CHAPITRE VI
L'Aristocratie intellectuelle et la Religrion de Tâme.
L'aristocratie intellectuelle n'est pas contenue tout entière dans l'Université ni dans l'Eglise. Ces deux institutions ne lui sont que des organes par où elle se met en contact avec le reste de l'humanité. Par l'Eglise se propage et se maintient le sentiment religieux; par l'Université s'élabore et s'affermit la pensée philosophique. Mais au-dessus de l'Eglise et de l'Université s'élèvent les hommes de génie. A ces héros de l'esprit il a été donné de prononcer pour chaque époque les paroles essentielles. Ce sont eux qui constituent la suprême aristocratie. Entre tous les enfants de l'humanité, ils sont véritablement les meilleurs, et à leur empire nul n'échappe. Règne tout idéal, mais d'autant plus absolu! Quand l'un de ces héros
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L*idée qui soutient l'œuvre de M. Schuré est celle-ci : Tlncon scient est le fond de la vie, il nous enveloppe, il nous suggère de toutes parts, mais il ne prend sa vraie forme que dans le Génie. Toutes les sciences de ce siècle s'accordent à montrer que les unités simples dont nos pères se croyaient si certains ne sont que des composés très complexes, et que l'association des infiniment petits constitue les continents comme les âmes. Il a fallu les cadavres amoncelés de milliards de polypes pour édifier l'Océanie comme il faut les débris accumulés d'innombrables sensations pour construire une pensée. Les sons les plus forts, les couleurs les plus pures ne sont que la synthèse des mouvements sans nombre qui se combinent pour émouvoir notre sensibilité. L'éther qui vibre, le soleil qui nous chauffe,
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dans la misérable et héroïque Bretagne, gravissez l'âpre et solitaire Dauphiné, bientôt les fantômes des saints et des héros vous entoureront d'un cercle enchanté. L'antiquité des paysages vous évoquera un monde plus sacré que le nôtre :
vous serez ressaisi par la magie du Passé, et comme un homme dans l'isolement se souvient mieux des grandes heures de sa vie et en sort réconforté pour les combats futurs, quand vous aurez écouté la voix des légendes, homme d'action ou homme de rêve, vous reviendrez au monde moderne plus vaillant et plus maître de vous. Suivez donc M. Schuré dans ses pèlerinages aux sanctuaires de l'âme celtique : quel meilleur enchanteur vous évoquerait sainte Odile, saint Bruno, saint Michel, saint Patrice? Quel barde plus enthousiaste pourrait rappeler devant vous, de la nuit mystique où ils dorment, la fée Viviane, et Merlin et Taliesinn, et la forêt de Brocéliande et les rivages surnaturels de la ville dTs?
Il était à prévoir qu'ayant appliqué sa philosophie à l'art et au peuple, M. Edouard Schuré songerait à la confirmer par l'étude des religions. C'est en elle qu'apparaît le plus clairement l'alliance de l'instinct des races avec le génie des grands hommes. Rama, Khrishna, Moïse, Hermès, Pythagore, Jésus, ces colosses plus qu'à demi
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Tâme supérieure de la démocratie : il ne lutte contre elle que pour mieux la manifester. Une heure sonne toujours où Tâme du héros se confond avec les instincts de la foulée : et cette heurelà marque une avance victorieuse de l'humanité sur le cadran des siècles !
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émanait, que jamais plus je ne Tai ressentie auprès d'un autre homme. Le masque de complaisance ou d'ironie que se composent même les plus ardents, comme il siérait mal à cette figure blessée par toutes les passions nobles de l'humanité! Ame vraiment héroïque, dont les souffrances matérielles, les catastrophes morales, les défaites sociales n'ont fait qu'aviver la flamme, loin qu'elles l'aient pu corrompre ou éteindre ! A travers une des destinées les plus adverses que puisse rencontrer un homme de lettres, sur les rivages de l'Océanie comme dans les rues de Paris, M. Gabriel Sarrazin a maintenu l'idéal entier de sa jeunesse. Son œuvre est l'essence concentrée de sa vie. Les agitations qui la troublaient ont revêtu dans son art un si magnifique caractère de beauté qu'à travers le cristal du style elles n'ont plus maintenant de résonances que pour enchanter. Cette vie d'idéalité toute en élans et en frissons, qui si douloureusement enfiévra notre ami, contemplons-en l'image transfigurée dans un miroir plus solide et plus clair, d'où elle rayonne et rayonnera sur tant d'âmes fraternelles !
