‹ L'armatureChapitre 6 sur 10 · LE BARON SAFFRE IJ · texte numérisé non relu

LE BARON SAFFRE IJ

parmi les plus Savourées du public. Une autre ori- {-^ '

ginalité de la pièce était Fimpossibilité de com- ,» '' - . . prendre en quoi consistait son action, et ce que ' * .^ } • ces petites personnalités, si pimpantes sur la scène, \'^'7ty'^ déclaraient se vouloir les unes aux autres, dans les ^^ ( . * ravissements bleu d'azur et rose-ciel du décor. -' ^ \ '

L'auteur était un homme du monde qui, par ^^ " , ' plus de correction, ne voulait pas être nommé, se t^' contentant de savoir qu'il était unanimement deviné. Et d'ailleurs, on lui pardonnait de s'amuser si laborieusement à de la poésie, parce que l'on avait l'assurance que, du moins, rien de ses àpropos rimes ni de ses saynètes de si bon ton n'irait traîner en dehors des salons de premier ordre, de quelques ambassades ou des cercles les plus fermés.

L'auditoire ne parvenait donc pas à saisir la signification de l'intrigue dont les péripéties s'exposaient devant lui. Mais cette obscurité même, en comprimant les éléments de succès, ne rendait que plus vif l'éclat des bravos quand, parmi les chaos de la pensée et des images, resplendissait soudain une idée évidente, à la portée de tous, un de ces vers qui ne semblent jamais des inconnus pour l'oreille, et que chacun était prêt à aimer d'avance.

Ainsi un premier murmure approbateur s'éleva de toute part lorsque Colin, à l'occasion d'on ne savait quoi qu'avait prétendu Colette, déclara

i8 l'armaturb

en brandissant sa houlette enrubannée avec un air d'inspiration extatique :

\ Le temùs de la jeunesse est h temts des amours!.,.

Il y eut encore un frémissement charmé quand il fut question de tourterelles blanches (buvant à un ruisseau tout bordé de pervenches), dans la bouche jolie d'une autre petite actrice dont le marquis de Renève crut remarquer que le grandduc la consid^it avec une bienveillante curiosité. La chose courut de proche en proche, mais avec la malice attendrie à laquelle avait droit, dans ce milieu plein de tact, une faiblesse qu'une Altesse Royale lui aurait fiiit Fhonneur de laisser apercevoir. Et cela valut à l'interprète ainsi distinguée une salve d'applaudissements parriculièrement nourrie — dont l'auteur pouvait prendre sa part — quand elle conclut par cette comparaison si nette et si agréable :

La femme est la colombe, et V amour dest la fleuri

Au reste, il régnait généralement ce sentiment d'attention sage et de patience dévouée qu'une assistance mondaine peut, à la rigueur, apporter aux scènes de salon qui n*ont point, pour l'enchanter, le caractère préféré du pur comique ou delà polissonnerie. Un certain nombre de spectateurs, un plus grand nombre de spectatrices, se sentaient faire là une cure de poésie, de bel esprit

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et d'art. Tous acceptaient Fépreuve presque allègrement, comme bonne pour l'entretien de leur âme, ainsi que chacun savait s'astreindre aussi, le cas échéant, aux corvées qu'il jugeait nécessaires pour la santé de son corps. Et quand la toile tomba, la plupart résumaient vaguement leur sensation intellectuelle en Tidée d'une chose que, de temps à autre, l'on est content de faire — et surtout d'avoir faite.

Mais on prévint ceux qui croyaient déjà la pièce finie qu'elle avait deux parties, et que ceci n'était qu'un entr'acte.

Très courtoisement, le grand-duc d'Esdavonie s'était levé en demandant à aller féliciter les artistes. Il offrit son bras à Catherine Saifre, qui avait été placée près de lui par le baron, et la pria d^être son guide vers les coulisses. Tout l'ensemble de la compagnie, dans le même temps, entra en mouvement, heureux de se délasser, de ' * part et d'autre se rejoignant de loin ou s'ache- ?'^'' minant vers le buffet. * '

Un conciliabule se tenait entre Julienne Bréhand, seconde fille du baron Saffre, et son mari^ U^ dans un angle de la salle de spectacle où elle avait assis son épaisse carrure, sa masse de brune au teint haut de couleur, sa corpulence extraordinaire pour une jeune femme de vingt-six ans qui en paraissait toujours enceinte et qui, d'ait leurs, l'avait été déjà souvent.

c Alors, soufflait-elle en s^éventant, excusezmoi bien auprès de maman de ne pas avoir le courage de monter l'embrasser. Dites-lui que je suis morte de chaleur... »

Olivier Bréhand était un assez bel homme, à longue barbe d'Assuérus blond. On s'était fort récrié sur le coup de main prodigieux qu'il avait accompli, le jour où il avait surgi d'une administration à laquelle il était attaché, pour devenir soudain le gendre de Saffre. Mais à présent, on avait fini par ne plus trouver cela que naturel, comme tout ce que l'on voit être et durer. On s'expliquait de soi la passion de Julienne pour ce garçon dont on contait, en outre, que, fils d'un ami de collège du baron, il avait été compagnon d'enfance de sa future femme. Quant au consentement de Saffre, pour avoir ainsi permis à sa fille un mari sans le sou, sans grâce d'origine ni parenté notable, il en avait bien eu ses raisons secrètes. D'abord, la rancune que le grand financier nourrissait en lui-même contre les gens de race, depuis qu'une ingénuité de sa part, maintenant guérie, s'y était vivement piquée, dans un contact trop rapproché avec le caractère de son premier gendre. Plutôt que de se frotter encore une fois à quelqu'un des pareils au comte de Grommelain, qu'il voyait tourner autour de la dot de sa deuxième fiUe, il avait d'avance préféré n'importe qui. Et puis l'établissement de Julienne,

