BEAUCHAMP LE KENTUCKIEN
En rentrant dans le Mississipi, je ne m’arrêtai pas à la Nouvelle-Orléans. Je remontai le fleuve jusqu’à l'Ohio, l’un de ses affluents. Il existe beaucoup de colons de souche française dans les villes et villages construits sur les rives du Mississipi, principalement à Natchez, immortalisé par Chateaubriand, et à Wichsburg. Il s’en trouve aussiquelques-uns à Nashville, dans le Tennessee, et à Louisville, dans le Kentucky. Mais, en général, il s’est développé sur le sol de ces divers États, une race américaine nourrie d’une sève naturelle trop sauvage pour que nos colons aient pu s’y acclimater. |
Le Kentuckien n’a guère qu’un compagnon, c’est son cheval; le Tennessien qu’un ami, c’est sa carabine; le Mississipien qu’une justice, c’est son couteau à la Bowie. La loi de Lynch, code brutal de
l'infaillibilité populaire, est la loi dominante de ces contrées. On s’y déclare la guerre d'homme à homme, comme en Europe de puissance à puissance; dernièrement un duel à la carabine, de trois contre trois, a eu lieu en pleine rue, à Jakson, capitale du Mississipi. Là se jouent quotidiennement des drames monstrueux de crimes et aussi de vertus ; hommes et femmes y sont taillés sur des patrons gigantesques, au moral comme au physique; leur nature inculte a, tout à la fois, l’âpreté et la richesse de ces gangues informes mélangées d’or et de sable. Les chroniques de ces jeunes pays sont marquées de traits inouis et de éaractères sans seconds. Comme les hommes ne se peignent jamais mieux que par leurs actions, je choisirai, entre mille, l’histoire suivante, traduite sur la confession écrite du principal personnage, et qui n’a rien perdu de sa vérité, comme peinture locale, pour être déjà vieille de quelques années.
En 1821, vivait dans le Kentucky une jeune fille d’honorable extraction, et qui, par sa haute intelligence, son amour des lettres, son intrépidité mâle et sa beauté angélique, s'était fait la réputation d’une Corinne. On citait les vers d'Anna Cook avec autant d'enthousiasme que les traits de son courage.
Un Kentuckien, dont la réputation n'était pas moindre que celle d'Anna Cook, le colonel Sharp, attorney général, l’orateur le plus brillant de la législature de Francfort, devint épris d’Anna Cook, demanda sa main, et, cette demande agréée, en profita pour
faire tomber la confiante jeune fille dans le piège le plus honteux que la séduction ait jamais ourdi. Anna devint mère, Sharp se retira, etabandonna sa victime à tous les anathèmes d’une opinion d’autant plus inexorable en ses censures qu’elle avait eu jadis plus de louanges à prodiguer. Le public est un ennemi qui se démasque au premier revers et se venge impitoyablement de ceux qu'il a flattés. Anna Cook l'éprouva. Rejetée du monde, elle jura haine au monde, et se retira dans une campagne isolée, avec sa vieille mère et quelques serviteurs. L'enfant de son amour ct de son malheur était mort peu de jours après sa naissance.
Cette affaire avait fait beaucoup de bruit.
Un homme, descendant d’une ancienne famille française, Beauchamp, en fut vivement frappé. Beauchamp se destinait au barreau, et devait être dirigé dans cette carrière par le colonel Sharp. Des conventions avaient été faites entre eux à ce sujet. Beauchamp les rompit soudain, et se rendit chez son père qui se trouvait habiter dans le voisinage des lieux où miss Anna s'était retirée. Là, Beauchamp n'eut plus qu’une pensée, ce fut de voir et de connaître la victime de Sharp. Ce qu’il mit de patience et d'efforts pour parvenir à ce but est chose impossible à décrire. Il lui fallut des mois entiers pour forcer cette porte défendue par la haïne, gardée par la douleur. Mais Beauchamp était aussi tenace en sa résolution qu’Anna Cook était pèrsévérante dans la Sienne. Ene
fin, et grâce à l'intervention d’une de ses sœurs, il fut reçu comme ami et voisin dans cette maison qui n'avait plus à l’entour d'elle ni amitié ni voisinage. Beauchamp aima miss Anna Cook.
