CHAPITRE VI LES AMÉRICAINS AIMENT-ILS LES FRANÇAIS
Mais, en me posant dans l'Amérique du Nord comme défenseur de la France, j'avais entrepris une tâche qui me fit une position plus délicate et plus difficile que je ne m'y étais attendu. Les Américains, il faut le dire, n’ont jamais eu pour la France et pour les Français que des sympathies de pure forme et de convenance nécessaire en certaines circonstances officielles. Ils sont restés Anglais de goût, de mœurs et de religion, quoique détestant, ou plutôt jalousant politiquement et commercialement l’Angleterre. Les. Anglais sont pour eux des rivaux plutôt tue des ennemis, Vis-à-vis des Français, il n'y a pas de sentiment d’inimitié dans le cœur des Américains, mais il n’y a pas non plus d'amitié vraie, parce que leur. génie est tout à fait différent du nôtre. Les services que nous leur avons rendus, en contribuant à leur indépendance, n’ont laissé en eux qu’une
gratitude platonique qui s'était éteinte dès les premières années de la république fondée par nos pères en 1702.
Je trouve la conduite des Américains envers la France, à cette époque relatée, dans la Presse du 28 octobre 1860, par Alphonse Peyrat, son rédacteur en chef, dont j'étais alors le collaborateur, en réponse à un article de l’Opinion nationale qui parlait de l’invariable reconnaissance des États-Unis envers la France. « La République française, dit M. Peyrat, en proie aux plus affreux déchirements intérieurs, avait à soutenir au dehors une guerre acharnée, à déjouer une formidable coalition. Sa position à l'égard de l'Europe était très simple : tous les Etats étaient armés contre elle, elle n’avait point d'amis. Vainement elle voulut lier à sa cause celle de tous les peuples opprimés, tous l’abandonnèrent. Dans sa détresse, elle crut pouvoir compter sur les États-Unis, dont elle avait assuré l'indépendance, auxquels elle avait donné son or, ses vaisseaux et son sang. L'idée ne lui vint pas qu’en face de l’Europe coalisée pour l’affamer, la démembrer et l’asservir, les Américains pussent l’abandonner, encore moins la trahir.
« Elle avait trop compté sur leur reconnaissance. Les États-Unis, marchands avant tout, et cédant à l'appât des immenses bénéfices que leur offrait le marché anglais pour la vente du coton, abaissèrent devant leurs anciens maîtres la dignité et l’indépen-
dance de leur pavillon. Oubliant les solennels engagements contractés avec la France, ap'ès la guerre où celle avait pris une si large part, ils signèrent, le 19 novembre 1794, un traité secret qui reconnaissait à l'Angleterre le droit de confisquer tout navire convaincu d’avoir à son bord des marchandises apparte. nant à l'ennemi, et cet ennemi c'était la France,
« Ce traité fut tenu si secret que le Directoire n’en cut connaissance qu’en 1796. L’indignation de la France éclata sans retenue; à la trahison, elle répondit par la violence ouverte. Aulieu dene frapper que les coupables, elle enveloppa tous les neutres en masse dans son ressentiment. Le 18 janvier 17098, le Directoire déclara de bonne prise tout bâtiment chargé de marchandises anglaises, et interdit l'entrée des ports français à tout navire convaincu d’avoir touché un port ennemi. Les neutres invoquerent en vain le droit et l'équité; ceux qui échappaient à l’amirauté anglaise étaient frappés par les tribunaux français. Il n’y eut plus sur mer que des ennemis, tout navire rencontré fut pris, et tout navire pris fut condamré.
