‹ L'aristocratie en Amérique [microforme]Chapitre 21 sur 49 · HISTOIRE DE PIERRE SOULÉ, SÉNATEUR DES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PIERRE SOULÉ, SÉNATEUR DES ÉTATS-UNIS

Parmi les hommes d’État américains, plusieurs entrèrent en communication avec moi. Je citerai entre autres le sénateur Benton, du Missouri, M. Charles Ingersoll, de Philadelphie, membre du Congrès, et M. Caleb Cushing, du Massachusetts, qui a été ministre des États-Unis en Chine.

J'ai publié d’eux, dans mon journal, plusieurs lettres approbatives de mes articles et les corroborant de leursobservations personnelles. J'avais surtouttrouvé un défenseur dévoué dans Pierre Soulé, l’avocat français de la Nouvelle-Orléans, qui après avoir pris un rang prééminent dans le parti démocrate de la Louisiane, avait été nommé sénateur de cet État à Washington. Comme c'est le seul Français qui soit entré dans le Sénat des États-Unis, et qu’il y a joué un rôle important, le moment est venu de retracer ici son histoire. Né, sous le Consulat, à Castillon, dans

l'Ariége, son père l'avait destiné à la prêtrise et l'avait placé au collège des Jésuites de Toulouse. Mais, son éducation terminée, il ne se sentit pas de goût pour le sacerdoce, et s’occupa de politique. Mêlé à une conspiration contre les Bourbons, il fut obligé d’aller se cacher dans un village dela Navarre, sous des habits de pâtre. Sortit sain et sauf de cette première folie de jeunesse, il se rendit à Bordeaux, puis à Paris où il fit son droit et travailla dans l’étude de l'avocat Charles Ledru. Toujours attiré vers la politique, il entra bientôt dans une société qui fonda un journal sous le titre du Nouveau Nain Jaune, et dans lequel il eut pour collaborateurs Léon Halévy, Alphonse Rabbe, Laccassen, les deux Marseillais Méry et Barthélemy, et l'Italien Santo Domingo qui arrivait de Rome, a dit Méry, « la tête remplie d’articles contre les ultramontains ». Vers le commencement de 1825 le Nain fut poursuivi pour un article dirigé contre la Royauté et le Clergé. Soulé s’en déclara l’auteur, aggrava l’article dans sa défense et fut condamné à trois ans de prison. Dans un conseil tenu par ses amis, et auquel assista Armand Carrel, il fut résolu que Soulé devait se soustraire à sa condamnation par la fuite. Il y avait, peu de temps auparavant, à Paris, un ministre du docteur Franciar, directeur suprême du Paraguay, qui avait demandé à l’un des amis de Soulé de le suivre en Amérique, en qualité de secrétaire. Cet ami offrit la place à Soulé, et le poète Barthélemy, qui arrivait de Londres, lui

offrit son passeport. Soulé partit pour Liverpool où il croyait rejoindre le ministre du docteur Franciar. Mais l’excellence était partie, et qui pis est, avec un secrétaire. Soulé passa quelque temps à chercher une occupation sur le sol anglais. Mais il ne parlait pas la langue du pays et ne trouva rien. Comme ses ressources pécuniaires étaient presque épuisées, il prit la résolution désespérée de venir faire sa prison en France et s'embarqua sur un sloop qui faisait voile pour le Havre. En débarquant, il rencontra un ami de son père, le capitaine Baudin, ancien capitaine de vaisseau, devenu depuis amiral, mais qui alors était un simple armateur. Il détourna son jeune ami d’aller se constituer prisonnier, et lui conseilla de partir pour l'Amérique, où ses idées trop exaltées se mûriraient, lui dit-il. Il avait tout justement un de ses navires qui partait le lendemain même pour Port-au- Prince. « Je vous y enrôlerai comme aide-cuisinier, dit-i', afin d'échapper au contrôle du gendarme, inspecteur des passeports, mais une fois en mer, vous jetterez de côté votre veste et votre tablier blancs. Je vous donnerai des lettres pour mes correspondants de Port-au-Prince, et ils vous feront facilement passer à la Nouvelle-Orléans, en vous y recommandant. » La chose se fit comme l'avait dit M. Baudin, et Soulé débarqua à la Nouvelle-Orléans au milieu de l’année 1825.

La première chose qu’il y avait à faire pour lui, c'était d'apprendre l'anglais et le droit Louisiannais.