Les deux premiers livres publiés par Gabriel Sarrazin, dans un intervalle de cinq années, en
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subsistent. Le fatras de Tabbé d'Aubignac a moins duré que les impressions de M™® de Sévigné, et Ton a déjà oublié le verbiage théorique de Laharpe, qu'on lit encore et qu'on lira toujours certaines pages émues de Vauvenargues ou de Théophile Gautier. Le vrai critique est hn excitateur d'enthousiasme avant d'être un constructeur de système. En protestant ainsi contre la critique soi-disant « scientifique » des nouveaux venus, M. Gabriel Sarrazin avait choisi la bonne part. Il avait atteint jusque dans leur intimité les magnifiques esprits qui rayonnaient sur sa jeunesse, il avait exalté en lui les plus belles énergies de son moi, et par ce double effort il s'était trouvé traduire quelques-unes des plus nobles aspirations de l'âme moderne.
Il se trouvait en effet que ces poètes anglais, les Shelley, les Tennyson, les Browning, les Whitman avaient chanté tous les profonds sentiments de l'âge où nous vivons, et que dans le rythme de leurs poèmes on entendait battre le grand cœur agité de ce siècle. Etudier ces poèmes, c'était donc retrouver magnifiés en beauté tous ces sentiments, toutes ces aspirations. Quelle autre poésie d'aucun temps pourrait être comparée à celle-ci pour la sublimité de son idéalisme, pour le merveilleux accord de la vie mystique et de la vie morale, pour la largeur
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fine el le plus riche qui fut depuis Tart grec. Adorables figures des femmes de Shelley et de Tennyson, Béatrice Cenci, Emilia Viviani, Maud, Elaine, vous dont la beauté surnaturelle n'est que l'éclat d'une moralité intérieure et parfaite, n'êtes-vous pas l'image même de cette Poésie et de cette Ame? Et vous, grands horizons d'éther et de mer sombres dans l'irréel, paysages de clair-obscur et d'outre-ciel où l'âme vit de la vie des choses et les choses de la vie de l'âme, ô patrie des Coleridge et des Tennyson, quel décor vous êtes à nos angoisses et à nos rêves! Et comme l'on comprend que, dégoûté du réalisme où l'art de sa patrie l'emprisonnait, l'esprit d'un Gabriel Sarrazin se soit envolé vers cette Psyché et ses chanteurs !
A mesure que M. Gabriel Sarrazin achevait de retrouver sa vraie âme dans les miroirs agrandis que la poésie anglaise lui en offrait, le désir de traduire cette âme au dehors grandissait en lui. L'esprit créateur qui avait fécondé sa critique s'élançait plus avant, cherchait une forme d'art où il se pût révéler tout entier. Il crut d'abord l'avoir trouvée dans la composition d'un journal intime, sorte d'écrin fait avec les pierres pré-
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manité seule a survécu. C'est elle qui soutenait le poète agonisant sur les rivages de TOcéanie, parmi les roches brûlées de la Mer Rouge. Il a touché la mort de si près, dans ces solitudes antiques, que le sentiment de TEternité a fait entrer en lui sa pointe inoubliable. Au-dessus des religions, des politiques et des credos de la terre, il a atteint les sommets où luit Téternelle lumière de Tesprit pur.
