‹ L'aristocratie en Amérique [microforme]Chapitre 32 sur 49 · QUEL EFFET PRODUISIT NOTRE RÉPUBLIQUE DE 1848 A NEW-YORK · texte numérisé non relu

QUEL EFFET PRODUISIT NOTRE RÉPUBLIQUE DE 1848 A NEW-YORK

J'ai déjà dit que les Américains avaient accueilli sans enthousiasme la nouvelle de la proclamation de la République en France. Était-ce jalousie? Non, mais ils ne nous croyaient pas mûrs pour ce gouvernement. [ls croyaient même que nous ne le serions jamais. Cela me parut une impertinence que je relevai vivement.

Les événements qui se passaient en France avaient réveillé en moi la nostalgie du pays endormie par un travail qui m'intéressait et m'avait valu, dans la presse américaine, une situation aussi flatteuse pour mon amour-propre que profitable à mes intérêts. La révolution m'attirait comme tout ce qui est nouveau et mystérieux. Il se trouva précisément qu’un journaliste français de la Nouvelle-Orléans, M. Arpin, m'offrit de m'acheter mon journal, à la condition que j'en

serais le correspondant parisien. Mes liens avec l'Amérique ne seraient donc pas rompus. En outre, mon successeur conservait dans sa rédaction Eugène Masseras, que j'avais fait venir de Paris, et qui était devenu, depuis quelques années, mon collaborateur dévoué. Entreluiet moi, il y avait parfaite communion d'idées. Quant à son talent, il en donné la mesure à Paris, dans la France, dont il a été le rédacteur en chef, pendant la période écoulée entre Arthur de la Guéronnière et Émile de Girardin, et dans la Revue nouvelle, où il est aujourd’hui le principal auxiliaire de cette femme d'esprit et de cœur qui s'appelle Julliette Adam.

Pouvant ainsi conserver, en quelque sorte, une double collaboration dans mon ancien journal, j'acceptai les offres qui me furent faites, et je suis resté jusqu'à ce jour, sauf quelques lacunes, le correspondant politique du Courrier des États-Unis, devenu après quelques années, la propriété de M. Charles Lassalle, l’ancien chef de mon imprimerie et qui par conséquent était aussi l’un des miens.

Mon départ fut l’objet de manifestations les plus sympathiques, non seulement de la part de mes compatriotes, mais aussi des journalistes américains. Les conflits qui s'étaient élevés entre eux et moi, à mon début, s'étaient calmés, et les natifs eux-mêmes avaient fini par respecter mon indépendance. Ils avaient accepté mes jugements souvent très sévères, trop peut-être, avec une tolérance qui ne se retrou-

verait pas ailleurs. C’est une justice et un honneur que je dois leur rendre. Le président des États-Unis lui-même, M. James Buchanan, m’'envoya, avec ses adieux, la lettre suivante d'introduction auprès de M. Richard Rush, alors ministre des États-Unis à Paris.

« Washington, 4 mai 1848.

« Mon cher Monsieur,

« C’est pour moi un plaisir de vous présenter le porteur de la présente, M. F. Gaillardet, qui était dernièrement le propriétaire et rédacteur du Courrier des États-Unis. V ‘s connaissez sans aucun doute le talent remarquable qui a caractérisé ce journal sous la direction de M. Gaillardet. Je crois pouvoir vous dire que vous trouverez dans son ancien rédacteur l'intelligence combinée au plus haut degré avec la bienveillance, l’amabilité et des manières accomplies. Puis-je le recommander à votre gracieuseté et à votre attention.

« Recevez mes respects, etc.

« Votre ami, & JAMES BUCHANAN. »

M. C.-J. Ingersoll, membre du Congrès, écrivait à M. Rush dans des termes plus expressifs et plus flatteurs encore,

« À M. Rush, ministre des État-Unis, à Paris. « Washington, 14 mai 1848.

« Cher Monsieur,

« Je donne spontanément à M. F. Gaillardet cette lettre pour vous, que peut-être il connaît déjà. Comme il quitte ce pays pour aller vivre en France et y reprendre ses travaux de littérature et de publiciste, j'ai cru que je devais vous exprimer, comme à un ami et à un compatriote, ma profonde conviction des avantages que le ministre américain en. France peut trouver dans le talent supérieur de M. F. Gaillardet comme écrivain, et dans les connaissances, rarement égalées, qu’il a de notre politique et de nos hommes d’État. Ces qualifications sont combinées en lui avec des sympathies tout à la fois françaises et américaines, aussi inflexibles que sincères. Aucun journal américain que je connaisse n’a été conduit avec un talent et un succès plus eminents que son Courrier des États-Unis. Ses travaux dans la presse française peuvent être de la plus haute importance pour les relations intimes que les derniers événements de France peuvent mettre notre légation à même de faire tourner au plus grand avantage des deux pays. Je suis sûr que vous pouvez vous entendre avec M. Gaillardet comme pour ainsi dire, avec un collègue.

« Je suis tout à vous.

« C.-J. INGERSOLL.

J'arrivai en France sous d’assez tristes auspices.

Quelques semaines après mon installation à Paris, j'y fus témoin de l'insurrection de juin. Ce fut un début douloureux pour mon métier de correspondant. Mais j'ai passé par des phases plus douloureuses encore, qu’il m'a fallu relater à mes anciens lecteurs du Courrier des États-Unis avec la franchise dont je me suis fait une règle invariable. Je réunirai peut-être quelque jour, en volumes, cette longue série de lettres qui sontune histoire des trente-quatre dernières années écrite au jour le jour, et sous le feu des événements intérieurs et extérieurs. Mais je n’en suis présentement qu’à mon arrivée en France.

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