LE CAN ADA
« Nous n'avons point encore parlé de ce pays; ce n’est pas que notre pensée lui soit demeurée étrangère. Non. Notre pensée et notre cœur sont avec les Canadiens. Ils sont nos frères par l’origine, par le langage, par l’amour de la liberté; ce qui les intéresse ne saurait donc nous être indifférent. D'ailleurs, nous avons à réparer vis-à-vis d'eux les torts des hommes qui nous ont précédé dans la direction du Courrier des États-Unis, ce journal qui se disait français, et qui jeta la pierre à une nation, fille de la France, qui s'était levée (prématurément, sans doute, et c'était là son seul tort! ) pour la défense de ses droits méconnus et de son indépendance foulée aux pieds. Cette désertion sacrilège d’une cause sainte est une grande tache au passé du Courrier des Élals- Unis, et nos mains, pieusement patriotiques, s'efforceront de l’effacer. Le Courrier des États-Unis est et
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sera l’allié des Canadiens français; autant qu’il le pourra, il leur donnera aide et support: en venant à lui,ils pourront être sûrs de venir sur une terre amie. Prendre en main leur cause fraternelle, lui vouer le tribut de notre faible zèle, c’est, à nos yeux, un des plus grands attraits et des plus grands devoirs de la tâche que nous avons entreprise. Nous n’entendons point, par là, nous faire des fauteurs d’insurrection, et en appeler de la raison du droit à la raison du sabre. Loin de nous cette pensée! Notre conviction intime est que, dans la loi de l’avenir, toute justice est écrite! Toute domination qui n’est basée que sur la force, tout gouvernement qui n’a point pour lui la sanction des gouvernés, tomberont en poussière par le seul empire de cette grande puissance : la raison! Il n’y a plus d’autre légitimité, d'autre conquête durables que celles qui s'appuient sur cette base. Or, la justice et la raison humaines réprouvent également l’asservissement d’une race aux lois d’une autre race, étrangère à la première par l’origine, le langage, la religion, les habitudes, les mœurs. Entre les Canadiens et les Anglais, toutes ces antipathies existent; entre eux,il n’y a aucune communion possible, pas même celle de l'espérance; l'opposition de leurs croyances les suitet les divise jusqu’au delà de cette terre; leurs pensées ne se rencontrent pas même en montant au ciel, car ils n’ont ni la même foi, ni le même dogme, ni la même église. La domination anglaise doit donc tomber au Canada, car elle a contre
elle la logique de l'esprit et le sentiment du cœur, l'homme et Dieu! Cette domination croulera, et les Canadiens n’ont rien à faire, d’ici là, rien qu’à s'unir, à s’aider, à se coaliser par la pensée et par l'intérêt, à se serrer les uns contre les autres dans leur humble position de vaincus, jusqu’à ce que la main de Dieu, inscrivant l'arrêt de Balthazar aux palais britanniques, ordonne aux humbles de se lever et aux superbes de disparaître. Ce temps est plus proche que nous ne le pensons peut-être; au siècle où nous vivons, les jours sont gros d'événements, les mois valent des années. Vienne une guerre des États-Unis, ou de la France, avec l'Angleterre, et l'indépendance est acquise au Canada. L’Angleterre le sait, et la possession de ces provinces est pour elle une question d’amour-propre, plutôt que de nécessité nationale. Elle les défendra contre les attaques du dehors ou du dedans, tant qu'un intérêt plus grand n’absorbera pas son attention. Mais elle les sacrifiera, du jour où elle sera menacée au cœur par un danger sérieux, par un puissant adversaire. La politique est, en certains cas, au corps des nations, ce que la médecine est à celui des individus; elle a ses amputations nécessaires. Le Canada est, pour la couronne britannique, un membre gangrené que toutes les médications parlementaires ne sauraient plus guérir; elle le coupera, quand il le faudra, pour sauver ce qui est l’âme et te cœur de sa véritable puissance.
