‹ L'armature (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · LE BARON 5AFF11B · texte numérisé non relu

LE BARON 5AFF11B

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tandis que le baron s'excusait, et que, sous une l^rusque poussée de douleur, de honte et d'intimidation, deux petites larmes étaient montées se faire pendant au bord des grands yeux bleus d^ la jeune femme.

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arie-Blanche de Grommelain, la cadette d'Arthur Saffre et Taînée des deux filles du baron, appartenait à cette catégorie de femmes du monde dont l'emploi du temps, en définitive, ne se différencie de celui des cocottes tout à fait que le soir. Chez ces femmes, la matinée est consacrée à un tardif et long lever, à des soins fétichistes de leur corps. L'après-midi les mène fréquemment, pour une bonne partie de sa durée, à ce que le mot de rendez-vous, dans un sens bien entendu, peut évoquer de plus transgressif du neuvième commandement et de très folâtre parmi les manifestations de nature. Mais quand approche la chute

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du jour, elles sont appeflées à reprendre un sentiment absolu de leur propre respectabilité. Les demi-mondaines, alors, n'ont plus, elles, pour attendre le moment du coucher, qu'à se réunir à leurs pareilles, hors la société, ou à se reléguer dans les endroits de divertissements publics, les théâtres, les bals libertins, les fêtes offertes aux noces galantes. Au contraire, à l'arrivée du soir, les mondaines du genre delà comtesse de Grommelain sentent enfin s'ouvrir devant elles la solennité de la vie sociale. C'est, le plus souvent, pour prendre place à une tablée sélect où elles ont été priées, pour entrer, à portes toutes grandes, dans une réception de high-life, que, avant le moment du dîner, elles se rhabillent — une fois de plus. Elles pénètrent là sérieusement, gravement, prêtes à prononcer, dans le ton convenu, les jugements protecteurs, favorables ou sévères, qu'il faut y avoir sur les gens et les choses. La soirée s'écoule à ne leur suggérer que des idées dont on se loue généralement autour d'elles. En effet, elles saisissent à la volée celles qui sont toutes faites, n'ayant pas eu le loisir, dans la journée, de s'en fabriquer de personnelles sur rien, et d'ailleurs ne possédant de chaudes convictions, de souvenirs vifs et d'anecdotes neuves que sur des sujets dont elles ne peuvent faire mention devant le si bienséant auditoire. Et pour compléter la dignité de leurs heures nocturnes.

en regagnant leur chambre, elles ne ramènent jamais un étranger — et rarement leur mari même — dans leur lit.

Ce matin-là, Marie-Blanche de Grommelain était agitée par un des soucis les plus agaçants qu'elle se connût dans l'existence : c'était d'être en brouille avec la première femme de chambre, qui, devant la psyché du cabinet de toUette, était en train de la coiflfer.

c Puisque je suis contente de toi, disait la maîtresse, qu'est-ce que tu as besoin de t'occuper du reste? >

Elle tutoyait cette fille, par laquelle elle avait, toute petite, été déjà servie dans la maison de son père.

« Non! bougonnait l'autre, on serait la dernière des dernières de se laisser traiter comme M. le comte en prend, quant à moi, l'habitude!... ]>

La comtesse de Grommelain, dont le peignoir mettait en sac les grâces de son corps, ne pouvait mirer que les séductions de sa tête, dégagée de là. Au milieu de petits tressaillements énervés, elle faisait virer son cou mince, blanc et duveté, pour étudier de face, derrière, de droite et de gauche, les torsions, les ondulations de sa chevelure brillante et châtaine qu'elle plaçait entre les deux reflets d'une glace à main et de la grande glace. EUe jetait des paroles brèves à la cham-

brière, en prêtant les yeux à ce que celle-ci lui faisait, comme on prête Foreille, de profil, en ayant l'air de n'écouter que son miroir.

a Est-ce que tu penses que mon mari aurait découvert quelque raison de t!en vouloir? »

Dans les rapports entre la maîtresse et la servante, la distance hiérarchique, sur le terrain des confidences, n'était marquée, de la part de Marie- Blanche, que par l'absence d'aveux verbaux ou catégoriques au sujet de ses désordres. Elle avait conservé, comme un dernier retranchement de sauvegarde alrière, la possibilité de sembler ne pas comprendre, si, dans l'invraisemblable ignominie d'une dispute, sa femme de chambre l'avait jamais outragée d'une imputation. Il lui restait le moyen de chasser la di^amatrice, avec un de ces fiers redressements qui peuvent encore, chez ceux à qui on les oppose, faire remettre l'évidence même en doute. Mais la comtesse de Grommelain ne s'était jamais gênée dans ce que l'on peut faire entendre de compromettant à une fille de service, par le ton des recommandations et des menaces, en la chargeant exclusivement de son courrier à l'arrivée et au départ. Puis, la jeune femme ne fournissait-elle pas un témoignage matériel assez instructif à son égard, quand, rentrant pour se mettre en toilette du soir, elle se faisait dévêtir, sans pouvoir alléguer de revenir d'un essayage chez la couturière? La femme de

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chambre saisissait aussitôt, au détail d'une agrafe, d'un nœud ou d'un lacet, ce que d'autres mains venaient de mal refaire dans ce que les siennes avaient bien fait.

« Certainement, repartit celle-ci, que Monsieur doit m'en vouloir de me sentir dévouée avant tout à Madame! j»

La réponse était discrète et inquiétante. Elle taquinait la comtesse de Grommelain au point le plus chatouilleux de sa conscience : la crainte d'être soupçonnée et tracassée par son mari. Et vite celle-ci, se creusant la cervelle, imagina les causes les plus chimériques d'alarmes. Elle harcelait de questions sa femme de chambre, allant jusqu'à l'accuser de s'être rendue suspecte par quelque stupidité maladroite. Une manière déplaisante, peut-être, d'avoir mal dissimulé une lettre, en l'emportant ou en l'apportant, pendant que le comte était là?... ou bien une façon équivoque de répondre à quelque question sur Madame que Monsieur pouvait avoir eu besoin de poser le plus innocemment du monde?... Marie- Blanche n'obtenait que des répliques vagues et d'hypocrites protestations. Elle s'irritait et se démenait. La moindre alerte, au sujet de sa sécurité conjugale, la jetait dans cet état de pusillanimité où il suffit que l'on ne se sache pas à l'abri de tout, pour que ce soit tout, immédiatement, que l'on appréhende.

Soudain, elle se tut, et, par une décision brusque, fouillant dans le tiroir ouvert d'un bonheurdu-jour en bois de rose, elle y prit sa seringue à morphine, pêle-mêle avec des épingles d'écaille, des chaînettes, des bigoudis et de petites broches de collet en diamants.

oc Ahl dit la femme de chambre, si ce n'était pas le respect de M™® la comtesse, il y a beau temps que j'aurais cassé cette sale drogue!... 3>

Marie-Blanche, silencieusement, avait entrebâillé son peignoir; et sous l'étoffe, contre la chair, du bout de la pointe d'or, elle choisissait une place de sa hanche à piquer. Elle se mordit une lèvre et ferma les yeux, pendant la seconde du petit instant cruel. Et, toute souriante déjà du bien-être qui allait se répandre en elle, elle accueillit les humbles objurgations dont elle continuait à être l'objet, en disant :

a Tâche de me laisser tranquille... Allons, voyons! c'est fini de me coiffer... Qu'est-ce que tu attends pour me chausser?

— Non, poursuivait l'autre, agenouillée dans son service, M"« la comtesse ne sait pas tout ce qu'elle peut s'amener d'affreux!... J'avais une amie, dont c'est sûr que la dame où elle était doit être morte aujourd'hui. Les piqûres, qu'elle se faisait aussi, lui avaient couvert le corps de boutons qui, à vue de nez, ne valaient pas mieux que de la pente vérole. Et quant aux idées de sa tête.

les trois quarts du temps, autant dire qu'elle ne les avait plus. L'eau la plus chaude, elle criait qu'elle était froide! Et des sottises auxquelles c'était à ne pas croire, pour une personne de famille qu'elle était si bienl... Mon amie n'a seulement pas pu durer dans cette place... »

La comtesse de Grommelain haussait les épaules, en achevant de s'apprêter pour le déjeuner.

Il y avait deux ans déjà que le vice de la morphine était entré en elle, par un hasard de curiosité, au cours d'une liaison passagère avec un cousin de son mari, un secrétaire d'ambassade perverti par les longs ennuis d'une résidence en Perse. Ce poison de mensonge et de plaisir, d'ivresse instantanée, semblait avoir été inventé pour elle, pour rembourrer d'imposture, alentour, €t capitonner de mollesse les aspérités des circonstances avec lesquelles Marie-Blanche ne supportait pas de se trouver en contact. Sous son petit crâne, où il n'y avait point la place des facultés qui font que l'on prévoit, que l'on se résigne, qu'on patiente, qu'on se prive, criaient l'intolérance du caprice, l'exigence des concessions et des assentiments immédiats, le besoin d'une baguette de fée pour être toujours exaucée à la minute. De tout temps elle n'avait eu de fantaisies sans courir aussitôt à leur réalisation, ni de ressentiments sans se ruer à des vengeances

OU — trop faible — à d'acnmonieuses exhalaisons de ses animosités. La morphine était intervenue, dans son destin, comme une bonne marraine. L'illusion nerveuse qu'elle en recevait l'autorisait à oublier les réalités importunes et lui donnait des ailes pour voler, en avance, à la rencontre imaginaire des objets de ses vœux.

Quand Marie-Blanche, après l'averdssement du maître d'hôtel, se fut rendue dans la salle à manger, elle y trouva — qid l'attendaient — son mari et ses deux fils, âgés l'un de dix ans, l'autre de sept. C'était l'habitude, lorsqu'il n'y avait pas d'invité au déjeuner, que la gouvernante laissât les enfants entre leur père et leur mère, pour la durée du repas. Leur petite présence amortissait un peu toute éventualité du tête-à-tête. Le premier bon jours'échangea entre les quatre convives en même temps qu'ils se mettaient à table.

m Avez-vous monté, ce matin? » dit Marie- Blanche.

Grommelain fit un signe afHrmatif ; et ce fut seulement plus tard qu'il ajouta:

oc Le Bois était très bon. ]>

Il y eut un nouveau silence; puis la comtesse reprit :

oc Quelles figures de connaissance avez-vous aperçues?

— Oh ! des tas de gens!... -

— Mais qui? fit-elle avec insistance, voulant

obliger son mari à se déballer un peu en paroles et à sortir, dans le son de la voix, quelque chose des arrière-pensées qui pouvaient être bouclées en lui.

— Ah bien! répondit celui-ci, il y avait...

Épernon... IcheuldorfF... le marquis de Fé... Garoguigalo... Elioboth... le petit Arcole... »

Cette énumération ne contenait pas un seul nom que Grommelain, par rapport au présent ou au passé de sa femme, eût pu être fondé à accom pagner d'une grimace avisée ou d'une expression indicatrice. Aucun des personnages cités, en effet, n'avait jamais rien été pour la comtesse, pas même ce que, très spécialement, elle entendait par ses c petits flirts 3>, c'est-à-dire les héros d'aventures sans lendemain avec elle, réservant la qualification d'amant, dans le cas de liaison plus persévérante, à quelque associé permanent pour l'intrigue et le plaisir.

Il y avait bien quelqu'un dont Marie-Blanche eut sur le bout de la langue de demander s'il ne s'était pas montré aussi dans les allées cavalières. Mais cela, ce n'était qu'une tentation du diable, une vicieuse velléité de défi, puisque, avant deux heures de là, elle allait pouvoir tout à loisir s'en informer auprès de ce quelqu'un lui-même. Et, comme si Grommelain avait pu lui avoir lu sous le front cette question à poser d'un nom, elle dit avec le rapide contentement de penser qu'elle le déroutait.

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€ N'avez-vous pas vu papa?

— Non ! répliqua sèchement le comte, et cela m'a étonné...

— Pourquoi?

— Parce que M. et M™* d'Exireuil étaient là. » Marie-Blanche sourit. C'était de l'obligeance

envers son mari et de la malveillance pour le couple qu'il venait de désigner.

a Tiens ! fit-elle, ils ont donc encore des chevaux?»

Grommelain eut ce geste de dédain qui écarte les bras du corps et soulève indifféremment les épaules, ce mouvement qui a l'air de se décharger d'autrui et de faire, sur les côtés de soi, un passage facile pour laisser le sort des autres s'en aller comme ça pourra, ou ça voudra.

