JUSTICE ET POLICE. LES INCENDIES
Ma campagne de représailles, contre les détracteurs des institutions et des mœurs françaises, porta sur beaucoup d’autres points que ceux résumés plus haut ; entre autres sur l’infériorité de la justice américaine, Ses lenteurs et ses complications, dues en grande partie à l’abus du principe électif qui fait des juges, des fonctionnaires sans avenir, craignant toujours de déplaire à leurs électeurs. L'unanimité exigée pour une condamnation dans le verdict des jurés rend la répression des crimes très difficile, car il est rare que sur douze hommes pris au hasard dans toutes les classes de la société, il ne s’en trouve pas un qui puisse être ou acheté ou gagné par des influences politiques. Les jurés ne se montrent d’ordinaire impitoyables qu’à l’égard des étrangers, dont : ils se servent pour donner de rares preuves de leur
évérité aux ériminels. Aussi a-t-on été générale-
ment surpris de voir dernièrement qu’il avait pu se trouver douze jurés pour condamner à mort Charles Guiteau, l'assassin de M. Garfield, après un procès dont les lenteurs ont été si scandaleuses. On s’attendait à voir ce meurtrier acquitté après les marques de sympathie que lui avaient données les dames de Washington, qui avaient été lui souhaiter un happy new year le 1% janvier, dans sa prison. Le jury a rétabli par son verdict l'honneur de la justice américaine. Après sa condamnation à mort, Guiteau avait espéré voir sa peine commuée par M. Chester Arthur, auquel il faisait rappeler, quelques jours avant son exécution, que c'était à lui qu’il devait d’être devenu président. Le malheureux ne réfléchissait pas que c'était une raison pour que M. Arthur ne lui fît pas grâce.
La sécurité publique n’est guère mieux garantie que la justice aux États-Unis. La police y est insuffisante et influencée par la politique qui se mêle malheureusement à tout et gâte tout. C’est ce qui a donné naissance à cette justice sommaire du peuple, qui s'appelle la loi de Lynch, et à ces associations de vigilance qui se substituent souvent aux tribunaux impuissants, ou à une police vénale, dans les États de l’Union. J'ai raconté jadis dans mon journal l’histoire d’un de mes compatriotes qui avait quitté la France, sous le règne de Louis-Philippe, à la suite de quelque conspiration. Il était venu dans la République amériçaine, me disait-il, pour y être lojn des
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alguazils et des gendarmes. Au bout de six mois, je le vis reparaître dans mon bureau de rédaction avec un air furieux. « Qu’avez-vous? lui dis-je. — J'ai que j'aiété volé dans cette gueuse de république, et maltraité sans avoir pu trouver de protection, ni dans la justice, ni dans la police. Je viens vous dire que je retourne en France, et le premier gendarme que je rencontre en débarquant au Havre, je lui saute au cou et lui paye un fameux diner. »
L’anecdote est authentique de tous points. Combien de communards réfugiés aux États-Unis, après 1871, n’en ont-ils pas dit autant que l’émigré du temps de Louis-Philippe ! La promptitude avec laquelle tous, moins un seul, je crois, ont profité de l’amnistie pour revenir en France, est une réponse éloquente à ma question.
Une chose qui étonne profondément les étrangers qui visitent les États-Unis, c'est la fréquence inouie des incendies qui se manifeste dans toutes les grandes villes. Il ne se passe pas de nuits sans qu’on n’y soit réveillé, à chaque instant, par le bruit du tocsin, et celui des pompes à incendie parcourant les rues avec grands cris des pompiers sonnant de la trompe et criant: Fire ! fire ! Une opinion très répandue parmi les Européens, c'est que beaucoup de ces incendies sont volontaires et une affaire de spéculation. Je crois cette opinion très exagérée. Un négociant embarrassé mettrait le feu à son magasin pour liquider sa situation avec profit, çar les com-
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pagnies acceptent généralement sans opposition les chiffres pour lesquels se contractent les assurances, et en payent le prix sans beaucoup de difficulté, en cas de sinistre. Il est vrai de dire que la prime est calculée par elles en conséquence, et qu’en somme ce sont des opérations fructueuses, malgré leur énorme aléa. Le négociant américain, qui s'assure avec l'intention préméditée de recourir, au besoin, à un incendie volontaire pour sortir d’embarras, s’y croirait autorisé par la prime élevée des compagnies. Entre elles et lui, ce serait une partie qui s’engagerait dans des conditions que les deux partners connaissent, sans les énoncer. Le tout est pour le joueur de s’en tirer avec adresse et sans trop montrer le bout de la corde, que les compagnies de leur côté ne cherchent pas trop à découvrir. Elles nuiraient à leur popularité. Les choses étant ainsi entendues, il semble que la morale est sauve; ce serait une singulière morale. Les compagnies de pompiers sont devenues un besoin national, comme les régiments de l’armée régulière en Europe. C’est un service obligatoire qui remplace le service militaire. On fait dans les villes des revues de pompes, comme on fait chez nous des revues militaires. Les pompes, par leur éclat, font oublier les canons. C’est justice, puisque le feu est le véritable ennemi.