PAUL HERVIEU
LE BARON SAFFRE
AR ce soir clair et froid d'avril, de longues files de voitures, sur plusieurs
rangs,
cernaient l'hôtel du baron
Saffre. Et de nouveaux équipages ne cessaient d'affluer, entrant par l'avenue du Corrège, pour ressortir dans la rue du Tintoret, sous la voûte fleurie oîi régnait une chaude couleur de lumière d'or et dont le seuil était gardé, à gauche et à droite, par deux hautes chimères de marbre.
Le grand financier offrait, cd cette circonstance, la fête somptueuse dont il avait, chaque année, l'habitude, et dans laquelle il recevait en une fois une partie de l'élite des deux Faubourgs. C'était, dans son esprit, une façon d'assemblée annuelle, une de plus, qu'il présidait ainsi devant les actionnaires de cette considérable société qui s'appelle le high-life. De la sorte, il entendait se faire renouveler, vis-à-vis de ses détracteurs, à rencontre des attaques de la presse ou des insinuations diffamantes dans les propos de clubs, son mandat de maître de maison, d'homme du monde, que oc l'on » peut recevoir et chez qui ce l'on » doit aller. Et, en effet, les histoires qui, pendant les mois précédents, avaient terni le renom du baron Saffre, noirci ses actes ou ses mœurs, se trouvaient lavées, effacées, au lendemain d'un soir oîi le ToutParis l'avait vu gai, fier, riche et entouré. Au moyen de ces quelques heures d'hospitalité fastueuse, il conviait chacun à l'émulation de considérer comment le monde en masse se comportait envers sa personnalité, et comment il convenait donc, au moins pour quelque temps, de recommencer à penser et à parler de lui en particulier.
« Est-ce possible! la baronne est souffrante?... Nous ne la verrons pas? s'exclamaient les nouveaux arrivants, à tour de rôle, sur un ton de distracdon à peu près uniforme... Quel dom-
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LE BARON SAfFRE ) J^
mage! soupiraient-il$ sans attendre déjà de tts-\^!i < surantes nouvelles et tout entiers au soin de se '^^' ' firayer un passage vers à^ visages amis qui ks ^pelaient.
— Ohf ce n'est rien! Une indisposition... seulement bien malencontreuse, » disait et redisait le baron^avec de vifs sourires de remerciement qui, d'un usage double dans la rapidité du défilé des invités, tombaient doucement entre eux, derrière le dos de ceux dont la sympathie venait de s'exprimer, et avant la quesricm empressée de ceux qui survenaient... c Une si pedte santé I » murmurait-il parfois en levant les épaules au ciel.
Lui, du moins, le grand baron de finance, ^était toujours valide et rayonnant de vitalité. Et, pour tant de gens qui, autour de lui, s'appliquaient à saisir tout prétexte de lui déférer un hommage, c'en était un conmiode et légitime que de se refuser à croire qu'il fut effeaivement âgé de cinquante-neuf ans.
A peine aurait-on pu lui en accorder quarantecinq, quand, avec sa belle prestance, sa robuste charpente sans graisse, sa taille si droite qui portait une tête léonine, il s'engagea d un pas léger, ayant au bras M"** d'ExireuH, sur la passerelle " blanche par laquelle, au-dessus du jardin d'hiver, était reliée la galerie des vitrines à la galerie de tableaux.
La jeune femme voulut s'arrêter un instant au
milieu de ce pont, qui, comme celui d^un navire, planait superbement sur un océan de verdure, tandis que des palmiers envoyaient jusqu'à lui leurs cimes dont les feuilles léchaient ses bords enguirlandés de sculptures. De là, elle adressa des signes d'amitié à des groupes espacés audessous d'elle, autour de massifs et parmi une floraison de plantes tropicales.
a Bonjour, bonjour! lui répondit la comtesse de Grommelain, fille du baron SafFre, qui, au ^r[r milieu d'une petite réunion d'hommes, parlait
avec une bruyante familiarité, l'index plongé dans son corsage où elle semblait tourner ainsi un philtre invisible sous la guipure de son décolleté... Je parie que papa ne s'ennuie pas en ce moment! » poursuivit-elle à demi- voix, en désignant a son entourage — et d'un clin d'œil plus y particulièrement intime à Roger d'Iancey — la belle compagne à laquelle le baron SafFre faisait maintenant reprendre sa route galante à travers un féerique paysage de luxe, vers d'autres points / de la cour d'élégance qui se tenait en ce palais de richesse.