Quand il osa lui en faire l’aveu, elle se retouraa lentement vers lui, le regarda, et lui dit : « Beauchamp, je ne serai jamais la femme d'aucun homme... à moins qu'un homme ne vienne me demander ma main en tenant dans la sienne la tête du colonel Sharp. Voilà tout... » Beauchamp ne répondit rien; mais quelques instants après, il l’arrêta par le bras et lui dit : « Anna, je suis votre homme! »
Peu de jours après, Beauchamp partit. I] alla à Francfort, capitale du Kentucky, où résidait le colonel Sharp. « J’arrivai sur le soir, dit-il, je rencontrai bientôt le colonel. Il vint à moi de la façon la plus cordiaie. Je lui pris le bras, en lui disant que j'étais venu tout exprès pour lui parler d’affaires, et je le priai de faire un tour de promenade avec moi. Nous descendîmes le cours de la rivière jusqu’au dehors de la ville. Il faisait nuit, nous étions dans un endroit désert ; nous entendîmes les différentes cloches des hôtels qui sonnaient le souper. M’arrêtant alors, je demandai, sans oréambule, au colonel, s’il se rappelait les dernières paroles que miss Anna Cook lui avait dites ? Il devint pâle comme un cadavre et immobile comme une statue. « Colonel Sharp, lui dis-je, quand vous avez abandonné miss Anna, elle vous a prédit que le ciét enverrait nn nomme à sa vengeance.
Je suis cet homme. Je viens, envoyé par miss Anna, pour vous tuer. Voulez-vous vous défendre? voilà deux poignards. Elle m'a dit que vous étiez un lâche et que vous ne vous défendriez pas en homme. Le ferez-vous ou non?.... Répondez donc, ou je vous tue. — Mon cher ami, me répondit-il, jene puis me battre à cause de miss Anna. Je suis sicoupable, que si elle avait eu un frère qui fût venu me provoquer, je me serais laissé tuer plutôt que de commettre un nouveau crime envers elle ou les siens. » À ces raisons, il ajouta mille lâches prières, mélées de pleurs plus lâches encore; enfin, il s’offrit si piteusement aux coups de Beauchamp, que jamais le bras de celui-ci ne put descendre sur un tel adversaire. Il n'avait pas prévu ce genre de défense, et se trouva au dépourvu devant cette faiblesse, comme un autre l’eût été devant l’intrépidité. Il congédia Sharp ignominieusement, en lui déclarant, toutefois, que sa couardise ne lui serait pas toujours un bouclier aussi sûr, et que tôt ou tard, il le tuerait.