C'était un individu d'une quarantaine d'années, à figure régulière et fatiguée, avec des petits favoris blonds, des petites moustaches blondes. Sa physionomie — sous un régime politique qui lui eût été favorable — était de celles qui auraient désigné leur homme pour la diplomatie, le Conseil d'État ou les candidatures officielles. Ce type d'aristocratie, tenu par les institutions de la France actuelle à la porte des fonctions, s'est hâlé à rester dehors; et durcissant la peau de son visage au grand air, pour lequel elle n'était pas faite, la bronzant avec les intempéries, ce genre de personnages est allé

constituer, oisivement, sur des bases élargies, la race noble du sport. Le comte de Grommelain était troid et cassant. A Tordinaire, il ne paraissaip susceptible d'emportement que dans les conversations sur la politique. Mais alors, pour juger les actes et les gens du gouvernement, la plus violente terminologie lui montait spontanément aux lèvres. Sous les petits bandeaux lisses de ses cheveux rares, ses yeux gris accompagnaient d'étincelles les dégoûts hoqueteux qu'il avait, les mots orduriers bons pour définir l'état de crapule dans lequel il se représentait les menées de l'opinion adverse. Les faits inévitables de défaillances humaines, les cas de mauvaises mœurs dont il pouvait avoir le spectacle dans son monde, la mention des crimes populaires, des catastrophes, ou même les histoires de chiens écrasés qu'il lisait dans son journal, tout cela ne le faisait bondir de son apathie apparente et bien rentée, que par la couleur sous laquelle il y distinguait une conséquence du régime et un signe fatal du temps.

ce Les Échos de ce matin, reprit-il d'un ton détaché, contiennent un pompeux article sur l'équipage de chasse que votre père s'est monté.

— Ah! fit Marie-Blanche d'un air d'égale négligence et sentant venir dans ce parage une tornade de rancune dont l'espèce y était fréquente.

— Ouais! il y a beaucoup de détails... On dit que le maître d'équipage sera le deuxième gendre du baron Saffre, M. Olivier Bréhand, le sportstnan bien connu... Oh! il y a aussi une phrase gracieuse pour moi. On ajoute que le baron ne risquait pas d'être pris au dépourvu, ayant, en outre, pour confier sa meute à de bonnes mains, un autre gendre en réserve; et Ton célèbre à ce^propos ma compétence. »

Marie-Blanche saisit cette occasion, qui ne lui coûtait rien, de se montrer moins la fille de son père que la femme de son mari, en épousant avant tout le grief de celui-ci.

« J'espère vous avoir dit assez nettement combien papa agissait mal à votre égard dans cette affaire.

— C'est à lui que vous auriez dû le dire, repartit vivement Grommelain... Et très ràide!... Vous êtes sa fille, en somme, vous avez bien le droit de parler!

— Papa ne supporte plus rien de moi...

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Parce que, depuis que vous avez eu des attrapades avec lui et que vous lui battez froid, il se méfie de mes réflexions comme si c'était vous qui me les inspiriez, vous étant mis dans l'impossibilité de les faire vous-même. j>

Grommelain avait prêté aux allégations de sa femme une attention hostile. Il se recueillit an

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instant, ainsi que pour faire un choix, du haut des yeux, dans le tas de choses qu'il avait à répondre. Mais il se détourna vers le mépris :

c II paraît que votre beau-frère Olivier est un chasseur de race. Ma parole I c'est imprimé. J'en reste encore rêveur!... De race?... Alors, cela signifierait donc qu'il a eu des piqueux dans sa famille, ou qu'il descend d'une lignée de rabatteurs! » conclut le comte ayec morgue, avec ce sourire qui se fait, non des lèvres, mais de^ dents.

Marie-Blanche était déjà un peu soulagée de prévoir maintenant que l'orage ne gronderait pas sur la question ainsi abordée, et se passait, pour le moment, en éclairs de chaleur.

« Oui, répétait-elle, papa a eu tort, il a grand tort!... Mais vous comprenez bien que ce moyen de gâter Olivier c'est pour 'payer Julienne des facilités que papa trouve auprès d'elle...

— Bah! voilà-t-il pas!... Peuh!... Ah! la la! »

Ces interjections, avec la mimique hautaine dont Grommelain les consolidait, pouvaient se traduire ainsi : « Est-ce qu'il y a de ma faute sur ce point? Est-ce que je vous empêche d'imiter votre sœur? En travers de quoi me suis-je jamais mis? Quand votre mère est retenue par sa santé dans sa chambre, ne vous ai-je pas laissée libre d'inviter votre père, et de le faire dîner aussi avec j^me d'Exireuil autant qu'il le voudrait, ou avec

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COMTESSE DE CROMMELAIN

Les garçonnets, aux deux bouts de la rakJ

assis l'un vis-à-vis de l'autre d^mlV • "^'

tufU^^^ >-i , , . *""^^» aemeuraient muets sachant qu xls n'étaient pas autorisés à prendre

nez dans leur assiette et l'esprit pion J dans ler>r'*'" -^ditations. ils neWdenfque de temps en temps leurs yeux clairs pour les fixer

en^rat'd "d ^^"^ ^f — s q'ui étS ZTs en train de donner de la voix. Et c'est ainsi que --- suivant un pnncipe de faire un peu participer les enfants a la vie de famille, auquel par tradiaon tenait le comte de Grommelain — ceux-ci étaient appelés, ce matin-là, à se former, sous la direction de leur père et de leur mère, des commencements d'idées sur leur oncle Olivier, leur tante Julienne et leur bon papa.

A la fin du déjeuner, ils furent doucement congédiés, et leurs parents passèrent dans la pièce voisine, où le café était servi.

C'était un petit salon de chinoiserie xvm« siècle, d'un style pompadour d'Orient; une invention de Tarsul, qui, meuble par meuble, bibelot par bibelot, avait su découvrir les pièces de cet ensemble et les composer. Grommelain répondait volontiers, d'un air étrillé, quand on le complimentait de cette merveille : « J« ®^^^ *^^ *^"®"

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tout cela coûte! » Mais c'était là s'exprimer d'une façon impropre et trop absolue : il ne savait avec exactitude que ce que cela lui avait coûté, personnellement, à lui. Au surplus, personne n'était fixé sur les mystérieux péages que certains seulement accusaient Tarsul de faire franchir aux membres de la famille SafFre, sans que ceux-ci pussent s'en apercevoir, dans l'élégant chemin de trouvailles et de décisions chères où il était leur guide privilégié. La plupart se bornaient il lui attribuer des patricotages, par un terme familier et aussi incorrect que la chose même à définir. Et tout le monde, en tout cas, le considérait comme de prix moins forts que le baron de Niéfan chez les Happarsheim, et que le comte de Girliat, qui avait du goût chez Gedruc.

Marie-Blanche s'était à demi étendue sur un meuble de bois doré et de soie tendre, d'une forme si fantasque et légère qu'il semblait moins fait pour s'y asseoir que pour être regardé» Elle considérait, à la dérobée, Grommelain qui, sans faire aucune attention à elle, humait sa tasse à petites gorgées, campé devant la fenêtre avec les points de rougeur aux pommettes qu'y mettait une béatitude de digestion.

C'était, en elle, une urgence de sa nervosité que de ne pas ignorer plus longtemps si elle était mêlée, ou non, au reproche inconnu que le maître de la maison faisait peser sur la femme

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de chambre, au dire de celle-ci. Mais, à ce moment, elle était soudain frappée de ce que la moindre petite expKcation conjugale lui suscitait aujourd'hui d'embarras, rien que pour y aborder. Depuis un certain temps déjà que son mari avait adopté, vis-à-vis d'elle, une stricte observance de séparation charnelle, elle n'avait pas la ressource des moyens boudeurs grâce auxquels une femme sait se faire arracher, par questions, ce qu'elle a le plus envie de dire. Et, pour avoir finalement raison, le plus pratique et le plus sûr des arguments féminins lui était en cela refusé. Néanmoins, par un recours spontané à la seule arme morale dont elle connût le maniement, elle prenait les attitudes de la coquetterie avec des mines séduisantes, quoique Grommelaîn, le dos tourné, ne fut pas en position de la voir faire ainsi l'exercice en son honneur.

Le cadre et l'arrangement de ce salon exigu étaient toutefois comme choisis exprès pour mettre le mieux en valeur la personnalité physique de Marie-Blanche. Là, plus que partout, l'attrait pervers de ce corps mince — où l'instmct de plaire à l'homme serpentait des pieds à la tête — paraissait chez lui, dans ce petit luxe singulier auquel le génie exotique, compliqué par l'art français, avait un caractère de fantaisie provocante et de grâce adultérée. Les prunelles de Marie-Blanche, presque violettes, plutôt mauves

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que bleues, sou$ des paupières bizarrement retroussées aux angles, semblaient être Texpression animée, le regard même de ce mobilier étrange. Sa taille extraordinairement fine n'était féminisée pourtant qu'au prix de tout le serrement d'un corset, entre d'étroites hanches et une gorge de jeune clown musclé. Ses inquiétantes souplesses de membres la faisaient naturellement ^e fondre dans les coussins, et sur des fonds d'étoffes d'un éclat si brusquement agressif aux yeux que c'était une surprise pour la main de les trouver ensuite si doux à caresser. Enfin sa physionomie délicate et tourmentée semblait issue de quelque race faite pour ne vivre que parmi ces meubles dont le bois d'or était éperdument tourné, devant ces frêles candélabres qui tordaient leur bronze dans quelque fantastique délice.

Déterminée à la longue, par l'inattention de son mari, à entamer des pourparlers la première, Marie-Blanche le fit timidement.

a Ma femme de chambre est très déconcertée, dit-elle, d'une malveillance qu'elle a sans doute tort de vous attribuer à son égard... Auriez-vous réellement un motif de lui rendre pénible le service et de m' attirer ses jérémiades ? »

Grommelain murmura quelques mots inintelligibles, sans s'être encore retourné.

c Je riens beaucoup à elle, par habitude, re-

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prit insidieusement la comtesse... Mais je ne puis que me rendre à vos raisons... si vous en avez... d*être mécontent d'elle?...

— L'autre jour, répondit-il alors en évitant de regarder sa femme, je Tai entendue qui bavardait, plus haut qu'il n'aurait convenu, avec le valet de chambre, le valet de pied, toute une valetaille qu'elle faisait s'esclaffer par des histoires bêtes et vilaines sur la maison...

— Qu'est-ce qu'elle disait? demanda vivement Marie-Blanche avec cette lâche bravoure qui n'est faite que d'espoir et du besoin de ne plus avoir peur.

— Ohl laissons celai... D'ailleurs, celle-ci ou une autre, elles se valent toutes. Gardez-la. Mieux vaut ne pas ouvrir la place à une nouvelle...

— J'aurais cependant bien le droit de savoir...

— C'était très désobligeant! » articula Grommelaîn pour toute réponse, en secouant la tête et en s'en allant.

Avant de disparaître, il compléta son jugement en indiquant le degré pire, à son avis, dans l'échelle des torts que les gens peuvent avoir, ou vous faire, le long de la vie :

c Et surtout trop bruyant I j> prononça-t-il, la tête repassée entre les deux battants de la porte que, là-dessus, il referma derrière lui.

La comtesse de Grommelain resta un instant abattue par l'impuissance de sorrir des conjec-

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flements de Farrivée. D'autre part, celle-ci n'insista pas. Elle avait surtout hâte que Ton échangeât vite des vues sur ce que, chacun de son côté, l'on avait pu surprendre la veille, dans ce piquenique au restaurant, entre un des convives et la princesse Nagear.

« Vrai ? interrogeait-elle, est-ce que tu ne crois pas qu'il y ait quelque chose ? d

Roger répugnait à se prononcer, en vertu de cette incrédulité des hommes sur tout ce qu'une femme est capable de se permettre, et qu'il leur est donc présomptueux de professer contradictoirement avec les femmes elles-mêmes. A la vérité, c'est par un mauvais vouloir à reconnaître chez leurs pareils l'apanage de tel ou tel succès plutôt que par bonhomie.

« Ah mais! reprit Marie -Blanche, c'est que votre princesse Nagear, tu sais, je ne lui confierais pas mon chien!...

— Euh ! on n'a rien trouvé encore de bien positif à dire sur elle?...

— .Moi, il me suffit, pour être fixée, d'un coup d'oeil sur sa tignasse rousse, sur ses grands bêtes d'yeux que Cébré appelle des yeux de gazelle, et dont on se souvient, en effet, d'avoir déjà remarqué l'expression quelque part... au Jardin d'acclimation.

— Ça n'empêche pas qu'elle est très jolie.

— Ça n'empêche pas, non plus, que je serais

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curieuse de savoir proprement pourquoi elle a dû quitter son prince de mari? »

Roger répliqua, du ton entendu et par lequel, au moins sous un rapport, on se porte le garant du rôle moral d'une femme •

flc Tout bonnement parce qu'il n'avait plus le sou.

— Alors, qu'est-ce qui paie maintenant à la princesse son appartement... ses toilettes... le coupé à deux chevaux dans lequel mon mari et toi vous êtes montés pour aller aux Folies-Bergère, tandis que vous nous laissiez, Micheline et moi, nous tasser avec Lucierre et ce gros paquet de Cébré dans ma voiture?

'- — Oh ! il peut lui être resté, à elle, de la fortune personnelle...