« Ce que le gouvernement des États-Unis avait fait en 1794, les citoyens américains le firent en 1807, lorsque le décret de Milan du 17 décembre eut répondu aux fameux ordres du Conseil du 18 et du 26 novembre. Ils avaient un intérêt immense, intérêt d'honneur et de prospérité, à soutenir la France et à faire respecter leur neutralité, qui, jusque-là, n’avait été qu’un
mensonge et avait fait plus de mal à la France que s'ils lui eussent franchement déclaré la guerre. Le gouvernement français ne leur demandait aucun sacrifice. « Faites respecter, leur disait-il, la dignité de votre « pavillon, et vous n'aurez pas de plus ferme allié « que la France; ou courbez-vous sous la tyrannie « de l’Angleterre, et dès lors vous n’êtes plus neutres, « vous êtes des Anglais déguisés en Américains, «vous devenez mes ennemis, et je vous traiterai «comme tels. »
« La situation était violente; entre deux ennemis qui luttaient avec tant de fureur, on ne pouvait guère jouer d’autre rôle que le rôle d’esclave ou de victime. Le gouvernement américain le comprit, et il défendit formellement à ses nationaux de naviguer dans les mers de l’Europe. L'interdiction fut inutile ; les Américains, violant ouvertement les lois de leur pays, se jetèrent avec une ardeur nouvelle dans les spéculations maritimes, et comme il y avait en même temps un danger énorme à braver les ordres de l’amirauté et d'énormes bénéfices à naviguer pour le compte de l'Angleterre, ils se mirent tous au service de nos ennemis. Ce ne fut qu’au bout de cinq ans de tergiversations que le gouvernement de Washington, rougissant, à la fin, de voir ses nationaux courber la tête sous l’impitoyable suprématie de l’Angleterre et se faire partout les dociles facteurs de son, commerce, se rallia ouvertement à la cause de la France, c’est-à-dire à la cause de la jus-
tice et du droit. Voilà les faits. Nous pourrions rappeler aussi la conduite des États-Unis en 1836, et lenr attitude pendant la guerre d'Orient; nous ne le ferons pas. Nous avons voulu montrer seulement à quel point se trompent ceux qui parlent à tout propos de la sympathie et de la reconnaissance que la France a toujours rencontrées aux États-Unis. »
On ne dira pas que celui qui a rétabli la vérité historique sur ces points avec la vigueur et la précision qui caractérisent sa plume, était un ennemi de la République. Elle n’a pas eu de défenseur plus ardent que lui dans la presse et au Sénat où il siège aujourd’hui.
En 1836, sous le règne de Louis-Philippe, le général Andrew Jackson, président des États-Unis, menaça la France de lui déclarer la guerre pour une difficulté relative à des règlements d’indemnités maritimes sur lesquels les deux gouvernements n'avaient pu se mettre d'accord, et les deux pays n’échappèrent à cette extrémité que par le sacrifice de vingt-cinq millions de francs auquel le roi Louis-Philippe décida nos deux Chambres.
Les journaux américains se glorifièrent naturellement d’avoir fait capituler la France. Enhardis par le succès, ils menacèrent le gouvernement de Louis- Philippe, de leur intervention, lorsque nous fûmes obligés de déclarer la guerre au Mexique en 1838. Leurs marins violèrent tant qu'ils purent le blocus que notre escadre avait mis régulièrement devant les
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ports mexicains. Un de leurs navires de commerce ayant été capturé au moment où il cherchait à pénétrer dans la rade de Vera-Cruz, fut placé sous la garde d’un officier et d'un petit nombre de marins français qui offrirent au capitaine du navire américain de le laisser libre à son bord, avec son équipage, s’il prenait l'engagement d'honneur de ne pas abuser de cette liberté. Le capitaine américain donna sa parole, et, pendant la nuit, il la viola en se jetant avec tous ses hommes sur les Français confiants et désarmés. Il les amena avec lui à la Nouvelle-Orléans comme une prise dont il était très fier. J'étais alors à la Nouvelle-Orléans et je me rappelle l’indignation que cette audacieuse violation de la parole donnée souleva dans la population française. La population américaine applaudit, au contraire, à l’acte de son compatriote. Elle trouvait tout simplement que c'était bien joué, et ce ne fut pas sans une assez longue négociation que le cabinet de Washington se décida à rendre la liberté à nos marins qu'il regardait presque comme des prisonniers de guerre.
Le prince de Joinville se souvenait peut-être encore de ces procédés du peuple et du gouvernement américain lorsqu'étant entré dans la rade de Norfolk sur sa frégate la Belle-Poule, il refusa une invitation à dîner que le président Van Burch lui envoya de Washington, par la raison qu’elle lui arrivait la veille même du jour qu’il avait fixé pour son départ. M. de Bacourt, notre ministre à Washington, a raconté que le roi Louis-
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Philippe gronda fort son fils pour cette impolitesse, lorsqu'il revint en France, et que le second voyage fait par le prince aux États-Unis, en 1842, lui fut imposé par son père comme une espèce de pénitence. C'est un détail assez caractéristique de la famille du roi Louis-Philippe.
Or, il se trouva que le second voyage du prince de Joinville, qui, était un acte de déférence envers le Président des États-Unis, quoique ce Président ne fût plus M. Van Burch, fut interprété par des journaux américains comme un acte des plus glorieux. L'un d'eux, la National Gazette de Philadelphie, saisit cette occasion de publier dans son numéro du 15 octobre un véritable réquisitoire contre la vanité et l’ambition françaises. Voici ce petit article et son grand titre :
Amour des Français pour la gloire. — Ce que cherchent le prince de Joinville et les autres membres de la famille royale.— Tous les quêteurs de gloire sont des causes de trouble pour le monde et de ruine pour le bonheur des peuples.— Pur égoisme de ce sentiment qui est l'opposé de la civilisation.
