III. — Eléments non-romans
Tandis que le calô et le calao accusent une influence gitane assez importante, principalement le dernier qui en porte même le nom {calo^ signifie bohémien), l'ancienne germania, le four-
en s'appuyant sur la prétendue analogie de marca, qu'il dérive du celtique marka, cavale (v. l'index).
I. Coellîo (p. i5G) rapproche gamar du gitano jamar, jalar, manger.
3. Le même terme bohémien désigne, en roumain, le bourreau {caldu), les Bohémiens ayant longtemps été en Roumanie les exé cuteurs des hautes œuvres.
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besque et Tancien argot ignorent entièrement toute trace de la langue des Bohémiens ou Tsiganes. L'argot compte, il est vrai, une demi douzaine de termes de cette provenance, mais tous appartiennent exclusivement à l'argot moderne, et Yidocq est le premier qui les ait enregistrés.
La chose est d'autant plus surprenante que la première apparition des Bohémiens en France eut lieu au commencement du xv** siècle (on les vit à Paris en 1427), c'est-à-dire à l'époque même où l'Argot s'est constitué. Cette constatation n'est pas sans intérêt pour l'interprétation des anciens documents de l'argot. En voici un exemple : Yitu avait interprété le terme Can d'une des ballades jargonesques de Villon par « soleil » (sens du bohémien kan) et M. Longnon a admis cette explication, dans le glossaire de son édition de Villon. Une chose pareille est pourtant inadmissible, si l'on tient compte de l'absence de tout élément bohémien dans l'argot antérieur à Vidocq^. Pas une des éditions modernes du Jargon, celle même de i836 qui est contemporaine des Voleurs de Yidocq, n'en porte de trace 2.
1 . Les termes chique, église, et grè, cheval (v. ci-dessous) remontent au vocabulaire des brigands Chauffeurs (1800), dans les bandes desqviels se trouvaient probablement des bohémiens.
2. L'influence du bohémien sur le rotwelschel le cant a été relatiAement peu importante, mais on en trouve des traces déjà au xvi* siècle (cf. dans l'ancien cant, rom, bon, magnifique). En re-
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Ce n'était pas l'avis de Fr. -Michel : « Si le grec, dit-il (Introd., XXYII), a fourni un certain nombre de mots à l'argot de tous les pays, il est une autre langue à laquelle il a emprunté bien davantage : nous voulons parler du romany ou langue des Bohémiens )) . Et tout récemment, Salillas affirme encore (p. 212) : « En cl argot existen abundantes zingarismos )).
La vérité est qu'on a tout à fait exagéré la portée du bohémien ou tsigane, et que la plupart des rapprochements correspondants (en dehors du calô et du calao) faits par Pott. Miklosich et Coelho, sont sujets à caution. On a d'ailleurs oublié ce que le gitano a emprunté à la germania (cf. lima, sornar, etc.), sans lui rien fournir en échange, et ce que le bohémien a pris à l'argot. Une note de l'Introduction de Fr. -Michel (LU) est particulièrement intéressante sous ce rapport ; il s'agit des Romanitchels du centre et du nord de la France : « Ces maraudeurs parlent entre eux une langue particulière dont eux seuls ont la clef, et qu'ils emploient même en présence des autres voleurs ; mais comme ils fréquentent ces
A-anche, l'action du cant sur le romani est considérable. Voir la préface de Hotten, Slang Dictionary, Londres, 1874. L'argot sicilien possède une dizaine de mots bohémiens, qui sont encore vivaces parmi les manœuvres de Palerme. Tels : mannetta, pain (du bohémien manro, id.), masa, viande (du bohémien mas, id.), etc. V. Pitre, ouvrage cité, p. 335.
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derniers, au moins passagèrement, surtout les voleurs de nuit dans les départements, dits sorgueurs. il est impossible qu'ils ne comprennent pas l'argot. 11 y a plus, si l'on peut se fier à une note de police, le rom«/ïy. dans leur bouche, porte de nombreuses traces de l'invasion du jargon : c'est ainsi que pour coucher ils disent poiiltré, guernaf pour ferme, fertille pour paille, harbot pour canard, conque pour tabatière, apôtres pour doigts, battants pour bras, foaillouse pour poche, calandre pour panier, tourniole pour clef, matrone l^ouv église... Or, ces mots ne peuvent être revendiqués que par l'argot, et il demeure établi que nos Romanitchels le comprennent. »
Voici les quelques mots de l'argot moderne qui accusent une origine bohémienne * :
BERGE, année (d'où Val Soana bejro, id.), du bohémien berj, id. (rapprochement d'abord fait par Ascoli) ; ajoutons que le terme manque dans le calo et le calao.
CARiBENER, volcr à la care, c'est-à-dire dans les magasins, du boh. karibôn, vol à la care : c'est un mot hybride, composé du terme care, d'origine romane, et de la finale bohémienne bon (cf. tchor.