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à cause de sa disgrâce physique, lui avait toujours semble une affaire d'ordre inférieur, ne promettant rien qui pût satisfaire un jour son orgueil ni ses intérêts, et que de longue date il avait été pressé de liquider. L'enfant, du reste, n'avait presque jamais cessé de vivre à l'écart, avec une gouvernante par qui, chaque été, on la faisait même conduire seule, et vainement, à des eaux amaigrissantes. Bref, le baron s'était décidé, un beau jour, à solder sa fille, selon le voeu de celleci, et en amateur qui, d'autre part, ne conservait jamais que des types irréprochables dans ses paddocks ou ses chenils.

Olivier Bréhand avait gardé, des difficiles débuts de son existence, une habitude d'aller à ses obligations nouvelles comme jadis à son bureau. Ce qu'il avait été de ponctuel et de serviable en tant qu'employé, il l'était désormais en tant qu'époux, que père d'une progéniture déjà considérable, en tant que beau-frère, et notamment que gendre. Et c'était ainsi que, dans le tra-la-ia de cette soirée, où personne ne songeait plus à la baronne Saffre absente, lui s'imposait de se rendre aux appartements de la malade, pour marquer à celleci toute la grande sympathie à laquelle a droit, du côté de la famille, une petite crisede foie. -<n^v ';^*7

Olivier se fraya un passage à travers la prestigieuse cohue. Un instant, il crut qu'il ne pourrait plus sortir du salon des glaces, où Saffre très

entouré, félicité et adulé, avait l'air, avec son imposante stature, d'être haussé sur une marche de trône. Le baron avait, pour répondre à tous, ce ton de courtoisie qui n'appartient qu'aux élus de la souveraine fortune, et que Ton a qualifié ' par le mot de oc famillionnarité st. Dans cette espèce de vaste chapelle plus resplendissante encore par le millier des flammes de bougie qui s'y répercutaient, et à laquelle le plafond lumineux faisait un firmament d'aurore boréale, l'argent recevait son culte» tel qu'un dieu si vénéré que Ton n'en saurait proférer le nom. Pour tous, c'était — sinon péché — du moins inconvenance mondaine que de chercher à en commenter le mystère. Chacun se conformait à des rites d'hommages. Les esprits plus indépendants — c'està-dire ceux qui» en matière de revenus» avaient ce que l'on appelle l'indépendance — comprenaient toutefois, chez d'autres moins exaucés dans la vie, plus altérés d'espérances, les génuflexions aussi outrées que sur des sols d'apparitions ou au seuil des grottes de miracles.

Olivier atteignit enfin le vestibule, fit s'ouvrir devant lui le rang des laquais en culotte courte qui monuient la garde, et gravit» sur un large tapis à haute laine, l'escalier d'onyx, au premier palier duquel on apercevait, d'en bas, le gigantesque portrait en pied du baron SafFre. De là, le détour des marches fit aboutir Bréhand dans une

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suite d'antichambres, dont la pénombre concrastaic mélancoliquement avec Fintense clarté des salles du rez-de-chaussée. Il trouva la femme de chambre qui alla prévenir sa maîtresse de la démarche d'Olivier, et revint avec Tinvitadon d'introduire ce dernier.

La baronne SafFre lisait dolemment, alanguie sur une ottomane, dans une lueur de lampe légère.

c B(Hijourl murmura-t-elle. Que c'est aimable à vous d'être venu jusqu'ici!... Non, je ne vais pas très mal. Un peu plus mal seulement que d'habitude. »

Et tandis qu'Olivier lui exprimait toute la part affectueuse que... et tout le regret dont..

c Merci, mon ami! continua la baronne... En redescendant, recommandez bien aux autres, à mes fiUeSy de ne pas se déranger. Je ne veux pas que l'on s'occupe de moL Je vais me coucher, après avoir pris cette potion qui est censée faire dormir... Et dites-moi?... d'un mot... comment cela se passe-t-il en bas ?

— C'est très brillant!... Mais avouez que, au ,, fond, malgré tour, vous bénissez votre mal de ^ vous avoir reléguée au coin de votre feu, loin du tracas de recevoir et de ce tohu-bohu ? »

La baronne secoua négativement son mmce visage. Elle avait, au surplus, sa mine presque ordinaire, de femme maigre depuis toujours et

n'ayant guère changé en prenant peu à peu de l'âge. De petites veines, sur ses paupières et ses tempes blafardes, entouraient d'un réseau bleu son vivace regard.

c On ne me rendra justice, dit-elle, qu'après ma mort. Sans en avoir l'air, allez, je sais toujours faire ce que j'ai à faire... Au revoir, mon cher ami... Encore une fois, ne m'envoyez personne, ni surtout cette bonne grosse Julienne... Vos enfants vont bien?... Tant mieux! Retournez vite vous amuser... »

Olivier la quitta sans retard, ainsi qu'elle l'y engageait de tout cœur. Il emportait la vision bien frappée de cette figure claire parmi l'ombre de la grande chambre, dont le mobilier, les tapisseries et les tentures se perdaient alors dans des ténèbres voulues. Au-dessus du tumulte et des splendeurs de la fête, l'âme de la baronne SafFre, indiquée seulement par une vigilance des yeux, semblait ce soir-là, ainsi qu'à l'ordinaire, somnoler dans un refuge de la demeure, frêle mais durable comme une veilleuse.

