DE LA LIBERTÉ DES PROFESSIONS, ABSENCE DE BOURGEOISIE
Pour fonder un journal aux États-Unis, il n’est besoin ni d'autorisation, ni de cautionnement. Il en est de même pour fonder une imprimerie. Les industries et les professions en général ne sont soumises à aucune règle, autre que les nécessités de la salubrité et de la morale publiques. Il n'existe aucun monopole, aucun privilège. S’établit qui veut apothicaire, médecin, avocat ou notaire. Les huissiers et les avoués n'existent pas. Leurs fonctions se confondent avec celles des avocats, des shériffs et autres officiers publics. La constitution de l'État de New- York exigeait jadis pour la profession d'avocat « une bonne moralité, et les qualifications requises sous le rapport du savoir et de l'aptitude ». Mais une loi votée à la fin de 1847, par la législature de l'Etat, au-
torise toutes personnes à pratiquer, comme avocats, dans les cours et tribunaux, sans examens ni autres conditions. Dans quelques autres États, cependant, restés plus attachés aux traditions européennes, les médecins, avocats et notaires sont astreints à justifier de leurs études dans quelque faculté ou quelque cour de justice. Mais ces études sont généralement beaucoup plus courtes que dans nos académies. Ainsi un diplôme de médecin qui ne peut s’acquérir qu’en quatre ans en France, s'obtient en deux ans aux États-Unis. Et l'Américain n’a point pour cela la pensée que les docteurs indigènes soient moins instruits que les docteurs étrangers. Tout bon Américain est convaincu que ce qui se fait en quatre ans chez les autres doit pouvoir se faire en moitié de temps chez lui. À quoi lui servirait sans cela son génie de l'improvement, c’est-à-dire de l'amélioration en toutes choses, et sa devise : go ahead, en avant! Et cet orgueil est justifié dans bien des cas, dans les choses industrielles, par exemple, dans la mécanique, où l'Américain est un inventeur ou un perfectionneur par excellence.
Quelques-uus de ces médecins et chirurgiens sont aussi arrivés à prendre rang parmi les praticiens les plus renommés de l’Europe. Je citerai entre autres, le chirurgien Valentin Mott, le chimiste Chilton, et le docteur Sims, de New-York, et le savant physiologiste Brown-Séquard, devenu professeur de la faculté de médecine de Paris. Il est vrai de dire que les hommes
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 219 qui arrivent à cette célébrité méritée sont tous venus compléter leurs études en Europe, et surtout à Paris, où se trouvent les plus grandes facilités pour la dissection, base essentielle de tout savoir médical,
Mais ce sont des exceptions. En général, la médecine est improvisée, comme tout le reste, aux EÉtats- Unis. Les clients ne demandent de diplômes ni aux médecins, ni aux pharmaciens, et quand ils vont chercher une drogue chez ces derniers, ils sont très contents s'ils leur font bon poids. Eh bien, les statistiques n’indiquent pas qu’on y meure plus qu’ailleurs pour cela.
À plus forte raison, il n’existe pas de contrôle public qui garantisse à l’acheteur le titre de la bijouterie et de l’argenterie qu’on lui vend. Aussi ce titre est-il de beaucoup inférieur à celui de lorfèvrerie française. Le public n’a d'autre sauvegarde que la réputation des commerçants. Or, la confiance étant naturellement en raison directe de l’opulence et de l’importance commerciale du vendeur, il en résulte que la fortune devient l'enseigne de la probité, que les grandes maisons font tout et les petites rien. Il arrive ainsi, sans qu'on le veuille, que la liberté absolue aboutit à une aristocratie de plus.
Ce qui contribue à la formation des grandes maisons et des grosses fortunes aux États-Unis, c'est qu’un homme, une fois entré dans les affaires, ne s’en retire jamais. On ne voit pas dans les journaux d'annonces de ventes de fonds après fortune faile.
Une fortune n’a jamais de terme pour l'infatigable Yankee. C’est un Ahasverus auquel l'esprit de gain crie incessamment : Marche, marche! Ce n’est pas seulement l'esprit du gain qui le fait marcher, c'est l'amour du négoce pris en lui-même; il aime le commerce pour le commerce. La retraite serait pour lui une abdication, une sorte de suicide. La vie américaine n'offre pas aux gens oisifs les ressources, les distractions qu’ils trouvent dans le monde européen. Ici, il y a toute une classe de gens quine sont jamais entrés dans le commerce, qu’ils regardent comme étant au-dessous d’eux, ou qui en sont sortis après un certain âge, Les premiers se créent des occupations factices avec le sport, la chasse, les plaisirs mondains. Les seconds sont des invalides qui se réunissent entre eux, ou se retrouvent au café pour faire la partie de cartes et de dominos. L’habitude du café n'existe pas aux États-Unis, c’est un simple lieu de passage. On s’y arrête pour boire un verre devant le comptoir et l’on continue son chemin. Le négociant qui a déserté son comptoir erre donc comme une âme en peine. La vie de loisir est unerare exception. L’oisiveté, loin d’être une distinction, est une flétrissure. Ainsi, l’on a vu le fameux Stewart, le plus riche marchand du nouveau et de l’ancien monde, mourir sous le harnais commercial. Après avoir fondé une maison, il en avait fondé deux, puis trois, puis dix de toute espèce. Avec sa fortune de 80 millions de dollars, il a travaillé jusqu’à la fin,
comme un simple ouvrier. C'était moins pour conserver que pour créer.
De là vient ce fait remarquable de la société américaine que la bourgeoisie n’y existe pas. Il n’y a pas de classe intermédiaire; à proprement parler, il n’y a que des ouvriers, ouvriers sans le sou et ouvriers millionnaires, mais travaillant toujours. Cela est regrettable à un certain point de vue. D'abord, parce que la bourgeoisie est un terme moyen entre deux extrêmes auxquels elle sert de lien. Ensuite, parce que c’est le loisir, le repos qui créent l'amour des arts en détournant l'esprit des préoccupations matérielles. Le goût des arts en général, et de la peinture en particulier, s’est cependant développé chez les jeunes Américains d’une façon remarquable depuis quelques années. Ce qui lui a donné cet essor, c’est le bruit des sommes énormes payées par les Stewart et les Van Derbilt, pour des tableaux de Gérôme et de Meissonier. On a été frappé de ce fait. La peinture se paie donc? s’est-on dit, et elle a été réhabilitée. Les artistes sont maintenant autant estimés en Amérique que tout autre fabricant ou négociant.