— Ah bien! sa fortune personnelle, oui, je vois d'ici comment elle est placée I » s'exclama Marie-Blanche en pouffant de rire et en se renversant contre le bas dossier du siège sur lequel elle s'était allongée.

Roger, s'agenouiUant, approcha son visage de celui de sa maîtresse; mais elle le maintint à distance par les moustaches, qu'il avait drues et longues, et dont elle se mit à tortiller fermement les deux pointes entre ses index et ses pouces efHlés.

c Causons! commanda-t-elle... Tu ne voulais pas croire que Renève faisait la cour à ma belle-

fS l'armaturb

sœur Catherine, Eh bien ! c'est une cour enragée, mon cherl... Il a été fou furieux de la soirée qu'elle avait passée, chez papa, à en faire les honneurs au grand-duc. Il était justement à la veille de s'en aller pour une quinzaine de jours à Florence; mais U a été si indigné^ si fâché à more que... que... qu'il n'est pas para!

— Diable!

— Non, non. De ce côté-là je mettrais bien ma main au feu qu'il n'y a rien.

— Pourquoi?

— Je ne sais pas.., je ne pourrais pas dire... Seulement, je suis sûre que non. Question de flair... Ah çà! monsieur, voulez-vous bien être sage ! gronda-t-elle d'une voix gaie, comme pour une bête familière et choyée que l'on taquine, et en faisant par un tiraillement des moustaches reculer la bouche de Roger... Voyons, voyons! Disons encore des choses... »

Dire des choses en ce milieu de désordres, au cœur de cette atmosphère de vie irrégulière, parmi ces glaces qui n'avaient à réfléchir que des scènes de la faute, c'était se confiner d'avance dans les seules préoccuparions dont y parlaient les quatre murs.

Et l'on mit sur le tapis les noms de Meursaulc en regard de M°^® Wien, du baron Saffre à propos de M™« d'Exireuil. On attribua le comte et le vicomte de Chazerlay, deux frères, à M°^« Seygre-

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Renne; et la marquise de Ringemont à tout le monde. On accoupla Micheline de Lizure avec Lucierre; la femme de chambre de Marie-Blanche, malgré sa maturité, avec le petit valet de pied, sans doute; et la générale Trarara avec le jeune abbé qui servait de précepteur à son fils.

Et, dans la familiarité excessive de l'entretien, malgré le plaisir déjà vieux que Marie-Blanche avait toujours de s'assujettir à l'autorité physique de son amant, elle le lurinait avec ces gestes irraisonnés qui font ce que l'on appelle des cérémonies, quand Roger subitement lui coula cette phrase :

flc Au fait, je ne te racontais pas qu'il est ques« rion de me marier I... »

Marie-Blanche crut à une plaisanterie.

« Tu veux rire? dit-elle, mais avec une mine déjà un peu piquée.

— Pas du tout. Ça paraît même prendre une tournure très sérieuse.

— Comment! C'était en train!... Tu me le cachais ! Et tu as le toupet de me jeter cela au nez tout d'un coup!... »

Assez gêné, Roger cherchait à s'assurer la voix dans un ton de confidentielle cordialité.

a Bécasse ! murmura-t-il, tu penses bien que tu es la première personne dont j'avais à prendre l'avis, dès qu'il ne se serait plus agi de mots en l'air... C'est ma mère qui a tout manigancé; et

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c'est seulement ce matin qu'elle m'a prévenu que c'était en bonne voie, même avancé.,. »

Marie- Blanche se taisait, vexée, mortifiée peut-être plus encore de la brutalité du procédé que de la chose elle-même, qui, cependant, lui semblait vaguement très désobligeante aussi.

c Veux- tu que je te dise de qui il s'agit? »

Elle fit signe que cela lui était égal, qu'elle ne l'en empêchait pas.

Roger nomma M^^* de Laterrencoux.

a Laterrencoux- Groëme? demanda-t-elle en écarquillant les yeux.

— Non pas : Laterrencoux- Vaucluse.

— La dernière fille de la duchesse, alors?

— Parfaitement. »

Marie-Blanche fut abasourdie de l'importance, pour lui, de l'union qu'il lui annonçait là. Elle avait trop le sens du commerce mondain pour que l'idée d'une alliance avec les Laterrencoux ne s'imposât pas, à son appréciation, comme une chose qui ne se discute point, qui s'accepte d'office, au besoin sans voir, ainsi que les mariages de la politique... Elle voulut aussitôt être renseignée sur tous les détours qu'avait suivis la marche de l'affaire, se persuader par elle-même que la combinaison n'était plus guère exposée à rater... Elle sentait, en outre, qu'elle ne courait plus aucun risque d'humiliation, aux yeux de son monde, parce que le mot d'abandon y était aboli

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pour des cas pareils, devant lesquels chacun n'avait qu'à s'incliner, et où c'était même chic d'avoir particulièrement et notoirement à le faire... Marie-Blanche se pénétra d'émotion; elle agita son front, dans ce sentiment qui crée une reconnaissance, chez les êtres, envers l'âge que les choses ont fiiialement atteint auprès d'eux. Et elle dit avec une affectueuse douceur :

a Tout de même, il y a deux ans et demi que ça dure, nous deuxl d

En âme et conscience, elle se serait refusée, pour lors, à admettre qu'elle eût émaillé ce laps de temps par plus d'un « petit flirt », modeste et caché comme les violettes. Roger l'embrassa. Elle ne se défendait plus; elle était attendrie par les souvenirs, et toute faible decette espèce de remueménage qui lui survenait. Elle entrevoyait, en un premier ensemble, le rôle délicat, difficile et méritoire qui lui incombait, un grand premier rôle dont les toilettes se dessinaient déjà dans sa cervelle, et par lequel elle était soudain rapprochée des Laterrencoux-Vaucluse sur le théâtre du monde.

Roger était touché de l'aménité gentille avec laquelle, à présent, elle s'accoutumait à l'idée de son mariage. Oui, Marie-Blanche était bienj:elle qu'il s'était attendu à la trouver, moins une maîtresse qu'une véritable bonne amie. Il débordait également d'effusions. Elle se laissa enfin aller dans ses bras, avec plus de tendresse et d'égaré-

ment encore qu'il n'était habitué à lui en connaître, répondant ainsi à ce que lui-même, en cet instant, témoignait aussi de plus vif que jamais pour elle, par équité, par largesse de gratitude, en homme du monde.

€ Mon chéril soupira-t-elle... Mignon chéri! »

La toute petite buée d'un vrai sentiment mouilla ses yeux mauves. Elle retint Roger contre son cœur, par un élan de cette nature mondaine qui ne redevenait un peu humaine que durant les minutes oh elle était sollicitée jusqu'au fin fond d'elle-même. Marie-Blanche murmura, dans une anxiété discrète, comme si elle eût compté avec ce qu'il y avait en Roger de gendre déjà des Laterrencoux-Vaucluse :

oc Si je ne voulais point que tu te maries, dis?... tu ne te marierais pas? »

Il la réconforta par un baiser assez généreux pour exprimer: « Bien sûr! Comment donc? Mais parbleu ! » Enfin, tout ce qu'elle pouvait désirer.

a Cane nous privera pas, observa-t-elle encore, si nous voulons, de nous aimer toujours comme aujourd'hui?... »

En garçon qui a du savoir-vivre, il répondit:

« Naturellement. »

Et, sur ce, l'instinct qui fait consulter sa montre étant rentré en lui, il s'aperçut qu'il aurait dû être depuis longtemps reparti.

« A ce soir! ajouta Marie-Blanche en recevant

de lui des adieux hâtifs... Tu n*as pas oublié, j'espère, que tu dînais à la maison?

— Qu'est-ce qu'on fera?

— On verra. C'est le gros Cébré qui s'est chargé d'apporter une loge de six. »

Laissée seule, Marie-Blanche s'appliqua, un moment, à penser ainsi que cette fonction consistait chez elle à regarder de façon brouillonne parmi ce qu'elle ressentait.

Comme premier avenir qui suffît à la faire vivre, comme perspective immédiate qui fixât ses visées, elle avait que, le soir, on irait soit aux Variétés, soit au Palais-Royal, soit aux Bouffes. En tout cas, la princesse Nagear n'y serait pas, puisqu'elle était prise par un grand dîner à l'ambassade de son pays. Comme femme, la vieille vicomtesse d'Haringier n'était point à compter, bien que Marie-Blanche ne manquât jamais de déclarer qu'à celle-là non plus elle ne confierait pas son chien. La jeune femme se voyait donc seule de son sexe, pour ainsi dire, à trôner au milieu de quatre hommes, y compris, il est vrai, son mari. Et encore, était-ce permis de traiter en homme Lionel de Forléans?... si jeune, si enfant même, quoique bien joli, qui n'osait guère parler aux femmes et qui, dans son désir de se rapprocher de Marie-Blanche, — il grillait d'amour pour elle; la main au feu! qu'il grillait d'amour, — ferait sans doute la conversation, pauvre petit.

avec Grommelain. Restait, du moins, pour tenir une grosse place, l'entreprenant Cébré, dont le sérieux consistait à trop faire rire les femmes pour qu'elles pussent se fâcher de ses manières. Et enfin, par-dessus tout, Marie-Blanche aurait là, elle y tiendrait sous le regard public Roger d'Iancey à côté d'elle, son Roger de tout à l'heure, dont l'attrait était totalement renouvelé, qui soudain prenait, avec tant d'intensité, le relief neuf d'être le jeune premier de demain dans les plus élégantes péripéties de fiançailles. Et ce fiit une rayonnante vanité pour elle, devant la glace, en remettant en ordre quelques-unes de ses mèches folles, d'y contempler de quelle sorte ce même Roger, héros du grand mariage futur de la saison, venait de l'ébouriffer comme une horreur.

La nouvelle, si parisienne, qui maintenant était répandue en elle, y circulait de façon bienfaisante, et tenait lieu, pour le quart d'heure, d'une piqûre de morphine. Mais une excitation pressait Marie-Blanche d'essayer sur quelqu'un l'effet du secret dont elle éprouvait tant de bien-être. D'ailleurs, elle avait besoin d'un emploi pour le reste de l'après-midi.

Elle avait poudré son visage et remis sa voilette. Elle sortit, reprît une voiture, et se fit conduire chez sa belle-sœur Catherine. C'était rue Vaneau, dans ce vieil hôtel de la famille de Valdrenne que le baron Saffre avait acheté pour son

LA COMTESSE DE GROMMELAIN 5f

fils Arthur, en même temps que Ton y cédait à ce dernier la fille de la maison.

La comtesse de Grommelain était toujours assurée là d'un gracieux accueil. Les deux bellessœurs toutefi^is n'étaient nullement en indmité foncière d'existence. Mais l'absolue diversité de leurs caractères les détournait de toute occasion de se choquer entre elles.

c Je viens voir, dit Marie-Blanche, si vous seriez disposée à faire un tour avec moi chez les couturières. »

Excellent terrain d'entente pour les deux jeunes femmes. Catherine, dans cette indolence à se faire belles que la conscience de leur beauté irréductible entretient chez certaines femmes, aimait assez à y être secouée, brusquée par un entraînement. Et Marie-Blanche lui était, dans les excursions de coquetterie, un guide alerte et amusant par ses expériences courtisànesques et ses virtuosités chiffonnières.

Tandis que Catherine s'attifait et pendant qiœ Ton attelait, Marie-Blanche ne put pas se retenir, au delà de quelques préambules, d'annoncer, sous le sceau des confidences, l'événement mondain en préparation.

a Ah bah! » s'exclama Catherine sans maîtriser une expression d'étonnement naïf de ce que l'air de sa belie-sœur, pour faire part de ce mariage, n'était pas celui d'un enterrement.

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Marie-Blanche ne sourcilla point. Elle n'avait pas à s'expliquer sur la nature de ses rapports avec Roger, ni à se ridiculiser — sans doute — en vaines protestations de leur innocence. Au demeurant, cela lui plaisait surtout d'apparaître énigmatique et impeccable d' attitude, dans un clair-obscur de délicatesse et d'importance, au-dessus de la situation si flatteuse qu'elle estimait lui être faite.

tt Je suis très heureuse, dit-elle, de ce qui advient ainsi à Roger, car il est pour moi un très bon, un très cher ami. »

Et, comme Catherine objectait que c'était cependant un bien gros lot pour le lieutenant Roger d'Iancey d'avoir gagné son entrée tout de go dans la famille des ducs de Laterrencoux, Marie-Blanche le défendit, la main sur la poitrine, côté du cœur :

« J'ai toujours connu à Roger des idées élevées... Il n'était capable que d'un mariage pareil, où tout est réuni: grand nom, grande situation, grande fortune! »

En définitive, au cours de l'expédition des deux jeunes femmes dans les magasins de Sophie, aussi bien que chez Marn et chez Noisine, la comtesse de Grommelain n'eut pas ce zèle désintéressé où elle semblait, à l'ordinaire, chercher d'abord et presque exclusivement ce qui pourrait convenir à Catherine. Les autres fois, avec une sollicitude un peu perverse, peut-êoe

été, dans des occasions propices, au hasard passé de leur audace, de semblables a petits flirts t» pour elle. Au cours des relations banales et mondaines où elle les revoyait fréquemment, ils lui faisaient ressentir moins qu'un souvenir, rien qu'une réminiscence subite, inconsistante et drôle. Mais, dans cet instant où son ardeur à vivre était si vivement surexcitée, Marie-Blanche éprouvait une envie folle que ces hommes eussent aussitôt parlé d'elle, remis son nom sur leurs lèvres en le prolongeant d'indiscrétions. Il passait dans elle une rage orgueilleuse de se sentir maîtresse en permanence de tous les hommes à qui elle avait appartenu. Ce fut ce qui lui remit en tête la pensée de son mari.

oc Est-ce que mon frère est toujours amoureux de vous? commença-t-elle par demander à sa belle-sœur.