Le bras nu de Giselle d'Exireuil frémissait, d'une révolte contenue, sous la pression qu'il recevait du bras de Saffre, qu'elle ne se flattait plus de croire insignifiante. Elle fit un petit effort décidé, qui rendit un peu de jeu à son coude; et, dans l'envie d'être assez aimable par l'adulation
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pour pouvoir se dispenser de l'être par la complaisance :
a Comment trouvez-vous le loisir, demandât-elle, d'avoir aussi tant de goût?... un intérieur si artistique, des imaginations si exquises!...
— Une féiicitation en faveur de mon goût, répliqua Saffre, me touche profondément de votre part, car je veux espérer qu'elle se fonde avant tout sur l'admiration que vous m'inspirez. »
Giselle fronça les sourcils en détournant la tête. Il la laissa lui cacher ainsi l'ovale rose et frais de son visage de blonde, et n'en fut aussitôt que plus libre pour déshabiller, d'un regard en coulisse, ces hanches rondes, ces reins cambrés et cette gorge de déesse dans le parfum de laquelle il respirait depuis un instant.
a Ma parole! reprit^il, je ne vous ai jamais vu une plus jolie toilette que ce soir... »
Le compliment troubla Giselle, mais de dépit. Elle eut, une minute, l'idée que le baron se moquait peut-être d'elle. Cette robe chatoyante de velours paon, une saison entière s'était déjà passée à la montrer toujours, à la traîner partout!... Quand, quinze jours auparavant, elle avait parlé, chez elle, de s'en commander une nouvelle, précisément pour la soirée des. Saffre, elle avait été frappée de l'air de consternation avec lequel son mari lui avait demandé si c'était bieii indispensable, en lui avouant que, dans le
moment, ce ne serait peutnecre pas très raisoonable. De telle sorte qu'elle avait fait remédier de son mieux aux détresses d'une toilette qui^ aux beaux soirs encore récents d'un bonheur alors sans mélange, avait été effectivement Tune de ses tenues de parade les pius réussies. On s'était ingénié à en déguiser le souvenir autant que possible, à dénaturer, à travestir cet uniforme que les succès de celle qui le portait n'avaient que trop couvert de gloire, et sous lequel, tant de feis déjà, le jeune corps de Giselle avait paipité d'aise mondaine et perlé naguère dans la rar dieuse chaleur des salons.
Mais Saffie n'aurait pas été capable d'une arrière-pensée d'ironie aussi déplacée. A la vérité, c'était la première circonstance où son œil de fétn, d'ordinaire occupé à suivre d'autres rêves de proie, se fixait assez sur Giselle pour y pénétrer la manière dont elle était vêtue. Il l'avait jusqu'alors déclarée charmante, lui avait constamment témoigné une courtoisie affable et désintéressée. A présent, ayant rompu ailleurs un vieux lien, après beaucoup d'autres, il se sentait libre et en veine d'aventure. L'envie se précisait en lui de se faire sa part dans la créature appétissante et magnifique qui, à cet instant, marchait à son côté.
L'instinct avertissait bien celle-ci qu'elle était l'objet de tactiques à éviter de la part de
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l'homme qui était en train de lui faire, avec une faveur déjà remarquée, les honneurs de sa maison. Elle aurait voulu n'en avoir que de l'horreuT, et cependant elle sentait plutôt qu'elle en avait peur.
