PRELUDE XXV
criment sur leurs boyaux de chat et les tapins sur leur peau d'âne.
On verra, dans l'étude détaillée de ces argotismes musicaux que la plupart reposent sur une observation juste, sur une analogie souvent piquante et} queU que/ois même, sur une idée profondément philosophique.
Académicien, ne. — Artiste de l'Académie nationale de musique. (Argot de musicistes.)
Dans sa facétieuse Constitution de V Opéra] publiée en 1737, Chévrier observe que Y Académie royale de musique et Y Académie française ont beaucoup de rapport par leur objet, par les talents qu'elles rassemblent et par les circonstances de leur établissement.
« C'est de l'Italie, dit-il, qu'elles tirent toutes deux leur origine. Elles ont eu, Tune et l'autre, pour fondateur, un premier ministre cardinal. Leur but est également de perfectionner la langue et la musique. Le portrait des filles d'opéra ne figurerait pas mal avec celui des auteurs de l'Académie française. On pourrait juger de ceux ou de celles qui ont le plus travaillé, par la liste de leurs ouvrages ou de leurs intrigues. »
Ajoutons que, sous le rapport de la langue, nos belles académiciennes d'opéra en montreraient aux quarante du pont des Arts. On a vu des ducs et des princes illettrés s'asseoir dans l'éternel fauteuil, et des chanteuses d'opéra ceindre la couronne ducale; on a vu, malgré les jetons de présence, plus d'un immortel mourir dans la misère et de simples rats d'opéra devenir millionnaires, grâce aux charmes séducteurs de leur Académie; enfin, pour achever le parallèle, on a vu l'Académie chantante accueillir à bras ouverts Psyché' et le Devin du Village pendant que l'Opéra du dictionnaire ouvrait à Molière et à Jean- Jacques son salon des refusés.
Académie nationale de musique. — Théâtre de l'Opéra. (Argot officiel.)
Cette Académie n'a rien de commun avec le fameux jardin d'Academus où s'épanouirent, il y a deux mille ans, les théories de l'amour platonique.
Ce fut un poète musicien, Antoine de Baïf, qui dota la langue de cet argotisme.
«Après un long séjour à Venise, dit Castil Blaze dans son histoire de l'académie de musique, Baïf désirant faire connaître, au moins par fragments, les opéras qu'il avait admirés, et donner une idée du drame lyrique naissant à ses compatriotes, fit exécuter à Paris des scènes italiennes traduites et des cantates de sa façon. Les exercices des musiciens qu'il réunissait en sa maison de la rue des Fossés-
Saint- Victor ne pouvaient être appelés opéras, puisqu'ils étaient privés de théâtre et de mise en scène. Baïf leur donna le nom d! 'Académie , traduction d'accadémia, qui signifie concert en italien; le mot concert n'ayant pas encore dans notre langue le sens qu'il reçut plus tard à l'endroit de la musique. Les lettres patentes accordées à Baïf par le roi Charles IX, en 1570, autorisent l'établissement d'une académie de musique, c'est-à-dire un concert de musique. En 1668, lorsque Perrin sollicitait le privilège d'un théâtre où le drame lyrique parut avec tous ses moyens de séduction, le brevet accordé cent ans auparavant fut remis en lumière. Le titre d'Académie annonçait à peu près le contraire du spectacle projeté, mais ce titre était déjà consacré par une patente royale; Perrin demandait ce que Baïf avait obtenu; malgré son inconvenance, académie de musique fut adopté. On ajouta le mot royale, pour donner plus de solennité, plus de pompe à ce titre. »
Vers i63o, une réunion de littérateurs s'étaient emparés du néologisme créé par Baïf pour s'intituler Y Académie des beaux esprits, œuf d'où, cinq ans plus tard, devait éclore Y Académie française. On voit que la docte assemblée a, de par ce larcin, une origine musicale dont cependant elle ne daigna se souvenir qu'une seule fois, en 1780, en offrant son neuvième fauteuil au sieur Chabanon. Le poète Lemierre, avec lequel ce candidat se trouvait en
concurrence, s'écriait piteusement: ((M. de Chabanon l'emportera; il joue du violon et moi je ne joue que de la lyre. »
En effet, Chabanon entra à l'Académie; son plus grand titre était son talent sur le violon dont il jouait dans le concert des amateurs, dirigé par le chevalier de Saint-Georges, à l'hôtel Soubise.
