‹ L'argot ancien, 1455-1850, ses éléments constitutifs, ses rapports avec les langues secretes de l'Europe méridionale et l'argot moderne. Avec un appendice sur l'argot jugéChapitre 32 sur 81 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

« L'argot est toute une langue dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine qui a produit une végétation, un parasit€ qui a ses racines dans le vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un côté de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect, l'aspect vulgaire de l'argot. Mais pour ceux qui étudient la langue ainsi qu'il faut l'étudier, c'est-à-dire comme les géologues étudient la terre, l'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon ([u'on y creuse plus ou moijis aA^ant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux français ^Dopulaire, le provençal, l'espagnol, de l'italien, du levantin, cette langue des portes de la Méditerranée, de l'anglais et de l'allemand, du roman dans ses trois variétés, roman français, roman italien et roman roman, du latin, enfin du basque et du

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celle. Formalion profonde et bizarre. Edifice souterrain bâti en commun par tous les misérables. Chaque race maudite y a déposé sa couche, chaque souffrance a laissé tomber sa pierre, chaque cœur a donné son caillou ^. »

Celte caraclérislique de Victor Hugo ne doit pas être prise au pied de la lettre. L'argot ignore tout élément germanique, et ce qu'il en possède, il le doit aux patois. Les emprunts allemands dont il s'agit sont, dans les patois mêmes, d'origine moderne, ayant été importés par les Allemands lors de l'invasion de i8i5. C'est de cette époque que datent, par exemple, les termes picards : chelofe {aller «). aller coucher, et choumaque , cordonnier (ce dernier familier également à la Lorraine et à la Franche-Comté), qui ont pénétré dans le parler populaire, à côté de choujlique, savetier (Delesalle), et de chtibes. bottes {Ici.), d'où enchtiber, emprisonner (= mettre en bottes). Ces termes n'ont rien de commun avec l'argot proprement dit, ancien ou moderne, et le répertoire de Vidocq les ignore complètement -. « Le contact de

I. Victor Hugo, Les Misérables, éd. Hetzel, vol. V, p. 211 à 234 : l'Argot (origines, racines, etc.). Le passage cité se trouve à la p. 220. Voir rAppendico.

■2. On lit pourtant du schnouff, du tabac (=:allcni. Schnupftabak), dans le vocabulaire des Chauffeurs de 1800. Le terme beausse, riche bourgeois (Vidocq), qui serait le hollandais baas, patron, est expressément indiqué comme spécial aux voleurs flamands ; il a pénétré, par l'argot, dans le patois savoyard : bosse, maître, patron.

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la France et de l'Alleinagne, nous dit Fr. -Michel (Introd., XXX), dota l'argot de quelques mots d'origine et même de physionomie germaniques ; mais on les compte, et il ne faut pas beaucoup de temps pour cette opération. » Formulée même avec cette restriction, l'assertion ne répond pas à la réalité.

Il ne peut pas être non plus question, en ce qui concerne le vocabulaire argotique, d'emprunts faits au latin, au celte ou au basque. On n'a jamais soutenu sérieusement que le latin ait rien fourni à l'argot.

Y a-t-il des mots bretons dans l'argot? M. E. Ernault l'a affirmé ^ en citant à l'appui les termes bras, grand (bret. bras), esgourne, oreille, esgouverne, id. (« qui rappelle plutôt le gallois ysgy- Jarn, mais aussi le fr. gouverner »), ploiise, paille (bret. plousenn, id. : « Ce doit être le correspondant du fr. pelouse ») et quimper, tomber (u du gallois cwimpo, id., mais la priorité de celui-ci n'est pas prouvée », pouvant venir tous les deux d'un bas-lat. *coinpere pour coinquere, se. arbores).

Remarquons que les termes cités appartiennent à la dernière édition du Jargon, celle de i836, et que M. Ernault doute lui-même de l'origine bretonne de esgourne (auj. esgourde, propr. la dégourdie), et de quimper. Quant à bras (fém. brasse)

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