DE LA DÉMORALISATION DES EMPLOYÉS PUBLICS
Une grande plaie du corps social américain, c’est la démoralisation des employés publics. Nulle part les abus de confiance des fonctionnaires du gouvernement, des caissiers ou directeurs de banques, ne sont plus fréquents que dans cette jeune démocratie, si ce n’est toutefois en Russie. Sous ce rapport ces deux extrêmes se touchent.
Ce fut un de mes étonnements de voir, après mon arrivée à New-York, le nombre de défalcations annoncées par les journaux des États-Unis. Cela devint pour moi un sujet d’études que je traduisis, un jour, comme suit dans le Courrier des États-Unis.
« La société américaine vient encore d’être remuée par la nouvelle d’une de ces malversations monstrueuses qui n’ont de précédents que dans les annales financières de ce pays-ci. Ces annales, pourtant, si riches en faits de ce genre, n'auraient même encore
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rien offert de pareil, si l’on en croit les premières apparences. Jusqu'à présent, les abus de confiance des fonctionnaires du gouvernement, des caissiers ou directeurs de banques, ont varié de 10,000 à 100,000 dollars, mais, cette fois, le vol n’'excédera pas 240,000 dollars, autrement dit un million deux cents et quelques mille francs, de l’aveu de la compagnie volée. La direction de cette compagnie jouissait d'une confiance universelle. On la regardait comme la plus probe, la mieux surveillée qui existât dans New-York. Ses actions étaient au-dessus du pair et valaient mieux que de l’or en barres. Son secrétaire, qui est aujourd’hui le voleur, passait pour la crème des honnètes gens; il avait été choisi pour exécuteur testamentaire d’une foule de successions. Son revenu annuel était estimé à plus de dix mille dollars. Aussi, la sensation produite par l’écroulement de cette trompeuse probité a-t-elle été immense. « Il ne saurait plus y avoir de confiance en aucun homme et en aucune institution », disent les journaux américains eux-mêmes. Les actions des autres compagnies en éprouveront une baisse inévitable, par contre-coup. On estime à près de 20 millions de dollars les valeurs ainsi englouties, depuis 1837, dans la ville de New-York seulement, par les banqueroutes frauduleuses des banques et compagnies de toutes sortes et par les malversations de leurs employés. La somme des sinistres a été plus grande encore dans la Pensylvanie et quelques autres États.
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La moitié au moins de ces pertes colossales est retombée sur de pauvres veuves, des orphelins et des vieillards retirés des affaires qui sont passés, en un jour, de l’opulence dans la détresse et ont été obligés de reprendre le joug commercial, qu’on peut appeler aujourd’hui le collier de misère, s'ils n’ont pas été réduits à une complète et irrémédiable mendicité!
« Un pareil état de choses dénote, dans les entrailles du corps social américain, une plaie profonde qu'il n’est pas sans intérêt d'étudier, car elle est, au premier abord, difficile à comprendre. On ne saurait nier, en effet, que la communauté américaine ne soit la plus religieuse de la terre, celle où se trouvent le plus de sectes, le plus de prêtres, le plus d’églises, le plus de fidèles. Comme elle est aussi celle où se trouvent le plus de fripons, il faut dont en conclure que ces apparences religieuses ne sont qu'un masque, que l'hypocrisie est devenue partie intégrante des mœurs sociales, et qu’on croit devoir se sauver d’autant plus par la forme qu’on est plus perverti, plus damné dans le fond. C’est là une douloureuse conclusion, que nous n’émettons qu’à notre cœur défendant, mais les faits sont les faits. Il faut bien les reconnaitre, sous peine de faire encore de l’hypocrisie vis-à-vis de l'hypocrisie. Mais quelle a pu être la source de ce virus qui s’est infiltré dans les veines du corps social, et en a si tristement adultéré la pureté primitive! Il n’y a pas d'effet sans cause, dans ce bas monde. Quelle est donc celle:de cette démo-
