I. Ouvrage cité, p. 83'i
L'Argot jugé par Balzac et Victor Hugo.
Il nous a paru intéressant de reproduire, dans cet Appendice, les opinions que les deux grands écrivains ont émises à peu d'intervalle, sur le langage des malfaiteurs. Il ne s'agit pas, cela va sans dire, d'appréciations objectives, mais d'impressions générales, de sentiments diversement colorés par l'imagination minutieuse et réaliste de Balzac, colossale et oratoire de Victor Hugo.
Il serait oiseux d'encadrer ces jugements dans un commentaire. Il suffît de dire que la source principale où ont puisé les deux romanciers (ainsi que leur contemporain Eugène Sue), est le vocabulaire de Vidocq (1887), déjà contenu en grande partie dans ses Mémoires (1828).
Ils doivent peu de chose à leur enquête personnelle ; mais il faut ajouter que, chez Victor Hugo, la plupart des termes qu'il cite comme argotiques, n'ont jamais appartenu à l'argot proprement dit. Comme il insiste lui-même sur le fait qu'il n'a en vue que le langage des classes dangereuses, (( la langue de la misère, le
patois de la caverne et du bagne, » on est surpris de rencontrer sous sa plume des termes qui n'ont rien de commun non seulement avec l'argot des voleurs, mais avec aucune variété vivante du français. Tel est le cas pour acile, huile, frangir, casser, spadc, épée, etc. D'autres, comme carvel, bateau (= caravelle), g offeur, serrurier, hers (=: hère), maître, pourraient passer pour de l'ancien français, tandis que bofete, soufflet, gat, chat, etc., seraient du provençal. Mais à aucune époque, je le répète, ces mots n'ont fait partie de l'argot^.
Ils manquent non seulement chez Yidocq et chez Fr. -Michel, mais encore chez Delvau et en partie chez Rigaud - ; et ce qui est plus singulier, aucun de ces prétendus termes argotiques ne figure dans les nombreux passages des Misérables, où l'auteur met de l'argot dans la bouche de ses personnages.
Comment expliquer cette singulière méprise?
1. Ils passèrent chez Colombcy, Le monde des voleurs, leur esprit et leur langue, Paris, 18G2. Son dictionnaire d'argot (p. 2G9-3Z17) est un extrait du vocabulaire de Vidocq, augmenté de trouvailles de Victor Hugo (Colombey cite les Misérables dans son avantpropos). On y trouve tontes les fantaisies argotiques du grand écrivain (bichot, évêque, caleur, garçon, dévisser le coco, tordre le cou, gahisto, diable, gat, chat, gojj'eur, serrurier, guédouze, la mort, hers, maître, pilche, étui, sorgabon, bonsoir, spade, épée) ; et, par Tinlermédiaire de Colombey, elles firent le tour de la lexicographie argotique : Larchey (1872), Delesalle (1899), Bruant (1901).
2. Celui-ci a admis : gahisto, goffeur, guédouze et hers. Le premier de ces termes (s'il a jamais été argotique) et guédouze n'ont rien de commun avec le basque : gahisto, diable, est béarnais igaho, gahin, croc, crochet : propr. celui qui accroche ou saisit avec la gaCfe), et guédouze, la mort, est une forme dialectale (cf. I^yon gandouze, gadoue) qvii signifie propr. salope.
On connaît la prédilection du poète pour les séries verbales, soit noms propres, soit termes communs; il rappelle à cet égard l'autre grand forgeron du lexique, Maître François Rabelais. Victor Hugo s'était assimilé des vocabulaires spéciaux, bistoriques ou professionnels, et malgré sa prodigieuse mémoire, ces connaissances toutes formelles se confondaient parfois dans son esprit. Entraîné par l'élan de son verbe, l'auteur des Misérables a utilisé sans discernement ce qui se trouvait au courant de sa plume. De là, cet amalgame de termes de toute provenance qu'il appelle argot des voleurs, et dont la bizarrerie n'a de comparable ([ue l'étrangeté de ses étymologies.
H. DE Balzac, La dernière Incarnation de Vautrin, Paris, 1847*.
Un mot sur la langue des grecs, des fdous, des voleurs et des assassins, nommé l'Argot, que la littératrye a, dans ces derniers temps, employé avec tant de succès, que plus d'un mot de cet étrange vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti sous les lambris dorés, a réjoui les princes dont plus d'un a pu s'avouer y?oa^.
Disons-le, peut-être à l'étonnement de beaucoup de
I. Nous utilisons l'édition de i855, p. a8à 3o. Voirsur les sources de ce roman, A. Le Breton, Balzac, l'homme et l'œuvre, Paris, 1905, p. 172-17/j. L'auteur voit en Vidocq l'original de Vautrin. M. Mario Roques (ManusciHts et éditions du Père Goriot, p. 5 du tirage à part) a noté l'analogie du nom de Vautrin avec celui de Watrin, nom d'un malfaiteur dans Froment, Histoire de Vidocq d'après lui-même, Paris, 1829, vol. I, p. 2/4/1.
gens, il n'est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis les origines des empires à capitale, s'agite dans les caves dans les sentines, dans le troisième-dessous des sociétés, pour emprunter à l'art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde n'est-il pas un théâtre ? Le troisième-dessous est la dernière cave pratiquée sous les planches de l'Opéra, pour en receler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les diables bleus que vomit l'enfer, etc.
Chaque mot est une image brutale, ingénieuse ou terrible. Une culotte est une ^no ntante ; n'expliquons pas ceci. En argot, on ne dort pas, on pionce. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime le sommeil particulier à la ])ête traquée, fatiguée, défiante, appelée voleur, et qui, dès qu'elle est en sûreté, tombe et roule dans les abymes d'un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à celui de l'animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent doublées de prudence.
Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou qui finissent les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une femme est une largue. Et quelle poésie ! La paille est la plume de Beauce. Le mot minuit est rendu par cette périphrase : Douze plombes crossent ! Cela ne donne-t-il pas le frisson? Rincer une cabriole^, veut dire dévaliser une chambre. Qu'est-ce que l'expression se coucher comparée à se piausser-, revêtir vme autre peau. Quelle vivacité