LA LANGUE FRANÇAISE A LA LOUISIANE ET AU CANADA
Rentré à la Nouvelle-Orléans, je m'occupai spécialement de cette terre restée la plus française de toutes dans l’Union américaine. La première chose qui me frappa, ce fut l’antagonisme existant entre la population d’origine créole et la population angloaméricaine qui venait, du Nord et de l'Ouest, envahir le sol louisianais. Cette invasion ravivait, loin de l’affaiblir, les sentiments français des créoles, qui traitaient de renégats ceux d’entre eux qui entraient dans les familles américaines et en épousaient les goûts avec les filles. « Aussitôt qu’un créole s’unit à des Américains, me disait-on, il affecte de ne plus parler français, ne porte plus d’habillements français, et ne boit plus que par exception des vins français. Il leur préfère le sherry, le madère ou la bière, et porte des habits, des chaussures et des chapeaux venant de Boston. »
Je constatai, en effet, bien vite la vérité de cette observation, qui démontre une curieuse corrélation entre le langage et les goûts, On désapprend à aimer les choses du pays dont on désapprend l'idiome,
Pour soustraire leurs enfants à cette influence, les vieux icoles ne leur faisaient pas apprendre l’anglais. Le remède était pire que le mal, car les jeunes gens se voyaient enlever dans les banques, dans les maisons de commerce et dans les emplois publics, les places qu’on donnait de préférence aux hommes du Nord parlant les deux langues. Pour être aveugle par son excès, cette fidélité à l’idiome de la mère patrie ne me touchait pas moins profondément.
Je la retrouvai avec plus de vivacité encore dans le Bas Canada, qui, lorsque je le visitai, sortait tout meurtri d’une lutte sanglante, tentée par le célèbre Popineau contre la domination anglaise. Le culte de la France avait été entretenu là principalement par le clergé catholique, chez lequel l'intérêt religieux se trouvait d'accord avec le patriotisme. Résister à l’anglification, c'était résister au protestantisme. Dès lors, pour les descendants de nos Bretons et de nos Périgourdins, l’ancienne patrie se confondait avec l’Église. Les Anglais comprirent alors que leurs vrais adversaires, ceux qu'il fallait vaincre pour arriver à la conquête compiète du pays, c’étaient les prêtres, c’étaient les jésuites, leur principal bataillon. Mais ce bataillon a été plus fort qu'eux; les jésuites ont été moins faciles à réduire que nos soldats; ils
ont conservé moralement à la France la colonie qu’elle avait perdu militairement. C’est un résultat bizarre, qui prouve que la foi est plus forte que la force même.
Le spectacle de cette résistance patriotique, que je retrouvai à Saint-Louis-de-Missouri aussibienqu’à Québec, dans l’île de Cuba aussi bien qu’au Mexique, me décida, comme par entraînement, à m’associer à elle en créant un journal qui la soutint et la défendit. Parmi ceux qui m'y encouragèrent le plus vivement, étaient M. Charles David, consul de France à la Nouvelle-Orléans, patriote très ardent, M. Mollien, consul général à la Havane, et Pierre Soulé, avocat français, devenu l'illustration la plus retentissante alors du barreau de la Nouvelle-Orléans. J'aurai plus d’une fois à parler de lui et de sa carrière romanesque.
Mon dessein étant arrêté, je choisis New-York comme lieu de publication de mon journal, parce que c'était la ville la plus rapprochée de l'Europe, et à distance à peu près égale des populations d’origide française, auxquelles je voulais servir de point de ralliement. J'élevai cette tribune sur les débris d'un journal français créé, en 1828, à New-York, sous le nom de Courrier des États-Unis, par Joseph Bonaparte, qui, en quittant l'Amérique pour l’Angleterre, après 1830, vendit cette feuille à un libraire Allemand nommé Beer. Le libraire venait de mourir quand j'arrivai à New-York, et ses héritiers m'offri-
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 121 rent de me céder la feuille, qui ne s’occupait plus guère que de reproductions littéraires, mais n'avait pas moins conservé en tête de sa première page un immense aigle impérial aux ailes déployées. Je l’achetai pour garder, comme entrée de jeu, ses huit ou neuf cents abonnés. Ils me restèrent tous fidèles, quoique j’eusse un peu déchiré le cœur de quelques anciens bonapartistes en faisant disparaître leur aigle du fronton de ma feuille. Mais ils se réconcilièrent avec moi après la publication de mes premiers articles, dans lesquels je disais que je ne venais pas entreprendre une œuvre de parti, mais une œuvre nationale, que je n'avais pas d'autre drapeau que celui de la France, et que mon but était de rallier autour de ce drapeau, non seulement les Français de toute opinion établis volontairement en Amérique, mais encore les anciens Français détachés de la mère patrie par les vicissitudes de notre histoire. Cet appel trouva de l’écho dans tous les cœurs, et le nouveau Courrier des États-Unis devint rapidement le journal de toutes les parties du nouveau monde sur lesquelles se trouvaient des Français.