« Attendez donc, Canadiens, et ne désespérez pas
del’avenir! La politique anglaise cherche à neutraliser l'esprit vivace de votre nationalité par le melange d'éléments contraires; on cherche à désunir votre fraternité en vous unissant à vos ennemis. Tentative vaine! Le levain impérissable de votre nationalité fermentera au sein de la masse dans laquelle on espère vous fondre; séparés jadis, vous allez être tous rapprochés; il y aurait eu peut-être deux luttes, deux indépendances à conquérir pour les Canadas divisés; désormais il n’y en aura plus qu’une. L'heure de votre affranchissement sera la même pour tous. Maintenez donc entre vous le lien qui fait votre force; ce lien c’est votre langage. Défendez-le contre l’attaque de vos ennemis, car il est votre Palladium. Sans lui, vous n'êtes plus un peuple, vous n'êtes que des individus; sans lui, vous n'êtes plus une milice, car il n’est pas de milice sans mot d’ordre et d'armée sans drapeau. Vos ennemis le sentent bien; aussi leurs efforts présents tendent-ils à effacer de vos codes et de vos fronts ce signe inné de votre alliance. Unissez-vous pour le défendre et le perpétuer. Votre langage, voilà votre arche sainte; qu’il soit pour vous le symbole de cette religion humaine dont la patrie forme l’idole; qu'il soit à votre ferveur patriotique, ce qu'est l'Écriture sainte à la foi du chrétien!
« En vous conviant à cette ligue, dont votre passé est la base et votre avenir le but, ne croyez pas que notre parole ait en vue l'intérêt exclusif d’une nation dont, comme nous, vous fûtes les fils. Non. La
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 281 France n’a pas besoin de conquêtes, au sein du Nouveau-Monde; elle n’en désire pas. Son ambition présente est une ambition plus noble; sa mission est de briser et non de reforger des fers. La délivrance de ceux qui portent en eux son esprit et parlent sa parole, ne peut être pour elle que l’accomplissement d’un sacerdoce, et non le calcul d’une convoitise. Il ne saurait plus y avoir de colonies sur la terre libre d'Amérique, il ne peut et ne doit y avoir que des nationalités libres, distinctes, indépendantes! Le seul lien qui puisse rattacher désormais le Nouveau-Monde à l’ancien, c’est la sympathie et la fraternité. C’est celui que la France s’efforcera toujours de maintenir et de |fortifier entre vous et elle! »
Ce que jeiprévoyais alors s’est réalisé. Le gouvernement anglais, désespérant de pouvoir défranciser le Canada et le faire anglais, a essayé de se l’attacher et de le dominer par le Haut-Canada ; seulement, il conçut, en 1867,un plan beaucoup plus large et plus libéral. Ce fut de réunir toutes les possessions de l’Amérique du Nord dans une confédération, ayant à sa tête un gouverneur général nommé par la reine, mais laissant à chacune d'elles le droit de s’administrer à peu près souverainement à l’aide de lieutenantsgouverneurs et de législatures particulières. Chaque province nomme, en outre, des députés aux communes, au congrès central d'Ottawa. C'était tout à la fois hardi et habile ; hardi, parce que c'était presque reconnaître en fait l'indépendance de ces colonies;
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habile, parce que c'était rendre presque inutile pour elles cette indépendance de droit. Ce Dominion anglais se compose aujourd’hui de neuf provinces, celle de l'Ontario, de Québec, la Nouvelle-Écosse (ancienne Acadie française), le Nouveau-Brunswick, l’île du Prince-Édouard, la Colombie britannique, le Monitoba, et les territoires du Nord-Ouest et le Kecvaton. Le premier usage que le Canada français a fait de sa liberté a été de reprendre l'exercice légal de sa langue maternelle. Par cette concession loyalement exécutée jusqu'à présent, l'Angleterre s’est fait une colonie dévouée, d’hostile qu’elle était. Les idées d’annexion aux États-Unis qui avaient germé pendant longtemps chez les Canadiens opprimés, ont disparu presque entièrement chez les Canadiens devenus libres. Cela ne veut pas dire que cette éventualité ne se produira jamais. Mais sile Canada doit jamais rompre les derniers liens qui l’attachent à l'Angleterre, je crois que l’idée de conserver son individualité et son indépendance absolue, aura plus de partisans que celle d’une fusion dans l’Union américaine; tel est, du moins, mon sentiment à l'égard du Bas-Canada. Quant à la partie haute, c’est différent. Les Anglais qui l’habitent n’ont pas les mêmes raisons de craindre une absorption par les Américains.