— Je ne sais pas, fît Catherine en riant... Il ne croit pas utile de me le répéter chaque jour...

— Mais vous le prouve-t-il?

— Pourquoi cette question? ,

— Parce que, moi, mon mari!... An! j'aurais bien de quoi être froissée de sa con^mte à mon égard... Au fond, je m'en moque; qiais c'est un grossier personnage!... »

Elle s'ihterrompit, méditant pou^ des éventualités possibles sur cet inconvénient qu'elle avait constaté, le matin même, de ne pouvoir recourir,

envers un époux, aux chuchotements par lesquels on se disculpe de tout à son oreille, ni aux chaleureuses démonstrations dont on engourdirait sa méfiance.

« Vrai, reprit- elle, vous m'obligeriez en lui faisant adroitement des représentations. Je vous autorise à avoir parfaitement l'air d'être informée qu'il se comporte de manière à ne pas fortifier mon respect pour ses droits. Voulez-vous bien vous charger de plaider cette cause? »

Catherine Saffre continuait à rire, d'une façoa maintenant un peu ennuyée.

oc Est-ce promis ? insista Marie-Blanche.

— Allons, soit! C'est promis. »

Elles venaient d'être arrêtées devant les magasins de Mimlis. Le valet de pied leur avait déjà ouvert la portière. Elles descendaient pour achever, par là, leur tournée. C'était leur dernière visite du jour, comme dans une suite de musées gratuits. Elles allaient voir, une fois de plus, une autre école de ce paysage des modes, ensoleillé de couleurs nouvelles, nuage de guipures, empli par les incantations de la coquetterie d'une magique atmosphère, tandis que, sur un sol où sont développés les merveiUeux tissus dont on doit la recouvrir, s'évoque, par une logique idée de contraste, le mirage de la femme nue.

■Sîiiff^Iriî'

t-elle, campée plutôt qu'assise sur le petit canapé du fond de la loge.

Au-dessus d'elle était la glace, dans laquelle Tarsul se regardait en lui parlant. C'est avec cette sorte de vis-à-vis, consistant en lui-même, que ses facultés de conversation étaient le moins exposées à se tarir; car une longue expérience avait amené cet homme attentif à la constatation qu'il n'y a encore, pour soutenir d'assentiment tout ce que vous dites et en rire autant que vous, rien de comparable à la figure dont l'expression alors vous fait ainsi face.

a Je suis, déclara-t-il, quelqu'un que, en principe, vous ne voudriez pas avoir même seulement pour oncle, puisque je n'y aurais pas le mérite d'être à héritage, ^ais si, par une cour acharnée, je vous suppliais à genoux d'éprouver pour moi que vous soyez un peu... ma nièce, peut-être m'accorderiez-vous cette faveur suprême, de temps en temps, dans des occasions fugitives... Par exemple, tout à l'heure, pendant le temps de regagner votre voiture, en prenant mon bras pour descendre le grand escalier. Je suis d'une stature qui ne fait point mal, en public, sur des marches. Ajoutez à cela ma boutonnière fleurie de vieux polisson qui soigne sa tenue, un tas de gens très bien qui au passage me disent : « Bonjour, Tarsul! » et cette manière un peu myope que j'^i de ne voir que les personnes

avec qui, pour une femme soigneuse de ses attitudes, c'est agréable que son cavaKer échange cfes saluts... j>

Tout en s'exprimant sur ce ton de plaisanterie, Tarsul tordait ses très courtes moustaches pointues et cirées, auxquelles le moindre froncement de la lèvre supérieure donnait un agressif aspect de boutoirs. Il tapotait aussi sur l'étroit alignement de cheveux gris-fer, en bordure sur le front, qui laissaient chauve le sommet du crâne, sur une grande étendue. Un collier de barbe assez ras, tournant autour du visage, semblait être la mentonnière par laquelle ce bandeau de cheveux aurait été assujetti sur sa place. Derrière la tête, une seule autre touffe de cheveux, plaquée à la peau et lustrée de brillantine, donnait, une importance à la nuque et l'animait, au moyen d'une raie, par l'expression comique et inquiétante d'une espèce de rictus qui se fût égaré de ce côté-là.

a Voilà tout ce que je vous crois capable de me concéder, reprit-il... Est-ce exprimer là trop de fatuité envers vous ?

— Certes, non! accorda la princesse, et si je devais jamais avoir la faiblesse de prendre un oncle, je vous promets que ce serait vous... Mais, dites-moi, M. et M™^ Bréhand ne paraissent pas avoir la politesse de l'exactitude ?

— Que voulez- vous? ils vivent dans l'igno-

rance de l'heure et du temps; comme de vrais tourtereaux... »

La princesse Nagear fit une grimace répugnée, en murmurant :

c Comment peut-on être tourtereau avec un pareil éléphant de femme?

— Bah ! Olivier n'est pas un délicat. Il appartient à la pire espèce des parvenus, celle qui ne s'est point dégrossie à la peine, polie dans la lutte, affinée avec le temps. Songez à ce que c'est qu'un individu qui, sans l'excuse de la naissance ou d'une valeur personnelle, sans la vraisemblance de pouvoir être amoureux, n'a point de scrupule pour épouser la fortune d'une créature aussi disgraciée {Jiysiquement, à laquelle il n'apporte, de son chef, que des bottines à ressemeler et du linge à blanchir!... Certes, je n'ai jamais vu d'inconvénient à ce que les reines épousassent des bergers... Mais encore faut-il que la reine soit de gentillesse suffisante pour que l'on puisse plausiblement lui attribuer une idylle avec un berger charmant et ingénieux. Or, ici, ce n'est point le cas... Toutefois n'est-il pas juste que ce piteux gros monstre de Julienne trouve chez son mari de la santé... et du cœur à la morne besogne pour laquelle elle se l'est payé?... »

La princesse posa cette question, de façon négligente :

« Est-ce que M. Bréhand est vraiment à la tête,

OLIVIER BRÉHAND 7f

déjà, d'une fortune bien considérable ? En somme» sa femme n'a pas encore hérité...

— Pardon ! je ne vous parle pas ici de la cascade de millions qui doit leur tomber un jour dans les mains. Leur avenir, je ne l'escompte pas. D'autant que lorsque l'on est, comme le baron SafFre, jusqu'au cou dans un tel torrent d'affaires, il ne suflSt pas d'y être un rude nageur, il faudrait aussi être sûr que l'on n'aura jamais de crampe, qu'aucun cataclysme ne se produira... Mais, pour le présent, dès aujourd'hui, la position des Bréhand, ainsi que celle des Grommelain et des Arthur Saffre, est grandement aisée...

— De combien?

— Oh ! ce serait tout un calcul à faire!...

— Mais ne pourriez-vous mdiquer à peu près? » La princesse affecta soudain pour les chants

qui venaient alors de la scène une attention charmée, qui contrastait avec le caractère plus pratique de ses dernières interrogations. Tarsul en fit intérieurement la remarque; et, se prêtant à un calcul d'évaluation sommaire, U releva sur ses doigts :

€ ... Deux millions de dot en espèces... l'hôtel du Cours-la-Reine... la jouissance du domaine d'Ozerpie... une rente de cent mille francs... les cadeaux... les tours et les retours de bâton, auxquels le baron Saffre se laisse toujours prendre par ostentation de générosité— Voyez-vous, nous

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les loisirs de son corps et toutes les corpulences de sa sânté à ses débordements conjugaux.

— Ho ! ho ! s'exclama la princesse, vous n'êtes pas tendre pour vos amisl...

— Je n'ai pas d'antipathie spéciale envers Julienne Bréhand. Je l'apprécie, tout bonnement. Par-ci par-là, je le reconnais, elle m'échauffe pourtant un peu les oreilles quand, rassasiée de luxure, tout abrutie des ponctualités maritales, elle déblatère contre d'autres femmes qui, si elles ont la réputation d'être un peu légères, apportent toutefois en ces choses la grâce de la légèreté. Ah! c'est qu'elle est intraitable sur toutes celles dont elle n'attend pas un avantage mondain, et que son mari ou elle ne croient pas avoir un intérêt à ménager! Il faut voiries airs bornés, la suffisance entendue avec lesquels elle croit pouvoir se ranger au-dessus de cette adorable petite M™* Wien, ou de notre exquise amie Edmée que ce grand butor de Machin...

enfin Chose... fait quelquefois pleurer mal à propos, c'est vrai, dans le monde. Mais enfin ce sont là des créatures d'élite, au moins chastes d'apparence, discrètes d'allures, avec des sourires délicats et des regards qui sont propres; tandis que, pendant ce temps-là, M™« Bréhand nous invite à considérer la turpitude de ses aspirations, sous prétexte que cela jouit du caractère officiel. Elle nous étale ses grossières agitations,

ses satisfactions obèses, avec un gros sentiment bien assis d'en avoir le droit, de nous présenter un spectacle régulier et légitime. Et, du moment que les exercices de son tempérament ont été bénits, elle ne s'avise de rien pour nous encachei l'ignominie, pour la couvrir un peu, pour y mettre seulement un pagne!.,.

— Elle doit être horriblement jalouse?

— C'est-à-dire que, à l'occasion, elle le serait, sans pitié. Et c'est bien cette perspective qui retient Olivier dans les tentations, qu'on surprend chez lui, à certaines heures, de s'offrir un ragoût plus affriolant que le pot-au-feu de la maison. Ses instincts conquérants de beau gars le travaillent visiblement, lorsqu'il y a d'agréables femmes alentour, et que la sienne n'est pas à le surveiller. Mais dès qu'il se sent retombé sous le regard de madame son épouse, bernique! Il vous laisse la plus jolie personne du monde en plan, et s'éloigne vite, tout penaud, de celle qui pourrait l'exposer à être brutalement rejeté sur le pavé, sans autre bagage que le petit sac à main dans lequel il a fait ses apports... 0»

Sur ces mots, les Bréhand se faisaient ouvrir la porte de la loge. Lui entra, très pur d'élé gance, dans son habit de coupe anglaise, qui venait de chez le premier tailleur de Londres. A distance correcte, il fendit d'un sourire sa figure cérémonieuse, dans laquelle sa large barbe

blonde dissimulait les brutales duretés du menton. Et, durant le nombre de pas qu'il lui fallait encore pour être tout auprès de ses hôtes, il tint à plat, contre ses paumes, ses manchettes dont les boutons, comme ceux du plastron, étaient mieux que riches, plus que richissimes : ils étaient très modestes, ainsi qu'il convient à quelqu'un qui ne va pas se mettre à vouloir donner sur sa chemise une idée de sa fortune, parce qu'alors cet emplacement-là ne suffirait pas.

c Nous sommes bien en retard, s'empressa de dire Julienne... C'est ma faute! A la dernière minute, j'ai encore eu à m' occuper de mes pauvres. Il m'a fallu écrire à la bonne amirale, et envoyer un petit rapport à l'oeuvre dont M*"*^ de Saint-Andoche a la bonté de tant désirer que je m'occupe. On se doit bien un peu, n'est-ce pas? de temps en temps, aux malheureux... Mais je vous en prie, princesse, ne restez pas là; le second acte est commencé, venez voir, c'est le moment maintenant où la salle doit être pleine... »

l^me Bi;éhand portait une opulente toilette rouge; et, avec son teint rougeaud, son aigrette qui, au-dessus de son chignon noir, rougeoyait aussi, avec son dandinement assez semblable à un état de flottaison, elle prit place à côté de la princesse, dans une assurance paisible que, à partir de mi-corps, elle se faisait apercevoir de partout, comme une bouée somptueuse.

8o ' l'armatukb

Olivier glissa à Tarsul, en s'installanc avec lui derrière les deux femmes :

a Lucierre va peut-être venir; je lui ai fait porter un petit mot cette après-midi. »

L'autre fit un mouvement de tête, qui n'était pas une approbation. C'était un nouveau cas où, dans sa rage d'avancer dans le monde, Olivier lui semblait avoir été trop vite. Mais que faire avec les gens qui s'entêtent à ne pas distinguer les nuances? Tarsul jugea inutile de vouloir une fois de plus faire entendre à son élève que celuici n'était encore en posture d'inviter les gens du rang de Lucierre que pour le déjeuner, ou à la campagne, dans les conditions évaporées et le libéralisme du plein air.