Cette réception fut saluée de l'épigramme suivante :
A Foncemagne on veut, dit-on, Pour le fauteuil soporifique, Faire succéder Chabanon; Mais son mérite académique?
— Aucun. Il est grand violon.
Dans le sein de la compagnie Manquant d'accord et d'unisson Il rétablira l'harmonie.
Accordéon. — Chapeau à claque, dont la surface cylindrique se replie comme un soufflet d'accordéon. (Argot populaire.)
On donne également le nom d'accordéon au chapeau haute forme ordinaire qui a reçu un renfoncement.
«Le pianiste Z..., célèbre surtout par ses distractions, est prié dans un salon de faire entendre sa pluie d'étoiles. Il dépose son couvre-chef sur le tabouret du piano, ôte ses gants en promenant déjà sur son auditoire un regard conquérant. Soudain
un cri retentit, suivi d'une longue exclamation. L'infortuné pianiste venait de s'asseoir sur son chapeau.
— Suis-je donc aveugle? s'écrie-t-il dJun ton vexé, en désaplatissant le soyeux cylindre.
— Alors, maestro, lui dit-on, jouez-nous de X accordéon. )) (Musicorama.)
Malgré les railleries dont il fut si souvent la cible, le chapeau-accordéon a droit aujourd'hui à la considération publique. M. P. Giffard raconte qu'un jour Edison s'amusait à parler dans son accordéon qu'il tenait de la main gauche tandis que la droite était placée sur le fond extérieur de cette coiffure. S'étant aperçu que le son de sa voix faisait vibrer le fond du chapeau, Edison se dit qu'une plaque de métal répéterait encor mieux ces vibrations. A quelque temps de là, le phonographe était inventé.
On voit que cette admirable découverte n'eût pu se réaliser sous Louis XIV, où la coiffure se composait d'un feutre mou, ni même de nos jours, si le Nouveau-monde avait adopté le fez ou le melon.
L'Accordéon n'est point le seul argotisme qui serve de trait-d'union entre la chapellerie et la musique. Les Françaises portaient, à la fin du XVIIe siècle, de hautes coiffures dites à tuyauxd'orgues et si élevées que leur tête semblait être placée au milieu du corps. On fabrique encore nos chapeaux de feutre en jouant du monocorde. (Voir Arçon).
Un instrument de percussion, naguère usité dans nos musiques militaires, avait été baptisé du nom de chapeau-chinois.
Un spirituel écrivain, Cl. Caraguel, a même eu la hardiesse de comparer la voix de nos grands chanteurs à un vulgaire chapeau.
«Que Ton se figure, dit-il, une patère placée beaucoup trop haut pour que Ton y puisse atteindre et à laquelle pourtant ou serait tenu d'accrocher son chapeau, sous peine de passer pour un malotru. Tous les hommes qui entrent dans l'appartement se livrent à des bonds prodigieux pour s'élever jusqu'à la patère. La plupart y renoncent après s'être essoufflés en vains efforts, quelques-uns, s'élançant avec trop d'impétuosité pour pouvoir maîtriser leurs mouvements, — n'aboutissent qu'à crever leur chapeau contre la patère. De loin en loin, il se rencontre un tambourmajor qui parvient à accrocher son chapeau sans l'abîmer.
Cette patère c'est Put de poitrine auquel le chanteur est tenu d'accrocher sa voix. »
Accordeur de flûtes. — Juge de paix. (Argot des voleurs.)
Sans doute parce que cet honorable magistrat
est appelé souvent à remettre au même diapason
les gens qui ont trop flûte.
(Voir Flûter.)
Accordeur de la Camarde. — Nom donné au bourreau quand il apprête les bois de justice pour l'exécution d'un condamné à mort.
Argotisme inventé par ceux qui considèrent la guillotine comme un piano à une touche, sur lequel la mort au nez camard aime à exécuter de temps à autre quelque aubade sanglante.
Une dame demandait un jour à Villemot : « Aimezvous le piano ? » — « Madame, je le préfère à la guillotine, » répondit le pianophobe, ignorant sans doute les liens qui unissent ces deux instruments de supplice.