L'Angleterre a eu, du reste, le bon esprit d’envoyer au Canada des gouverneurs qui se sont rendus sympathiques aux Canadiens français. Lord Dufferin,
d’abord, puis, en dernier lieu, le marquis de Lorne, gendre de la reine Victoria, ont montré autant de sollicitude pour les intérêts canadiens que pour les intérêts français. Ils ont affecté de parler la langue française, dans toutes les cérémonies auxquelles ils ont présidé dans le Bas-Canada.
Le marquis de Lorne a même eu une idée très galante envers cetie dernière province en formant le projet de fonder une Société royale du Canada, qui serait une espèce d’Académie, dans laquelle les deux provinces seraient représentées à nombre égal par leurs littérateurs les plus renommés. Ce plan paraît lui avoir été suggéré par le succès très réel que le Canada a obtenu dans l'exposition internationale de géographie, tenue à Venise en septembre 1881. De nombreux prix y ont été décernés aux cartes et dessins de la commission géologique et aux auteurs de voyages et explorations géographiques, entre autres à M. Paucher de Saint-Maurice pour ses « Promenades dans le golfe Saint-Laurent », ses trois croisières dans le même golfe, et les souvenirs de voyage de « Québec à Mexico », de combats et de bivouacs, car M. de Saint-Maurice a été soldat, soldat volontaire dans l’armée française pendant la guerre du Mexique, en 1864. Le comte Viola, rapporteur de l'exposition de Venise, a félicité, au nom de la commission, les Canadiens « sur les progrès rapides et incomparables qu'ils ont fait faire à la géologie ».
À peine rentré à Québec, à la suite de cette bril-
lante campagne, M. Paucher de Saint-Maurice a été appelé par le marquis de Lorne qui lui a fait part de son projet de création d'une Sociélé royale du Canada. I désirait que l'élément français y fût largement représenté, et il chargea M. Paucher de Saint-Maurice de lui présenter une liste des Canadiens français qui pourraient en faire partie. Une réunion eut lieu à Montréal, à l’université Mon-Gill, et 88 noms y furent soumis au choix du gouverneur. Ce chiffre indique le développement qu’a pris la culture des lettres françaises dans le Bas-Canada et cependant, pour en avoir la mesure, il faudrait y ajouter les noms des écrivains et historiens décédés, tels que F.-X. Garneau et d’autres. Le marquis de Lorne avait mis pour condition que chaque sociétaire devait avoir publié au moins un livre; à quelque temps de là, le choix du gouverneur s'était fixé sur dix-neuf littérateurs en dehors de M. de Saint-Maurice.
Celui-ci, chargé de présider la première séance de la section deslettres françaises tenue à Montréal, a énuméré, dans un discours spirituel, les noms et les titres des vingt académiciens du Canada français. En voici la liste.
L'honorable P.-V,. Chauveau, auteur d’un roman: Charles Guérin, fait dans sa jeunesse, et devenu plus tard député de la province de Québec, puis ministre de l'instruction publique, sujet sur lequel il a écrit un livre rempli de documents précieux. M. Chauveau
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L’ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 285 a débuté dans la carrière politique comme correspondant secret de mon journal, le Courrier des Elats- Unis, à la suite de l'insurrection canadienne.
L’honorable juge Routhier, auteur d’un livre A travers l'Europe et de Causeries du dimanche.
MM. Louis Préchette, le poète couronné récemment par l’Académie française ; l'abbé Casgrain, auteur des Légendes canadiennes, de la Jongleuse, etc.
Napoléon Bourassa, originaire de l’Acadie, auteur de Jacques el Marie et qui est tout à la fois écrivain, peintre et sculpteur.
M. Oscar Dunn, dont le nom écossais cache une nature profondément française, auteur de Dix ans de journalisme et d’un glossaire canadien français, cité avec beaucoup d’éloges par Francisque Sarcey, dans ses études de linguistique.
Paul de Cazes, auteur de Notes sur le Canada, dont j'ai parlé plus haut et qui lui ont valu les éloges de la commission internationnale de Venise.
Hector Fabre, journaliste, chroniqueur très fin, devenu sénateur.