I. Voir Miklosich, dans les Sitzimgsberichte der Wiener Akademie der Wissenschaften, 1876, t. LXWIII, p. 535 à 5G2 : Les éléments bohémiens dans les argots européens et pour l'argot, les pages
556 et Sô'j).
voleur, à côté de tchoribôn, id.). « Les Romanichels ont inventé, ou du moins ont exercé avec beaucoup d'habileté, le vol à la carre..., qu'ils nomment cariben » (Vidocq, II, 68).
CHIQUE, église (Chauffeurs, 1800), du bob. chiké, maison ; cf. calao cangra, église (du bob kangréy id.).
CHOURiN, couteau, du boh. ichouri, id. C'est dans Yidocq que Eug. Sue a puisé son chourineur. le type célèbre des Mystères de Paris, à coté de chouriner, escarper (calao churinar, id.). La variante plus moderne surin, encore inconnue à Yidocq (d'où suriner, tuer à coups de couteau), a subi l'influence analogique du verbe argotique suer, tuer.
GRÈS, cheval (« terme des voleurs de campagne de la Normandie », Yidocq), eigrè. id. (des brigands d'Orgères ; Chauffeurs, 1800), du boh. grai, grani, id. On retrouve le terme, d'un côté, dans le rotwelsch {grai) et le cant (grei), et d'autre côté, dans le calô {gras) et le calao (grane, grasté).
MANOUCHE, forain bohémien (Bruand), propr. homme, sens du boh. manouch.
ROMANiTCHEL, bohémicu français, diseur de ^ bonne aventure et voleur par occasion (du boh. \J ronianitchel, fils de bohémien), à côté de romani, forain bohémien (Bruand), et romanigo, voleur bohémien (Coffignon, 87, dans Larchey, SuppL).
du boh. romani, langue des bohémiens (ils s'appellent eux-mêmes rom). Ajoutons : romagnol, romagnon, trésor caché (Vidocq), mot qui dérive du même nom et qui fait allusion au pouvoir magique des bohémiens (cf. Berry embohemer, ensorceler, tromper).
sÉNAQui, pièce d'or (« terme des romanitchels », Vidocq), du boh. somnakay, or^
Fr. -Michel fait venir de la même source : sive, poule (Vidocq), qui serait le boh. tchibeli, dinde; mouniche, nature de la femme (du boh. mintche, d'où calô miche et rotwelsch minsch, id.), terme en réalité d'origine dialectale (Lyon mouniche, id.) et d'origine indigène (propr. guenuche, à l'exemple du forézien mouna et de l'italien monna) ; rupin, gentilhomme (du boh. allem. rupin, thaler, boh. tchèque rupino, d'argent), d'où calao rypim, riche, mais le sens primordial s'y oppose (voir
I. L'élément bohémien est très familier à l'argot roumain. Voici quelques exemples pris au lexique de M. Scîntee : barosan, directeur de la prison, et dindon (de baro, grand), bulan, dos (de boni, id.), canciu, je n'ai pas (de kantch, rien), ciurin, couteau (de tchouri, id.), gagiu, maître, mari (de gadjo, id.), ghes, jour (de gués, id.), g rasni, jument (de grasni, id.), et grazd, étalon (de grast, id.), haleald, le manger (de halilè, id.), itsalo, eau-de-vie (de itsalo, id.), lovele, argent (de lové, pi. sous), mârdeald, raclée (de mardo, battu), misto, bon (de michto, id.), mol, molete, vin (de mol, molete, cabaret), pili, boire (de pilo, bu), rup, argent (id.), soili, dormir (de soilear, id.), somnacai, or (de somnakay, id.). Un seul de ces termes, à savoir a se pili, sous la forme moldave a se chili, se griser (d'où chilealâ, boisson), a pénétré dans la langue courante.
ÉLÉMENTS EMPRUNTÉS iSq
l'index) ; finalement, tiirne, maison (du boh. turno, château), ce terme, comme le terme bohémien lui-même, n'étant que le provençal turno, taudis, cahute, propr. taverne *.
Y a-t-il d'autres éléments orientaux dans l'argot ? Fr. -Michel n'en a trouvé qu'un seul : baïte, maison (Yidocq). « Ce mot, dit-il, n'est autre chose que le mot arabe beït, qui avait cours, avec le même sens, parmi les bohémiens de l'Italie. » Or, le terme en question se trouve en provençal {baito, hutte, dans une vigne, baitoiino, petite hutte) et principalement dans les patois de la Haute-Italie :
Yal Tellina bail, cantinetta di contadino ; baitel, stanzino (Monti) ;
Livigno bai ta, casa (Id.) ;
Gôme baita, capanna posticcia d'assi per gli carbonaj , capanna d'assi e di cortece d'alberi imbiutate di terra o creta per ricovero sui monti » {Id.) ;
Piémont baita, capanna (Gavuzzi).