De toutes les choses que la peur avait suggérées à Sharp pour le salut de ses jours, une seule frappa Beauchamp : « Vous n’avez aucun droit de prendre la défense de miss Anna, lui avait dit le colonel, puisque vous n'êtes ni son parent, ni son mari. Voulez-vous donner à penser que vous êtes son amant? » Beauchamp trouva qu’il y avait là de la logique, à défaut de cœur. Il en fit part à Anna Cook, et elle consentit à l’épouser, afin qu’en lui donnant le titre de
mari, elle lui conférât celui de son vengeur légitime. Pourtant, cette femme inflexible ne renonça qu'avec répugnance à ses premières résolutions, et, avant que son mariage pût s’accomplir, elle conçut le dessein de tuer de sa propre main l’homme qui, selon sa pensée, ne devait plus être sur la terre, quand elle allait remettre son passé et son avenir à un autre. Le colonel Sharp était alors à Bowling-Green, non loin d’elle, elle lui écrivit pour lui demander un rendez-vous, explique et justifié avec une adresse, une perfidie d'esprit, qui ne forment pas un des contrastes les moins remarquables de ce fier caractère. Sharp fixa un rendez-vous. Joyeuse, Anna Cook ne cessa de s'exercer à manier des pistolets, et elle était devenue, dit Beauchamp, d’une adresse effrayante dans cet exercice, quand le colonel Sharp, servi par son instinct, quitta le pays et manqua au rendez-vous. Ann2 et Beauchamp se marièrent dans l’été de 1824. La cérémonie nupüale ne fut pour ces deux conjurés qu’une consécration de leur projet de meurtre. Il ne leur en devint que plus saint. Mais tous les efforts de Beauchamp pour retrouver Sharp furent longtemps inutiles. Ses lettres, signées de faux noms, et contenant de faux prétextes, ses démarches, ses ruses incroyables, tout échoua, jusqu'à l’époque où les élections commencèrent. Le colonel Sharp était, dans le Kentucky, le chef du parti démocrate, alors appelé de la nouvelle cour ; il était le plus ferme soutien du candidat de ce parti au siège gubernatorial, et lui-même
se présentait aux élections des chambres représentatives. C'était pour Beauchamp une occasion sûre de le rencontrer. Il résolut de ne pas la manquer. En même temps, il prit les précautions les mieux conçues pour éviter d’être arrêté, après le meurtre, ou d’être convaincu, après son arrestation. « Ma femme et moi, dit-il, travaillions à l’accomplissement de notre œuvre avec le sang-froid et l’ardeur qui se puisent dans la conscience d’un droit ou plutôt d’un devoir. Cela ne nous empêéchait pas, cependant, de prévoir et d'imaginer tous les moyens possibles d'échapper à la justice des hommes. Dans une pareille cause, nous ne pouvions et nous ne voulions nous en remettre qu’à celle de Dieu! Aussi puis-je dire que jamais vengeance n’a été méditée et étudiée avec plus de soins minutieux, depuis que le monde ést monde. »
Les deux époux commencèrent par annoncer à l’avance leur intention d’émigrer dans l’État de Missouri. Beauchamp y fit un voyage afin de s’y procurer des vêtements inconnus. Il vendit ses propriétés, acheta des chevaux et un wagon, engagea des compagnons de voyage, fixa le jour de son départ, et s’arrangea de façon qu’un procès commencé contre lui fût repris, pendant ce temps, devant les tribunaux de Francfort. Il s’arrangea de même pour que la nouvelle en fût transmise par son avocat, complice innocent, au moment où amis et parents étaient rassemblés chez lui pour les adieux du départ. Son voyage ,
a Francfort se trouva ainsi expliqué pour tous, en présence de tous ; et ce dessein, si profondément môûri, parut à tous un accident accueilli comme un fâcheux contre-temps. Quelques jours auparavant, Beauchamp avait appris que le colonel Sharp, violemment attaqué dans un meeting pour sa conduite envers miss Anna Cook, avait eu l’infamie de chercher à se justifier en déclarant à quelques personnes que miss Anna Cook l'avait trompé avec un mulâtre. Le misérable ajoutait que l’enfant de miss Anna Cook portait les marques évidentes de son origine, et qu’il possédait, à cet égard, une attestation de la sage-femme. Cette dernière lâcheté, immédiatement démentie par la sage-femme, aurait suffi pour graver, en traits de feu, le désir de la vengeance dans le cœur de Beauchamp, si, sur le granit de son âme, cette vengeance n'avait déjà été irrévocablement écrite.
Il avait décidé qu'il attendrait que les élections fussent terminées avant de tuer Sharp. Si le parti de la vieille cour était vainqueur, il espérait que le gouverneur, dont il était connu, userait de son droit de grâce envers lui, dans le cas où il serait arrêté; si les démocrates étaient vainqueurs, au contraire, il espérait que cette faction attribuerait l'assassinat de son chef à ses ennemis politiques, et en ferait une affaire de parti. Les soupçons se trouveraient ainsi détournés de lui, Beauchamp, par l'intérêt même et les passions de ceux qu’il avait le plus à craindre.