Joseph Marmette, auteur de l'Intendant Bigot, du Chevalier de Morn ac et de François de Bienville, ces anciens preux de la Nouvelle France.
MM. Le Moine Sulte et Tassé, auteurs de beaux livres sur les mêmes époques. .
Les abbés Bois, Verreault, Tanguay et Bégin, archivistes et historiens.
Pamphile Le May, romancier, traducteur de l'Évangéline de Longfellow.
Napoléon Legendre, auteur de petits livres pour l'enfance.
Marchand, député au parlement et vaudevilliste en ses heures de loisir.
A ces vingt littérateurs canadiens français, le marquis de Lorne a ajouté un nombre égal de littérateurs et savants anglo-canadiens ; ce qui porte le chiffre des membres de la Société royale à 40, comme ceux de l'Académie française. Cette coïncidence n’a pas manqué d’être l’objet de certaines épigrammes. « Certaines personnes, dit M. de Saint-Maurice, et certains journaux ont excercé leur verve sur nous, nous comparant à l’Académie française. Je n’ai pas besoin de vous dire ici, Messieurs, ce que tous vous pensez comme moi. [l n’y a qu’une seule académie au monde, c’est l'Académie française. Notre société n’est qu’une réunion dont les débuts sont modestes. » Le Président a ajouté : « Nous sommes un jeune peuple, mais nous sommes un peuple de travailleurs, Voyez ce quise passe autour de nous. Notre horizon s’élargit, notre pays grandit. De la Colombie anglaise à la Nouvelle-Écosse, une voie ferrée, qui comptera comme une des merveilles du xix° siècle, va faire, sur un territoire à nous, le raccordement entre le Pacifique et l'Atlantique. Notre marine marchande occupe le troisième rang parmi celle du monde entier. Notre commerce fixe l'attention du capital étran-
ger.. En avant! Courage et espoir dans l'avenir! »
De pareilles paroles sont douces à entendre de la bouche de descendants de Français. Par le traité qu’ils ont conclu avec une Société française de Paris pour l'établissement d’un Crédit foncier canadien, et par les arrangements commerciaux qu'ils cherchent à faire avec notregouvernement en dehors, ou plutôt en sus de ceux qui existent entre la France et l’Angleterre, les Canadiens essaient de se rattacher de plus en plus à leur ancienne patrie. Ils publient 34 journaux et revues écrits en français et qui se partagent comme suit : Province d’Ontario, à Ottawa ; province de Québec 31 dont 8 dans la ville de Québec et 9 dans celle de Montréal ; dans le Maritoba, détaché du Canada et pas un seul dans la Nouvelle-Écosse, notre ancienne Acadie ! Mais la ville de Shédiac, dans le Nouveau-Brunswick a un Moniteur canadien, comme pour consoler ses voisins déshérités. En somme, le Canada est une province que nous reconquérons moralement au delà des mers.
La Louisiane en ferait autant, si elle était libre de ses mouvements. Mais elle est prisonnière du tarif américain dont le protectionnisme exagéré la rend forcément tributaire des industriels du Nord. Si nos exportations y ont diminué, notre langue y a conservé sa suprématie, et les Louisianais pourraient eux aussi, fonder, s'ils le voulaient, une société d’écrivains distingués en tous genres. J'en ai déjà nommé deux, M. Alfred Mercier, auteur d’un roman
historique, intitulé l'Habitalion Saint-Ybar, et M. l'abbé Adrien Rouquette, prosateur et poète de premier ordre, écrivant. dans les deux langues, et qui a reçu jadis les encouragements des Chateaubriand et des Lamartine.
Ils ont été devancés l’un et l’autre dans la carrière des lettres par M. Charles Gayarré, auteur d’une histoire remarquable de la Louisiane, et qui, par d’autres écrits, a mérité d'être regardé comme le doyen des littérateurs louisianais par l’âge et le talent.
Je pourrais en citer beaucoup d’autres qui ont honoré depuis quarante ans la presse française de la Louisiane, MM. Cyprien Dufour, Placide Canonge, Félix Limet et autres que j'ai été heureux de trouver comme auxiliaires dans ma tâche patriotique. Ces lignes sont un souvenir affectueux que je leur adresse.