‹ L'argot ancien, 1455-1850, ses éléments constitutifs, ses rapports avec les langues secretes de l'Europe méridionale et l'argot moderne. Avec un appendice sur l'argot jugéChapitre 60 sur 81 · XVI'^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVI'^ SIÈCLE

AMADOU n'est attesté que dans le premier quart du xvni" siècle, et le Dictionnaire de VAcadémie n'enregistre le mot qu'à partir de 17/io ; mais comme il est inséparable de amadouer, qui remonte au xvr siècle, nous en traiterons en même temps. Aimidoue, forme attestée * à côté de amadou, est encore vivace dans les patois (Saintonge : de la bonne amadoue) : c'est le terme argotique amadoiie, substance spongieuse (v. p. 232). Le verbe amadouer, frotter avec de l'amadoue, garde encore ce sens matériel dans le premier texte littéraire connu, le prologue du tiers livre de Pantagruel (' ... bassouoit, enclouoil. amadouoit, goildronnoit, mittonnoit, tastonnoit... », d'où frotter

I . La Chaussée, Rapalr. . se. vu : « Enfin, je te revois, beau briquet de ma flamme, Douce et clièrc amadoue, étoupe de mon àme ».

INFLUENCE DE l' ARGOT 276

doucement ^ appliqué spécialement à la fourrure du chat (Régnier, Satires., YIIl, 35 : Je devins aussi fier qu'un chat amadoué), d'où l'acception morale d'adoucir, de flatter, qu'on rencontre déjà dans Calvin {Institution, p. 683) : «... une fiance, laquelle amadoue l'âme et lui donne un repos souef pour l'endormir-. »

BuiBE. pain mendié (Cotgrave : Il n'est vie que de coquins quand ils ont amassé leurs bribes ', Oudin : amasser ses bribes, mettre ses bribes ensemble, manger de compagnie), auj. gros morceau de pain, propr. aumône (sens du mot en wallon), d'oiî briber^, mendier (en ancien français et dans les patois), et bribeur, mendiant (ibid.), termes d'origine argotique (v. p. i43). C'est également du fourbesque que dériven t les mots correspondants italiens : birba, birbante^. coquin, et

1. Cf. Le Roux, Dictionnaire comique, s. v. amadouer: « Dans son sens naturel, ce mot signifie llatter un chat, le frotter pour l'apprivoiser ; et au figuré, il veut dire caresser une personne, l'attirer par de belles paroles. »

■2. La forme wallonne amadouler a subi l'action analogique du synonyme amiouler^ et sa variante amidouler (picard amitouler) répond au Mayenne amidonner, amitonner, caresser, qui se rapporte à une autre origine.

o. La forme nasalisée hrimher est attestée antérieurement (siv" siècle), mais elle suppose la forme primitive briher, dérivée de bribe, bas-lalin briba (transcrii^tion du i^rovençal), morceau de pain destiné au mendiant.

t\. L'italien birbante a voyagé jusqu'en Pologne (birbant, flâneur) et en Moldavie {berbanl, libertin) ; v. Gihac, Dictionnaire d'êtymo- Ingie daco-romane, vol. Il, p. 5Z|8.

birbo, birbone, id. (d'où birboneggiare, gueuser), à côté de l'esp. briba, gueuserie, et bribon, gueux.

COFFRER, emprisonner (Thierry, i564 : coffrer aucun en prison ; Molière, Y Etourdi, V, i : Ton affaire allait bien, le drôle est coffré), tiré de coffre, prison, image proprement argotique (v. p. 87), qu'on ne rencontre pas en français avant le xvi^ siècle ; cf. Condé, Mémoires, p. 571 : « Lettres patentes, afin de faire ouvrir les coffres des prisons, et mectre en liberté les prisonniers detenuz pour le faict de la religion. »

DAVIER, pince (Rob. Estienne, iS^g), à côté de la forme plus ancienne daviet (Rabelais, II, 16 : un daviet, un pellican, un crochet), propr. petit David, et david (Ménage et Th. Corneille), encore auj., dans la Champagne, outil de fer : la forme et le sens primitifs dérivent de l'argot (v. p. ii4).

DUPE, niais, à côté de duppe, id. (encore dans le Dictionnaire de l'Académie de 17 18), d'abord chez Ouclin, i64o ((( Une duppe, celui qui trompe et celui qui se laisse tromper; prendre pour duppe, tromper et prendre pour un niais »), d'où duper, tromper (Oudin. 16^0 : dupper, attraper, tromper). Dupe, comme niais ei pigeon (cf. coulon), se rencontre avec ce sens d'abord dans des documents exclusivement argotiques (v. p. 106).