La justesse de ce jugement se trouva remarquablement vérifiée dans l'avenir.
Beauchamp arriva à Franciort au commencement de la nuit. Il se fit servir à souper dans l’hôtel où il était descendu, puis, s’enfermant dans sa chambre, il s’y travestit de la tête aux pieds. « En traversant le Tennessee, dit-il, j'avais aperçu au pied d’un arbre le vieux chapeau d’un nègre qui travaillait près de là. J'avais pris ce chapeau, en laissant un dollar à la place. En outre, j'avais un masque de soie noire qui, le soir, me donnait exactement l'apparence d’un nègre, tant ma ferme l'avait bien taillé et adapté à ma figure. Je mis, pour toute chaussure, deux paires de chaussons de laine, afin de préserver mes pieds dans ma fuite, et d'empêcher qu’on ne découvrit ma direction au bruit de mes pas, si j'étais poursuivi. En même temps, je fis un petit paquet de mes habits ordinaires, de mon chapeau et de mes souliers, et je les portai dans un endroit retiré sur les bords de la rivière, afin d’aller les revêtir, après l’œuvre consommée. J'étais sorti de l'hôtel sans que personne ne m'eut ni vu, ni entendu. J'avais pris sur moi un grand couteau de boucher, que ma femme avait aiguisé elle-même depuis plusieurs mois, afin que personne ne pût le reconnaître comme ayant été en ma possession.
« En passant devant la Mansion House, j'aperçus le colonel Sharp dans le salon. Je savais qu'il était un habitué de cette maison, et je résolus d'attendre
qu’il rentrât chez lui pour l’attaquer. J'errai donc devant sa porte et les alentours. Il rentra enfin, mais accompagné de son frère. J'attendis que celui-ci fût reparti. [l n’y avait pas de clair de lune, mais les étoiles jetaient assez d'éclat pour qu’on reconnût le visage d’un ami. Je tirai mon couteau, et m’avançai vers la porte. Je frappai trois coups. —« Qui est là ? demanda de loin le colonel Sharp. —Covington, » répondis-je, en imitant la voix de ce personnage, ami du colonel. J’entendis bientôt les pas de celui-ci sur le parquet. Je vis, en regardant sous la porte, qu'il approchait sans lumière. J'ôtai le masque qui me couvrait la figure, et, quand le colonel ouvrit la porte, je le saisis de ma main gauche, comme avec une main de fer. La violence de l’étreinte le fit reculer. Il chercha à dégager son bras, et me dit
« Lequel des Covington êtes-vous donc ? — John Covington. — Je ne vous connais pas. — Venez à la lumière, et vous me reconnaîtrez, » Je l’entraînai vers la porte, et là, découvrant entièrement mon visage, je le regardai en face. « Grand Dieu, c’est luil » s’écria-t-il avec effroi, et faisant un effort pour retirer son bras d’entre mes mains, il retomba sur les genoux. Je lâchai son poignet, et le saisissant à la gorge : « Meurs, misérable! » lui dis-je, et je lui plongeai mon couteau dans le cœur. Au moment où je retirai mon arme, il se dressa sur les genoux, et chercha à m’enlacer de ses bras, en disant : « Grâce, M. Beauchamp ! » Je le frappai à la face de ma main
gauche, et il retomba de toute sa longueur sur le plancher. Voyant approcher de la lumière, je m’éloignai de quelques pas et remis mon masque. Puis, je revins près de la porte, pour entendre s’il pouvait parler. Sa femme éplorée l’interrogeait, mais il ne répondait pas. Bientôt le docteur Sharp, son frère, arriva, et il s’écria immédiatement : « Grand Dieu! c'est Beauchamp qui a fait cela, je m'y étais toujours attendu! »