Au cours de l'inspection à laquelle Tarsul préféra se livrer vis-à-vis de la composition de la salle, il arrêta sa lorgnette sur l'avant-scène du baron SafFre. Celui-ci l'occupait avec sa femme, son lîls, sa belle-fille et le ménage d'Exireuil. La baronne, s'abritant contre l'éclat des lumières, n'apparaissait qu'en recul dans la pénombre de l'arrière-loge sur laquelle se détachait le pâle tracé de sa face. Jacques d'Exireuil, au second plan, se penchait fréquemment vers le baron, semblant faire les petits frais de réflexions courtes, auxquelles l'interlocuteur ne répondait que par des assentiments distraits de sa forte encolure. Un ob servateur aussi perspicace que Ta^

OLIVIER BRÉHAND 8l

sul démêlait bien ce qu'il y avait dans les agissements d'Exireuil de plus empressé qu'il n'était séant entre gens du même monde, et d'un peu humble fébrilement. Il le voyait être mal d'aplomb dans une obligeance de propos agités, en quelque sorte à demi assis dans l'entretien, de même que sur le velours de la chaise. Quant à Giselle d'Exireuil, elle regardait droit devant elle, vaguement. Une expression de lassitude altérait son charmant visage. Elle avait un air d'insomnie plutôt que l'air éveillé. Un ton de bistre cerclait ses grands yeux bleus. Et au milieu de son corsage blanc des roses pourpres saignaient, faisant la même marque mystérieuse que celle de la « colombe poignardée », sur les palpitations de cette poitrine altièrement engorgée. Tarsul examina Giselle avec toute l'acuité de dépravation par laquelle on fouille les apparences d'une femme, pour lui prendre un secret qu'on la soupçonne d'avoir, a Ça y est, ou ça va y être. That is the question I » pensa-t-il, sans oser plus formellement conclure d'après ses idées. Passant à Catherine SafFre, il la retrouva, celle-là, en état de sérénité extérieure, imposant l'orgueil aquilin de son visage, l'éclat de ses dents, la sombre majesté d'un front que couronnait une chevelure d'un noir bleuté, et tout son type de régnante beauté. A deux reprises il la vit adresser dans une même direction un même regard oblique dont il n au-

reviendrez, nous aurons tout le temps de causer sérieusement. »

Tarsul était en route pour présenter ses hommages, selon Tordre d'une méthode graduée, dans un nombre restreint de loges où le fait d'y être reçu lui garantissait de maintenir ainsi, partout ailleurs, son petit prestige. Il débuta par celle des Gisors, n'ayant à y compter que sur les immunités dont tout visiteur autorisé était revêtu dès le seuil de cette maison où c'était un principe supérieur de traiter même les fournisseurs avec politesse. Mais Tarsul avait trouvé le moyen de s'afficher au premier plan, pendant une seconde, avec le duc; et ce n'était au surplus que des lettres de créance que, en quelque sorte, il était venu chercher en ce haut lieu. De là, il était accrédité chez les Marengo, où la jeune princesse lui fit aussitôt fête, dans une hâte qu'elle avait d'exprimer sur la duchesse de Gisors une pensée agréable à rapporter occasionnellement. Car si le prince et la princesse, par une correction mondaine d'attitude politique, devaient se priver de frayer avec M. le duc et M°*« la duchesse, ils s'appliquaient du moins à entretenir auprès d'eux des causeurs extraordinaires et flatteurs plénipotentiaires par qui faire négocier la reconnaissance de leur principauté. Auprès de la baronne Happarsheim, Tarsul entra avec la gloriole de porter dans sa main droite une poignée de tout ce que

cette suite de serrements de mains aristocratiques venait d*y mettre d'inappréciable. Il gardait comme une auréole des relations avec lesquelles il avait su se mettre successivement en vue, aux yeux d'un monde chez qui la vanité de chacun a du moins cette humilité d'aimer à regarder audessus de soi. Enfin, quand il en fut à descendre jusqu'à l'avant-scène du baron Saffre, l'autorité de Tarsul y tomba avec tout le poids que pesaient ensemble, de là-haut, les trois loges de premier choix dont il sortait. Les appréciadons qu'il fit sur la partition de l'opéra que l'on représentait, en furent rendues définitives dans l'es prit d'Arthur Saffre, de Saffre lui-même, et de Jacques d'Exireuil, dont l'adhésion ne cherchait qu'à se joindre à celle du grand baron. La ba ronne Saffre aussi eut cette approbation muette et blanche, à laquelle pourtant Tarsul ne pouvait jamais parvenir à se fier. Seules, Catherine et Giselle se bornèrent à lui rendre son salut par d'in signifiants sourires au milieu de leurs expressions de physionomie absentes : l'une, retirée dans le dédain naturel de ses rêveries familières ; l'autre, enfermée dans un gethsemani de pensées noires dont ses longs cils étendaient les ombres sur ses traits.

Quand Tarsul eut regagné la loge des Bréhand, il fut surpris, même un peu dépité, d'y trouver, a rencontre de ses pronostics, le petit vicomte de

OLIVIER BRÉHAND 8f

Lucierre. Celui-ci, il est vrai, n'était là que pour s'excuser de n'y pas rester; mais, enfin, il y était. Pourquoi?... Pas pour le physique de Julienne, à coup sûr!... Ni pour la personnalité d'Olivier!... D'un coup d'œil, Tarsul se persuada que ce n'était point non plus pour la princesse Nagear; d'ailleurs, ce gentil petit Lucierre paraissait toujours très heureux de sa liaison avec M™^ de Lizure, et tout le monde aussi en était content... Alors, quoi? que faisait-il là? Parbleu ! il n'y avait qu'une réponse: la démarche de Lucierre équivalait à un potin sur lui. C'était comme si l'on eût dit à Tarsul : a Vous savez, le petit Lucierre, que vous croyiez si à son aise? Eh bien! mon cher, il a des ennuis d'argent. Lesquels? Peu importe; et vous n'avez pas besoin d'en savoir plus long. » Cette nouvelle imprévue, Tarsul aurait été prêt, dès lors, à en témoigner par serment devant la justice des hommes, aussi bien que devant le tribunal de Dieu, a Et la preuve, aurait-il ajouté, c'est que tel jour, à telle heure, il a pris la peine de venir à l'Opéra, dans la loge de M. et de ^jme Bréhand. »

Sur ces entrefaites, Olivier avait emmené Tarsul, à part, dans le petit salon du fond.

a Mon bon, dit-il, il faut que vous me donniez franchement votre avis. D'après vous, le moment est-il venu, oui ou non, pour moi, de me présenter au Rallye-Club? »

Tarsul fie un sursaut.

c Comment?... Vous y songez maintenant?...

Dès cette année?... Mazettel Pourquoi pas au Steeple-Club, pendant que vous y êtes? Ou à l'un des cercles delà rue de la Concorde?... voire même au Turf?...

— Vous supposez donc que ça m'est si impossible que cela ?

— Trop tôt, mon ami!... Beaucoup trop tôt!... Vous ne pouvez pas commencer à avoir de chances avant un an ou deux. Et encore il vous faudra faire une sacrée besogne, d'ici là! »

Un peu déconcerté, Olivier riposta :

c Cependant, je me suis déjà donné du maL Selon votre avis, je me suis fait recevoir du Cricket, du Horse and Dog, du Little^Bar... enfin, de tout ce qui est d'une entrée plus facile que le Rallye- Club, et où l'on se trouve néanmoins en rapport avec quelques-uns de ses membres... Et c'est justement là qu'il y en a eu, non pas un, mais dix, pour m'engager à me présenter!...

— Vous allez vous fourrer dans un guêpier!...

— A propos de quoi?

— Euh! euh! C'est difficile à dire!... Tenez, laissez-moi opérer le sujet où nous sommes, avec une brutalité de chirurgien. Écoutez, et ne criez pas; c'est pour votre bien. Vous avez fait un beau coup de fortune dont, chaque jour, n'est-ce pas? vous êtes content de tâter dans

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votre portefeuille, dans votre bien-être, dans votre luxe, de tenir à pleines mains la réalité que vous Tavez fait. La plupart des autres, tous ceux dont le sort est moins fortuné, se consolent dans des moqueries à votre adresse, et en sentant qu'ils composent le groupe, cordial contre vous, de ceux qui n'ont pas fait ce coup-là ou même ne voudraient pas l'avoir fait. Mais il n'y a là pour eux qu'une satisfaction négative, en somme, d'un caractère platonique. Cela ne peut se transformer et leur procurer une jouissance réelle que le jour où, vous adressant à eux, vous leur offrez un moyen matériel de tâter, à leur tour, combien leurs mains sont nettes de ce qu'ils n'ont point fait d'absolument pareil à vous. Ils peuvent ainsi vous faire payer le succès de votre affaire, et toucher la part qui les en dédommage, dans le refus de vous agréer en leur compagnie. »

. Olivier avait une patience assez souple, un reste d'ancienne docilité envers ses chefs de bureau, pour prendre ce que Tarsul lui remontrait parfois avec un peu de vivacité. Néanmoins, par la présomption que les conquêtes sociales déjà faites progressivement développaient en lui, peut-être même à cause de la présence momentanée dans sa loge, avec une princesse Nagear, d'un vicomte de Lucierre en train de faire de la conversation à sa femme, il risqua cette objection:

« Ah çà! le Rallye-Club, mais vous en êtes bien, vous? »

Cela signifiait évidemment que Tarsul ne possédait pas plus de particule que Bréhand; que l'on ne pouvait davantage, de Tun ou de l'autre, dire d'où ils venaient, et que, dans le doute en ces matières, celui qui était riche pouvait seul prétendre être quelqu'un.

a J'en suis, c'est vrai, répliqua tranquillement Tarsul; mais si je m'y présentais aujourd'hui, je serais probablement blackboulé plus vite encore que vous, car je n'ai aucun avantage à apporter, moi, en compensation de ma personne. Mais vous oubliez que je suis membre fondateur!... C'est à peu près le seul procédé qui s'offre aux gens de mon espèce pour faire partie d'un cercle choisi. Il faut qu'ils en profitent dans la facilité des débuts, quand ils ont su être d'une bonne bande originelle, où l'on entrait sans ballottage, rien qu'en tournant le bouton d'une porte qui donnât sur le salon d'une cocotte de premier ordre ou sur quelque cabinet brillamment composé d'un grand restaurant de nuit. »

Devant la modestie de ces explications, Olivier s'était calmé. Il reprit, dans un esprit de conciliation :

ce Vous me donniez plus d'espérances, quand vous vous êtes chargé de me faire avoir les yearlings de Foncedrecq. Vous m'assuriez alors que

les trois quarts de mon admission seraient ainsi gagnés; surtout si je donnais à mon vendeur la possibilité d'être vraiment content de moi... Est-ce que j'ai lésiné? J'ai été très chic, il me semble. J'ai fait tout payer très largement par mon beau-père... Et puis, au bout de ces sacrifices-là, vous me racontez que je ne suis pas plus avancé qu'au premier jour!...

— Mais si! mais si! Tout cela est excellent!

Seulement, vous n'avez pas fini de semer, et vous voudriez déjà cueillir! »

Olivier continuait à énumérer ses titres au grade de clubman supérieur :

a Dans toutes les bonnes œuvres, ma femme est participante, ou, en tout cas, dans toutes les bonnes listes d'oeuvres. Au moindre signe, elle paie de sa personne... Elle est constamment fourrée avec l'amirale de Rie, avec M"* de Sainie- Guduie...

— Bravo! c'est parfait! Vous n'étiez rien, vous ne comptiez pas. Désormais, vous avez une existence mondaine, vous êtes sur le tableau d'avancement de la haute société... Ainsi, au Rallye- Club, j'ai même déjà entendu parler un peu de vous...

— Ah?... E: vous ne me le disiez pas ?

— C'est qi e l'on pariait que vous n'en seriez jamais. Votre candidature paraissait impossible au plus grand nombre. Eh bien, cela est encore

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excellent) Voilà un grand pas de fait. L'année dernière, Ton n'aurait même pas pu prononcer votre nom, ou bien alors personne n'aurait pris la peine de protester.

— Et la chasse à courre, pour laquelle je vais aussi m'exténuer, est-ce que ce n'est pas un nouveau mérite que je puisse invoquer? Quand vous m'avez fait pousser mon beau-père à acheter le domaine d'Ozerpie, vous m'avez raconté que c'était très fort de prendre la suite du marquis de Fé, parce que la chasse y avait une clientèle de high-life qui ne demanderait sans doute qu'à y revenir. Je n'invente rien. C'est vous qui m'avez indiqué, sur le plan, comment les droits dont je disposerais pourraient bouleverser les habitudes de chasse entre tous les châtelains du voisinage, intercepter leurs communications, s'ils ne se décidaient pas à me faire bonne figure... Par conséquent, le meilleur moyen que les Nargencey, les Saint-Bel, les Malu aient de m'avoir avec eux, cet automne, c'est de me soutenir dans leur club, et de voter pour moi, ce printemps.