« La France, dit M. Guizot, marche à la tête de la civilisation européenne. » Mais nous, nous voyons en elle l'agent perturbateur de l'Europe et du monde. Le grand objet des désirs de son peuple, c'est la gloire, qui, d’après M. de Beaumont, lui est aussi nécessaire
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que l'amour aux Italiens, et l'argent aux Américains. Dans leur poursuite de ce but,'les Français ont envahi presque toutes les contrées d'Europe. L’égoïsme et la civilisation sont l’antipode l’un de l’autre. On ne peut rien concevoir de plus égoïste que la conduite d’un homme ou d’un peuple, qui satisfont leurs passions aux dépens de la vie, des propriétés et du bonheur de leurs voisins, et c’est ce que la France a fait constamment. Napoléon était un vrai fils de France. Investi du pouvoir illimité de faire le bien, il s’est occupé uniquement de son agrandissement et de celui de sa famille, et, pour accomplir cet objet, il a désolé l’Espagne, l'Italie, la Hollande, l'Allemagne et la Russie. Il sera connu dans l'histoire comme un des grands antagonistes de la civilisation, et le modèle du plus pur égoisme. Au lieu de cultiver dans le sein du peuple confié à ses soins l'amour de la vie civiliséce, tous ses efforts furent dirigés de manière à produire en lui une soif de guerre et de gloire, dont les effets peuvent se voir aujourd’hui dans la marche adoptée par la famille royale actuelle, comme étant la plus favorable à ses intérêts. Le prince de Joinville vient parmi nous comme officier de marine, que cherchet-ila La gloire. Son premier commandement a été celui de l’expédition chargée de rapporter dans sa patrie le corps de l’homme qui a infligé à son pays la plus grande des calamités, en lui soufflant un nouvel amour de la gloire, et en apprenant au peuple à aimer mieux vivre par le pillage des autres que par le tra-
vail. Cet homme, c’est Napoléon. Les ducs d'Orléans et de Nemours, après s'être distingués par le massacre des malheureux Arabes et par l'incendie de leurs cités, reviennent couverts de gloire, et munis de droits incontestables à l'admiration et à la gratitude de leurs concitoyens. Dans leur poursuite de ce fantôme, près de 100,000 âmes ont été sacrifiées dans les plaines de l'Algérie, et des centaines de millions en argent, le produit des taxes sur le sel, le sucre et les autres nécessités de la vie ont été dissipés. Le peuple français a été appauvri et rendu turbulent. Pour le tenir dans l’ordre, il faut de nouvelles fortifications et une vaste armée qui, à leur tour, exigent des taxes énormes tendant à augmenter la pauvreté et la turbulence, et à préparer une prochaine révolution qui sera probablement aussi sanglante que la première. Il est temps qu’on proteste contre ce bouleversement constant du monde, pour la satisfaction de l’égoïsme des chefs de cette nation. Depuis vingt ans, nous les avons vus désoler l'Afrique, envahir la Grèce, se mêler des affaires de la Syrie, occuper Ancône, menacer la Suisse, envahir l'Espagne, saisir les bâtiments portugais dans le port de Lisbonne, effrayer le Chili, bloquer Buenos-Ayres, bombarder Vera-Cruz et Anvers, et menacer toute l'Europe. Chacune de leurs mesures a tendu à répandre l’alarme, à forcer leurs voisins à tenir sur pied de grandes armées, à lever des taxes énormes pour l'entretien de ces armées, absorbant ainsi les ressources qui au-
raient pu être employées à faire des chemins ou des canaux, à améliorer les machines et la production. Le progrès des améliorations humaines a été par eux retardé au dedans ou au dehors de chez eux, et M. Guizot vient encore nous montrer la France comme le grand chef de la civilisation européenne! Quelques-uns de ses compatriotes nous ont fait reproche de vanité, mais nous doutons que jamais ce défaut nous ait fait commettre une méprise aussi insigne que celle que nous signalons, et dont l’auteur est présentement premier ministre de France. »
J'étais alors, depuis deux ans, à la tête de la rédaction du Courrier des Etats-Unis, et je fis ab iralo la réponse suivante au Journal Philadelphien :
« Avant de répondre à cette haineuse et aveugle diatribe, nous devons exprimer un regret, c’est qu’elle vienne d’une plume américaine. Cela nous amène, en effet, non pas seulement à justifier la France des sottises qu’on jette à sa face et à celle d’un prince envers lequel on viole brutalement, ignoblement, toutes les lois de l’hospitalité; mais cela nous amène encore à demander à notre antagoniste quels sont ses titres au tribunal de la civilisation et de l'humanité, pour se porter ainsi l’accusateur des autres. Si, dans ce procès qu’on nous force d’instruire, le nom américain est mis en cause, la faute en retombera sur celui qui a jeté la première pierre. Nous sommes attaqués, nous nous défendons.
