désigne le château, pipet [Jargon, 1628, p. 39 : alla demander la thune à un pipet), découle de la même source : la demeure seigneuriale est envisagée comme une attrape ou un piège, sens de son synonyme plget [Jargon, 1690), propr. piège (Berry piger, attraper, tromper, picard : dépouiller de son argent) ; cf. rotwelsch (( Dorf. Gefahr », 172^ (Kluge, p. 186).

La même notion sert de base au synonyme f rouer (on froue avant de piper), propr. faire froufrou ou siffler 1 à la manière de la chouette, puis, dans l'argot, tricher (Villon, i32 : Pour double de f rouer aux arques , ainsi qu'à sa variante plus récenic Jlouer, filouter au jeu (Gran val, 1720: floueur, voleur au jeu) ; cf. sous le rapport phonétique, flancher, jouer franchement.

Le verbe baver a encore dans Marot le sens de « bavarder )> (Quelque chose qu'on hâve.,.), propr. jeter de la bave, image grossière commune aux termes argotiques :

CRACHER, parler, faire des aveux (Vidocq), sens qui remonte peut-être au xv' siècle.

1455. Procès des Coquillards : «... quand ilz parlent en leur dit jargon et un d'eulx parle un peu trop là où il

1. Cf. anc. fr. flageoler, tromper, propr, chanter du flageolet (anc. fr. Jlageol). et champennois affîstoler, tromper (affistoleur, oiseleur), de Tanc. fr. fistule, ûàie, fistuler, iouer sur la flûte.

semble qu'il ait gens qui leur peussent nuyre ou qui les peussent encuser, le premier d'eulx qui s'en donne garde commence à crachier à la manière d'un homme enrumey qui ne peut avoir sa salive ; et tantost cela oy, chacun des compaignons de la Coquille se tait et change propos en parlant d'aultre chose. »

De nos jours, le signe de reconnaissance entre les voleurs — ce qu'ils appellent accent ou arçon — s'exécute en crachant avec bruit et en décrivant avec le pouce droit sur la joue droite un demi-cercle ou arçon (anc. fr., petit arc). Cf. les expressions vulgaires : tenir le crachoir, pérorer, et bien jouer du crachoir, bien parler (Rigaud).

ESCRACHE, passeport (Yidocq), propr. interrogatoire, répondant au crachoir, réquisitoire (Delesalle).

GRAiLLONNER, couvcrscr à hautc voix, en prison, d'une fenêtre, d'une cour à l'autre (Yidocq), propr. cracher continuellement et bruyamment, sens populaire du mot (d'Hautel).

L'ancien argot rendait la même notion par CHANTER, parler, répondant au fourbesque cantare, parler, canzonare, dire {canzonamento, langage), et germ. cantar, avouer (u descubrir alcuna cosa »; esp. cantar en el ansia, avouer dans la torture).

1489. Villon, i5i : Chantez leur trois, sans point songer... 1597. Bouchet (III, i3i) : Chanter, c'est jiarler, J'ay chanté à son han, j'ay parlé à luy.

L'Argot ancien, g

De même, guimbarde, voix, parole, et guitare. redite, rabâchage {jouer de la guitare, rabâcher, Rigaud), à côté de musicien, délateur (Id.). et musique, dénonciation : la musique est une réunion de musiciens, dénonciateurs qui ne révèlent que leurs complices (Canler). Cf. Aleman, Guzman de Alfarache, p. 353 : « Dicenme que Soto, lu camarada, esta malo, de que se burlô mucho el verdugo con él, hasta hacerlo musico » (— délateur).

Le nom de l'argot anglais, cant (= langage), propr. chant, se rapporte au même ordre d'idées (cf. i566 : to cante, to speake, et canter, mendiant).

Ajoutons encore les termes de l'ancien argot : BALLADE, escroqucric (Goquill., i^ôô : confermeur de la ballade, celluy qui vient après le balladeur), et balladeur, escroc qui soutire de l'argent à Taide d'une histoire, ce qu'on appelle aujourd'hui tirer une dent [Ibid. : ung balladeur, celluy qui va devant parler à quelque homme d'église ou aultre, à qui ilz vueilent bailler quelque faulx lingot, chainne ou pierre contrefaite), propr. chanteur de ballades, répondant au fourb. fare canzone (« parlare o intendersi insieme di qualche ordine di giuramento », Pulci, xv*" siècle) et rimbeccare la ballata (u respondere a proposito », MX

Dans l'argot moderne, ces associations d'idées sont à la fois plus fréquentes et plus compliquées. Nous en citerons quelques exemples.

La notion de « médire » est rendue par des verbes qui expriment des travaux agricoles, tels que :

BECHER, injurier, calomnier (Vidocq), ou passer à la bêche, propr. travailler quelqu'un comme on travaille la terre, à coups de bêche; cf. Yonne bêcher, donner des coups de bêche et décrier, dire du mal de quelqu'un.

BINER, d'où débiner, médire, calomnier (Rat, 1790); popul. et dial. (normand, wallon), user, ruiner (cf. saper, condamner), d'où débine, ruine, synonyme de binelle, banqueroute (Yidocq), à côté de surbine, recherche et surveillance de la haute police (Id.), rapproché du berrichon contrebine, second binage de la vigne et du Bas-Maine surbiner, tromper, voler.

JARDINER, se moquer, médire [ou faire du jardin sur quelqu'un), eijardinage, moquerie, médisance. De même, cotret, fagot et falourde sont les équivalents argotiques de « forçat » , ceux-ci étant accouplés comme des fagots ou cotrets ; tandis que faucher, c'est couper (Vidocq ; Rigaud : guillotiner), gerber, ^uger, condamner ( = mettre en las, mod. gerbe, année, propr. année de prison)^ pré, le nom du bagne, et ravignole, récidive

La notion de « manger » fournit celle de (( dénoncer » ou de « avouer ». Cf. d'une pari, manger (le morceau), faire du ragoût, se mettre à table et seiDir : et d'autre part, casser, propr. manger {d'où casserole, dénonciateur), gamelle, dénonciateur (d'où gameler, dénoncer, ou tremper une gamelle), tortiller, avouer (= manger).

Enfin, la notion de « jambe » ou u gigot » se confond avec celle de camarade ou bon garçon : Ainsi :

GIGOLO (= gigote, diminutif de gigue), jeune homme (et amant qu'on paie), d'où gigolette, amante ; cf. gigue, jambe et femme grande et maigre.

POTEAU, camarade dévoué (et chef de bande), propr. grosse jambe.

ziG, camarade (Yidocq), répondant au suisse

zigua, gigua, gigot ^ et grande fille dégingandée

(Berry zigue, cheval qui marche l'amble), picard

\ un bon zigue, un bon luron, un bon garçon (ce

dernier sens emprunté à l'argot).

Passons maintenant aux diverses catégories de la métaphore argotique.

I. Cf. Larchcy (Snppl.) : « Zigue est un vieux mot, probablement abréjjé de l'allem. Zingueur (sic!) qui est le zingaro italien, c'est-à-dire le roumain. Zig -a donc signifié d'abord roumain. Dans son Jargon du xv* siècle, M. Vitu donne à ce sujet un exemple concluant de la Chronique de Roumanie. »

Page 1