PS

Celui-ci était-heureusement le même que notre code civil, sauf le Code Noir. Pour l'anglais, les correspondants auxquels il avait été recommandé, lui conseillèrent d’aller vivre, pendant quelques mois, dans le Tennessée. Il se rendit dans le village de Bardstown. Il y avait dans ce village un couvent de prêtres catholiques, et ce couvent avait besoin d’un jardinier. Soulé qui n'avait que de bien maigres ressources, et qui savait un peu d’horticulture, alla offrir ses services au couvent. Ils furent acceptés. La main qui avait déjà su tenir le bâton de pâtre mania la bêche de jardinier.

Six mois après son départ de la Nouvelle-Orléans, il y rentrait, se faisait admettre au barreau, quelques examens suffisant pour cela, sans qu’il y eût nécessité d'incriptions préalables, et il plaidait dans les deux langues.

Lorsque j'arrivai à la Nouvelle-Orléans, en 1837, il était regardé comme l’un des premiers avocats de cette ville, surtout dans les affaires de cours d’assises. Il avait épousé une créole charmante, appartenant aux premières familles de la Louisiane, et s'était rapidement acquis une grande fortune. Il venait d'être nommé président d’une banque, ce qui làbas n'était pas incompatible avec les fonctions d’avocat, cette profession n'étant pas soumise, comme en France, au contrôle d’un conseil et d’un bâtonnier de l’ordre.

Sa maison était la plus hospitalière de toutes pour

les Français ayant un nom, ou un talent quelconque, et j'y avais reçu un accueil tout à fait cordial. Je m'y rencontrai avec le prince Achille Murat, qui, émigré aux États-Unis comme tant de membres de la famille Bonaparte, avait voulu, lui aussi, entrer dans le barreau louisiannais.

P. Soulé l'avait dirigé dans ses études, lui avait servi de parrain, l'avait installé sous son toit avec sa femme, et avait mis sa bourse à leur disposition, car les ressources de ce jeune couple étaient maigres.

Le prince ne manquait pas de talent, mais il manquait de tenue et de conduite, et il dut renoncer au séjour de la Nouvelle-Orléans pour se réfugier dans je ne sais quelle ville de la Floride, où il mourut peu de temps après. Soulé se mit encore au service de la veuve, jusqu’au jour où elle fut recueillie par sa famille. Le succès de P. Soulé avait été considérable comme orateur et comme homme.

Il ne laissait passer aucun de ses amis, surtout les Français, par New-York, sans me les adresser avec des félicitations excessives comme celle-ci :

« Nouvelle-Orléans, 3 avril 1845.

« Mon cher monsieur Gaillardet,

« Permettez-moi de recommander à votre plus gracieux accueil deux de nos compatriotes qui se dirigent vers le nord de ces États et comptent faire quelque séjour à New-York... Je n'ai pas voulu les

laisser partir sans leur donner un mot pour vous. Je tiens à ce qu’ils voient de près l’homme qui, depuis dix ans, a le plus fait pour la gloire du nom français en Amérique et qui en est lui-même la plus magnifique illustration.

« Puisque déjà ils vous admirent, donnez leur chance de vous aimer.

« Je les charge de mes plus cordiales salutations.

« P. SouLÉ.»

Comme, à une fin de session du Congrès, il m’annonça sa prochaine visite à New-York, je résolus de lui montrer qu'il n’y avait aux États-Unis qu’une seule illustration, une seule gloire du nom français, et que ce n’était pas moi; je lui donnai dans Île restaurant des frères Delmonico, les Véfour de New- York, un dîner auquel j'invitai l'élite de notre colonie. Là, je-retraçai en peu de mots, ses travaux et sa vie si dramatique, et qui devait l’être plus encore sur sa fin. Après sa réponse à mon toast, empreinte d’un grand sentiment patriotique, il fut entouré, acclamé avec un véritable enthousiasme. J'étais vengé !

Mais l'accueil qui lui fut fait par les Français de New-York ne fut rien à côté de celui qu’il reçut à la Nouvelle-Orléans, après cette première session sénatoriale, dans laquelle il avait défendu, non sans éclat, les principes du parti démocrate contre ceux des Whigs et des Natifs soutenus par les célèbres Webster et Henri Clay. Un banquet lui fut offert par sous-

cription publique, et un toast fut porté par le président à « l’homme qui venait de prouver qu’un citoyen naturalisé pouvait servir et honorer autant l'État qu'un citoyen natif ».

Je reprendrai la suite de sa carrière, en le retrouvant en Europe où j'aurai à raconter son entrevue à Paris, avec le prince Louis-Napoléon, et son duel, à Madrid, avec le marquis de Turgot.

Page 1