XV '^ SIÈCLE
CHANTER, au scus dc parler, dire, association d'idées foncièrement argotique, commune à la fois à l'ancien argot, au fourbesquc, à la germania et au cant, ce dernier nom en étant lui-même une réminiscence (v. p. 66). On en trouve le premier écho dans la Farce de Pathelin (éd. Jacob, p. 44) :
GuiLLEviETTE. — Bcncdicitc ! Maria !
Qu'un g denier ? Il ne se peut faire I Pathelin. — Je vous donne cest œil à traire, S'il en a plus eu, ne n'aura, .Ta si bien chanter ne sçaura.
I. Voir l'Index sur les emprunts faits à l'argot par l'ancien français du xv* et du xvi" siècles.
On lit dans un texte du xvi'^ siècle (dans Littré) : (( La depesche de Thomas de Granson ne chantoit pas la mesme chose » ; et dans Molière : « Que chantes-tu là? (Bourg. Gentilh.. II, 6); Ne nous chantez plus d'impertinents propos » {L'Etourdi, I, 8). Le sens de « faire des aveux », en parlant d'un criminel mis à la torture, en est tiré par induction : u II le îdMi faire chanter, il faut qu'il parle ou qu'il confesse (Oudin, i64o) » ; de ili. faire chanter quelqu'un, lui faire faire quelque chose par contrainte (v. Littré), et, de nos jours, l'obliger à donner de l'argent en le menaçant de révélations scandaleuses (Vidocq, I, 6o-64). d'où chanteur et chantage, derniers représentants d'une évolution sémantique qui remonte au xv*" siècle.
GUEUX, mendiant (v. p. 201), se rencontre d'abord dans une chanson du xV siècle (éd. G. Paris, p. 129) :
S'clc est fine, soyez songneiix Que de ses fins tours vous gardez ; Car souvent les plus rouges yueux Y sont surprins, bien l'entendez.
Le terme devient courant au xvr siècle : Cotgrave enregistre gueux et gueus (masculin de gueuse, qui est le primitif), d'où un féminin gueue (dans Noël Du Fait) ; le sens du provençal moderne gus, gu, gueux, est emprunté au fran-
INFLUENCE DE l'aRGOT 278
çais K L'ancienne locution {giieiis de) rostlere, mendiant qui va de porte en porte, semble survivre dans le normanno-picard losft^e {= Tostiere), losse, vaurien, polisson, malpropre.
Ajoutons que gueux possède dans les patois un sens hypocoristique analogue aux synonymes français câlin et coquin, qui signifient à la ibis mendiant et gentil, galant. Dans le Pas-de-Calais, mon gueux ! est un terme d'amitié donné aux enfants et même aux adolescents des deux sexes (Edmont), et, dans la Champagne et ailleurs. engueuser a le sens de : séduire, tromper par de belles paroles (Baudouin). Rappelons que les Coquillards s'appelaient les galans de la Coquille, comme les brigands Feuillards, les galans de la feuillie. Le terme poitevin truon (c'est-à-dire truand) signifie galant, jeune homme à marier, et le lorrain miston, mendiant, répond au blaisois miston. galant, amoureux, Meuse caman (= caymand), nnendiant et langoureux (cf. en fourbesque, coriegiano, gueux). Ces associations d'idées, en apparence incompatibles (cf. fr. câlin, séduisant, avec le berrichon câlin, mendiant, fainéant, imbécile) s'expliquent par l'attitude des mendiants ou des gueux, par leurs manières à la fois humbles et
I. L'acception familière du provençal ^us, à savoir ventre, panse, est seule indigène (cf. le dérivé yusié, gésier).
L'Argot ancien, |Q
scduisanlcs quand ils a culent capter la sympathie d'autrui. C'est à cette attitude calculée que fait allusion l'auteur du Jargon lorsqu'il parle des gueux (éd. 1G28, p. 5) : u Vous les verrez les plus humbles, les plus doux et affables ». en opposition avec les soudards « au visage furibond et affreux, juia ni, fiappanl... »