« La ville ne tarda pas à être en rumeur, et la maison à se remplir de monde. Je restai dans les environs pour entendre ce qui se dirait. J'allai même regarder à l’une des fenêtres pour voir dans les appartements; mistress Sharp m'’aperçut, et cria à la compagnie qu’elle venait de voir le meurtrier. On se mit à ma poursuite, mais je dépistai promptement tous les poursuivants ; je descendis le long de la rivière, repris là mes habits ordinaires, et, faisant un paquet de mon couteau sanglant et de mes vêtements de nègre, j'y attachai une pierre, et lançai le tout au fond de l’eau. En rentrant en ville, je passai encore devant la maison du colonel Sharp, pour entendre ce qui s’y disait. Mais, alors, tout était dans le silence. Je regagnai mon hôtel, et, ôtant mes souliers, je montai à ma chambre sur les mains et les genoux, comme un chat, et si doucement que personne n'eût pu entendre mon pied sur le plancher. Je lavai mes mains, et me couchai, en m'attendant bien à être arrêté le lendemain. Mais tels étaient les
sentiments de satisfaction qui prévalaient en moi, et ma résignation parfaite aux volontés du ciel, après l’accomplissement d’une œuvre méditée si longtemps, qu'au bout de cinq minutes, je m’endormis, et je ne me réveillai, le lendemain matin, qu’au bruit de la maison.
« Il se trouva que le maître de l’hôtel était un parent du colonel Sharp. Frappé de mon nom et des soupçons que le frère du colonel avait, du premier coup, élevés contre moi, il monta brusquement à ma chambre. Je le saluai très poliment. « Savez-vous, me dit-il, quel est l’homme qui a tué le colonel Sharp, cette nuit? » Je feignis un grand étonnement, et m'écriai: « Est-il possible? Quoi! le colonel Sharp... Est mort, acheva-t-il. — Et comment a-til été tué? Dans un duel? — On l’a assassiné. » Et il s’apprêta à me quitter. « De grâce, lui dis-je, restez un peu, et donnez-moi quelques détails sur cette horrible affaire. — Je ne puis vous en dire davantage, » répliqua-t-il, et il s’éloigna. — Je n'avais pas fort aimé la manière dont il était entré, mais je vis qu’en sortant, ses soupçons étaient presque écartés par la contenance impassible que j'avais gardée. Je descendis au salon, je déjeûnai, et causant amicalement avec la. dame de la maison, je lui demandai si l'on avait des soupçons sur le meurtrier. Après quoi, je m’occupai des affaires qui réclamaient mon atten-
tion.
« Quand je rentrai à l'hôtel, j’eus un nouvel inter-
rogatoire à subir de la part de mon hôte : « Monsieur Beauchamp, me dit-il, quelle est votre profession? — Avocat, monsieur. — Ne m’avez-vous pas dit que vous habitiez le comté de Simpson ? — Oui, monsieur. — Etes-vous marié? — Oui, monsieur.— Qui avez-vous épousé, Monsieur Beauchamp ? — Miss Anna Cook, monsieur. » Je vis, à ces mots, sa face déjà rembrunie devenir plus sombre encore. J'avais bien deviné que c'était là le point dont il voulait s’assurer, mais j’avais répondu à ses impertinentes inquisitions avec la bonhomie la plus grande, comme si cela avait été une conversation toute naturelle. J’annonçai de même mon intention de me remettre en route, et je sortis de Francfort sans nouvel incident.
« À deux ou trois milles de la ville, je m’aperçus que j'avais oublié dans ma chambre mon mouchoir de poche, et me rappelant que, quelques jours auparavant, j'avais saigné au nez dans ce mouchoir, j'entrevis de quelles déductions cette découverte pouvait être l’objet pour des esprits prévenus. Je fus tenté de retourner sur mes pas pour chercher ce mouchoir,mais je réfléchis que c'était appeler sur lui l'attention qui peut-être ne s’y fixerait pas. Je continuai mon chemin.