— Vous ne les connaissez pas! répondit Tarsul en hochant la tête. Vous ne vous imaginez point avec quelle énergie, avec quelle abnégation même pendant un certain temps, ils sont capables de défendre le sol de leurs clubs. Quand on les a vus seulement une fois en interdire l'accès, les boules de vote en main comme mi-

traille, on est convaincu que c'est là leur citadelle suprême!

— Non, écoutez, Tarsul, à la fin, vous êtes trop décourageant, trop pessimiste! d

Cehii-ci désigna alternativement les deux bouts de sa lorgnette.

« C'est vous, dit-il, qui êtes consternant d'optimisme!... Vous vous obstinez à regarder votre but par les petits côtés qui vous en rapprochent, et vous détournez vos yeux des gros côtés qu'il y a pour vous écarter... Primo, vous êtes desservi, au Rallye-Club, par Grommelain, dont on doit tenir la parole pour autorisée, puisqu'il est votre beau-frère. Secundo, vous vous heurtez à l'antipathie de ceux dont les ancêtres possédaient tout autrefois, et qui discernent de combien ils seraient plus riches si le baron Saffre l'était moins devenu. Et, à ce propos, quand vous en serez à faire agir vos parrains, il sera bon qu'ils jurent leurs grands dieux que vous avez, vous-même, la plus médiocre estime à l'égard de votre beaupcre et que vous ne vous gênez pas, en tout petit comité, pour le traiter de filou. Cela pourra prédisposer un certain nombre d'esprits en votre faveur... Mais le parti auquel vous inspirez Thosrilité la plus acharnée, c'est celui des membres dont la présence au club est le moins justifiée, qui ne sont entrés là que par les pires intrigues, ks complaisances fâcheuses, par surprise, en un

mot. Tous les efforts de ce genre d'élus tendent à ce que le club soit dorénavant fermé, bouclé, verrouillé derrière eux, puisque les en voilà! Us ne peuvent se résigner à admettre quelqu'un qui soit précisément dans leur cas, et dont l'adjonction nouvelle semblerait vulgariser la dignité qu'ils ont avec tant de peine obtenue. Ceux-là ne veulent jamais entre-bâiller la porte que pour donner accès à quelque personnage qui soit alors un vrai grand seigneur, en état de rehausser encore le niveau de leurs camaraderies. . . D'autre part, vous n'avez point, jusqu'à présent, accompli une formalité indispensable. Dès la première heure, je vous ai prévenu qu'il vous faudrait prendre un titre, ou au moins changer de nom... Pourquoi vous êces-vous mis en retard sous ce rapport?

— J'en conviens, j'ai manqué d'estomac...

J'ai appréhendé un peu le ridicule...

— Comment, le ridicule! Mais tout le monde aujourd'hui se met bravement à arranger son nom, dans la mesure où ça en a besoin. C'est un temps de corvée à subir, qui ne fait guère plus rire que le spectacle des petites misères du régiment, puisque la plupart ont passé par là ou prévoient qu'ils devront y passer aussi, fatalement.

— Et puis j'ai craint de m' aliéner les dispositions des nobles, les... autres nobles, ceux qui le sont de naissance. Ils supportent donc volontiers que Ton emp'ète ainsi sur leurs prérogatives?

— Mon cher, ils en sont assez furieux, c'est certain. Mais, en définitive, ils se résignent à prendre cela comme un hommage, un humble effort de roturier pour tâcher de s'élever un peu vers eux et leur offrir, dans sa personne, une fréquentation nommable, dicible. Bientôt même, ils éprouvent quelque bienveillance pour celui qui les a respectueusement alimentés de quolibets, en s'affublant d'un sobriquet par déférence mondaine. Un beau jour, la paresse leur fait omettre d'ajouter de la dérision à la manière dont ils désignent ou interpellent leur nouveau bourgeois-gentilhomme par son nom artificiel qui, dès lors, s'authentique, de leur propre bouche.

— Eh bien, je ferai ce qu'il faudra sur ce point... Mais l'année prochaine!... Je ne peux vraiment pas tout faire en même temps! d s'exclama OHvier avec une mélancolie harassée. On percevait, dans sa plainte, un écrasement de labeur en snobisme. Après les années où il avait vastement joui de n'avoir soudain plus rien du tout à faire, les appétits de high-life l'avaient à l'improviste chassé hors de son repos. Et il s'arrêtait comme pour reprendre haleine; il voulait souffler un peu, à la suite de ces quelques mois durant lesquels il lui avait fallu s'improviser éleveur et grand veneur, horseman, huntsman, et presque gentleman.

Tarsul poursuivit impitoyablement :

c Soit I mais vous avez tort de difTérer. Vous ne vous êtes que trop attardé dans votre nom légitime. Vous vous êtes déjà fait présenter sous ses auspices à trop de monde!... Ce qu'il y a, en tout cas, de sûr. c'est que jamais, au Rallye-Club, on ne recevra M. Bréhand. Bréhand, cela signifie uniquement, à l'oreille, à la mémoire, le petit aventurier qui a épousé la fille du baron Saffre. A la rigueur, la grâce du pape pourrait bien faire de vous un comte Bréhand, ce qui constituerait une amélioration. Mais le mieux, en somme, c'est que vous supprimiez toute consonance rimant avec votre passé. Cbotsissez-vous un nom, à votre guise long ou bref, mais pas tapageur, quelque chose de neuf, qui puisse se couler en douceur et ne lèse les droits de personne. Collez ça sur vos cartes, et attendez que ça prenne. Alors, ces deux ou trois syllabes, qui n'auront encore traîné nuUe part... quatre même, si vous voulez... signifieront le monsieur dont ce qu'on se rappellera d'abord de plus particulier ce sera d'avoir dîné avec lui chez les Elioboth, pour commencer, ou les Seygre-Ronne. Vous serez encore ce nouveau monsieur avec lequel, dès l'été qui vient, les Cheurbe, les Nargencey, les Malu, les Saint-Bel, pendant le genre de saison oh l'on se déboutonne un peu, se seront mis à voisiner.

Enfin, vous serez le monsieur qui, en toute chose,

est bien pensant, reçoit mieux encore, et dont on n'a besoin de rien savoir en outre que de pou voir en dire qu'il s'appelle monsieur... monsieur Comme-il-vous-aura-piu! »

A ce moment, le petit vicomte de Lucierre, prenant congé des deux femmes de la loge et les saluant à reculons, fit apparaître la ligne noire de son dos d'habit dans le champ des considérations de Tarsul.

« Voyez-vous, continua celui-ci en baissant le ton, j'ai peur aussi que vous ne manquiez de cette toute simple générosité avec laquelle les gens fortunés peuvent se faire bien des amis et une très importante clientèle dans la bonne société. Je vous soupçonne d'être assez dur à la détente ?

— Par exemplel s'écria Olivier... Vous seriez ébahi vous-même de tout l'argent que j'ai dehors, si je vous montrais le petit cahier où je note les emprunts qui me sont faits...

— Mais justement, il n'en faut pas de petit cahier!... C'estle divin oubli des sommes prêtées que l'on attend de vous!... »

Lucierre, en s'en allant, serra la main aux deux interlocuteurs, et les prévint, avec un aimable sourire, que le troisième acte de l'opéra était en voie d'exécution avancée. Olivier, ahuri par tout ce qu'il venait d'écouter, remercia distraitement le jeune vicomce. Il y eut, dans la cordialité de la

iii .s. -il»--

aux Gelinottes, au New-Street, aux Fêtards. Je connais des individus que l'on y est ailé prendre par les épaules, à la table de jeu dont ils faisaient les délices, pour les introniser immédiatement au Rallye-Club, sans autre raison que d'avoir à faire capter là le guignon qui, ailleurs, en lieu indigne, ruisselait de leurs poches. j>

Durant la dernière partie de ce conciliabule, la princesse Nagear s'était à plusieurs reprises retournée vers les causeurs, avec une expression mécontente, sans doute du tête-à-tête où on la laissait avec M°*® Bréhand.

« On nous réclame! observa Olivier en se portant en avant.

— Tenez, lui souffla Tarsul par une inspiration fantaisiste, la princesse est une personne que vous feriez bien d'intéresser gentiment à votre cause. Par l'ambassade dont elle est parente, par son agrément, ses relations et son entregent, elle peut vous ouvrir plusieurs portes utiles et vous aider adroitement dans divers salons, d

Côte à côte avec la masse presque informe de. sa femme, Olivier Bréhand regardait la princesse, i ctre svelte et infiniment désirable, avec une nuditv^ d'épaules tombantes, et, dans l'arrière du corsage, cet angle taillé par où la vue du dos blanc finissait en pointe très basse, aiguë comme un défi.

€ Je crois que la princesse est pour nous une

çS l'armature

amie excellente! » fit hypocritement Olivier en dissimulant l'efTet troublant des observations dans le sens desquelles il avait été dirigé psff Tavertissement de Tarsul.

Ce dernier, assis maintenant derrière M™* Bréhand, se demandait à quel sentiment singulier il venait d'obéir, en forçant ainsi l'attention d'Olivier sur la belle étrangère. Il démêlait bien, dans son for intérieur, une solidarité d'instinct visà-vis d'un être de son espèce. C'était là une créature isolée de même façon, et qui, aux prises comme lui avec les embarras de la vie, avait aussi ses compromis proprement cachés et l'air ganté pour ses mains-d'œuvre. Il se plut un instant à reconnaître qu'il avait dû céder à une impulsion de bonté. Il avait une envie de dire tout bas à la princesse : « Vous savez, notre programme de tout à l'heure, eh bien ! je m'y suis déjà conformé : je viens d'être un oncle pour vous!... 3 Mais pendant que l'imagination de Tarsul se délassait à goûter ce qui lui paraissait être les joies pures de bienfaisance, il surprit quelque chose de très révélateur dans un mouvement de la grosse Julienne, qui la montra de profil. Ce fiit l'implacable œil de propriétaire dont elle guettait l'attitude d'Olivier. Celui-ci, dans un moment d'irréflexion, les genoux ployés contre le dossier de la princesse, lui adressait quelque menu propos, d'une bouche un peu rapprochée

de Toreille de l'autre. Olivier se sentit perforé par le regard de sa femme; il se tut, et renversa son buste, toute sa verve retombée à plat. Un petit duvet roux^ sur la nuque de la princesse, s'arrêta net de folâtrer, faute d'un souffle de paroles de plus... Alors Tarsul s'avisa d'un deuxième mobile — purement malfaisant, celui-là — qu'il avait bien pu avoir inconsciemment aussi, en lançant ce jeune mari, si tenu à l'attache, mais si impétueux, sur la dangereuse piste de la princesse Nagear.

lOC l'akhature

GISELLE d'eXIREUIL

T^^ LLE frémissait d^indignation et d'effroi, l'oreille collée à la porte du fumoir, où son mari discutait avec l'individu qui avait insisté si insolemment pour être reçu... Ce qui venait ainsi d'entrer là, pour y éclater, c'était une rage de créancier, une fureur de réclamadons. Et le ton de Jacques d'Exireuil, pour répondre, n'était pas seulement celui d'un débiteur en retard; son langage désemparé, tandis qu'il promettait de bientôt payer, avait les vacillations d'un malheureux auquel manquait le savoir-faire, mais non l'envie, hélas! de mentir. Giselle, brusquement, était précipitée ainsi dans l'horrible réalité de la situation ; et pour la

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première fois qu'elle y plongeait clairement, c'était jusqu'au fond. Antérieurement, elle avait cru à des difficultés de gestion passagères dans leur fortune, qu'elle ne soupçonnait pas son mari d'avoir totalement compromise. Naguère, elle avait même été presque ravie d'avoir à se montrer sage, quand Jacques avait réduit leur train d'existence en prétextant une diminution dans le rendement de leurs biens. Elle s'était dérobée à toute explication par A plus B, en grande enfant aimant mieux être embrassée qu'édifiée, et qui ne voulait pas qu'on lui troublât la cervelle avec des histoires de revenus ni des récits sur la conversion des rentes... Plus tard, elle avait certes bien remarqué que.les embarras de Jacques se prolongeaient, paraissaient même s'être aggravés, à en juger par des brusqueries de paroles, par certains airs absorbés et une espèce d'agitation nerveuse. Mais elle avait alors obéi au tendre scrupule de ne point aviver par d'instantes interrogations l'état de malaise où elle le voyait souvent. Elle n'avait songé qu'à l'assister de douceur, à servir ses intentions, à ne le contrarier en rien, pendant cette traversée de mauvais temps. Car, pour Giselle, de même que pour la plupart des femmes de pareille classe sociale, la loi des questions d'argent Leur semble régie, au-dessus de l'effort humain, par un système qui serait analogue à celui dont est assuré le changement des

saisons. Tout leur esprit et le meilleur de leur zèle ne s'appliquent qu'à savoir s'accommoder adroitement ou bravement des intempéries présentes, et à attendre que la fatalité d'un printemps imaginaire revienne faire reluire leur position.

