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LE BARON SAFFRE II

sarin, de joaillerie, de soie, de diair, de velours et d'or, montait de ces quarante longues rangées où, dans une discipline merveilleuse, tant de spécimens divers de la bê te fémi nine se tenaient ^tau repos, sous leurs caparaçons de gala.

Le troupeau des habits noirs, qui se parquaient à rarrière, ne comptait que des hommes disrin- ^ gués de naissance ou raffinésjdejnanières, por--^ tant presque tous des noms d'anciens courtisans ou de batailles modernes, de saints ou de grandes terres, un petit nombre seulement ne possédant que de la gloire personnelle, les uns chamarrés de décorations, les autres ayant le sens traditionnel dans leurs propos, pour les manquer toujours au coin d'une armoirie.

Et, par-dessus le reste, s'élevait encore de l'assemblée une particularité d'atmosphère qui caractérise les réunions de suprême mondanité : la vaporisation en quelque sorte d'être entre soi, entre gens très solidement unis par rien du toutj-f et l'impalpable poudre de ce qui doit se pulvériser par les rencontres polies où tant de paires d'yeux heurtent leurs curiosité: •t'érémonieuses et leurs indifférences distinguées.

Du haut de l'observatoire où Safïre avait amené M°«^ d'Exireuil, elle pouvait croire qu'il voulait lui montrer le panorama de sa puissance sociale; et, au ton de son langage, elle entendait bien qu'il lui mettait sous les pieds, pour qu'elle

consentît à l'y garder désormais, toute cette société de magnificence, cette éblouissante gerbe d'orgueils parisiens que le baron pouvait lier ainsi de ses fortes mains. Mais comme ils étaient tous deux très en vue pour ceux ou celles qui, à chaque instant, avaient l'idée de lever la tête en l'air, Saffre feignit d'étendre sur la salle des gestes de descriptions embrouillées, tandis qu'il s'appliquait à parler bas aussi clairement que possible.

D'abord il se fit extraordinairement modeste, comme c'était sa façon de manier parfois les affaires, en n'ayant l'air d'y tenir que dans la mesure où il pouvait y être utile, serviable et bienfaisant.

Et il tourmenta Giselle de paroles plus insinuantes que pressantes, qu'elle ne savait point comment ne pas tolérer.

ce Oh! murmura-t-il, je ne saurais avoir la présomption de faire ce que l'on appelle le bonheur d'une femme. Et celle qui me concéderait de m'accueillir sans réserve dans son amitié, qui me permettrait d'avoir pour elle la plus profonde reconnaissance, celle-là ne serait pas, hélas! exposée de ma part à ces drames de passion, à ces accès de jalousie, à ces furieuses ardeurs dont les jeunes hommes font, il faut bien aussi en convenir, leur mérite par trop unique. Je sais que les grandes exigences ne doivent plus m'appartenir,

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et je ne m'autoriserais qu'aux plus discrètes, » ajouta-t-il dans une intention plus énigtnatique que rassurante.

Giselle affectait d'avoir la mine de concession affable avec laquelle on écoute des histoires qui ne regardent que l'interlocuteur.

« Mais, reprit-il, si ma fatuité ne se prétend pas capable de faire une heureuse, il est du moins en mon pouvoir que mon amie soit distraite de tout chagrin, exaucée dans ses plus tyranniques fantaisies... Mon dévouement se fait fort aussi d'aplanir ces difficultés imprévues, ces obstacles qui, tout d'un coup, hérissent parfois les existences. Cette vie de Paris est si dure à mener! il y a souvent tant de désastres sous cette folie de plaisirs! Vous ne vous doutez pas de cela, vous?... »

Et, cette fois, il la regarda d'un œil malgré lui rude, par lequel Giselle se sentit sondée jusqu'au fond de ses sollicitudes pour les soucis apparents de son mari.

a Combien y en a-t-il cependant, poursuivit Saffre, parmi les plus charmantes et les plus méritantes, qui se cognent, chaque jour, contre des embarras aussi fâcheux que ridicules... Et si bien même que l'on soit pourvu du nécessaire, est-ce qu'il n'y a pas mille extravagances qu'une jeune et jolie tête doit songer constamment à réaliser?... Voyez-vous, un désir de femme, quel qu'il soit.