MATOIS, rusé (d'abord dans Oudin, i64o, et matoiserie, ruse, finesse), sens déduit de celui de

INFLUENCE DE l'aRGOT 277

voleur (v. p. 176), acception courante au xv!*" siècle (v. Littré).

NARQUOIS, rusé (d'abord dans Oudin, i64o : narquois, un fin gueux, un meschant frippon, un rusé; La Fontaine, XII, 8 : Maint vieux chat, fin, subtil et narquois), même évolution que celle du terme précédent : sens primitif, voleur (v. p. i83 ; cf. Oudin : parler narquois, parler le langage des gueux), ou filou (sens du bourguignon narquois, La Monnoie) ; Champagne narquois, grimaces et ruses des gueux.

piOT, boisson, vin (Rabelais, II, 2 : ceste nectarique... liqueur qu'on nomme le piot', Régnier, Satires, 10 : Leur voyant de piot la cervelle échauffée), auj. dans la Champagne et dans la Normandie (dans celle-ci, au sens de « cidre », d'où pioter, s'enivrer), à côté de pion, buveur, ivrogne (Berry, Mayenne, Vaud, d'où pioner, se griser), et de piolée, quantité de vin absorbée par un ivrogne (Yonne), termes d'origine argotique (v. p. 108, et Oudin, i643 : pier, parola zerga, bevere), qui avaient pénétré en moyen français dès le xv*' siècle.

XVÎl^ SIÈCLE

ARGOT, terme d'origine jargonesque (v. p. 34), qui a fini par désigner en français, à partir de la y

278 l'argot angien

fîn du xvii' siècle, le langage des voleurs, appelé antérieurement Jar^o/i.

DRILLE, soudart, se trouve d'abord dans Scarron {Virgile travesti, 16^18) et dans la i'^*' édition (1694) du Dictionnaire de C Académie. C'est un synonyn^ argotique du narquois, et son sens secondaire de bon compagnon (La Fontaine, Fables, XI, 3 : On vous sangle le pauvre drille) est analogue à l'évolution de grivois (v. ci-dessous) ; cf. provençal drilho, luron (v. p. igS).

FOURBE, trompeur (d'abord dans Corneille) et tromperie (xv" siècle), propr. celui qui fourbit ou nettoie en frottant, association d'idées foncièrement argotique (v. p. 62), répondant à l'italien furbo, malin, qui dérive d'une source analogue (du fourbesque furbo, voleur). L'argot militaire connaît encore la forme dérivée fourbi, petit vol, truc (« connaître son fourbi »), terme qui a pénétré dans le patois de la Mayenne : fourbi, feurbi, objets, bien en général, ouvrage, travail à entreprendre {du fourbi, de drôles d'affaires).

GRIVOIS, épithète appliquée vers la fin du xvii^ siècle (1690) au soldat de bonne humeur, bon compagnon, sans gène {Dictionnaire de r Académie, 17 18 : Grivois, terme qui se dit d'un drille, d'un soldat qui est éveillé et alerte), mot d'origine argotique (dérivant de grive, guerre, v. p. 107), d'où grivoise, tabatière portée par les grivois

INFLUENCE DE L AUGOT 279

(Furetière, 1701 : les {/r/yo/^ei' s'appellent ainsi sans doute parce que les soldats s'en servent)^. Le sens figuré de grivois fait allusion, comme celui de narquois, à l'humeur libre et hardie de la soldatesque argotique. Dans le patois savoyard, grivois est un terme d'affection : mô don grivoiié ! (à Rumilly) ; grivoise, h Samoëns, est également employée dans un sens favorable : femme dégourdie (Constantin et Dcsormaux).

Miox, jeune enfant (Oudin, iG^o : un petit A/i/o/i, un petit badin, un jeune sot), terme argotique (v. p. 2o5), passé également dans les patois : Berry et Mayenne inion, enfant (Champagne : petit homme).

POLISSON, petit vagabond, terme qui a désigné d'abord une classe spéciale de gueux (v. p. 62) ; on appelle aujourd'hui, à Genève, polisse ou polissons, les enfants qui courent les rues pour faire des espiègleries (Humbert).

TRLCHER, mendier (Oudin), et trucheur, mendiant, termes d'argot (v. p. 202), encore vivaces dans les patois : picard trucher, id. (Mayenne : mendier sans besoin), et Irucheux, mendiant (suisse truchon, id.).

1. Voir, sur les fausses interprétations de ce mot, une belle page de Gaston Paris (Mélanges linguistiques, 190G, p. 3o8-3o9).

28o l'argot anciex

Page 1