ralisation dont la lèpre a gagné les plus nobles cœurs à
« Nous ne craignons pas de le dire, cette cause, c'est l’amour du gain dont le peuple américain a fait, tout à la fois, son moteur et son but. Cette passion a produit de grandes choses, en raison de sa frénésie même. Elle a fait avancer le pays de deux siècles en vingt ans; elle a vivifié des déserts, transformé des forêts en cités, des marais en terres fertiles, elle a couvert le pays d’un réseau de communications qui lui ont donné unesorte de vie galvanique, comme celle que donnent les fils de la pile de Volta quand ils sont mis en contact. Le pays, le sol, ont tiré un immense bénéfice de cet esprit d’entreprise qui les a remués, coupés, sillonnés en tous sens. Mais l'habitant, moralement apprécié, l’homme pris en lui-même, y ont-ils gagné? Ils y ont perdu énormément, suivant nous. La morale est un bagage gênant pour celui qui court après la fortune. Il s’en débarrasse presque toujours. Celui qui fait de sa vice une carrière où le prix est au plus entreprenant, au plus agile, celui-là a bien assez à s'occuper de ses jambes sans songer à son âme. Et puis l'humanité est ainsi faite que jamais l’une de nos facultés ne se développe outre mesure sans que ce soit aux dépens d'une autre, La brute, forte de corps, est faible d’esprit. Le penseur, fort d'esprit, est faible de corps. Le moraliste fait un pauvre spéculateur. Le riche Spéculateur est, d'ordinaire et à quelques exceptions
près, un pauvre moraliste. De toutes les passions extrêmes, celle du trafic est la moins généreuse. Si nous pouvions la définir par une comparaison empruntée à l’ordre physique, nous dirions qu’elle est l'azote ct le carbone de l’atmosphère sociale, elle ne brûle qu'aux dépens des principes vitaux de notre moralité. Celle-ci finit par être absorbée, éteinte par ce gaz délétère. Il y a dans le maniement idéal de l'or une souillure aussi réclle pour l’âme, que dans son maniement matériel pour la main. L’une et l’autre se métallisent, en quelque sorte, par la continuité de ce contact, et de même que la sensation s’émousse chez celle-ci, le sentiment s’oblitère chez celle-là. Il y a calus simultané au dehors et au dedans.
« Quarante années consacrées au culte exclusif de l'industrie ont développé ce calus dans le cœur d’une trop grande partie de la société américaine; et les succès fabuleux qui, pendant les dix dernières années, ont couronné cet autel élevé à l'industrie, ct fait, du veau d’or, le veau le plus gras et le plus facile à tuer de toutes les idoles terrestres, ces succès inouïs ont implanté dans ce pays des habitudes de faste sans pareil. L’Américain avait appris à ne rien refuser à ce qu'il appelle son confort. Il y était poussé, non seulement par la rapidité avec laquelle s'élevaient les fortunes, mais encore par la nécessité qui fait de la dépense extérieure le seul genre de distinction possible en ce pays républicain. Souvenez-vous d’une chose : L’inégalité des hommes est
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 227 un élément si naturel, si indispensable des sociétés humaines, que cette inégalité se fera jour à travers toutes les constitutions possibles. Là où les hommes ne pourront se distinguer les uns des autres par certaines conditions de naissance, où par des titres, ils se distingueront par leur fortune. Au lieu de l’aristocratie de la noblesse ou du talent, vous aurez celle de l'argent. Chacun a donc cherché à faire partie de cette dernière, aux États-Unis. Mais les efforts nécessaires pour atteindre à ce pinacle envié, dans les temps de prospérité que nous avions hier, n'ont été que de faibles efforts à côté de ceux qu’il faut faire pour y rester, par les temps de détresse que nous avons aujourd’hui. Et comme l’amour-propre de l’homme est plus douloureusement atteint par la chute qu’il n’a été agréablement flatté par l'élévation, il ne faut pas s'étonner que celui qui a commencé par être téméraire pour monter, finisse par être fripon pour ne pas tomber.