En bas, l'entr'acte était arrivé à sa fin. La foule regagnait l'immense hall où se donnait la comédie. Un des accès en était précédé par un délicieux petit salon, qui, entre deux portes, offrait une sorte d'anfractuosité dans la suite des grands salons, une espèce de boudoir, tendu de draperies tendres, et fleuri.

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Adossé contre un des chambranles, le jeune marquis de Renève tordait impatiemment sa jolie moustache, en suivant d'un regard aigu les jeux de physionomie dont Catherine Saffre, retirée dans ce réduit, accompagnait son entretien persistant avec le grand-duc. Certes, il était fixé — pour être le premier à en souffrir — sur l'universelle froideur qu'affectait envers les soupirants la superbe et dernière descendante de cette héroïque maison de Valdrenne. Il était bien sûr que les propos à l'échange desquels Catherine feignait si hospitalièrement de se plaire, ne pouvaient être qu'indifférents et frivoles. Mais il ne se défendait pas d'une irritation jalouse en remarquant la posture naïve et tourmentée dont, assise sur un siège trop bas, elle dessinait généreusement les formes de son corps, sous le sourire complaisant du haut seigneur de passage.

Toutefois Renève se donna des apparences détachées, quand il s'aperçut combien il se livrait, de cette manière, à l'examen de Tarsul qui, en face de lui, contre l'autre côté du large chambranle, le considérait, à travers un monocle, avec l'expression narquoise d'un visage presque diabolique.

Un flot d'invités coulait entre eux. A son tour, le grand-duc d'Esclavonie, ramenant sa belle interlocutrice, passa, obèse et royal. Un gros de monde suivit encore. Puis Renève, pro-

fitant de ce qu'il pouvait maintenant se rapprocher de Tarsul, lui demanda d'un ton exprès dégagé :

€ Est-ce que vous rentrez là dedans, vous?... Moi pas! C'est trop crevant...

— Peuh! répliqua l'autre, c'est assez ce qu'il leur faut: du mensonger, du conventionnel, de

/^yopfV/. l'inexistant. Ils n'admettent publiquement que ce qui n'est pas. La vérité, sous quelque forme qu'elle leur soit présentée, les blesse. En art, c'est pour eux de l'indécence; en science, c'est de l'impiété; en conversation, c'est du cynisme. Au moins, là dedans, on leur sert quelque chose d'assez flou pour qu'ils n'en soient touchés nulle part : de temps en temps, un couplet où il leur ^t parlé d'amour, mais comme d'un passe-temps imaginaire dans des bergeries telles qu'il n'y en eut jamais. Et encore les bergers ici sont de jeunes personnes en travesti, de sorte que, aux yeux des femmes, cela reste délicat comme une comédie de couvent; et, aux yeux des hommes, ça devient d'un manque de sincérité, d'un artifice qui — à un autre titre encore — ne peut que les enchanter.

— Oh! mon cher, notre société n'est pas si réfractaire que cela aux réalités de l'amour. C'est pour lui qu'il y a là, devant nous, tant d'hommes à rôder dans cette pépinière de femmes. J'étudiais tout à l'heure, j'écoutais les couples qui

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passaient à ma portée. Et, sur les lèvres de tous ceux et de toutes celles qui sont encore <Uns l'âge de Faction, avec les chances même les plus minimes de plaire, je saisissais des phrases, des allusions, des demi-mots, des réticences où était signifiée la question de l'amour. Les deux sexes ne viennent dans le monde que parce qu'ils ont un amour à y conduire, ou à y retrouver, ou à s'y procurer. Mais les dîners, les raouts, les bals, toutes les réceptions mondaines ne sont que des cours d'amour!,.. On peut m'assourdir tant .^,1/^ qu'on voudra avec les raisons sérieuses, les principes de politesse, les devoirs de sociabilité que la bonne compagnie aurait soi-disant de se grouper. A cela je répondrai toujours : Pourquoi les femmes se décoUètent-elles quand elles ont à se produire dans le monde? Pourquoi les jeunes gens de notre classe, dont Tunique travail et le souci constant sont de veiller à réjouir leur tempérament, consacrent-ils tant de soirées à des salons où il ^ut parfois entendre des vers, au lieu d*aller les passer par voie directe avec les demoiselles particulièrement chargées des réjouissances publiques? Parce que tout ça, que nous voyons à perte de vue dans cette salle, c'est plein d'amour,, d'amour à dénicher, à éveiller ou à réveiller, à garder ou à changer, d'amour à dire, d'amour à taire,.. La seule base générale des relations mondaines, le seul lien d'ensemble pour cette masse

qui vient de tant de côtés, et, du reste, le seul élément qui constitue la famille, la société, la loi même de l'univers, c'est l'amour!...

— Non, objecta Tarsul, c'est l'argent.

— Comment cela, l'argent?