Tout le monde connaît cette chanson que l'on chantait, sous la Révolution, sur l'air du menuet d'Exaudet :
Guillotin,
Médecin
Politique, Imagine, un beau matin Que pendre est inhumain Et peu patriotique.
Et sa main
Fait soudain
Une machine Humainement qui tuera Et qu'on appellera
Guillotine.
L'idée première de cette invention appartient à un facteur de clavecins, nommé Schmidt, habile mécanicien et passionné musicien.
Ayant vendu un clavecin au bourreau de Paris, Charles-Henri Sanson, Schmidt se lia peu à peu avec l'exécuteur des hautes-œuvres qui était assez bon exécutant sur le violon et le violoncelle. Le répertoire de Gluck fut le trait-d'union de ces deux mélomanes. Schmidt, au clavecin, et Sanson, l'archet en main, déchiffraient avec ardeur les partitions d'Orphée et d'Iphigénie en Aulide.
Un soir qu'un passage difficile avait enrayé la marche du duo, Schmidt proposa de trancher la difficulté en faisant une coupure. A ce mot, Sanson dépose son instrument et
(chassez le naturel, il revient au galop)
il se met à développer un nouveau projet de décollation qu'il roulait depuis longtemps dans la tête. La discussion s'engage. Schmidt oppose des arguments de mécanique. Sanson riposte. On cherche. Tout-à-coup, le facteur de clavecins pousse le cri d'Archimède : «Eurêka! j'ai votre affaire,» dit-il. Et, saisissant un crayon, il trace en quelques traits un dessin sur la marge de la partition de Gluck: c'était la guillotine!...
L'idée du couperet triangulaire de l'instrument sinistre avait été suggérée par le couteau de garnissèur dont se servent encore les facteurs pour couper net les marteaux de pianos.
Est-ce d'après le croquis de Schmidt que le baron Louis exécuta sa terrible machine? On
l'ignore mais il est permis de regretter que son
premier inventeur n'ait pas poussé plus loin la
réalisation de sa pensée, car il eût peut-être adouci
Thorreur des exécutions capitales en créant la
guillotine à musique.
(Voir Pianiste.)
Accordeur de piano. — « Libertin qui prend la taille des femmes pour un clavier, et qui pince, tapote et palpe comme s'il promenait les doigts sur les touches d'un piano. »
(L. Rigaud. Dict. d'argot moderne.)
Accoucher de sa note. — Se dit d'un chanteur ou d'une diva qui fait des efforts inouïs pour faire sortir de son gosier une note rétive. (Argot de coulisses.)
Les émules des Duprez et des Tamberlick ont beau faire ; leur ut de poitrine est encore distancé par ce cri de la nature, poussé dans les douleurs de l'enfantement et noté ainsi par le docteur Colombat de l'Isère dans son ouvrage « le mécanisme des cris : »
E - ah! E - ah!
io l'argot musical
Les éphores de Lacédémone condamnèrent avec la dernière rigueur Timothée de Milet pour avoir, dans son poème sur l'accouchement de Sémélé, imité d'une manière indécente les cris d'une femme en proie aux douleurs de l'enfantement. On possède un document qui contient, d'après Boèce, le texte de l'arrêt de condamnation du poète musicien.
On voit que la musique imitative, base de l'école naturaliste moderne, n'est qu'une invention renouvelée des Grecs.
(Voir attraper le lustre, se V extraire, la donner.)
Accrocher. — Rater l'exécution d'un passage de musique. (Argot d'orchestre.)
Allusion à la forêt de crochets simples, doubles,
triples et quadruples dont sont hérissées les parties
d'orchestre et qu'il est difficile de traverser sans
accroc.
(Voir Rateur.)
Aï. — Sobriquet mimologique donné au Paresseux, quadrupède originaire d'Amérique dont le père Kircher a ainsi noté le chant nocturne :
Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha.
l'argot MUSICAL II
« Si la musique avait été inventée en Amérique, s'écrie avec enthousiasme l'auteur de la Musurgie, je n'hésiterais pas à déclarer qu'elle dérive du chant mirifique de cet animal. »
Nodier ajoute que Kircher aurait pu d'ailleurs appuyer cette bizarre présomption d'une analogie curieuse de la langue grecque où aïô s'est dit quelquefois pour chanter.
