AMPERE ET SES HARICOTS
La faculté qui, chez Ampl:re, se développa la première fut celle du calcul arithmétique. Avant même de connaître les chiffres et de savoir les tracer, il faisait de longues opérations au moyen d'un nombre très borné de petits cailloux ou de haricots. Peut-être était-il déjà sur la voie des ingénieuses méthodes des Hindous; peut-être ses cailloux se combinaient-ils entre eux comme les grains enfilés sur plusieurs lignes parallèles, que les brahmanes de Pondichéry, de Calcutta et de Bcnarès manient avec tant de précision, de rapidité, d'exactitude. Maintenant, s'il faut montrer à quel point extraordinaire l'amour du calcul s'était emparé du jeune écolier, nous dirons que la tendresse maternelle l'ayant privé, pendant une grave maladie, de ses chers petits haricots, il y suppléa avec les morceaux d'un biscuit qui lui avait été accordé après trois jours d'une diète absolue. Nous n'insisterons pas davantage sur cette anecdote, et nous ajouterons avec Arago à qui nous l'avons empruntée : « Je suis loin de la présenter comme
Le Calcul rapide. 55
un indice incontestable de la future vocation d'AMPÈRE. Je sais qu'il est des enfants dont rien ne peut surmonter l'apathie, et que d'autres, au contraire, s'intéressent de tout, s'amusent de tout, même d'opérations arithmétiques sans but. Se récrie-t-on sur cette dernière circonstance? Quelqu'un s'avise-t-il de la taxer d'exagération, de placer les calculs numériques au nombre de ces choses dont le besoin, le devoir peuvent seuls faire surmonter le dégoût? Ma réponse est toute prête. Je citerai non de simples écoliers, mais un savant distingué à qui je témoignais un jour ma surprise de le voir, en pleine séance académique, entreprendre la multiplication de deux énormes lignes de chiffres pris au hasard. Vous oubliez, me répondit-il sur-le-champ, vous oubliez le plaisir que j'éprouverai tout à Theure à faire la preuve du calcul par la division (^) ».
LE CALCUL ANTILETHARGfQUE..
Il ne faudrait pas laisser se développer outre mesure, chez les enfants, cette faculté du calcul mental; mais il est bon pourtant de la leur faire acquérir dans le jeune âge. Elle se conserve plus tard et facilite beaucoup Tétude de toutes les Sciences. Les plus grands mathématiciens ne l'ont point dédaignée; ainsi Euler et Wallis étaient, en même temps que savants illustres, des calculateurs émérites. Ils résolvaient, sans le secours de la plume ou du crayon, les problèmes numériques et algébriques les plus
(') Arago, IWotices biographiques, Ampère.
5^ Chapitre deuxième.
compliqués. Wallis était doué d'une mémoire prodigieuse ; il lui arriva, une nuit, d'extraire de tête la racine carrée d'un nombre de cinquante chiffres et de la dicter le lendemain. Au tableau ou sur le papier, cette opération me demanderait plus d'une heure, et encore ne serais-je pas bien assuré de l'exactitude du résultat.
Nous terminerons cette digression sur le calcul mental par l'anecdote suivante que nous empruntons à la biographie de MoNGE par Arago. Lagny était un membre distingué de Tancienne Académie des Sciences; il adorait les calculs numériques. Il a donné notamment les 04 premières décimales du rapport de la circonférence au diamètre. Vers la fin de sa vie, dans une grave maladie, il était tombé dans un tel état d'insensibilité, que depuis plusieurs jours on n'avait pas réussi à lui arracher une syllabe; mais un de ses amis lui ayant murmuré à l'oreille : combien font douze fois douze, il répondit aussitôt : Cent quarante-quatre. C'est ainsi que le malade fut réveillé de sa léthargie. Inversement, on pourrait, par ce procédé, constater la mort des calculateurs; c'est à la suite de l'application à Monge d'un procédé semblable, que l'on perdit tout espoir de le sauver et que l'on put prédire sa fin prochaine. Il n'avait point tressailli à l'audition de la Marseillaise.