« Voilà quelle est, suivant nous, l’explication de ces désastres fréquents qu'éprouve aujourd’hui l'honneur de tant de familles, aux États-Unis. Cette aristocratie pécuniaire qui chaque jour tombe en ruines, ne fait que porter la peine logique de son principe, de son commencement. La société américaine est punie par où elle a péché. Puisse-t-elle, au moins, s’amender par cette cruelle expérience et diriger ses destinées dans une voie opposée à celle qui l’a d’abord four voyée. La terre aride et brûlante du positivisme a
desséché ses racines; qu’elle transplante celles-ci sur un terrain plus généreux. Qu’après avoir voulu faire de la République reine une nouvelle Judée, elle mette son orgueil à en faire aussi quelque peu une nouvelle Athènes. Qu'elle fasse un peu plus pour lesprit, s’ilest possible, etun peu moins pour la bête, comme dit Sterne. Les lois sur les banqueroutes y perdront peut-être, mais celles de l'honneur y gagneront. »
Depuis l’époque où j’écrivais les lignes ci-dessus, le mal n’a fait que s'étendre et grandir. Il s’est fait dans la municipalité de New-York, il y a quelques années, des opérations frauduleuses s’élevant à une centaine de millions. Sous les derniers temps de la seconde présidence du général Grant, un de ses ministres a été accusé de concussion, et le Président ne l’a malheureusement destitué que contraint et forcé par l'opinion publique, ce qui a fait remonter les accusations jusqu’à lui et à son fils, bien certainement calomniés.
En ce moment même (juillet 1882), il se poursuit, depuis deux mois, devant les tribunaux du district de Colombie, un procès appelé le Star route Trial, dans lequel sont impliqués plusieurs hauts fonctionnaires et dignitaires publics, entre autres M. Thomas J. Blady, ex-assistant du Post master general, l'ex-sénateur Dorsey, le sénateur Hellog de la Louisiane, et nombre d’autres, pour fraudes dans des concessions relatives au transport des malles. D’après l’ac-
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cusation, des lignes destinées à transporter les
L'ARISTOCRATIE EN AMERIQUE 229 malles dans les territoires du Far-West qui en sont dépourvues, n’ont fonctionné qu’en partie ou n'ont même pas fonctionné du tout, et les concessionnaires ont touché, pendant plusieurs années, la subvention de l’État comme si le service s'était fait réellement. « Toute cette histoire des Siars routes n’est qu’un tissu de vols et de corruptions, » dit le Times de New-York, et ce journal croit cependant pouvoir prédire, dans son numéro du 16 juillet, que ce procès n’aboutira à aucun résultat, par suite d’un vice de forme dans l’indicihead primitif. Le Courrier des États-Unis dit, de son côté : « Il y a tout lieu de croire que l’un des plus gros scandales de ce temps, malgré l’indignation publique, malgré la culpabilité notoire des personnes désignées à la vindicte publique, et malgré la ferme résolution montrée incontestablement par les autorités administratives et judiciaires, sera couvert par une impunité absolue ».
Je pourrais citer cent autres cas de malversatioi: commises par des employés publics, ou avec leur connivence. Le mal ne vient pas seulement de la soif du gain, comme je l’écrivais en 1843 ; il a une cause politique qui remonte à la présidence du général Jackson (1828 à 1836). C'est le général qui a mis en pratique la maxime : Aux vainqueurs les dépouilles des vaincus, c’est-à-dire leurs places. Cette maxime, empruntée aux traditions des peuples barbares, mais qui est un grand excitant pour les combattants, a donné aux luttes politiques un degré d’acharnement
230 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE qu’elles n'avaient pas auparavant. On ne se battait plus seulement pour un principe, mais pour du butin. Cela a déshonoré la victoire, en la matérialisant, Or, comme cette victoire a été très oscillante depuis 1836, qu’elle a passé successivement des démocrates aux Whigs, ou aux républicains, tous les fonctionnaires se sont habitués à la pensée qu'ils ne sont en place que pour quatre ans, et ils en profitent pour trafiquer de leur situation. N'ayant guère de retraite à attendre, ils exploitent le présent aux dépens de l'avenir.
Voilà l'inconvénient de l'instabilité introduite dans les fonctions publiques. Elle est un obstacle à l’expérience, au savoir, aux traditions, et une tentation pour la probité.