Ail (Flûte à T). — Galoubet des Provençaux, ainsi nommé parce que, sous les lèvres des aïoliphiles, l'embouchure de cet instrument s'imprègne, à la longue, d'un parfum aliacé.
On prétend que l'ail, surnommé par ses partisans aie camphre du pauvre » et par ses détracteurs « Vassa fœtida de la cuisine », a la propriété de préserver de la rage et de la peste.
Pourquoi ne chercherait-on pas à utiliser ce préservatif, non pas contre la rage (les lapins de M. Pasteur nous suffisent amplement), mais contre le choléra?
Dans sa Magia naturalis, le physicien Porta recommande aux personnes atteintes de la fièvre de jouer des airs sur une flûte en bois de quinquina. Pourquoi, en temps d'épidémie, n'obligerait-on pas, par décret, tous les citoyens français à jouer de la flûte à l'ail ?
(Voir flûte à Poignon, Galoubet, Tutu-panpan.)
Air à moustaches (V). — Métaphore pittoresque par laquelle nos soldats de 1792 désignaient la Marseillaise.
Une scène de club, notée par A. de Lasalle, pendant le siège de Paris :
« Un orateur monte à la tribune et commence ainsi son discours: ((Citoyens, nous inaugurons une ère nouvelle. . . »
Un gamin aussitôt de hurler avec la voix traditionnelle de Gavroche :
«Pas d'ère nouvelle! pas d'ère nouvelle!... la Marseillaise ! ... »
Air et la chanson (En avoir T). — Se dit de
quelqu'un dont le caractère ou les facultés répondent à ses allures ou à sa physionomie.
Quoique en dise Lavater, Ne nous fions pas à l'air.
Uair ne dit rien sans la chanson. Les coupletiers ont adapté une infinité de paroles contradictoires sur le même air. Beaucoup de gens d'esprit ont Pair bête en société, parce que la chanson les absorbe. Ils ressemblent à ces vieux comédiens de Vaudeville qui parlaient leurs couplets au lieu de les chanter.
«Mme de Sévigné, s'embarrassant dans le récit
l'argot musical i3
d'un procès qu'elle avait, dit au président de Bellièvre :
«Je sais bien l'air, mais je ne sais pas les paroles. »
(L. Loire. Anecdotes de la vie littéraire.)
Air (Jouer le même). — Rabâcher. (Argot bourgeois.)
Variante de chanter toujours la même antienne, la même chanson, le même refrain.
Air de sa façon (Jouer un). — Maltraiter, variante de la faire danser. (Argot bourgeoise
Généralement le musicien rageur qui perpètre ce genre de musique, se réserve l'honneur de tenir le bâton pour assurer le succès de l'exécution.
Le célèbre Haendel poussait jusqu'au génie l'art déjouer à ses interprètes des airs de sa façon.
Un jour, à la répétition d'un de ses oratorios, la Cuzzoni s'étant refusée d'exécuter un passage comme l'entendait le maestro, celui-ci la saisit brutalement par la taille et, traînant la cantatrice vers la fenêtre, menaça de la jeter dans la rue si elle ne lui obéissait pas.
La Cuzzoni, peu familière avec la gamme descendante que voulait lui faire exécuter son galant répétiteur, préféra céder plutôt que d'ébrécher la réputation si méritée du vieil aphorisme: «La musique adoucit les mœurs.»
Airs. — Nom donné aux allures artificielles auxquelles on dresse les chevaux de manège. On divise ces airs en airs bas ou près de la terre, tels que le passage, la galopade, le piaffer, la pirouette, et en airs relevés, comme la pesade, le mézoir, la courbette et la cabriole. (Argot des écuyers de cirque.)
Airs (Être à plusieurs). — Être hypocrite ou fantasque; jouer les rôles les plus opposés ou changer facilement d'humeur ou d'opinion. (Argot populaire.)
Allusion à l'orgue à cylindre sur lequel on moud les airs les plus divers, depuis le Miserere du Trouvère jusqu'au pied qui r'mue.
Airain sacré (L*). — Les cloches. (Argot poétique.)
LJ airain sacré tremble et s'agite.