PROTESTANTS CONTRE CATHOLIQUES
Une chose qui m'avait frappé, c’est que le catholicisme, tel qu’il se pratiquait alors et se pratique encore aux États-Unis, était aussi démocratique que le protestantisme au point de vue politique, et qu’il était beaucoup plus tolérant, au point de vue social. Le clergé catholique n’affecte point de regrets monarchiques, par la raison qu’il n’y a plus de parti royaliste, et il se montre aussi républicain que le clergé protestant. L’archevêque Hugher de New-York, que ja beaucoup connu, était un des chefs du parti démocrate de cette ville, et il avait enrégimenté dans ce parti tous les Irlandais dont il était, je crois, le compatriote. Les fenians appuient leurs revendications contre l'Angleterre sur la doctrine évangélique de Jésus, dont un Montagnard français a dit qu’il avait été le premier Sans-Culotte du monde. La vérité est que le catholicisme a été, à son début, un
véritable communisme, et que nos codes actuels s’accordent difficilement avec les Évangiles, qui défendent au riche de retirer aucun intêret de son argent, évangiles qui se lisent chaque jour dans nos églises et qui renferment d’autres préceptes auxquels on. ne se conforme pas davantage. Loin d’avoir répudié le catholicisme, nos modernes socialistes auraient donc dû s’en faire un drapeau. Il aurait pu rallier à leur cause les cœurs vraiment chrétiens que leur athéisme en éloigne.
Le catholicisme n’est donc pas un argument contre la République aux États-Unis. Les Jésuites n’y font pas peur. Ils ont un grand succès comme instituteurs. Leurs collèges prospèrent presque partout. Ils savent discipliner par la douceur la jeunesse américaine très indisciplinée de sa nature. De leur côté, les femmes sont séduites par la mise en scène extérieure du culte catholique qui parle plus à leur imagination que les temples nus du protestantisme. De là les progrès remarquables faits dans l'Amérique du Nord par la religion catholique qui perd tant de terrain en Europe. Je m'en rendis compte bien vite, et je n’en fus pas fâché!
Ce qui me fit prendre en pitié le dédain avec lequel les sectateurs de la religion réformée parlaient des superstitions des papistes, c'est que les incrédules, sur certains points, sont les gens les plus crédules que l’on puisse voir sur beaucoup d’autres. Ils ne croient pas à la souveraineté, et encore moins
à l’infaillibilité du pape; mais ils croient à celles de leurs évêques, et comme leurs sectes sont sans nombre, pour un pape qu’ils ont détrôné ils en ont intronisé des centaines dans leurs églises. Ils ne croient pas à la divinité de la Vierge, mais ils croient à celle de son fils et au caractère sacré de la Bible. Ils ne croient pas à tels miracles, mais ils croient à tels autres et à tous les faits surnaturels rapportés par les livres saints. Comme chacun, du reste, interprète la Bible à son gré, il n’y a pas de dogme qui ne trouve des adeptes, quand il a pour lui l’apparence d’une certaine conformité avec quelque verset de la Bible. Depuis quarante ans, j'ai vu la fin du monde prédite tous les ans par quelque millenaire, et tous les ans des milliers de gens mangent et boivent tout ce qu’ils possèdent dans la conviction de cette fin prochaine. Les aberrations d'esprit les plus étonnantes ont lieu dans ce peuple ordinairement raisonnable et sensé ; les questions religieuses l’affolent, et font de lui des quakers, des méthodistes tombant en épilepsie, des trembleurs, etc. Il déraisonne par abus du raisonnement.
En causant avec certains hommes d'élite, je leur disais : « Je ne vous comprends pas. On est rationaliste ou on ne l’est pas, si vous l’êtes, si vous ne croyez pas aux miracles d'aujourd'hui, pourquoi Croyez-vous à ceux d'autrefois? Vous accusez les catholiques de superstition, m 15 n° oyez-vous pas que vous en avez autant qu’ :' : que vous avez
moins d’excuses qu’eux. Les catholiques ne raisonnent pas, ils croient, sans examen, sans discussion, on ne peut donc jamais les accuser d’inconséquence, mais il n’en est pas de même de ceux qui ont intro= duit l'examen dans la religion. Ils sont tenus de justifier leurs croyances, non plus par le sentiment de la foi, mais par la raison. Voilà ce qui fait l’infériorité du protestantisme. Il a pu justifier les raisons qui l'ont empêché de croire à certaines choses, mais il ne saurait justifier les choses auxquelles il croit. Aussi désarmés que les catholiques devant la philosophie positive, vous êtes, cependant, plus intolérants qu'eux dans la pratique de votre religion qui n’est plus qu’une demi-religion. »
A cela mes interlocuteurs me répondirent : « C’est vrai, mais si nous n'avons pas été au delà des réformes de Luther et de Calvin, et si nous tenons à maintenir rigoureusement les croyances qu'ils ont laissées debout, c'est parce que nous sommes une démocratie, et que les hommes ne peuvent être gouvernés sans une autorité supérieure quelconque. Ayant aboli la papauté, d’abord, puis la royauté, ce qui était logique, car le républicanisme est un protestantisme introduit dans la politique, nous avons dû nous montrer rigides pour l'observation de ce qui nous restait du culte primitif de nos ancêtres. Si nous n'avions pas l'esprit religieux pour frein, notre démocratie dégénérerait bien vite en démagogie. On l’a bien vu chez vous en 1793, Robespierre a été
obligé d’en revenir à l’Être suprême, mais il était trop tard. Voilà pourquoi notre rigorisme religieux est en raison inverse de notre indépendance politique. C’est le dernier ciment sans lequel la société croulerait. » — Tout cela est peut-être bien raisonné, . répondis-je à mes Américains, mais ce raisonnement a un grand défaut à mes yeux, c’est de reposer sur une hypocrisie. Vous donnez l’exemple de pratiques religieuses, par calcul plus que par conviction. Eh bien, permettez-moi de vous le dire, j'aime mieux la foi naïve des catholiques. Quand elle existe, elle est franche, irraisonnée. Elle émane d’esprits plus simples, peut-être, mais moins terrestres et plus idéalistes. Or, l’idéalisme, c’est la poésie de ce bas monde. Il y a plus de spiritualisme, plus de bleu, dans le catholicisme que dans le protestantisme. Voilà pourquoiil s’est mieux acclimaté dans les pays du Midi que dans ceux du Nord.