IV. — Termes d'origine obscure
Les termes de cette catégorie représentent des formes et des sens pour lesquels tout rapprochement nous manque. On peut les répartir en deux classes, suivant qu'ils sont antérieurs au
xix*" siècle, ou qu'ils appartiennent à sa première moitié.
A. — Termes anciens (1^55-1800).
AFFE, la \io (Jargon, 1728; iS'66 : lajjfe), d'où eau-d'affe, eau-de-\ie (Vidocq).
ANGUER, pendre (Bouchet, IIL 129 : il a esté angué, c'est à dire pendu).
AQUiGEii, aux sens nombreux : i" tromper {Vie, 1096, et aquigeur, trompeur) et attraper {Ibid., p. 27 : aquigeornie. goujat, propr. attrape-poules), mod. prendre (Ricliepin) ; 2" faire (Jorgro/i, 1628), et spécialement faire mal {Vie, 1596, p. 7 : les courbes maquigeoient fermis, c'est-à-dire que les espaules me faisoient mal), et battre, blesser (Vidocq : on aquige aussi les cartes pour les reconnaître au passage et les filer au besoin), à côté de a/%e7'. blesser (Fr. -Michel), mod. atigé. malade (Kigaud). et atiger, torturer, atigear, bourreau (Colombcy).
AVERGOT, œuf {Jargon. 1628).
BATOCHES, testicules {Vie, 1596 : batoches et battouers), à côté de baloches, id. (Vidocq, et balocher, tripoter, faire des affaires illicites), ce dernier synonyme de « ballant ».
BAUDRU, fouet {Jargon, 1728), et fil {Jargon, i836), d'où baudrouiller, filer {Ibid.).
25o l'argot ancien
CAIRE ^ argent (CoquilL, i455 : Ils appellent argent... caire et puille ; Apôtres, i486 :... mince decaire; Villon, 71 : Les duppes sont privez de caire). terme fréquemment employé par Guillaume CoquillarL p. ex. (vol. I, p. 45) : u Tant est pour et mince de caire » (cf. plus bas, chez le même : (( Mince d'argent et mince de pécune n).
coMRRiEz. pièce de vingt sols {Jargon, 1628). à côté du bellau cambrée, pièce d'un franc.
coRPALLT, pot (Bouchet, III, i3o : corpaalt, c'est un pot; //a pié un corpaalt de pivois, c'est à dire il a bu un pot de vin).
DALLVAGE, maiiagc {Vie, 1096), daulvé, marié {Ibid.).
DiTRE, fressure {Jargon, 1628, p. 20 : une fressure se nommoit ditre, à présent c'est cncensouer).
FAUGER, trahir (Coquill., i455 : Quand il dit : estoffe, ou je faageray ! c'est-à-dire que qui ne luy baillira sa part, il encusera le fait).
FOUQUER, donner {Vie, 1096, p. 7 : et la goussions ou fouquioiis pour de l'aubert, c'est-à-dire
I. Sclnvob (Mémoires, VII, 3 12) identifie caire, argent, avec Caire, ville de l'Egypte, en invoquant l'analogie de thune, pièce d'argent, en rapport avec Thunes, Tunis; mais ce sens de thune est récent, étant précédé par celui d'aumône et d'hospice de mendiants (v. p. 118). On rapproche également à tort le germ. cayre (« gain que fait une femme avec son corps »), qui est inséparable de cairel, frange d'une chemise, et de cairelota, chemise de couleur (v. Salillas, p. 38) : cf. argot mod. linge, prostituée élégante.
FONDS INDIGENE 201
manger ou vendre ; Jargon, 1628 : fouqiier ou foncer, donner), et foucauderie , ce qu'on a volé {Jargon, 1628: épouser la fricaudrie [sic! 1700 : foiicaudière , i836 : faiiconnière !], c'est quand les coupeurs de bourse jettent ce qu'ils ont desrobé de peur d'estre surpris..., solist il la. foucaudrie ?).
FRAPiER, verre à boire (Jargon, 1728; 1700 : frappier ; 1690 : glace ou f râper; 1660 : frapet).
FROC, double liard {Vie, 1096).
GuiNDRELLE, épéc {Jargon , 1728).
HAiRGUE, un grand blanc (Goquill., i4o5).
HAN {son), lui (Bouchet, III, i3i : J'ay clianté à son han, j'ay parlé à luy).
LiEFFRE, prêtre {Ibid.).
MiRQuiN, bonnet {Jargon, 1628, p. 55 : deux mirquins de battouse ; i836 : mirquin, bonnet).
MLiCHE, dé (Coquin., i455).
ovENDE, livre {Vie, 1596, p. 6 : ovendes sont livres).
PLiLLE, argent (Coquill., i455 : v. ci-dessus caire ; Halbert : pouijfes).
ROUASTRE, du lard {Jargon, 1628, p. 35 : un morceau de rouastre ; i836 : rouâtre).