Et voilà que, tout d'un coup, elle recevait la démonstration que son miénage en était aux abois!... Comment se fàisait-il que Jacques, si peu endurant d'ordinaire, si chatouilleux au point d'honneur, se laissât ainsi outrageusement relancer dans son domicile par cette espèce d'homme, quelque usurier sans doute, qui exigeait, séance tenante, un remboursement de vingt-sept mille francs?...

€ Non, non! ne me remettez plusl criait une voix brutale; il y a trop longtemps que vous me faites tirer la langue après ce que vous me devez!...»

Et la réponse de Jacques implorait des délais, d'une tout autre voix, bien basse, d'une pauvre chère voix, dont la détresse à travers la cloison navra les grands yeux de Giselle, toujours si prompts à toutes les larmes.

« Qu'attendez- vous, reprenait le créancier,

pour faire argent de tout?... Est-ce que j'ai des

chevaux, moi? Commencez donc par vendre les vôtres!... »

La dufieté de cet ordre fit bondir Giselle.

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D'ailleurs, c'était trop injuste : la paire de chevaux n'était plus là. Brigg avait consenti à les reprendre; et si Jacques et Giselle les montaient quelquefois encore, c'était en location, en attendant l'acquéreur et que ce fût tout à fait fini du souvenir heureux de ces bonnes bêtes.

a Pour moi, ça m'est égal, continuait-on en menace; si vous ne me donnez pas satisfaction, j'ai un jugement, je vous fais saisir! »

Saisir!... Le mobilier... les bijoux... les robes... C'était permis, cela? C'était possible que quelqu'un vînt vous arracher, chose à chose, tous ces objets auxquels on était habitué comme à ses propres membres et qui, autant qu'eux, par leur conformation aux habitudes, leur docilité amie, semblaient être pour toute la vie à soi!... Mais, au fait, le tapissier Manif qui avait renouvelé la tenture du petit salon et à qui on la devait encore?... et Noëla, dont la note de couture était là aussi à attendre?... et le sellier? le glacier?... eh bien! et le boulanger, alors?... Ça ferait. bien du monde vraiment, au dépeçage, à la curée.

Giselle entendit que son mari murmurait :

a Ayez encore un peu de padence... Je puis être sorti immédiatement de l'embarras où je suis, par une grosse affaire que j'ai en train. »

Cette phrase fit à la jeune femme l'effet d'un pinçon au cœur. Ah! c'était, en effet, une belle affaire — avec son bon ami Saffre, n'est-ce pas?

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venir une tance... De tante, ni lui ni elle n'en avaient, pas plus que de parents proches. Depuis longtemps, tous deux étaient peu à peu devenus, pour ainsi dire, seuls dans la vie. Et c'était à peine s'ils en avaient, du reste, fait jamais la remarque, dans leur suffisance de se trouver Tun à l'autre... Aussi Giselle entrevit-elle alors, plus profondément encore qu'à la minute d'avant, à travers ce que ce mensonge avait d'éperdu et de bas, l'abîme où son mari la faisait rouler avec lui. Elle ne put supporter davantage d'entendre le pauvre diable se targuer de ce qu'il fût en droit d'espérer — soi-disant au premier appel — de cette tante fictive, de c madame votre tante 9, ainsi que prononçait maintenant le créancier adouci et dupé.

La honte, plus forte que l'angoisse, lui fit quitter la misérable place où elle s'était tenue aux écoutes. EUe se laissa choir dans un fauteuil, la tête vide, la stature effondrée, les bras inertes et longuement étendus sur ceux de son siège.

... Quand Jacques rentra, tout ému de la scène qu'il venait de subir et essayant de se recomposer une mine, ce fut celle de sa femme qui l'avertît de n'avoir plus à feindre. Il vît tout de suite qu'elle avait reçu le coup, au delà d'un mur trop mince pour la protéger.

Il aima mieux cela : se soulager en violente franchise, plutôt que d'avoir à se refréner. Il s'é-

"ijTrr"

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cria, en enfonçant fiévreusement ses doigts dans la dure crinière noire de ses cheveux en brosse :

« C'est à se casser la tête!... Aujourd'hui, celui-là! Demain, un autre!... Je n'en puis plus... Il faut que je sorte de là, n'importe comment ! »

Gîselle s'était ressaisie. Elle se jeta à la rencontre de son mari, lui prit les poings qu'il serrait dans un transport, en fit des mains ouvertes et nouées aux siennes. Et, se pressant contre lui, dans un de ces gestes où Ton se cache l'un à l'autre le visage, parce que l'on a de la peine trop affreuse à y montrer et à en voir, elle lui mit sous les lèvres sa nuque blonde et son cou ployé.

a Monbien-aimé! cria-t-elle... Mon Jacques!... Oh! comment as-tu pu?... 2>

Ce fut tout son reproche. Et elle sentit presque aussitôt des larmes de son mari courir, avec des soupirs, sur sa peau.

« Ma pauvre femme! balbutia-t-il, je suis trop malheureux du mal que je t'ai causé!... Ah! voistu, j'ai d'abord été trop faible à l'idée de t'imposer des privations aussitôt qu'il l'aurait fallu... Quand ces grèves de Belgique nous ont coupé la moitié de nos revenus, j'aurais dû enrayer tout de suite notre train de maison... J'ai été lâche aussi devant les sacrifices d'amour-propre aux yeux des autres... Et puis, est-ce possible d'être raisonnable quand on s'aime? Non, on n'a pas ^e cœur de restreindre son existence quand il fait

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si bon à tous les deux d'y vivre, ni de démolir un ensemble de choses dans lesquelles on sent que son bonheur est si heureux des petits arrangements qu'il s'y est fkitsi...

— Pourquoi ne m'avoir pas prévenue?... Ne pouvais-tu pas te fier sur ma tendresse, pour rester contente en prenant les résolutions les plus sérieuses?

— Je voulais t'éviter tout déplaisir, t*épargner les alarmes que tu aurais pu éprouver d'une modification excessive dans nos habitudes de luxe relatif... Mon rêve, au début, était de tout faire, jusqu'à ce que nos ressources fussent rétablies, pour que tu ne doutasses pas qu'elles avaient été, durant un moment, réduites. C'est ainsi que j'ai été entraîné aux placements à gros intérêts, qui ont été désastreux!... Mais est-ce aussi ma faute si notre vie se trouvait mêlée, engagée, liée avec celle de gens, autour de nous, si horriblement riches!... La brèche dans notre fortune est toujours allée grandissant. Chaque jour, ce furent des trous nouveaux que j'eus à boucher. J'ai joué au club; j'ai spéculé à la Bourse... Tout a tourné contre nous!... Et le plus épouvantable peut-être... oui, le pire encore, c'est que je sen tais en même temps s'augmenter entre nous le secret de ce qui se passait et l'impossibilité pour moi d'anéantir ta sécurité, ta chère confiance, par une révélation atroceL.. »

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Giselle demanda timidement, d'un ton où tremblait pourtant, au bout des questions, un reste d'illusions encore : .

« Sommes-nous donc arrivés tout à fait à la fin?... Est-ce que vraiment nous n'aurions plus rien? »

Jacques ne répondit pas.

a Oh! mon Dieu! fit-elle en se couvrant la face avec les deux mains... Mon Dieu! mon Dieu!... »

Leur malheur est long à entrer en sa totalité dans la compréhension des êtres qui ne peuvent se le figurer d'abord que par segments... Cette ruine vers laquelle, depuis quelque temps, Giselle venait d'avoir un sentiment confus de marcher, de descendre, puis l'abasourdissement de dégringoler, à présent qu'elle touchait au fond, elle demeurait prête à tout admettre, sauf qu'irrémédiablement elle en fut là.

<t Alors... quoi? » gémit-elle lamentablement.

Elle avait cette attitude immobile de prière et d'impuissance des femmes qui, dans le naufrage, attendent encore que les hommes les sauvent et n'ont de foi toujours qu'en ceux-là mêmes par lesquels cependant elles se sont vu conduire à ce point de la tempête.

Cet. appel fit relever Jacques de son abattement.

« Je t'en conjure, ma bonne petite, reprends courage!... Oui, la position où nous sommes est

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très critique. Mais j^ai la conviction que quelque chose incessamment va nous en tirer... Aujourd'hui même, l'issue peut nous être fournie. »

Elle le regarda avec inquiétude, mais aussi avec un besoin passionné d'en recevoir des raisons d'espérance.

Il consulta la pendule, s'assura qu'il avait le temps, avant d'être obligé de sortir, de donner quelques explications à sa femme, et commença, tout plein de son sujet, déjà presque tout réconforté de cela :

a Ce projet qui t'a fait faire la grimace, chaque fois que j'ai essayé de t'en entretenir?... Oui! celui-là! Et, au nom du ciel, ne recommence pas à m' arrêter au premier mot! Nous n'en sommes plus à l'heure des enfantillages... Êcoute-moi avec attention, et tu reconnaîtras qu'il y a là une idée magnifique. Et il ne dépend plus que d'un rien que cela se réalise et soit entre mes mains... Et alors, c'est une nouvelle fortune d'ici à quelques années pour nous... Et dès maintenant, des délais, du crédit, des avances pour faire face au plus pressé!... Et puis, tout un courant de belles opérations alentour, dans un milieu de collègues de haute finance avec lesquels on n'opère plus qu'à coup sûr... Tu vas comprendre, tout de suite: c'est l'archiduc Gaétan qui procure l'affaire. Tu vois que ce n'est pas le premier venu ? Il a fortement entamé sa fortune, chez lui,

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dans des constructions de palais dont il a la manie; et comme il n'a encore que vingt-cinq ans, on le fait voyager un peu pour le calmer. C'est ainsi qu'il est devenu ami intime du sultan de Mindanao ; et celui-ci n'a pas demandé mieux que de lui accorder la concession des sumacs de son île... Ce mot-là, ça ne te dit rien, sans doun\ à toi? Tu ne te représentes pas ce que c'est que des sumacs? Eh bien, c'est une espèce d'arbres que tout le monde connaît pourtant, sous leur nom vulgaire de vernis du Japon. C'est de ce végétal que l'on tire, par des incisions, la substance avec laquelle se fabrique la laque... Hein? tu apprécies tout de suite de quelle valeur commerciale il s'agit là dedans ? Et cette essence est d'autant plus en hausse que les Chinois et les Japonais ont, paraît-il, surmené, esquinté les arbres à vernis de chez eux. Du moins, c'est l'archiduc qui l'assure; et il doit le savoir, puisqu'il revient de par là... Or, avec le traité qu'il rapporte, nous pouvons dès demain mettre en exploitation d'immenses forêts de sumacs, des forêts vierges qui couvrent des provinces entières de l'île, et que le sultan concède à très bon compte, en ami, en grand seigneur d'Orient... »

Jacques s'exalta peu à peu, exposant tous les usages de la laque, imaginant à la hâte des emplois auxquels on n'avait point jusque-là songé pour elle. Et dans l'ardeur de ses vœux, il voyait

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l'industrie de cette laque bienfaisante prendce une extension sans .borne, s'étendre progressivement sur l'infinité des objets de la société, et se figer partout, aux quatre coins d'un univers laqué.

a Déjà, reprit-il, nous avons constitué un groupe pour cette affaire, très bien composé, dans lequel du reste il n'y a encore que des amis parisiens de l'archiduc, ceux qui font sa panie au club, quand il y est de passage... Nous avons avec nous Èpernon, Meuil, Chalacet, le marquis deFé...»

Il en cita encore d'autres, les uns notoirement ruinés, les autres harcelés dans leur fortune par les charges qui tiraient sur eux, tous acculés à la nécessité des entreprises. Dans cette société de noblesse, dont les aïeux avaient été les détenteurs du sol, c'était, en effet, vers l'assistance de l'antique nourricière que se tournaient, à nouveau, les regards des plus besogneux. Dépossédés de la terre dans leur pays, ils gardaient néanmoins en eux-mêmes la simple conception d'avoir à se fonder sur elle, avec une répulsion naturelle à comprendre des moyens de lucre plus compliqués. Us cherchaient instinctivement à mettre la main, par le monde, sur des régions dont les propriétaires seraient nuls, vagues ou accommodants. Us rêvaient de territoires dont les richesses seraient d'avance toutes poussées, où l'homme

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sîon à cette scène toute récente, dans laquelle Giselle avait eu de lui une si vive épouvante à son propre foyer!