« Dans la soirée du quatrième jour, j'arrivai à la maison. Mon retour n'avait pas dépassé de quinze minutes l’époque que j'avais fixée à ma femme. Elle se promenait sur le chemin par lequel je devais venir, et était dans une grande anxiété. D'aussi loin que je la vis seule, j'agitai en l’air un petit drapeau en signe
de victoire. Elle courut à ma rencontre et se prosterna devant moi. Elle versa un torrent de larmes ct remercia le ciel qui l'avait enfin vengée de toutes les misères qu’un félon avait répandues sur elle et sur sa famille. Entourant mes genoux de ses mains, elle appela sur moi la bénédiction de son père, de ses frères et sœurs morts, les priant d’être mes intercesseurs, dans le ciel, auprès de la Divinité juste, et de mé préserver de toute peine pour la légitime action que je venais d'accomplir. Alors, se levant toute en pleurs : « Êtes-vous sain et sauf, mon époux? » me dit-elle. Je l’assurai que, désormais, j'étais au-dessus de tout ce que les hommes pourraient me faire, puisque celui qui l’avait outragée était enfin puni par moi. Je lui racontai toutes les circonstances de mon action vengeresse, et je crois qu’il n’y eut jamais sur terre d’êtres plus heureux que nous le fûmes ensemble en ce moment. J'étais convaincu, cependant, qu’on devait être à ma poursuite, et je m'attendais à voir arriver les waichmen dans la nuit même.
D'abord, ma femme et moi, nous fûmes d’avis de nous défendre, au besoin, et de chercher à sortir des États-Unis. Mais, le lendemain, je pris la résolution de mourir plutôt que de quitter mon pays. Il n’y avait pas la plus petite preuve contre moi, et je me décidai à supporter tranquillement toutes les investigations possibles. »
Beauchamp, en effet, ne tarda pas à être arrêté. Il se livra aux agents judiciaires sans difficulté, à la
condition toutefois qu'ils lui laisseraient son couteau poignard, et que, prisonnier sur parole, il voyagerait avec eux en pleine liberté. Ces conditions accordées, il reçut ses hôtes très cordialement. Après s'être rafraichis, les alguazils lui dirent qu’on avait pris la mesure des souliers de l'assassin, qui s'était enfui à travers le jardin et y avait laissé l'empreinte de ses pas. Après cette annonce préparatoire, ils lui demandèrent très poliment à prendre la mesure de ses souliers. « Cela me plut infiniment, dit Beauchamp, parce que j'étais sûr que les empreintes du jardin n'étaient pas les miennes. Mais quel fut mon effroi, quand je vis que mon soulier répondait exactement à la mesure que ces messieurs lui comparaient. « C’est bien cela, c’est bien cela! »s’écrièrent-ils avec une joie qui n’était pas d’une très parfaite révérence. Mais, comme ils m'assurèrent que les empreintes originales avaient été conservées bien intactes sur le sol du jardin, j'en appelai avec confiance à un plus fidèle examen. »
Il se mit en chemin avec ses compagnons judiciaires. Ceux-ci avaient sur eux le mouchoir laissé par Beauchamp dans l’auberge de Francfort, mais ils ne le lui montrèrent qu'après qu'ils furent en route, en lui disant que ce mouchoir avait été trouvé devant la porte du colonel Sharp. Cette inexactitude étonna Beauchamp, mais il fut encore plus étonné, quand il apprit que la famille Sharp et la législature du Kentucki fourniraient des indices contre le meurtrier, et que le porteur de son mouchoir avait juré l'avoir
trouvé devant l'escalier du colonel Sharp. Il comprit, dès lors, qu'il avait à craindre plus que la vérité même dans la lutte qu'il aurait à soutenir!