^, — Savez-vous exactement ce que l'on définit

\'^ --^ par le mot d'« armature»?... On désigne ainsi un jj-^ f . j assemblage de pièces de métal, destiné à soutenir \\^ ' I ^^ ^ contenir les parties moins solides, ou lâches, d'un objet déterminé. Eh bien! pour soutenir la famille, pour contenir la société, pour fournir à tout ce beau monde la rigoureuse tenue que vous lui voyez, il y a une armature en métal qui est faite de son argent. Là-dessus, on dispose la garniture, l'ouvrage d'art, la maçonnerie, c'est-à-dire les devoirs, les principes, les sentiments, qui ne sont point la partie résistante, mais celle qui s'use, se change à l'occasion et se rechange. L'armature est plus ou moins dissimulée, ordinairement tout à fait invisible; mais c'est elle qui empêche la dislocation, quand surviennent les accrocs, les secousses, les tempêtes imprévues, quand l'étoffe des sentiments se déchire et que se fend la devanture des devoirs ou des grands principes.IlC'est seulement en ces circonstances-là, et pour quelques instants, que l'on peut parfois apercevoir dans le cœur de la société, au centre des familles ou entre les deux parties d'un ménage, leur armature à nu, le lien

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d'argent. Mais vite on recouvre ça de sentiments neufs ou de principes d'occasion. On remplace les préjugés détériorés et les devoirs crevés... Et l'armature a supporté le tremblement! Elle est restée en permanence pour maintenir scrupuleusement la forme et l'apparence des foyers domestiques, et pour recevoir la réparation dont a besoin la façade mondaine. »

Le marquis de Renève opposait à son interlocuteur des signes d'incrédulité. Tarsul profita, pour reprendre, de ce que, la représentadon étant achevée, une suite de personnalités, qu'il citait au fur et à mesure, se dirigeait vers eux pour y trouver issue :

« Ah çà! le duc de Gisors qui est là-bas à se dandiner, lui qui sait si juste ce que l'on doit à chacun et si largement ce qu'il se doit à luimême, par quel autre lien le penseriez-vous relié à Saffre que les cent mille francs dont celui-ci a gratifié la caisse du comité royaliste, lors des dernières élections?... Et M. de Saint-Andoche, qui nous arrive les mains enfoncées dans ses manches comme un petit vieux sacristain, accompagné de M^« de Saint-Andoche, de leur fils Raymond et de leur fille de Saint-Andoche, eux crème de noblesse et gratin d'aristocratie, chez qui c'est presque impossible de pénétrer et qui ne vont nulle part, les voilà cependant, avec leurs lèvres pincées, mais avec leur présence toute grande,

bien ouverte. Qu'y a-t-il entre eux et Safl&e, sinon la dotation de ses quatre cents hectares de l'île de Wight, qu'il a faite aux génovéfains expulsés, sans qu'il y ait lieu d'examiner davantage dans qiKH cet argent, ainsi purifie, avait été gagné?... Et le prince de Marengo, maintenant? qu'est-ce qui lui fait afficher ici son nom épique? C'est l'intention de continuer à louer, moyennant la moitié du chiffre d'adjudication, k chasse en forêt de Vexin dont le baron s'est dégoûté... (^uanc au grand-duc d'Esclavonie, n'est-ce pas? je n'insisce point, c'est un prix fixe: on l'a pour un chèque de cinquante mille florins,.. Croyezmoi, mon cher, la composition de ce salon est payée, defeçon ou d'autre; et les relations, partout dans le monde, ne durent que par l'intéfêt,

— Enfin, répliqua Renève, il y a encore tout de même dans notre société des gens que l'on n'achète pas!...

— Parbleu! je ne méconnais pas qu'il y ait des mondains fantaisistes ou sentimentaux; mais je les distingue là dedans, je les compte comme des coquelicots ou des bleuets parmi les épis de toute une moisson. Et j'exagère ainsi la proportion. Demandez plutôt si je me trompe au baron Gedruc, qui vient vers nous et qui, l'autre jour^ me disait avec tant de bonhomie maligne : c Che « ne zais bas gomment vait ze tiable te Savre, bour c ze brogurer le tessus du banier?... Moi, che ne

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« beux âfoirgue tes amis ce dx miile vrancs... » En effet, le monde a quelquefois de ces bizarreries^ des répugnances fudles; ça ne tient à rien, à une question d'accent, par exemple... »

Renève secoiia la tête, en disant :

a Je connais, parmi nous, beaucoup plus de caractèfes désintéresses que vous ne le prétendez!

— Oui, il y a aussi les tout à fait riches. Je mets à part un certain nombre de personnes fortunées qui, premièrement calmées dans leur faim d'angent, ne s'adonnent qu'à leurs appétits de plaisirs... Tenez, voici à propos ia comtesse de Grommelain. Je conçois bien à quoi elle doit penser, et ce n'est pas, en effet, à ses intérêts. Mais qu'est-ce qui fait rester debout son ménage ? Un intérêt pourtant : l'intérêt de Grommelain. L'armature fonctionne entre eux deux. Mais elle ne la sent pas, parce que c'est seulement sur lui que ça tire... Encore une ibis, l'armature est ce qui ne se montre pas, ce qui se masque le plus soigneusement sous les enjolivements de ia surface, comme une monstruosité intérieure pourtant indispensable. 11 taut toute une démolition pour la Cure apparaître; et, dans les conditions normales, il fendrait être devin pour dire au juste où elle est chez chacun, découvrir de quel point individuellement elle y part et à quel point elle y aboutit..* Ainsi, là, regardez ce bon vieillard,

cravaté de la Légion d'honneur. C'est un savant, une espèce de saint laïque, qui vivrait d'un radis noir, qui n'a aucun besoin pour lui-même; mais il a une fille, et un gendre auquel il voudrait faire confier, par le baron SafFre, la direction des mines de Manorès. »

Tarsul continuait à chercher et à découvrir, dans la pompe de ce défilé, de nouvelles individualités, dont les motifs de conduite et les buts d'existence, interprétés par lui, apportaient des démonstradons à sa théorie.

a Et Jacques d'Exireuil, fit-il en désignant un grand garçon à figure mâle et brune qui, non loin de là, s'était arrêté pensivement... Par quel démon du sort, par quel mystère d'armature estil aujourd'hui planté dans l'intimité du baron Saffre, d'une manière dont il est peut-être le seul, ce soir, à ne pas se douter?... »

Renève eut un petit froncement du front, qui exprimait que l'incident auquelTarsul faisait allusion ne lui avait pas non plus échappé.

a Qu'est-ce qu'il mijote? reprit ce dernier... On le sait très amoureux de sa femme; on l'a toujours cru aussi très aimé d'elle. Longtemps ils n'ont fréquenté le monde que dans la mesure où c'était strictement obligatoire. Et, depuis le jour où les charbonnages dont il avait hérité ont été réduits à néaqt, on voit Exireuil ne plus manquer une fête, se mettre en rapports suivis avec Saffre,

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à tel point que, ce soir, sa femme nous a eu Pair d'être la maîtresse de la maison !