Le mot est simplement un reflet de l'ancienhaut-allemand baitôn, demeure-.
1. Goelho(p. 159) rapproche également le terme de la germ.piar, boire, du gitano pillai; id. ; or, le verbe bohémien proprement dit est piava : en efTet, la germania (qui ignore toute trace gitane) a piar, et le calô (qui se confond souvent avec le gitano) ne connaît que pivar, boire.
2. Ascoli (p. 123) avait déjà rattaché balte aux patois italiens.
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L'absence, dans l'argot ancien ou moderne, comme dans le fourbesque et la germania. de toute trace d'Iiébreu. est encore plus frappante. On sait jusqu'à quel point le rotwelsch en est imprégné. Le petit vocabulaire du Liber Vagatorum n'en est pas exempt ^ : et dans la préface de l'édition qu'en a donnée Marlin Luther, en i523, on lit : « Le rotwelsch est sans doute venu des Juifs, car il s'y trouve beaucoup de mots hébreux, comme le remarqueront ceux qui se connaissent en cette langue. )> Et depuis, ce contingent devint si considérable qu'aujourd'hui le rotwelsch est incompréhensible sans l'aide d'un vocabulaire hébraïque ou plutôt judéo-allemand-, cet élément oriental venant directement des Juifs alFiliés aux bandes des voleurs. Le cant en est infiniment moins pénétré ; et pourtant, des termes judéo-
1. Voir Tarticle de J. M. Wagner (« Rotwelsche Studien ») dans VArcIdv fur dos Studiiim dcr nciiern Sprachen, i8G3, p. ai A-
2. Voir Mémoires de la Société de Linguistique, t. XII, p. G8-G9 : Eléments hébrenx dans l'argot allemand. Il est également familier à l'argot roumain, comme le montre le lexique de M. Scintce, dans lequel on lit des termes hébreux tels que : chesef, argent (= kesseph), chisàvd, lettre, pétition (^ kessiwa), musamatan, argent monua\é (= massemattan), sicse. dame (au jeu de cartes =. scidktse) ; à côté d'autres mots purement judéo-allemands : chestel, tabatière (= petite boite), engher, cadenas {r=z pendant), fraier, étranger (= libre), miiihàl, montre (= petit moulin; cf. ibid., moara, id.), siechen, commissaire (=1 bâton), tsimbel, dépèche (= cymbale), treiters, bottines (= trottins), tuvàl, porte-monnaie (=: plaque, et teivolâ, portefeuille).
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allemands y remontent assez haut : gonof, voleur, existe depuis Gliaucer, et shlckster, fille, femme, est familier à l'ancien cant.
Tandis que le vocabulaire de Yidocq^ ignore absolument cet élément oriental, le Dictionnaire d'argot moderne de Lucien Rigaud (1881) en fournit les premières indications, à savoir :
Dabérage, l)avardagc, commérage ; dabérer, bavarder, raconter (« dans le jargon des marchands juifs »).
Goy, goyim, chrétien : jxder le goy, tromper le chrétien (a dans le patois des marchands juifs : les marchands forains, mais principalement ceux du Midi, ont donné le nom dcgoye, à l'acheteur doté d'une bonne tête d'imbécile »).
Ramor, âne, imbécile (« dans le jargon des marchands juifs ») : c'est une faute d'impression pour hanior, âne.
Zona, fille publique (« dans le jargon des marchands juifs »), mot passé dans le calao.
Ces termes sont donc spéciaux aux marchands juifs, et non pas aux voleurs. Pourtant, la caractéristique consciencieuse de Rigaud (u dans le jargon des marchands juifs ») change du tout au
I. Oïl rencontre dans ses Mémoires (III, iG3) celte alTirmation complètement isolée : « Traiffe ou maron sont une seule et même chose », où le terme judéo-allemand traiffe, propr. impur, a ici le même sens que dans le rotwelsch : « treefe, verdachtig » (Kluge, p. 307).
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tout dans Delesalle (1899) : dabérage et dabérer y sont notés comme appartenant au langage populaire ; goye y figure tantôt avec la spécification « dans l'argot des juifs », et tantôt comme : goye (z= pante, dupe), accompagné du signe indicateur du langage des malfaiteurs ; ramor et zona y sont spécifiés « dans l'argot des juifs ».
Et dans le Dictionnaire français-argot d'Aristide Bruant (1901), les premiers de ces termes ont nettement reçu droit de cité dans l'argot : (bavardage) dabérage: (cancan), id. , et (bavarder) dabérer.
On le voit, la lexicographie argotique s'enrichit vite, mais ses acquisitions se font souvent aux dépens de la réalité.
En somme, l'argot proprement dit ignore toute influence non-romane. Il est un produit foncièrement indigène et nous allons en aborder les deux éléments fondamentaux : le point de départ ancien français et l'apport des patois.