« Le mouchoir étant ie mien, dit-il, je vis quel danger il y avait pour moi que quelques-uns de mes voisins le reconnussent, après le faux serment de celui qui l'avait livré à la justice. Je rêvai donc au moyen de m'en emparer. Mes gardiens aimaient beaucoup boire. Le second jour de notre voyage, nous nous arrêtâämes dans une auberge pour y passer la nuit. Nous soupâmes, puis on parla de se coucher. Il y avait dans la chambre deux lits seulement, l’un pour moi, l’autre pour ceux de mes gardiens qui devaient se reposer, tandis que leurs compagnons veilleraient sur moi. Ce soir-là, j'amuzai mes partners par une foule de facéties, afin de les faire dormir tard, mais vite ct profondément. Après le souper, je leur avais demandé à voir le mouchoir. Ils me le donnèrent, et, en l’examinant, je remerciai hautement le ciel de ce qu’il avait permis que cette pièce impoitante fût trouvée. Je dis que ce mouchoir ferait mon salut, parce qu'il mettrait à même de découvrir le vrai coupable, et je leleur remis, en les priant de le garder bien soigneusement. Je remarquai quel fut celui qui le prit et le mit dans sa poche. Je fus pour celui-là plein de prévenances, et, comme il devait coucher, lui troisième, sur un lit de camp, je l’invitai à partager le mien. Il accepta de grand cœur, et je le vis mettre sur une chaise, au pied du lit, son habit,
dans la poche duquel était le mouchoir. Avant de me coucher, je me promenai de long en large dans la chambre, et, en passant près de la chaise, j'en ôtai, sans affectation, l’habit, que je jetai sur le lit. Puis, je me préparai à me coucher. Mais je me plaignis du froid, et, disant que j'étais fort frileux, je demandai mon manteau, et priai qu’on fit un meilleur feu. J'étendis mon manteau sur le lit, par-dessus l’habit que j'y avais jeté, et, dans cette opération, j'enlevai le mouchoir de la poche de ce dernier. Je me plaignis de nouveau du froid, pour avoir un prétexte d’aller tisonner le feu. Il y avait un de mes gardiens qui se tenait appuyé latéralement contre un des chambranles de la cheminée, le dos tourné au feu. Je m’assis sur un escabeau de bois entre lui et le foyer. Deux autres gardiens veillaient aussi, mais l’un d’eux avait tellement bu qu’il sommeillait malgré lui sur sa chaise. Je profitai du moment où le troisième avait les yeux détournés, pour prendre le mouchoir, que j'avais glissé dans mon pantalon, et pour le jeter au feu, en le couvrant d’un énorme morceau de bois. Il fut consumé en un instant. »
Plus tard, quand le mouchoir ne se retrouva plus, Beauchamp fit faire à ses gardiens mille recherches à lasser la patience la plus robuste, et finit par accuser ses ennemis d’avoir détruit cette pièce, parce qu’elle devait être une preuve éclatante de son innocence. Mais tant d'adresse et de présence d'esprit ne devaient pas le sauver!
