JA PRESSE AMÉRICAINE. — LE NEW-YORK HERALD
Si certains hommes d’État américains aimaient et encourageaient mon franc-parler de journaliste, c’était, me disaient-ils,parce que c’était la qualité qui manquait généralement à la presse de leur pays, si indépendante sur beaucoup de points. Elle usait des plus grandes licences à l’égard de ses adversaires politiques, elle ne se gênait pas pour traiter un ministre de prévaricateur et un président de traître sacrifiant les intérêts du pays à ceux de son parti, mais aucun journal n’osait médire du peuple lui-même. Ils l’appelaient toujours, au contraire, le seul peuple qui fût libre, intelligent et moral. Cette courtisanerie nationale était la condition indispensable du succès: on le croyait du moins.
Il n’y avait, à cette époque, qu’un seul journal qui fit exception à cette règle, c'était le New-York Hérald, Il est vrai de dire qu'il avait pour éditeur
un Écossais, M. James Gordon Bennett, qui l’avait fondé peu d'années avant que je ne fondasse mon Courrier des États-Unis. M. Gordon Bennett qui avait commencé par être un simple rédacteur du Courrier and Enquirer de New-York, en était sorti pour faire autre chose que c qu’il voyait autour de lui. Chaque journal était l'organe d’un parti en dehors duquel il n’y avait rien de bon. C'est ce qui existe encore un peu partout. Il résolut, lui, de faire un journal qui n’appartint à aucun parti, qui fût le miroir fidèle de l'opinion publique, dont il réfléchirait toutes les impressions, voire même les variations. Quand l'opinion passerait d’un parti à un autre, d’un ministère à un autre, le journal de M. Bennett la suivrait. C'était là ce qui avait fait la fortune du Times en Angleterre. C’est ce qui fit celle du Herald aux États-Unis, et plus tard celle du Figaro parisien dont le rédacteur en chef, M. de Villemessant, a eu, dans sa carrière, plus d’un point de ressemblance avec James Gordon Bennett.
Dans le journal de ce dernier, les doctrines furent remplacées par les faits, les théories par les informations les plus étendues, par les correspondances les plus multipliées. Le Herald ne dédaigna pas même les histoires scandaleuses que le puritanisme passait sous silence. Lui, les livra à la publicité, comme leur meilleure punition. Ses ennemis et ses jaloux l’accusaient même de s'être fait une spécialité du Blackmail, autrement dit du chantage. On racontait
que, pour lancer son journal dans le haut commerce de New-York, qui s'était d'abord montré assez hostile à ce novateur, il avait annoncé, à la suite de la crise financière de 1836, qu’il allait publier, pour l'instruction du public, la liste de toutes les maisons de crédit dont la solidité passait pour avoir été ébranlée. Grand émoi parmi les banquiers qui affluèrent chez lui, et payèrent ce qu’il voulut pour ne pas figurer sur cette liste de suspects.
Cette première récolte faite, Gordon Bennett annonça qu’il avait réfléchi, que, pour ne pas être accusé de diffamation, il allait publier, non la liste des maisons insolvables, mais celle des maisons solvables et offrant toutes garanties. On courut de nouveau au Herald, car tout le monde voulait être sur cette liste. Voilà comment cet habile manipulateur de la presse aurait tiré deux moutures du même. sac. Mais je ne me porte certainement pas garant de ces histoires et de beaucoup d’autres qui coururent sur cet homme d’un talent remarquable et toujours resté parfaitement indifférent aux médisances ou aux calomnies. Un jour, le colonel Webb, son ancien rédacteur en chef au Courrier and Enquirer, croyant avoir eu à se plaindre de lui, le frappa de sa canne en pleine Bourse. « Quel non sens ! » dit tout simplement Bennett, comme qui dirait: Qu'est-ce que cela prouve ? (M. de Villemessant, par exemple, n'avait pas cette philosophie, il se serait battu deux fois plutôt qu'une. Mais il était Français et nous avons
affaire là à un Anglais.) Sa seule satisfaction fut de raconter lui-même dans ses colonnes, l’acte de brutalité dont il avait été victime. Du reste, il avait pris l'habitude de mettre le public au courant de toutes ses affaires, même domestiques. Il annonça luimême son mariage avec une jeune et belle Irlandaise, comme l'avait fait Jules Janin, pour le sien, dans le Journal des Débats, à Paris. Il annonça de même la naissance de ses enfants, et à peine son fils eut-il trois ou quatre ans, qu’il le nomma son successeur futur et ne parla de lui qu’en l'appelant le jeune édileur. Sa femme ayant fait, sans lui, un voyage en Europe, il publia dans son journal les lettres qu’elle lui adressait d'Italie, et dans lesquelles elle disait, entre autres choses, que le navire italien sur lequel elle traversait la Méditerranée, - n'avait à son bord que des domestiques mâles, qu’elle se trouvait très bien de leur service, et qu'ils remplaçaient avantageusement pour elle les femmes de chambre. La publicité, donnée par le mari, à ces détails intimes, scandalisa les dames américaines, mais amusa les hommes; c'était probablement tout ce que voulait l'éditeur du Hérald. Avec l’âge, son goût pour l’indiscrétion se calma, son journal devint de plus en plus sérieux et respectable; ce fut le journal le plus utile à consulter sur les mouvements de la politique et de la finance, dont il était, et dont il est encore le baromètre le plus exact, précisément parce qu’il est un simple indicateur du temps.
Le cabinet de Washington, pour reconnaitre les services que lui rendait alors ce polémiste impartial, offrit à M. J. Gordon Bennett une place de ministre en Europe. Il la refusa avec sa sagesse ordinaire. Quelle place valait, en effet, pour lui la royauté qu’il exerçait dans la presse américaine ?
Quand il mourut, la valeur de son journal fut estimée, dit-on, dans le partage de la succession, à vingt millions de francs. Ce journal est passé entre les mains de son fils qui porte les mêmes prénoms que lui, et est bien connu à Paris. La France est devenue son séjour de prédilection, depuis qu'il dut quitter New-York, à la suite d’un duel qu’il avait accepté, contrairement aux traditions de son père et aux lois de l’État de New-York.
Ce duel, causé par un mariage manqué, paraît avoir dégoûté à tout jamais M. J. G. Bennett du lien conjugal auquel il préfère la vie libre de bachelor.
Je ne sais pas s’il écrit beaucoup dans la feuille paternelle dont il est devenu le yong editor, depuis déjà longtemps, mais il la dirige très bien, quoique de loin, et en a fait le premier journal du monde avec le Times de Londres. Il est aussi bien, sinon mieux, renseigné que ce dermer, et son éditeur a fait de son immense fortune un usage admirable, en diverses circonstances ; d’abord, en établissant dans ses bureaux de New-York un service de télégraphie météorologique qui nous annonce, plusieurs jours à l’avance, les mauvais temps que le vént d'Ouest
pousse sur l'Europe ; ensuite, en envoyant à ses frais le voyageur Stanley à la recherche de Livingston que l'on croyait perdu dans les déserts de l’Afrique; enfin, en expédiant son navire la Jeannelle à la découverte d’un passage par le pôle Nord, où ce navire s’est perdu dans les glaces. De pareilles entreprises conçues et exécutées par un simple journaliste, sont des choses qui font l’honneur de la Presse dans toutes les parties du monde.