c'est ce qui m'a toujours paru être la chose la plus sacrée du monde... Et les gens de mon espèce, conclut-il, n'ont été inventés que pour rendre ces chers caprices, non seulement possibles ou même faciles, mais pour qu'ils soient exaucés avant même d'avoir été tout à fait formmiés. 1»

Pendant que Saffre s'exprimait à son aise, GiselJe éprouvait un trouble d'instinct grandissant, dont elle ne s'expliquait point la cause. C'était comme une étrange lâcheté à s'entendre presque fonnellement convoitée par un homme dont on réputait l'invincible ténacité en toute chose. Elle subissait un effroi confus d'être exposée à ce que cfcjoi onstre d e volonté, peutêtre, décidât bientôt de la vouloir sans rémission. Elle concevait bien que, contre son gré, le baron SafFre ne pouvait rien de déterminable sur elle. Mais n'est-ce pas un des principaux moyens de leur puissance, dans les êtres organisés pour la domination, que cette sorte de fascination par laquelle ils font naître l'idée de ressources en eux indéfinissables, chez les créatures sur qui ils ont posé le poids de leurs paroles et la signification de leurs yeux?

Heureusement que, pour couper court à cette situation gênante, survint Arthur Saffre, qui était à la poursuite de son père. L'arrivée du grandduc d'Esclavonie était signalée. Le baron s'excusa

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auprès de Giselle d'être obligé de la quitter, en confiant à son fils le soin de la ramener.

Arthur SafTre était un affable garçon, dévoué v/ à chacun et ne prenant, en aucun cas, parti pour personne. Ennemi des sports et de l'oisiveté, il ne s'était jamais préparé à une admission dans les grands clubs. Ses tendances Tincitaient à tourner vers d'autres satisfactions de f amourpropre les dons de la fbnune qu'il avait déjà reçus et ceux dont il devait hériter, c Destinezvous carrément à ^Institut, lui avait suggéré le cyni que Tar sul... Vous avez de qu<n vous offrir * *^ .VvT.</ un jour l'entiée d'une petite section. Mais, tout'^ ^"^ '-* ' ' d'abord, faites-vous une spécialité, et surtout qu'elle n'alarme pas d'autres spécialistes! Ainsi vous pourriez vous consacrer aux tabatières ou aux boucles de ceinturons. Ne travaillez pas dans les pommes de canne ou les éperons : c'est pris. Il y a peut-être aussi quelque chose à faire avec les questions de ciselure, de mosaïque ou d'armes> que sais- je! dans un siècle dont le numéro soit encore libre : le xiii^ siècle, par exemple, qui me semble n'être jusqu'à présent à personne... Fouiliea-y, racontez ce qu'il vous plaira d'y trouver, on n'ira pas regarder par-dessus votre épaule. Tout ce que l'on exigera de vous, ce sera que vous répandiez beaucoup de lumière, des quantités de lumière : éclairez, édairez! Et en attenf dant que votre mérite se soit imposé de lui-même.

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laissez-moi vous désigner les artistes auxquels ce sera gracieux de faire exécuter des .motifs en bronze pour les jardins et parcs de votre père, ou de nouvelles merveilles d'architecture, des peintures de plafonds dans l'hôtel Saffre. Tenez, vous devriez commander tout de suite le portrait de votre femme à un peintre, et puis à un sculpteur indiqués pour arriver à l'Académie, même à un graveur. Cela commencera par vous faire favorablement connaître dans la carrière libérale; et vous retirerez peut-être de là trois voix un jour, en reconnaissance de l'affaire d'or, de la réclame idéale que vous leur aurez procurée pour leurs expositions... j) En effet, il n'y avait pas à rêver de modèle de beauté plus admirable que cette Catherine, dont on avait trouvé à faire une épouse •^ pour Arthur Saffre, dans la famille pourtant bien arrogante, mais si ruinée, des Valdrenne de R uys. Et le monde souriait facilement de cette union, sans en avoir d'autre prétexte que son aspect au simple abord mal assorti.

Dès que le grand-duc d'Esclavonie, pansu, glabre, bouffi, ensommeillé, et mené parle baron Saffre, eut été installé à la place d'honneur qui l'attendait, la représentation commença.

C'était une pastorale en vers dont une des originalités était de n'être interprétée que par des femmes, une demi-douzaine d'actrices costumées en bergers ou en bergères et choisies

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