«Reprenons donc un à un, engommençant par les
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derniers, les arguments du zoïle philadelphien. Citer les pays avec lesquels la France a eu des difficultés ou des hostilités depuis les vingt dernières années, c'est dire un fait vide de sens, si les causes n’en sont produites, jugées et appréciées.
«Or, nousdéfions au critique de la National Gazetle de trouver la gloire, c'est-à-dire l’amour-propre, ou l’ambition, c'est-à-dire la conquête, comme causes premières d'aucune des hostilités ou difficultés par lui reprochées à la France. A Lisbonne, au Chili, à Bucenos-Avyres, à Vera-Cruz, des attentats avérés, prolongés, ont seuls amené sa vengeance. Elle a été non y chercher de la gloire, mais y porter protection à ses nationaux pillés, insultés, égorgés. En Grèce, en Espagne et à Anvers, elle a été porter secours à des alliés, à la prière de ces alliés.
« Dans le premier de ces pays, avec ses armes ont pénétré celles de l’Angleterre, de la Russie, de l’Allemagne, c'est-à-dire de toute l'Europe coalisée dans un but d'ordre, de paix et de civilisation. Pourquoi donc ne nommer que la France? Si elle a menacé la Suisse, c’est en lui reprochant, à elle, de menacer sa paix intérieure et celle de l'Europe en favorisant les projets d’un prétendant. Quant au reproche qu’on lui fait de s’êfre mêlée des affaires de la Syrie, il est grotesque à côté de l'invasion et du bombardement des Anglais, des Autrichiens et des Russes! Dans cette question de Syrie ou d'Orient, dont le monde sent encore la secousse, qui donc a demandé qu’on
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laissât l'Orient se débattre lui-même? N'est-ce pas la France ? et c’est à elle qu’on vient faire un crime de s'être mêlée des affaires de la Syrie! Cela est plus qu'injuste, cela est niais, cela est imbécile. Maintenant si, par suite de cette question d'Orient dans laquelle la France seule a voulu la non-intervention, c'est-à-dire la paix, la France a été contrainte de lever des armées pour défendre ses intérêts et son honneur également compromis, à qui la faute ? Est-ce à celui qui a voulu et réclamé le statu quo, où à ceux qui ont voulu bien réellement, eux, se mêler des affaires des autres! Mais cette armée, est-ce dans un but de conquête ou de défense que la France l’a conservée? [a réponse à cette question est dans ce désarmement qu’elle opère depuis le jour où elle a pu croire à la cessation de toute ligue entre les autres puissances. Qui oserait dire, à moins d’être un Anglais aveuglé par l'esprit de parti, ou un Américain aveuglé par les préjugés anglais, que, depuis vingtcinq ans, la France ait sérieusement voulu ou tenté quelque conquête? La Pologne lui a tendu les bras, et elle a résisté aux prières de la Pologne. Il y avait pourtant là une belle occasion de trouble et de gloire! L'Italie libérale a imploré son secours, et elle est restée sourde à la voix de l'Italie. La Belgique s’est offerte à elle ou à un de ses princes; et par un amour de la paix, poussé jusqu’à la honte, elle a refusé la Belgique. Vous reprochez aux gouvernants actuels de la France de ne chercher que la gloire; mais elle fait (s
leur terreur, mais c’est ce qu’ils redoutent, ce qu'ils fuient. Ils n’ont pas pour elle, malheureusement, ce culte dont vous leur faites un crime; ils font profession non pas de foi, mais d’athéisme en cette religion sainte. À notre grande douleur, hélas ! vous les calomniez.
« Vous fondez cette calomnie sur la part qu'ont prise deux de nos princes dans une expédition contre les Arabes dont nous reparlerons tout à l'heure, et sur l'arrivée d’un autre fils de Louis-Philippe parmi vous. De ce que vous ne connaissez probablement à la visite de ce dernier aucun but commercial, vous lui prêtez ridiculement un prétexte de gloire. Et quelle gloire donc ? celle d’être honoré d’une poignée de main de votre président, ou d’un speech d’un de vos conseils municipaux » ce serait de la gloire un peu vulgaire et facile, vous l’avouerez. La porte de votre capitole est ouverte à quiconque veut se baisser pour y entrer. La vérité est que, dans votre manière élevée de juger les choses de ce monde, vous ne pouvez guère voir. autre chose que de la gloriole dans une frégate qui n’est pas chargée de morue. Je comprends cela.