Tous ceux qui ne veulent retenir des floraisons et des défloraisons de la vie que les émotions les plus rares et les exaltations les plus solennelles pour s'en composer un bouquet de force et de mélancolie, tous ceux-là en respireront le parfum sacré dans le florilège moral de la Montée. Ils referont avec le poète cette ascension de « réphémère à l'éternel » qui est le mouvement même du livre. Depuis Maurice de Guérin, aucune voix en France n'a su mêler avec autant de charme le panthéisme de la nature au panthéisme de l'esprit. Combien les analyses d'Amiel, €es poussières d'idées soulevées au vent de l'Inconnu, sont desséchantes auprès des fraîches rosées où s'est déposée la poésie de Gabriel Sarrazin! Un sentiment rafraîchissant de la nature répand dans tout ce livre cette « senteur du genièvre et des roses des Alpes » dont le poète a si bien parlé. Un style sobre et pur, comparable
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immense s'écroule : il ne fait rien pour la défendre, il est renié, bafoué, menacé de mort par ses acclamateurs d'hier. Lady Irondale meurt emportée par la crise du cœur qu'a provoquée cette catastrophe. Blessé de douleur et fou d'orgueil, le Centaure accepte les propositions du Tzar, se met à la tête des troupes russes, écrase ses anciens compatriotes dans une campagne triomphale, et devient vice-roi des Indes. Parvenu au comble des grandeurs humaines, il gouverne en autocrate bon et sage ; mais le dégoût du pouvoir l'envahit chaque jour plus profondément, le vide incurable s'élargit dans son âme que trouble seule encore la nostalgie de l'ancien amour, jusqu'au jour sacré où il rencontre EUorah, l'héritière des bardes-rois, l'incarnation de l'àme hindoue, qui, dans le crépuscule de la mort, lui révèle le mot suprême de la vie : « Bénis soient ceux-là qui consolent! » Quittant alors le pouvoir, défaisant toutes chaînes royales, le Centaure se recueille pour entrer vivant dans l'Eternité, il s'élargit et s'élève jusqu'à embrasser tous les êtres et toutes les âmes dans le panthéisme le plus grandiose qu'un esprit ait jamais rêvé. Ne reconnaissez-vous pas dans ce. Centaure la figure même de l'Humanité qui s'évadant de la sauvagerie par le dégoût et l'effort, ne se satisfait ni dans l'orgueil ni dans la passion ni dans
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sa durée. La phrase est débarrassée des fougues parfois barbares qui troublaient encore les pages du critique ; elle a perdu aussi ces complications un peu affectées, ces mièvreries, imitées de poètes anglais, qui déparaient parfois les bons endroits de la Montée; elle a pris la transparence et la sonorité du plus pur cristal, d'un cristal que coloreraient toujours à nouveau les changements de lumière de la Vie.
On voit bien maintenant quelle signification rèvet l'œuvre entière de M. Gabriel Sarrazin. Elle est une apologie passionnée du culte de la Psyché intérieure, fille delà Pysché éternelle. Plus intensément peut-être qu'aucun autre écrivain de ce temps, M. Gabriel Sarrazin a suscité en nous, par delà les misérables complications de notre vie sociale, la nostalgie de la vie de l'âme et l'aspiration vers la vie absolue, qui serait toute pitié, toute beauté et toute pureté. A ce titre, il a donné un bel exemple à notre aristocratie intellectuelle. Quelles autres paroles pourraient mieux symboliser le sens de toute son œuvre et de toute sa vie, que cette dernière apostrophe adressée par le Poète à son âme :
« Tu es immortelle, ô mon âme, — volcan intérieur, principe d'amour, de pensée et de passion, lumière brûlante et fiévreuse que je porte en moi, laisse-moi t'appeler une dernière fois mon âme, —
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Une société peut paraître grande par la puissance de ses armées, la richesse de ses marchands, l'habileté de ses politiques ou Fingéniosité de ses artistes : si elle ne garde pas au plus intime de soi la Religion de Tâme, elle est vouée au néant, elle est déjà morte. Ses palais vêtus d'or, ses agoras célébrées par les foules, ses musées décorés d'images, ses bourses sonores de toute l'avidité humaine ne valent pas pour la sauver les sanctuaires invisibles où resplendit son idéal. L'aristocratie intellectuelle faillirait à la plus essentielle de ses missions si elle n'entretenait pas dans tous ces sanctuaires le feu mystérieux qui atteste la présence de Dieu. Jamais les cendres amoncelées de la vie ne doivent étouffer la parcelle de divinité qui brille en chacun de nous. Chaque âme humaine est comme la vestale antique : qu'elle reste vierge pour sauver la flamme perpétuelle! Sinon, elle s'enterre toute vive en son tombeau de chair, et, dévorée des faims et des soifs de la passion, elle expire dans la nuit du corps où elle s'est soi-même condamnée !