— En tout cas, remarqua Renève avec indulgence, c'est un camarade que je considère comme très honnête, d'excellente compagnie et fort bien y^

posé. » . vr

Tarsul songeait, à part lui : a Et vous-même, f • jeune et joli marquis de Renève, vous expliquezvous bien les raisons pour lesquelles vous êtes attaché à ce milieu de richissime finance?... C'est parce que les atavismes seigneuriaux qui sont en vous persistent à exiger les redevances du bon temps, et qu'il n'y a plus, pour vous les servir, que la vanité des parvenus et les ressources des millionnaires. Chez les SafTre, on vous offre les splendeurs de la table, des résidences châtelaines pour l'été, et, l'hiver, des chasses sur des terres de rois!... Et si vous êtes tant épris de la belle Catherine Saffre, c'est que, par surcroît, il vous semble légitime de la prendre à son manant de mari, et que, à votre insu peut-être, il vous paraîtrait bon d'obtenir aussi a le reste », sans bourse délier, dans cette famille qui est, pour vous, de }'^

fréquent souper et de confortable gîte. » ^,\ ^

Tarsul aurait pu ajouter : « Et moi, moi Tarsul! ^ qu'est-ce qui me retiendrait parmi ces gens que je hais, que je méprise et que j'envie, si ce n'était -point pour trafiquer avec eux de mes connaissances précieuses, être leur cicérone dans le pays

du goût, des appréciations artistiques et des idées seyantes, moi l'expert en bibelots, consulté par ces ignorances dépensières, moi, Tarsul, TArchif conseilleur des payeurs! »

... Sur ces entrefaites, la soirée arrivait à sa clôture.

Au seuil du premier salon, le baron Saffre, attiré par une préoccupation, recevait encore des compliments, et échangeait des formules d'aurevoir avec quelques derniers invités attendant leur équipage,

Giselle d'Exireuil — dont le mari s'occupait de faire avancer le coupé de cercle — allait partir à son tour, enveloppée dans un long manteau de chèvre du Thibet dont l'épaisse blancheur, autour du cou, auréolait de là sa figure mélancolique et délicieuse,

Saffre la rejoignit derrière le battant de porte où elle s'abritait contre l'engouffrement du vent à chaque allée et venue du dehors.

« A bientôt, n'est-ce pas? lui dit41... Je ne vais rêver que de vousl... Tâchez aussi de penser un peu à moil... y>

Et il lui serra les doigts, sans intention méchante, mais avec la force, inconsciemment, de la main-mise sur elle que, à cet inscant-là, il avait en tête.

« Oh! vous m'avez fait mail » se récria-t-elle à voix basse, avec une crispation subite des craitSy

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tandis que le baron s'excusait, et que, sous une brusque poussée de douleur, de honte et d'intimidation, deux petites larmes étaient montées se faire pendant au bord des grands yeux bleus de la jeune femme.

arie-Blanche de Grommelain, la cadette d'Arthur Saffre et Taînée des deux filles du baron, appartenait à cette catégorie de femmes du monde dont l'emploi du temps, en définitive, ne se difFérencie de celui des cocottes tout à fait que le soir. Chez ^>v^ ces femmes, la matinée est consacrée à un tardif \<^^^ et long lever, à des soins fétichistes de leur corps. L'après-midi les mène fréquemment, pour une bonne partie de sa durée, à ce que le mot de rendez-vous, dans un sens bien entendu, peut évoquer de plus transgressif du neuvième commandement et de très folâtre parmi les manifestations de nature. Mais quand approche la chute

du jour, elles sont appelées à reprendre un sentiment absolu de leur propre respectabilité. Les demi-mondaines, alors, n'ont plus, elles, pour attendre le moment du coucher, qu'à se réunir à leurs pareilles, hors la société, ou à se reléguer dans les endroits de divertissements publics, les théâtres, les bals libertins, les fêtes offertes aux noces galantes. Au contraire, à l'arrivée du soir, les môiuiaines du genre delà comtesse de Grommelain sentent enfin s'ouvrir devant elles la solennité de la vie sociale. C'est, le plus souvent, pour prendre place à une tablée sélect où elles ont été priées, pour entrer, à portes toutes grandes, dans une réception de high-life, que, avant le moment du dîner, elles se rhabillent — une fois de plus. Elles pénètrent là sérieusement, gravement, prêtes à prononcer, dans le ton convenu, les jugements protecteurs, favorables ou sévères, qu'il faut y avoir sur les gens et les choses. La soirée s'écoule à ne leur suggérer que des idées dont on se loue généralement autour d'elles. En effet, elles saisissent à la volée celles qui sont toutes faites, n'ayant pas eu le loisir, dans la journée, de s'en fabriquer de personnelles sur rien, et d'ailleurs ne possédant de chaudes convictions, de souvenirs vifs et d'anecdotes neuves que sur des sujets dont elles ne peuvent faire mention devant le si bienséant auditoire. Et pour compléter la dignité de leurs heures nocturnes,

en regagnant leur chambre, elles ne ramènent jamais un étranger — et rarement leur mari même — dans leur lit.