« J'arrive à ces infortunés Arabes qui ont le bonheur d’exciter votre commisération. Qu'’étaient-ils avant l'entrée de nos bataillons dans l'Algérie? Un tas de pirates qui égorgeaient et pillaient sur les mers, auxquels toutes les puissances, y compris vous, payaient rançon, et que toutes les puissances, y compris vous, avaient vainement essayé de dompter.
N’avez-vous pas bombardé la régence de Tripoli, ce synonyme d'Alger ? Eh bien, oseriez-vous dire que la domination française, légitimée par tant d’outrages, est un malheur pour la civilisation et la chrétienté? D'où vient donc qu'entre le conquérant civilisateur et le forban sanguinaire, votre sympathie est toute au forban ? Quel est donc votre titre, vous Américains, sur ces territoires indiens dont vous dépouillez les légitimes possesseurs ? Vous les chassez de leur sol natal, vous les égorgez, vous aussi, et vous n’avez pas cette justification que l’injure, la baraterie ont donnée à la France. Votre seul titre contre l’Indien, c’est sa confiance en vous, c’est l'hospitalité qu'il vous a donnée sur ce sol dont il fut le premier maître. Vis-à-vis de cette victime de votre cupidité, vous n’avez pas même l’auréole du conquérant, car le conquérant laisse au vaincu la jouissance de son foyer; tout ce qu’il exige c’est le partage, et vous, vous prenez tout à l’Indien; vous n'êtes point un ennemi pour lui, vous êtes un voleur. Vous nous reprochez de n’aller chercher en Algérie que de la gloire. Vous, hélas ! vous allez chercher en Floride, je l’avoue, tout hormis de la gloire.
€ Il me reste à relever, Monsieur, l’impertinence avec laquelle vous avez porté votre main profane sur cette figure de Napoléon, le plus grand nom des temps modernes. Les ignorants ont avec les enfants cette ressemblance que, ne comprenant rien, ils ne respectent rien. Vous attribuez toutes les guerres de
Napoléon à l'ambition et à l’égoisme. Il vous eût fallu, d’abord, démontrer que Napoléon avait trouvé la France en paix, et qu'avant l’époque de sa chute, il avait pu rendre à son pays une paix solide assise sur les frontières dont on lui avait confié la garde. Mais s’il est un fait démontré aujourd’hui par l’histoire, c’est que Napoléon n’a refusé la paix qu’une fois, lorsqu’à la veille de sa chute elle lui fut offerte avec des conditions telles que son refus se comprend trop. Hors de là, et pendant quinze ans, ses conquêtes n’ont été que la conséquence de la guerre que lui fit l'Europe coalisée. Si, pour les conserver, il en fit autant de royautés pour ses frères, c’est qu'ils lui parurent, avec logique, les lieutenants les plus fidèles qu’il pût choisir. Mais la preuve que l'accusation d’égoïsme est une calomnie contre cette grande gloire, c'est qu’il aima mieux abdiquer une couronne formidable encore, que de chercher à la raffermir sur son front avec le sang de la France. Il fut prodigue de ce sang, tant qu'il le versa pour la défense ou l'intérêt du sol; mais une seule goutte lui en parut trop précieuse, le jour où il ne s’agit plus que de son intérêt à lui. Voilà, monsieur, ce que vous apprendra l’histoire. Vous regardez les guerres de la République et de l’Empire français comme un des grands malheurs de la civilisation. Les appréciations philosophiques et vraies de l'humanité y voient tout le contraire, permettez-moi de le dire. La guerre n’est qu’une barbarie relative. A la lutte de la France révolutionnaire
contre l'Europe esclave, l'Europe a gagné les idées de liberté politique et religieuse qui ont fait marcher la civilisation de deux siècles en vingt années. En ce sens, la révolution française a été une révolution sociale, qui fera époque dans les phases de l’humanité. Depuis ce jour, la France a été la tête de l’Europe, comme M. Guizot l’a dit à bon droit, ne vous en déplaise. La preuve, c’est qu’elle est aujourd’hui le foyer intellectuel du monde. Quelle contrée lui opposerez-vous ? D'où viennent la plupart des découvertes scientifiques ? De qui la Pologne, l'Italie et tous les peuples opprimés attendent-ils l'heure de la délivrance ? Cette mission que remplit la France ne l'empêche pas d’avancer d’un pas rapide dans les progrès industriels. En ce moment, l'Amérique est dans l’état commercial et financier que vous savez; l'Angleterre est livrée à la misère. La France seule jouit d’une prospérité commerciale sans pareille. Une activité rare anime et enrichit ses manufactures. Et pourtant son commerce extérieur souffre des mêmes souffrances que celui d'Allemagne et d'Angleterre. C'est que la France est le seul pays du monde qui se suffise à elle-même, sans avoir besoin de piller les autres, comme vous le dites. Cette nécessité-là n’appartient qu’à l'Angleterre et aux États-Unis, la première produisant mille fois plus qu’elle ne consomme, et les seconds consommant beaucoup plus qu'ils ne produisent. C'est ce qui fait, Monsieur, que si Français est synonyme de rain ou de balailleur, de ce côté