Et comme si le fantôme de Timpudent personnage avait été dès lors installé en tiers dans la conversation, Giselle cessa momentanément, sans s'en apercevoir, de tutoyer son mari.

m Oh! non, protesta-t-elle, ne vous mettez pas à la merci de Saffre ! Vous savez bien quelle est sa réputation de n'avoir jamais manqué, en affaires, de dévorer successivement tous ses asso-

— Ce sont là des on-dit, ma chère! Est-ce qu'il faut s'en rapporter à la malveillance!.. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Saffre est un spécialiste de ces gros coups d'audace; et il n'y a que lui d'assez intelligent pour apporter tout de suite à l'entreprise les deux ou trois millions dont on y a besoin, pour se lancer grandement. De plus, je ne connais, à proprement parler, que lui dans le monde de la finance. J'ai même la chance que nous soyons en véritable intimité ensemble, et qu'il se montre très bien pour moi, très gentil en toute circonstance... Enfin, je ne suis plus indépendant à son égard, puisque, à plusieurs reprises, je lui ai déjà touché quelques mots du sujet. Et si j'avais la mauvaise inspiration de chercher un autre concours que le sien, ce serait aussitôt un adversaire implacable. Ça

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c'est son principe : on est avec lui ou contre lui, pas de milieu! »

A mesure que parlait Jacques, la physionomie du baron, dans l'esprit de Giselle, accentuait son caractère de tyrannie et de fatalité grandissante.

Jacques consulta l'heure, de nouveau.

a Le moment approche, dit-il, où je vais être fixé de son côté. Saffre m'a donné rendez-vous pour cette après-midi, dans ses bureaux de lame de Châteaudun... Il va même être temps que je me mette en route... »

Sa femme se leva, palpitante, prête au cruel devoir d'éclairer la conscience de son mari sur les menées de Saffre contre elle, éperdue de la ruine dont, à son tour, elle allait être cause^ en faisant écrouler une ressource suprême.

Jacques, par une préoccupation d'exactitude, avait tiré sa montre et en comparait Tindicarion avec celle de la pendule. Il ne remarqua pas que sa femme avait lair de s'être jetée en travers de son intention de sortir, dans un élan singulièrement expressif et inspiré. Il ajouta, sans redresser la lête :

ce Je n'ai pas envie de traîner plus longtemps dans l'incertitude. Car si je me suis leurré pour cette combinaison, il va me falloir sans délai me résoudre à un autre parti...

— Quel autre parti? demanda vivement Gi-

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selle, détournée ainsi de ce qu'elle allait aussitôt dire.

— Oh! le choix sera court!... Ou bien rejoindre Hoîrlond et Néceras, en Australie, dont quelqu'un prétendait, ces jours-ci, au club, qu'ils y étaient assez contents de Télevage. Eux aussi se sont embarqués sans un sou, sur un transport d'émîgrants!... Ou bien peut-être pourrais-je me faire prendre avec Bopraing qui va, pour le compte du syndicat aurifère, sur la côte de Mozambique.

— Oh! oui, oui! s'écria Giselle, c'est cela!

Pourquoi pas une de ces choses-là, de préférence à n'importe quoi?... Va, je t'assure, plutôt que de rester ici, à exciter la commisération des gens qui nous connaissent, dans une existence de lutte pitoyable et de déchéance, allons-nous-en, viens, partons!...

— Comment? Tu supposes que je pourrais t'emmener?... Mais, ma pauvre petite, tu perds la tête!... Tu ne te doutes donc pas de ce que c'est, là-bas?... Coucher sur la dure... Marcher dans des marais... Le soleil, les pluies, la fièvre, les bêtes venimeuses, tout cela, en même temps que les risques d'avoir la soif et la faim. »

Les yeux de Giselle étaient devenus hagards.

s Le seul moyen pour toi, continu a-t-il, si je suis réduit à partir, ce sera que nous te trouvions, danî le fin fond de nos familles, quelque cousine

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dois prévoir ce qui se passerait en moi si, exténué de privations, j'en arrivais finalement à reconnaître l'inutilité de mes peines!... Ne crois-tu donc pas que ce serait, pour mon mal, un soulagement nécessaire de me sentir bien seul là-bas, sans personne à ramener, et libre, quand l'expiation de mes fautes aurait par trop dépassé la mesure, d'y fixer moi-même un terme?... »

Giselle, oppressée de terreur, le regardait si près et si vivant; et, à travers un voile de deuil, elle ne le voyait plus que tout loin et mort.

Déjà, dans une consternation de ce qu'il s'était laissé entraîner à dire, Jacques enveloppait sa femme de caresses, lui demandant encore et toujours pardon.

a Oh! excuse-moi, petite chérie! supplia-t-il... Tu comprends bien que j'ai été stupide de m'égarer dans des suppositions aussi absurdes! Re? prends ton cher courage, espère et crois ! Nous allons être sauvés. Je réparerai tout, rien ne nous séparera... »

Elle était sans force et sans parole. Jacques la cajolait, voulant presque l'obliger à sourire afin d'avoir d'elle, tout de suite, ce léger signe d'encouragement, comme une amulette.

a Accorde-moi jusqu'à ce soir, pour que je te rapporte de bonnes nouvelles... Non, je ne m'expatrierai pas! C'est l'archiduc Gaétan luimême qui fera, pour notre compte, les vilaines

4i8 l'armature

traversées, les méchants voyages... Promets-moi seulement que tu n'as plus de prévention contre ma démarche auprès du baron SaSre. J'ai besoin que ta confiance et ton approbation me portent bonheur... Dis-moi que je fais bien, que j'ai raison, que je vais réussir... Jure-le-moi! »

Mors Giselle, au milieu des traits convulsés de sa figure où ruisselaient les pleurs, ne proféra qu'un mot, à peine perceptible, sous le petit mouchoir inondé dont elle s'écrasait machinalement les lèvres :

a Oui! » soupira-t-elle.

Jacques, pressé par l'heure d'audience qui lui avait été marquée, quitta sa femme avant que celle-ci fût encore capable de se mouvoir.

La douloureuse créature restait brisée dans sa volonté, anéantie dans toutes les énergies de son corps. Elle ne pouvait chasser de sa pensée les désolantes images de son Jacques perdu à travers le monde, emporté dans l'inconnu par des tourmentes, solitaire, décharné, ne revenant auprès d'elle plus jamais en cette vie, ayant pris la mort comme un chemin moins affreux, mais dont on n'était pas sûr qu'il menât à se revoir... Puis une idée se fit graduellement jour parmi ces évocations insupportables : c'était l'impossibilité d'admettre que son mari échouât dans la tentative de salut, que maintenant elle ne se défendait plus de croire, en efiêt, unique. Et, pire que jamais, se

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manifestait à elle le pouvoir de ce dompteur d'êtres et de choses, qui lui était désigné derechef comine seul de taille à détruire les atroces chimères dont toute sa tendresse de femme était assiégée.

C'était en cet état d'esprit que se trouvait Giselle d'Exireuil lorsque, par le plus brutal des coups de surprise, le valet de chambre lui annonça la visite du héros même des méditations dans lesquelles elle était abîmée.

« Le baron SafTre! répéta-t-elle stupéfiée... le baron Saffre ! »

Mais, pour ne point rendre témoin plus longtemps de son bouleversement le domestique qui attendait rigidement ses ordres :

« Faites-le entrer!... » dit*elle, dans une vivacité de décision inconsciente où ce fut par hasard qu'elle ne répondit pas le contraire; mais le hasard sait, pour son propre compte, dans quel sens il doit fatalement intervenir, quand une défaillance des êtres l'autorise à parler à leur place.

En se présentant, le baron SafTre, sans être nullement au fait de ce qui venait de se passer, eut, au premier coup d'œil, la sensation qu'il arrivait à propos. Il vit le visage défait, les yeux rougis de Giselle, le retour violent d'agitation dont palpitait la gorge de celle-ci sous le satin d'une matinée à dentelles. Et ses larges

narines de félin humèrent Teffervescence d'âme qui saturait la petite pièce où il était introduit.

« Comment êtes-vous ici, demanda-t-elle, précisément à l'heure que vous avez fixée à mon mari pour le recevoir chez vous ? »

Le baron Saffre répliqua, avec les accentuations de la plus soigneuse politesse :

« J'ai donné les instructions pour que l'on priât M. d'Exireuil de vouloir bien avoir la complaisance de patienter jusqu'à mon retour. »

D'autorité — et sans qu'il y eût rien à redire — le baron marquait une distance entre lui et l'ami de la veille qui, en devenant un solliciteur, avait abdiqué les droits d'un égal. Giselle était atteinte dans la dignité de son mari, abaissée, affaiblie par la hardiesse de ce subterfuge, où Saffre employait Jacques d'Exireuil à attester la souveraineté de son bon plaisir.

« J'ai à cœur, dit le baron, de corriger Tinipression de mécontentement sous laquelle j'ai bien vu que vous restiez à mon égard. Vous m'inspirez une affection et une admiration trop vives pour que je me résigne à être définitivement mal jugé par vous... »

Très perplexe, M°^* d'Exireuil s'était réfugiée à contre-jour, sur un canapé de coin qui, entre une fenêtre et un mur, offrait une sorte de retraite dans un renfoncement assombri par un rideau. Saffre, sur un siège approché, s'était assis en

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face d'elle. Il scrutait du regard les profondeurs de l'angle où de si belles formes féminines, par l'effet des tentures tendrement nuancées, s'enveloppaient de reflets vert d'eau, tandis que le visage de la jeune femme, avec les clartés blondes de sa chair, semblait émerger d'une ombre de grotte, comme une apparition effarouchée de néréide.

a Je vous en conjure, reprit-il, ne vous trompez point sur mon compte, et persuadez-vous que vous avez en moi votre meilleur ami. Je vous en apporte la preuve même en ce moment, où, si je suis ici, c'est pour y prendre avant tout vos

ordres...

— Je ne vous comprends pas... murmura

Giselle.

— C'est bien simple : M. d'Exireuil roule dans sa tête de gros projets auxquels il me prie de m'intéresser. J'ai voulu être assuré, de votre propre bouche, que ces idées ne vous alarmaient point? Le terrain des affaires est si dangereux pour ceux qui n'en ont point l'habitude, que je me refuserais à en faciliter l'accès à votre mari au cas où cette tentative ne vous sourirait pas absolument. y>

Giselle, après des hésitations, évita de se prononcer: ^

a Oh! moi, je n'entends rien a des sujets de cette nature... Je serais incapable d'y avoir une opinion...

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— Mais pourtant si votre mari était déterminé à entrer dans les affaires par de sérieuses raisons, vous devriez bien être la première à ne pas les ignorer... Je suis là pour le détourner d'une imprudente velléité; mais pour le seconder, si vous y voyiez... urgence... ou quelque utilité?... »

Il avait articulé ces deux derniers termes du bout des dents, s'appliquant à ne pas trop montrer le genre d'appétit qu'il avait d'apprendre d'elle, exactement, où en était la gêne du ménage. Avec son âme gourmette et blasée d'ogre ayant pris de l'âge, il était toutefois disposé à patienter encore, si la chair dont il avait envie ne lui paraissait pas s'être suffisamment assaisonnée dans les épreuves. Il la tâtait de questions, cherchant à savoir si elle était depuis assez longtemps tenue en suspens par les circonstances pour que la saveur en fut à son point de corruption.

La jeune femme essaya, pour la deuxième fois, d'une échappatoire :

« Tout ce que je sais, c'est que Jacques a été pris, ces temps-ci, d'un vrai goût d'activité, que je ne lui avais pas encore connu... Et certainement il ne pouvait mieux faire que de vous consulter... de recourir à votre compétence... »

Derrière ses transparentes affectations d'indifférence, elle n'avait qu'une manière pitoyable et traquée de se blottir. Saffre voulut démêler ce

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que cette pauvre ruse aurait cependant pu contenir de plus, dans l'hypothèse — qui lui semblait du reste invraisemblable — où les deux époux auraient été de connivence pour Fexploiter. Mais son esprit de conduite, sa célèbre habileté étaient fondés sur Fart, en tout, de suspecter tout le monde et de toujours supposer le pire. Grâce à cette méthode, ses surprises ne pouvaient plus lui fournir de conclusions qu'en l'honneur de l'humanité.

Ravi du soupçon dont il venait de s^ aviser, et provoqué par lui au jeu de l'astuce dans lequel il excellait, le baron SafFre remua les traits vivaces de sa puissante tête, prit, avec son air de lion, un large souffle, comme si enfin il respirait d'allégresse :

a Je suis bien content de votre réponse, ditil... J'ai un poids de moins sur la poitrine, depuis que vous avez bien voulu me faire comprendre qu'aucune nécessité ne mettait votre mari en mouvement... Quand on aime les gens, on prend vite de l'inquiétude à leur sujet... Et, je vous le confesse, j'avais cessé d'être tout à fait tranquille, dans ma profonde sympathie pour vous... A présent, je distingue nettement le cas de M. d'Exireuil : c'est celui d'un mondain ennuyé momentanément de son oisiveté, ou qui s'agace peut-être de la moUesse avec laqueUe dort sa fortune... Eh bien, j'en F<>fite tout de

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