RUPIN, un gentilhomme {Jargon, 1628 ; i836 : rupin, bourgeois ; Halbert : rupine, dame bien V mise), et fameux (Halbert), auj. généreux, distingué (Larchey), rupe, rupin, riche, élégant, malin (Rigaud), à côté de urphe {= rupe), élégant, soi-
gné (/rf.), urplno, distingué, coquet (Boutmy). Le terme a passé dans Targot breton {rupin, richard, monsieur. Quellien. p. 27) et dans les patois : Normandie (canton de Pieux) rupin, rusé, et être en rupin, être en gaîté, être joyeux ; Poitou atmir fair rupin, c'est avoir l'air vif, entreprenant (G. Lévrier), avoir le visage rubicond et éveillé, joyeux (Lalanne).
SABRE, fouet (Bouchet, III, i3i : le sabre, c'est le fouet ; // a eu le sabre sur son endosse, c'est à dire il a eu le fouet), et bâton {Jargon, 1628, p. 34 : un bout de leur sabre ou baston). bois {Ibid. : sabre, du bois ; 1690 : sable ; Vidocq : sable, bois à brûler, et sabri. foret, bois), sabrieux, un voleur {Jargon. 1628), sabrée, aune (Yidocq). Le terme a passé dans les parlers spéciaux : mourmé sabre, bois {sabra, couper du bois, boiser), et bellau sapre, bois. Cf. Mayenne sabre, bruyère.
TARGUE, ville {Vie, iSgô, p. 10 : et ambiasmes le pelé juste la targue, c'est à dire nous enfilasmes promptement le chemin de la prochaine ville).
TiRNOLEs, trinoles, guêtres {Vie, 1096).
TRUCHER, mendier {Jargon, 1628, p. ^ : lequel mestier s'appelle trucher ou argoter le plus franc), d'où t ruche, action de mendier {Ibid. , p. i : j'enterve truche et doubler), trucheux, gueux{Ibid.) ; cf. anc. fourbesque truccare, aller (xv" siècle, Pulci).
ZERVER, crier {Vie, iSgô, p. 7 : là attrimions
Y ornic sans zerver; Jargon, 1628), d'où zervart, prédicateur (Fie, iSgô), et zervinois, procureur, juge (Ibid.).
Pour être complet, il faudrait y ajouter les termes obscurs du Jargon de Villon ; mais nous préférons renvoyer simplement au lexique de l'édition Longnon. Il suffît de faire remarquer que ces termes se répartissent nettement en deux catégories : A la première, appartiennent les mots ancien français dont on ignore le sens argotique (par exemple : arderie, arerle, assegi, assiéger, assosé, etc.), et c'est la grande majorité ; à la deuxième, les mots dont on ignore à la fois r origine et le sens (par exemple : arvani, baadrouse, flogie, hevaige, hirenalle, hume, hurquer, pirenalle, spelican). Des découvertes de documents contemporains, semblables au dossier du Procès des Coquillards, pourraient seules jeter du jour sur cet amas de ténèbres.
B. — Termes modernes (1800-1850).
balcoterS impatienter (Yidocq).
BAYAFE, pistolet (u tcrmc des voleurs de grande route du midi de la France », Vidocq). BÉRiBONo, béricain, homme simple (/d.).
1. Les dictionnaires d'argot (Delvati, Higaud) transcrivent à tort bocotter.
BOL B ANE, perruque (Id.).
BOLCARD, boutique (Chauffeurs, 1800 ; Yidocq).
Bouis, bordel (Vidocq).
BRiDOU, liard (Chauffeurs, 1800), auj. hredoche, sou.
BROBÈGHE, liard (Vidocq).
BRUGE*, serrurier (/c?.), brugerie, serrurerie (Id.).
CAROLBLE, fausse clé {Id., d'où caroubleur, variété de cambrioleur), à côté de caroufle, id. (Larchey, Suppl. : i83o) et carreau, id. (Ibid.).
coNDÉ, certificat (dans le Jargon de i836, condé est substitué à l'ancien laque), permission de tenir des jeux illicites (Vidocq), et chef (Fr.- Michel : grand condé, préfet ; petit condé, maire).
coQLiLLON, pou (Vidocq).
CRIQUE, eau-de-vie (A'idocq, II. 287).
ESïORGLE, fausseté, méchanceté {Id.).
FERLiNGANTE, faïcncc, cristal. verrerie {Id.), à coié de fermingant, plat (Chauffeurs. 1800).
FLiGADiER, SOU (Vidocq), auj. flèche, id.
FixASGiy, frangine, frère, sœur {Id.) ; cf. dans le ^canut lyonnais. //Ym^i/i, camarade (tiré de l'argot).
GANDIN, duperie (cf. monter un gandin, duper, Larchey), et décoration {gandin d'altèque, id., Vidocq), répondant au synonyme trompe l'œil, à côté de gaudineur, décorateur (Vidocq).