de l'Atlantique, sur les bords opposés, Anglais est à peu près synonyme de marchand et de rapace, et Américain de banqueroutier et d’égoiste. En nous donnant ce dernier titre, vous avez doncfait, quoique vous en disiez, une insigne méprise. »
C'était un peu raide. Mais j'étais jeune et ardent, et puis avec la presse du Nouveau- Monde, il faut frapper fort pour frapper juste. Rappelés aux devoirs de l'hospitalité, les Américains accueillirent très convenablement le prince de Joinville. Les jeunes filles de l'aristocratie (car il y en a une et même plusieurs dans la République des États-Unis) se montrèrent très empressées auprès du prince, qui avait à leurs yeux un grand mérite, celui d’être bachelor, et par conséquent à marier. M. de Bacourt, que j'ai déjà cité, raconte qu’au moment où le prince français était attendu à Washington, miss Tyler, fille du nouveau président, lui demanda d’un air fort contrarié : « Est-il vrai, monsieur, que le priñce de Joinville soit engagé avec une princesse des Pays- Bas ? » Je me suis empressé de la rassurer, dit-il, en lui certifiant que mon prince était absolument libre, que toutes les jeunes Américaines pouvaient prétendre à son cœur. » Lorsque le prince eut dîné chez le président, M. de Bacourt dit, en continuant ses indiscrétions : « Miss Tyler a persisté dans ses naïvetés et m'a déclaré qu’elle avait foast herheart (porté du fond de son cœur la santé du princt), auquel j'ai répété cette phrase significative, et, par reconnais-
sance, il s’est décidé à causer avec miss Tyler, quoique ayant commencé par me dire que sa timidité ne lui permettait pas de parler aux femmes. » J'ai vu de près, quelques semaines plus tard, le prince de Joinville à un bal qui lui fut donné par le célèbre docteur Mott et sa femme, et les jeunes Américaines avaient visiblement dégourdi ce trop timide marin.
Je reprends, par ordre chronologique, la nomenclature des marques d'estime et de sympathie données à la France par les Américains.
En 1842, les Français de la Nouvelle-Orléans ayant voulu fonder une société de bienfaisance, cette idée charitable et honorable parut suspecte aux journaux américains de cette ville, et l’un d'eux, le Crescent City, la dénonça dans le bizarre article qu’on va lire, avec la riposte que je lui adressai :
«a Nous avons fait mention, dit ce journal, d’une société composée de Français, non naturalisés et probablement ne songeant pas à l'être, qui vient de s'annoncer ici à gränds sons de trompettes. Soit qu'on la considère véritablement comme une société de bienfaisance, soit qu’elle aspire à former le noyau d'un royaume français parmi nous, nous sommes, comme Américains, décidément opposés à l'institution de toute société ayant pour but l'observation d'anniversaires étrangers et la culture de principes anti-républicains. Si un Français est si fier des souvenirs de Marengo, de Lodi, d'Austerlitz, de Wa-
gram, et des trois journées de juillet, qu’il ne puisse les entretenir dans son cœur sans manifestations extérieures, ce doit être un homme d’une énergie assez éminente et d'un génie assez ambitieux, assez actif, pour trouver à vivre dans la « belle France, » sans prendre la peine de traverser l'Atlantique et de venir dans un pays barbare comme les États-Unis, où l’on n’a jamais inventé une soupe ou l’art de faire cuire des grenouilles. Nous voudrions bien savoir ce que les principes français ont affaire avec le peuple et les institutions d'Amérique? Avons-nous besoin d’infidélité religieuse, de plus de troubles politiques que nous n’en avons, de plus de charlatanisme dans la médecine, de plus de vanterie dans le caractère ? Voulons-nous nos femmes plus affétées et plus légères, nos enfants plus fous et plus dandys? Voulons-nous que notre vie soit un bal masqué où les hommes passeront leurs journées en dissipations et leurs nuits en voluptés? Probablement non. Veillons alors à empêcher l'introduction des principes français. »