Ce matin-là, Marie-Blanche de Grommelain était agitée par un des soucis les plus agaçants qu'elle se connût dans l'existence : c'était d'être en brouille avec la première femme de chambre, qui, devant la psyché du cabinet de toilette, était en train de la coiffer.

ce Puisque je suis contente de toi, disait la maîtresse, qu'est-ce que tu as besoin de t'occuper du reste? »

Elle tutoyait cette fille, par laquelle elle avait, toute petite, été déjà servie dans la maison de son père.

o: NonI bougonnait l'autre, on serait la dernière des dernières de se laisser traiter comme M. le comte en prend, quant à moi, l'habitude !... »

La comtesse de Grommelain, dont le peignoir mettait en sac les grâces de son corps, ne pouvait mirer que les séductions de sa tête, dégagée de là. Au milieu de petits tressaillements énervés, elle faisait virer son cou mince, blanc et duveté, pour étudier de face, derrière, de droite et de gauche, les torsions, les ondulations de sa chevelure brillante et châtaine qu'elle plaçait entre les deux reflets d'une glace à main et de la grande glace. Elle jetait des paroles brèves à la cham-

brière, en prêtant les yeux à ce que celle-ci lui faisait, comme on prête Toreille, de profil, en ayant l'air de n'écouter que son miroir.

flc Est-ce que tu penses que mon mari aurait découvert quelque raison de t'en vouloir? »

Dans les rapports entre la maîtresse et la servante, la distance hiérarchique, sur le terrain des confidences, n'était marquée, de la part de Marie- Blanche, que par l'absence d'aveux verbaux ou catégoriques au sujet de ses désordres. Elle avait conservé, comme un dernier retranchement de sauvegarde altière, la possibilité de sembler ne pas comprendre, si, dans l'invraisemblable ignominie d'une dispute, sa femme de chambre l'avait jamais outragée d'une imputation. Il lui restait le moyen de chasser la diffamatrice, avec un de ces fiers redressements qui peuvent encore, chez ceux à qui on les oppose, faire remettre l'évidence même en doute. Mais la comtesse de Grommelain ne s'était jamais gênée dans ce que l'on peut faire entendre de compromettant à une fille de service, par le ton des recommandations et des menaces, en la chargeant exclusivement de son courrier à l'arrivée et au départ. Puis,' la jeune femme ne fournissait-elle pas un témoignage matériel assez instructif à son égard, quand, rentrant pour se mettre en toilette du soir, elle se faisait dévêtir, sans pouvoir alléguer de revenir d'un essayage chez la couturière? La femme de

chambre saisissait aussitôt, au détail d'une agrafe, d'un nœud ou d'un lacet, ce que d'autres mains venaient de mal refaire dans ce que les siennes avaient bien fait.

a Certainement, repartit celle-ci, que Monsieur doit m'en vouloir de me sentir dévouée avant tout à Madame! »

La réponse était discrète et inquiétante. Elle taquinait la comtesse de Grommelain au point le plus chatouilleux de sa conscience : la crainte d'être soupçonnée et tracassée par son mari. Et vite celle-ci, se creusant la cervelle, imagina les causes les plus chimériques d'alarmes. Elle harcelait de questions sa femme de chambre, allant jusqu'à l'accuser de s'être rendue suspecte par quelque stupidité maladroite. Une manière déplaisante, peut-être, d'avoir mal dissimulé une lettre, en l'emportant ou en l'apportant, pendant que le comte était là?... ou bien une façon équivoque de répondre à quelque question sur Madame que Monsieur pouVait avoir eu besoin de poser le plus innocemment du monde?... Marie- Blanche n'obtenait que des répliques vagues et d'hypocrites protestations. Elle s'irritait et se démenait. La moindre alerte, au sujet de sa sécurité conjugale, la jetait dans cet état de pusillanimité où il suffit que l'on ne se sache pas à l'abri de tout, pour que ce soit tout, immédiatement, que l'on appréhende.

Soudain, elle se tut, et, par une décision brusque, fouillant dans le tiroir ouvert d'un bonheur- y du-jour en bois de rose, elle y prit sa seringue à r^ morphine, pêle-mêle avec des épingles d'écaillé, ' \' ..>'! '*" des chaînettes, des bigoudis et de petites broches ,yv*^\x \y^' de collet en diamants. [ï:^ ^^ »' y

« Ah! dit la femme de chambre, si ce n'était • . ^^^y pas le respect de M™^ la comtesse, il y a beau ^ ^^ '* temps que j'aurais cassé cette sale drogue!... »

Marie-Blanche, silencieusement, avait entrebâillé son peignoir; et sous l'étoffe, contre la chair, du bout de la pointe d'or, elle choisissait une place de sa hanche à piquer. Elle se mordit une lèvre et ferma les yeux, pendant la seconde '^ du petit instant cruel. Et, toute souriante déjà du bien-être qui allait se répandre en elle, elle accueillit les humbles objurgations dont elle continuait à être l'objet, en disant :

« Tâche de me laisser tranquille... Allons, voyons! c'est fini de me coiffer... Qu'est-ce que tu attends pour me chausser?