Hélas! tandis qu'elle tressaillait, pour se défendre une fois de plus contre la hardiesse du contact SUT lequel son cavalier insistait par trop en la conduisant, n'érait-elle pas réduite à vouloir ménager néanmoins une délicatesse de sa situation? Un simple bon vouloir de ce grand de la fortune qui, à elle, lui protestait si fort de son dévouement, ne devait-il pas suffire à résoudre les embarras d'argent avec lesquels elle devinait que son mari, sans en convenir absolument, était sans doute aux prises? C'était Jacques lui-même — au milieu de démonstrations auxquelles elle n'avait pas compris grand'chose, et que d'ailleurs elle n'avait guère écoutées — qui lui avait mis en- tête la vague idée d'un projet dont il était l'auteur, et que l'appui du baron Saffre transformerait immédiatement en une affaire merveilleuse. Certes, Giselle ne se représentait pas qu'elle pût être d'une aide efficace pour la réussite d'aucune combinaison financière; mais elle aimait Jacques d'Exireuil, son mari, son Jacques, d'un amour violent, sensuel et tendre. Et pour l'avoir vu, depuis quelque temps, soucieux, souvent triste, elle se gardait craintivement
de lui susciter une difficulté. Elle appréhendait d'obéir inopportunément à quelque vivacité de son sang de fille fière, qui pourrait comproniettre les avantages de leurs bons rapports avec le baron, offenser celui-ci et le rendre d'humeur inabordable. Aussi c'était plutôt à elle-même qu'elle reprochait l'attitude si nouvellement entreprenante de Saffre. Dans l'innocent désir de se faire un peu l'auxiliaire de Jacques, n'avaitelle pas répondu, tout d'abord, avec un empressement trop amical à des galanteries dont elle v^ n'avait pas aussitôt deviné, chez l'autre, le sens coupable? N'avait-elle pas additionné sa cordialité gentille d'une petite quantité de rouerie? Et n'était-ce pas à elle de se forger quelque patience pour supporter, dans une certaine mesure, les conséquences immédiates de sa faute, auprès d'un homme si audacieux, qu'elle avait peut-être imprudemment encouragé?
Tous deux, en parlant selon les sentiments qui les agitaient, ils achevaient maintenant de longer la célèbre galerie, où des réflecteurs tournés vers les toiles de grands maîtres ne répandaient que le surplus de leur lumière grave sous les pas d'une foule montée là comme en pèlerinage et spontanément choisie parmi les plus austères des invi tés. C'était surtout une circulation de messieurs, entre lesquels se profilaient quelques têtes poudrées ou teintes de douairières, des connaisseurs
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titrés, des amateurs âgés, et que SaflTre, au passage, saluait par une formule dénominative de leur qualité, a mon général », ou « cher marquis », ou a monsieur l'académicien ». De-ci delà, un couple plus alerte et coquet s'arrêtait devant une scène quelconque d'intérieur flamand ou un conciliabule d'anges italiens, qu'il commentait avec des mouvements de passion pour la peinture, des exclamations fanatiques comme dans un rendez-vous d'amour avec elle. Tel était, là-bas, le cas d'un jeune gentilhomme qui commençait à se faire mal noter au Faubourg, pour la manie que l'on soupçonnait en lui, malgré la dignité de son nom, de toucher du bout des doigts aux arts. En tout cas, c'était justement avec un geste de ce genre que, pour le moment, il s'évertuait sur un tableau, dans son ardeur d'en faire étinceler la beauté aux yeux d'une jolie vicomtesse à laquelle il avait juré de ne la prendre que par le cerveau.
A l'extrémité de la galerie, Saffre et Giselle se croisèrent avec le comte de Grommelain, l'un des deux gendres du baron, qui promenait la princesse Nagear.
Cette dernière sourit à son hôte; mais elle n'enveloppa de son attention que M°^*d'Exireuil, avec cette rapidité investigatrice où les femmes semblent vouloir s'informer, en un seul regard, des titres de beauté et des droits de vice, motifs
lO L ARMATURB
érklencs et raisons cachées, qiie peut invoquer, dans une minute, l'aspect d'une autre femme, pour avoir conquis ou pour devoir conquérir l'homme au bras duquel on la voit passer.
€ Ne manquez pas d'entrer par là, dit la princesse en s'éloignant, le coup d'oeil est déticieuxl...»
En effet, SafTie introduisit de là sa compagne dans une espèce de jubé, d'où l'on dominait et découvrait en son étendue le grand spectacle profane de toute la salle des fêtes inondée de lumière électrique.
Au fond se dressait l'estrade de la comédie, derrière un lourd rideau que formait la rencontre de deux tapisseries anciennes, sur lesquelles des épisodes royaux étaient majestueusement dssés. On n'attendait plus, pour frapper les trois coups, que l'arrivée de l'héritier présomptif du trône d'Esclavonie. Saflfre ne s'inquiétait point du retard de son prince du sang : il le connaissait pour être de bonne paye et fidèlement payer toujours, à terme, — de sa présence.
Sur des align lents de chaises dorées, resplendissait un parterre d'épaules nues. Les crêtes toutes variées de la chevelure des femmes, piquées de lueurs scintillantes, ondulaient sous une imperceptible brise de bien-être, dans l'éventement du vent des vanités. Un arôme voluptueux, mêlé d'un énervant brouhaha, avec des reflets de