« Le reste de cette diatribe est sur le même ton de convenance et d’urbanité. Et à quel propos les pauvres Français reçoivent-ils ces politesses? A propos de la fondation d’une société DE BIENFAISANCE ayant pour unique but de donner des secours à nos compatriotes malheureux, et les bienfaits de l’éducation à leurs enfants! C’est là ce que ie journaliste américain appelle la culture des principes anti-républicains ! Ce sauvage patriote interdit aux étrangers
la célébration des anniversaires, même les plus glorieux! C’est une singulière défense dans un pays d’origine étrangère, dont un tiers de la population se compose d’immigrants arrivés d’hier, et qui a une liste de fêtes et d’anniversaires en tout genre, la plus longue du genre humain, quoique son histoire soit la plus courte. Ce fameux patriote, qui se moque des hommes que leur génie devrait faire rester sur le sol de la vieille Europe, devrait bien se demander pourquoi son père y est venu; et s’il se donnait la peine d'étudier sa généalogie, il y a mille à parier contre un que son aïeul, au lieu d’avoir été un de ces hommes de génie, serait un marchand d'oignons ou d’allumettes, sinon quelque chose de pis. Pauvres aveugles, si fiers de votre titre de natifs, rappelez-vous donc que les premiers immigrants du nouveau monde ont été, à d’honorables exceptions près, les nécessiteux, les pauvres de l’ancien, et qu'il y a plus de chances pour que vous trouviez une feuille de route de repris de justice qu’un titre de baron dans les parchemins de vos ancêtres. Citoyens d’hier, soyez humbles avec les étrangers. Vous sortez du même sac, vous êtes de la même farine. Respectez en eux le bâton de pèlerin que portait votre père et que vous pouvez voir, poudreux encore, dans un coin de son foyer.
« Vous demandez ce que vous pouvez avoir affaire avec les principes français, et vous formulez ces principes à votre façon, comme s’il y avait en France plus de haines et de divisions politiques que chez
vous-mêmes, comme si l'on pouvait apprendre quelque chose à vos médecins en charlatanisme, à vos filles en coquetterie, à vos enfants en dissipation ? Comme si tout ce qu’il y a de médecins honorables et instruits à la Nouvelle-Orléans n’était pas, aux sept huitièmes, français, et comme si tout ce qui vend des panacées empiriques n'était pas américain; comme si les mots de puff et de humbug n'étaient pas de pur sang anglo-saxon, comme si les ladies de la rue de Bourgogne n'étaient pas, au neuf dixièmes, des natives du Nord, et les hôtes du pénitentiaire de Bâton-Rouge des natifs, dans la même proportion. Si les principes français ont mauvaise réputation en Amérique, les principes américains, hélas! n’en ont pas aujourd’hui, une meilleure en France. Nous ne citerons qu’un fait, à cet égard, monsieur le satirique, c’est que, dans la plupart sinon dans toutes les grandes maisons d'éducation de Paris, on redoute l'introduction d’un élève américain parmi les élèves français, qu’on la refuse, si elle n’est appuyée des recommandations les plus influentes, Ceci est de la notoriété, elle est éloquente ! Votre journal se publie dans la Louisiane. Interrogez l’histoire de ce riche et beau pays. Elle vous dira que, sous la domination française, le nom de Louisianais était le synonyme d'honneur, de probité, d’urbanité, de générosité; que le déshonneur, le jeu, les spéculations folles, la banqueroute, le vol, l’'émeute, se sont implantés là avec certaines institutions d’origine incontestablement
L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE 143 américaine. Si l'Amérique en revenait aux principes français, elle y gagnerait probablement un plus grand respect des engagements publics et privés, une sécurité plus grande pour les personnes et les fortunes, une police mieux organisée, une justice moins ruineuse, — un peu moins de zèle religieux en apparence, mais un peu plus de charité et de fraternité dans le fond, beaucoup moins de corruption et de vénalité dans les emplois publics, un peu plus d'amour des arts et un peu moins d’égoïsme mercantile, un peu plus de bienveillance et de politesse pour les étrangers, et enfin beaucoup plus d'éducation et de civilité chez certains journalistes.