En premier lieu, cependart, les choses tournèrent comme il l'avait prévu. Les démocrates crièrent que le meurtre de Sharp était une vengeance politique, que le colonel était tombé martyr de son dévouement aux intérêts populaires. La famille du colonel, et surtout son frère, ne partageaient pas cette pensée, mais l’amour-propre l’emporta en eux sur l'amour même de la vengeance, et ils préférèrent laisser croire que le chef de leur famille était mort victime d’une cause sainte, plutôt que d’avouer qu'il avait porté la peine d’un crime honteux. Mais, de leur côté, les whigs repoussèrent l’accusation que leurs adversaires voulaient faire peser sur eux; leur intérêt était de démontrer que le crime était une vengeance personnelle, et ils exhumèrent de la vie passée du colonel l'histoire de la séduction, qui avait pu et dû attirer un tel châtiment sur la tête du coupable. Leurs efforts de défense étaient autant d’accusations qui retombaient, de toute leur logique, sur Beauchamp, et celui qui était whig de, cœur et qui avait compté sur l’appui des whigs, se trouva dénoncé et poursuivi indirectement par eux! Dans cette lutte ardente des passions opposées, la famille Sharp fut contrainte d’en revenir à Beauchamp, mais elle chercha, étant forcée d'accepter l’homme, à recouvrir et à masquer d’une haine politique la haine privée de l'époux d'Anna Cook. On stipendia de faux témoins, et Beauchamp fut convaincu, par leurs dépositions d’avoir conspiré, par inimitié politique, la mort du colo-
nel Sharp. Cette affaire fut un amas monstrueux de parjures et d’impudeurs judiciaires. Beauchamp, pourtant, eût probablement échappé à cette redoutable conjuration du mensonge, si un traitre, dévoué en apparence, n'avait su arracher à sa femme éplorée un billet secret qui, livré à la justice, devint la perte
de l'accusé.
Quand il fut condamné, Beauchamp se leva et dit
à ses juges: « Vous avez accompli la plus grande iniquité légale qui se puisse ouiïr sous le ciel; votre arrêt n’est qu’un tissu d'erreurs, comme les dépositions de mes accusateurs n’ont été qu'un tissu de mensonges; vous êtes des assassins devant la loi, et pourtant, rendez-en grâce au ciel, vous êtes des juges devant sa justice ; car il est vrai que je suis coupable. Mais je demande qu'il soit sursis à mon exécution jusqu’à ce que j'aie pu laisser à terre ma confession écrite et démontrer comment un criminel a pu être iniquement condamné, et tomber martyr des lois des hommes, quand il était coupable devant celles de Dieu. » ‘
L'opinion publique fut tellement agitée par cette allocution, et la curiosité de tous devint chose si puissante et si menaçante à la fois, que le gouverneur du Kentucky n’osa rejeter la demande de Beauchamp. Sa confession fut publiée en juillet 1826, et jamais livre ne causa plus de tumultueuses sensations en Amérique.
Immédiatement après la condamnation de Beau-
champ, sa femme avait demandé à être enfermée auprès de lui. Décidée à mourir avec celui qui mourait pour elle, elle lui montra, en entrant dans son cachot, du poison et un poignard. Après que cette étonnante femme eût tracé ses adieux au monde dans une pièce de vers, admirable de force et de sombre poésie, elle et Beauchamp se partagèrent le poison, demandèrent par écrit à être ensevelis dans le même cercueil, se mirent en prières, et attendirent la mort, en se tenant dans les bras l’un de l’autre. Deux fois la mort trompa leur attente, deux fois le poison vit émousser sa force contre ces natures plus fortes que lui. Alors Anna Cook, l’intrépide Anna Cook, se leva de son lit de douleur, prit son poignard et le donna à Beauchamp qui se frappa le premier. À peine l’arme avait-elle pénétré dans le sein de celui-ci, qu’Anna l’arracha avec enthousiasme et, à son tour, se frappa mortellement.
L'heure du supplice approchait. Beauchamp fut trouvé, par ses geôliers, baigné dans son sang, mais vivant encore. On se hâta de le transporter à l’échafaud. Avant d'y monter, il exigea qu’on luifit voir une dernière fois sa femme agonisante. Conduit près d’elle, il lui prit la main, chercha les dernières pulsations de son cœur, et, entouré de femmes qui fondaient en larmes, il dit : « Adieu, enfant du malheur! Tu es maintenant à l'abri de la langue des méchants. Pour toi jai vécu, pour toi je meurs. Au revoir! » Il l’emb'assa, et fut porté sur l’échafaud où il mourut
avec un stoïcisme qui glaça d’admiration tous les assistants.
Son vieux père vint réclamer son corps et celui d'Anna Cook, et, selon leur dernier vœu, il les ensevelit tous deux dans le même cercueil.