— Non, poursuivait l'autre, agenouillée dans son service, M™^ la comtesse ne sait pas tout ce qu'elle peut s'amener d'affreux!... J'avais une amie, dont c'est sûr que la dame où elle était doit être morte aujourd'hui. Les piqûres, qu'elle se faisait aussi, lui avaient couvert le corps de boutons qui, à vue de nez, ne valaient pas mieux que de la petite vérole. Et quant aux idées de sa tête,

les trois quarts du temps, autant dire qu'elle ne les avait plus. L'eau la plus chaude, elle criait qu'elle était froide! Et des sottises auxquelles c'était à ne pas croire, pour une personne de famille qu'elle était si bienl... Mon amie n'a seulement pas pu durer dans cette place... »

La comtesse de Grommelain haussait les épaules, en achevant de s'apprêter pour le déjeuner.

Il y avait deux ans déjà que le vice de la mor- . phine était entré en elle, par un hasard de curiot^'/^ sîté, au cours d'une liaison passagère avec un

cousin de son mari, un secrétaire d'ambassade perverti par les longs ennuis d'une résidence en ^ Perse. Ce poison de mensonge et de plaisir, d'ivresse instantanée, semblait avoir été inventé pour elle, pour rembourrer d'imposture, alentour, et capitonner de mollesse les aspérités des circonstances avec lesquelles Marie-Blanche ne supportait pas de se trouver en contact. Sous son petit crâne, où il n'y avait point la place des facultés qui font que l'on prévoit, que l'on se résigne, qu'on patiente, qu'on se prive, criaient l'intolérance du caprice, l'exigence des concessions et des assentiments immédiats, le besoin d'une baguette de fée pour être toujours exaucée à la minute. De tout temps elle n'avait eu de fantaisies sans courir aussitôt à leur réalisation, ni de ressentiments sans se ruer à des vengeances

LA COMTESSE DE GROMMELAIN 43 ^ ^g

ou — trep faible — à d'acrimonieuses exhalai- ^ \ ' ^\' sons de ses animosités. La morphine était inter- ^

venue, dans son destin, comme une bonne marraine. L'illusion nerveuse qu'elle en recevait l'autorisait à oublier les réalités importunes et ^ lui donnait des ailes pour voler, en avance, à la rencontre imaginaire des objets de ses vœux.

Quand Marie-Blanche, après l'avertissement du maître d'hôtel, se fut rendue dans la salle à manger, elle y trouva — qui l'attendaient — son, mari et ses deux fils, âgés l'un de dix ans, l'autre — de sept. C'était l'habitude, lorsqu'il n'y avait pas d'invité au déjeuner, que la gouvernante laissât les enfants entre leur père et leur mère, pour la durée du repas. Leur petite présence amortissait * un peu toute éventualité du tête-à-tête. Le premier bon jour s' échangea entre les quatre convives en même temps qu'ils se mettaient à table.

oc Avez-vous monté, ce matin? » dit Marie- Blanche.

Grommelain fit un signe affirmatif ; et ce fut — seulement plus tard qu'il ajouta :

« Le Bois était très bon. »

Il y eut un nouveau silence; puis la comtesse reprit :

a Quelles figures de connaissance avez-vous aperçues?

— Oh! des tas de gens!...

— Mais qui? fit-elle avec insistance, voulant

obliger son mari à se déballer un peu en paroles et à sortir, dans le son de la voix, quelque chose des arrière-pensées qui pouvaient être bouclées en lui.

— Ah bien! répondit celui-ci, il y avait...

Épernon... IcheuldorfF... le marquis de Fé... Garoguigalo... Elioboth... le petit Arcole... »

Cette énumération ne contenait pas un seul nom que Grommelain, par rapport au présent ou au passé de sa femme, eût pu être fondé à accom pagner d'une grimace avisée ou d'une expression indicatrice. Aucun des personnages cités, en effet, n'avait jamais rien été pour la comtesse, pas même ce que, très spécialement, elle entendait par ses a petijsflirts p, c'est-à-dire les héros d'aventures sans lendemain avec elle, réservant la qualification d'amant, dans le cas de liaison plus persévérante, à quelque associé permanent pour l'intrigue et le plaisir.

• Il y avait bien quelqu'un dont Marie-Blanche eut sur le bout de la langue de demander s'il ne s'était pas montré aussi dans les allées cavalières. Mais cela, ce n'était qu'une tentation du diable, une vicieuse velléité de défi, puisque, avant deux heures de là, elle allait pouvoir tout à loisir s'en informer auprès de ce quelqu'un lui-même. Et, comme si Grommelain avait pu lui avoir lu sous le front cette question à poser d'un nom, elle dit avec le rapide contentement de penser qu'elle le déroutait.

LA COMTESSE DE GROMMELAIN 4f

€ N'avez-vous pas vu papa?

— NonI répliqua sèchement le comte, et cela m^a étonné...

— Pourquoi?

— Parce que M. et M™* d'Exireuil étaient là. » Marie-Blanche sourit. C'était de Tobligeance

envers son mari et de la malveillance pour le couple qu41 venait de désigner.

« Tiens I fit-elle, ils ont donc encore des chevaux? »

Grommelain eut ce geste de dédain qui écarte les bras du corps et soulève indifféremment les épaules, ce mouvement qui a Pair de se déchar- ' ger d'autrui et de faire, sur les côtés de soi, un / passage facile pour laisser le sort des autres s'en aller comme ça pourra, où ça voudra.