« Voilà, messieurs du Crescent City, ce que les principes français pourraient vous apprendre. La liste est assez longue pour n'être pas à dédaigner. »
Je laisse de côté les manifestations peu sympathiques des journaux et de quelques membres du Congrès, entre autres de l’ex-président John Quiney Adams, appartenant au parti wWhig d’abord, parti resté anglais de goûts et de principes, pour ne m'en tenir qu'aux actes généraux, révélant le sentiment national. Sous Napoléon III, à l'époque de la guerre de Crimée, les Américains manifestèrent hautement, publiquement leurs vœux en faveur de la Russie. On s’abordait à New-York en disant: « Sébastopoi n'est pas pris! » comme s'il s'agissait d’une ville américaine. On put dire alors que c'était parce que nous avions les Anglais pour alliés. Mais en 1862,
144 L'ARISTOCRATIE EN AMÉRIQUE nous étions seuls au Mexique, les Anglais et les Espagnols ayant eu l'esprit de nous y laisser, et l'on sait comment les Américains se conduisirent avec nous. Là pourtant, je les excuse, parce que l'établissement d’une monarchie autrichienne au Mexique, conçu pendant leur guerre civile, était une barrière intentionnelle à leur projets d’extention dans l'Amérique centrale. Mais, en 1870, nous étions seuls contre la Prusse et les trois quarts de l’Allemagne, aucun intérêt américain n'était engagé dans la lutte, et les Américains applaudirent partout aux victoires des Allemands. Ils se retrouvaient bien Anglais, cette fois |
Depuis lors, le germanisme n’a fait que s’accroître parmi eux avec l’émigration allemande. Cette fois, c'est un intérêt électoral. L’invasion croissante des Allemands qui fait de tout émigrant un électeur, au bout d’un court séjour, a rendu Allemands tous Îles candidats à la présidence et tous les hommes politiques pour lesquels les votes de cinq ou six millions d’électeurs ne sont pas à dédaigner. Ce désir de plaire aux Allemands, ou tout au moins de ne pas leur déplaire, est l'explication du fait bizarre qui s’est passé en 1881, à l’occasion du centenaire de la prise de Yorktonn par les armées américaine et française réunies. Le secrétaire d’État de Washington, M. Blaine, l’un des candidats à la présidence, ayant découvert qu'un Allemand, nommé le baron de Steuben, avait figuré dans l’armée américaine sous
le titre d’inspecteur général, conçut aussitôt l’idée d'inviter les descendants qu'il pouvait avoir laissés en Allemagne, et mit en campagne le ministre des États-Unis à Berlin pour découvrir ces descendants et les décider à se rendre à son invitation.
I fallut probablement quelque diplomatie pour les y décider, car leur ancêtre, le baron Steuben, les avait déshérités entièrement en mourant aux États- Unis. Ils vinrent au nombre de sept, pour représenter le seul Allemand qui ait combattu dans les rangs de l’armée américaine, tandis que l’armée anglaise comptait dans les siens des milliers de mercenaires hessois. N'importe ! On les mit sur le pied d'égalité parfaite avec les onze Français qui représentaient soixante familles, celles des Lafayette, des Rochambeau, des de Grasse, etc. L’aigle allemande fut hissée à côté des couleurs françaises sur les frégates américaines chargées de transporter les deux députations. Ne voulant pas accepter jusqu’au bout cette association qui les forçait à débarquer sous les couleurs allemandes, les délégués français se firent descendre dans une chaloupe, portant le seul drapeau français, pour arriver à Yorktonn. Le lendemain, tous les pavillons, même les américains, avaient disparu de la flotte. M. d'Haussonville, un des délégués français, a écrit que « c'était la seule solution possible » du conflit soulevé par M. Blaine. Je trouve, moi, que cette solution était misérable, d'abord parce qu'elle n’en était pas une, et parce que ce faux-fuyant sa-
crifiait deux drapeaux, ayant un droit légitime de représentation, à un seul, qui n’en avait pas.
Je crois avoir établi suffisamment par ces faits historiques que les Américains n’ont de sympathie pour nous, que dans le cas où nous ne sommes en conflit d'intérêts, ni avec eux, ni avec les Russes, ni avec les Allemands; je pourrais ajouter ni avec les Chinois, ni avec les Mexicains, ni avec aucun des peuples, enfin, qui leur servent d'instruments et de marché. Ils ont contre la légèreté de notre caractère, contre la vertu de nos femmes, des préventions intervenues par l'esprit de puritanisme aux yeux duquel la France a été, depuis Luther, la moderne Babylone. Lorsque je me suis établi à New-York, la presse de cette ville, quoique moins intolérante que celle de Boston, dénigrait fort souvent les mœurs françaises et n’admettait pas que la France fût appelée la nation la plus civilisée de l'Europe, parce qu’elle était atteinte, à ses yeux, de deux vices, ou, pour adoucir les termes, de deux péchés capitaux, le Catholicisme et le Monarchisme.
Ces attaques contre ces deux institutions m’amenèrent à en prendre la défense par patriotisme, et à démontrer qu’elles avaient laissé à la France plus de liberté pratique que la République et le protestantisme n’en avaient donné aux États-Unis.
D'ailleurs, comme rien n’est parfait dans ce monde, et que les imperfections présentes à nos yeux sont celles auxquelles nous sommes le plus sensibles, il
en résulte cette loi banale, mais vraie, que presque partout les Républiques font les monarchistes et les monarchistes les républicains. Preuve que le monde
est bien gouverné |