I. Fr. -Michel dérive 6rug<? de l'italien bruciare, hrùler (étymologie admise par Ascpli, op. cit., p. lai).
FONDS INDIGENE 20'ô
GivERNEUR, vagabond qui passe toutes les nuits dans la rue (u terme des cochers parisiens », Vidocq).
MACARON, traître, dénonciateur (Vidocq), macaroner, découvrir {Dictionnaire de 1829), d'où, dans l'argot milanais, macarona (« riconoscere »).
MANDRiLLON, pistolct (Cliauffcurs, 1800), à côté de mandolet, id. (Halbert).
MiRZALE, boucle d'orcille (Vidocq).
MisELOQUE. théâtre, etmiseloquier, comédien (/d.).
PON, cheval (Vidocq. Il, 277), eiponne, jument (Chauffeurs, 1800).
pouLAiNTE, vol par échange (Vidocq).
RADE, pièce de monnaie {Jargon, i836), et tiroir de comptoir (Vidocq : et radeau), radin, gousset {M.).
ROUBioN, fille publique laide (cf. Fr. -Michel, Introd. XVIII).
ROUBLARD, laid, défectueux (Vidocq) et agent de police (i83o : Larchey, SuppL), à côté de rouhler, témoigner, se plaindre {Id.), et de rouhleur, délateur {U Intérieur des prisons, i846).
ROucHi, gredin (Vidocq. Mémoires, III. 180 : ce vilain rouchi), et rouchie, smle femme, sale prostituée (Rigaud).
ROUFiER, soldat (glossaire des Mémoires d'un forçat, 1829), à côté de ruf, argousin (Fr. -Michel).
ROUMARD, roué, rusé (glossaire des Mémoires d'un forçat, 1829).
ROusPANï, souteneur de pédéraste (Yidocq) ; cf. rouspéter, être de mauvaise humeur (dans le jargon des ouvriers, Rigaud).
ROUSTONS, testicules (Yidocq, II, 332).
siME, patrouille grise (u désignait autrefois le guet », Yidocq), et cimer, aller, voyager (Chauffeurs, 1800 = patrouiller?)
siTRE, bon (Yidocq), à côté de sitrin, noir (Jargon, i836).
. sivE, poule (Yidocq).
TALBiN, huissier (Jargon, i836), et billet de complaisance (Yidocq). à côté de talbine, halle (Halbcrt).
TiGNE, foule (Yidocq ; s'eshattre dans la ligne, chercher à voler dans la foule), à côté de ligner, coïter (Id.).
TOC, cuivre, mauvais bijou (Yidocq), et loque, locasse, méchant, malin (Id.) ; de là, popul. toc, faux, en parlant d'un bijou (Littré, SuppL).
TOUSER, aller à la selle au commandement des argousins pendant le voyage de la chaîne (Yidocq).
TRAQUE, peur (Yidocq, II, 281 : taffe ou tracque).
TRiFAiLLES, cufauts (Rcims : Tarbé, II, 228).
TRiMiLET, fd (Yidocq).
VADE, foule, rassemblement (Id.).
ziF, marchandise supposée (Yidocq, II, 82 : un échantillon de ce nouveau produit, auquel on a donné le nom de ziph, mot grec qui signifie parfait).
FONDS INDIGENE 20 7
zozE {boucle de), pain bis (Vidocq).
Le vocabulaire des Chauffeurs contient en outre : boiiisse, prostituée ; corbetle, vache {corbéterie, étable) ; croie, fier ; dague, poule (dagotier, poulailler) ; gé, or ; jorer, parler ; nivet, trou ; rouanne, grange ; savcde, poule ; tiche, chemin ; turbelte, prison.
Et le Jargon de i836 : abour, sas ou tamis {aboudier, sasser) ; attilles, testicules; blon, employé dans les gabelles ; bricard, escalier ; butre, plat ; coire, ferme, métairie ; corbuche, ulcère ; crôme, crédit ; escarver, empêcher ; javard, lin ; lennond, élain {lennonner, étamer) ; niéruche, poêle; nielel, petit; monfier. baiser; niseite, olive; orphie, oiseau; ovale, huile ; quoquar, arbre ; quoqueret, rideau ; rabiage, rente ; rapalu, morpion ; regon, dettes ; reng, cent ; rome, chou ; rustu, greffe {rustique, grelïier) ; scdbin, serment ; stafer, dire.
Si l'on tient compte du but poursuivi par toute langue secrète, de son effort constant pour s'écarter du courant de la langue générale, on ne sera pas surpris du nombre de ces termes obscurs. ïoutCr langue à évolution normale dégage un résidu, plus ou moins considérable de problèmes étymologiques ; à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un langage conventionnel, dans lequel les associations d'idées restent absolument isolées.
L'^.rgot ancien. Y}