C'était un individu d'une quarantaine d'an- ; nées, à figure régulière et fatiguée, avec des petits favoris blonds, des perites moustaches blondes. Sa physionomie — sous un régime po- ^ litique qui lui eût été favorable — était de celles qui auraient désigné leur homme pour la diplomatie, le Conseil d'État ou les candidatures officielles. Ce type d'aristocrarie, tenu par les institutions de la France actuelle à la porte des fonctions, s'est hâlé à rester dehors; et durcissant la peau de son visage au grand air, pour lequel elle n'était pas faire, la bronzant avec les intempéries, ce genre de personnages est allé

constituer, oisivement, sur des bases élargies, la race noble du sport. Le comte de Grommelain était froid et cassant. A l'ordinaire, il ne paraissait susceptible d'emportement que dans les conversations sur la politique. Mais alors, pour juger I les actes et les gens du gouvernement, la plus I violente terminologie lui montait spontanément jaux lèvres. Sous les petits bandeaux lisses de ses cheveux rares, ses yeux gris accompagnaient d'étincelles les dégoûts hoqueteux qu'il avait, les mots orduriers bons pour définir l'état de crapule dans lequel il se représentait les menées de l'opinion adverse. Les faits inévitables de défaillances humaines, les cas de mauvaises moeurs dont il pouvait avoir le spectacle dans son monde, la mention des crimes populaires, des catastrophes, ou même les histoires de chiens écrasés qu'il lisait dans son journal, tout cela ne le faisait bondir de son apathie apparente et bien Tentée, que par la couleur sous laquelle il y distinguait une conséquence du régime et un signe fatal du temps.

« Les Échos de ce matin, reprit-il d'un ton détaché, contiennent un pompeux article sur l'équipage de chasse que votre père s'est monté.

— Ah! fit Marie-Blanche d'un air d'égale négligence et sentant venir dans ce parage une tornade de rancune dont l'espèce y était fréquente.

- — Ouais! il y a beaucoup de détails... On dit que le maître d'équipage sera le deuxième gendre du baron Saffre, M. Olivier Bréhand, le sportsman bien connu... Oh! il y a aussi une phrase gracieuse pour moi. On ajoute que le baron ne risquait pas d'être pris au dépourvu, ayant, en outre, pour confier sa meute à de bonnes mains, un autre gendre en réserve; et Ton célèbre à ce propos ma compétence. »

Marie-Blanche saisit cette occasion, qui ne lui coûtait rien, de se montrer moins la fille de son père que la femme de son mari, en épousant avant tout le grief de celui-ci.

a J'espère vous avoir dit assez nettement combien papa agissait mal à votre égard dans cette affaire.

— C'est à lui que vous auriez dû le dire, repartit vivement Grommelain... Et très raidel... Vous êtes sa fille, en somme, vous avez bien le droit de parler!

— Papa ne supporte plus rien de moi...

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Parce que, depuis que vous avez eu des attrapades avec lui et que vous lui battez froid, il se méfie de mes réflexions comme si c'était vous qui me les inspiriez, vous étant mis dans, l'impossibilité de les faire vous-même. »

Grommelain avait prêté aux allégations de sa femme une attention hostile. Il se recueillit un

instant, ainsi que pour faire un choix, du haut des yeux, dans le tas de choses qu'il avait à répondre. Mais il se détourna vers le mépris :

« Il paraît que votre beau-frère Olivier est un chasseur de race. Ma parole! c'est* imprimé. J'en reste encore rêveur!... De race?... Alors, cela signifierait donc qu'il a eu des piqueux dans sa famille, ou qu'il descend d'une lignée de rabatteurs! » conclut le comte avec morgue, avec ce sourire qui se fait, non des lèvres, mais des dents.

Marie-Blanche était déjà un peu soulagée de prévoir maintenant que l'orage ne gronderait pas sur la question ainsi abordée, et se passait, pour le moment, en éclairs de chaleur.

a Oui, répétait-elle, papa a eu tort, il a grand tort!... Mais vous comprenez bien que ce moyen de gâter Olivier c'est pour payer Julienne des facilités que papa trouve auprès d'elle...

— Bah! voilà-t-il pas!... Peuh!... Ah! la la! »

Ces interjections, avec la mimique hautaine dont Grommelain les consolidait, pouvaient se traduire ainsi : « Est-ce qu'il y à de ma faute sur ce point? Est-ce que je vous empêche d'imiter votre sœur? En travers de quoi me suis-je jamais mis? Quand votre mère est retenue par sa santé dans sa chambre, ne vous ai-je pas laissée libre d'inviter votre père, et de le faire dîner aussi avec M™* d'Exireuil autant qu'il le voudrait, ou avec

la princesse Nagear s'il le préfère, ou avec toutes les femmes du Grand Turc si cela vous convient?... »

Les garçonnets, aux deux bouts de la table, assis l'un vis-à-vis de l'autre, demeuraient muets, sachant qu'ils n'étaient pas autorisés à prendre la parole, et n'en ayant pas du reste envie. Le nez dans leur assiette et l'esprit plongé dans leurs petites méditations, ils ne relevaient que de temps en temps leurs yeux clairs pour les fixer sur celui des deux interlocuteurs qui était alors en train de donner de la voix. Et c'est ainsi que — suivant un principe de faire un peu participer les enfants à la vie de famille, auquel par tradition tenait le comte de Grommelain — ceux-ci étaient appelés, ce matin-là, à se former, sous la direction de leur père et de leur mère, des commencements d'idées sur leur oncle Olivier, leur tante Julienne et leur bon papa.

A la fin du déjeuner, ils furent doucement congédiés, et leurs parents passèrent dans la pièce voisine, où le café était servi.

C'était un petit salon de chinoiserie xviii* siècle, d'un style pompadour d'Orient; une invention de Tarsul, qui, meuble par meuble, bibelot par bibelot, avait su découvrir les pièces de cet ensemble et les composer. Grommelain répondait volontiers, d'un air étrillé, quand on le complimentait de cette merveille : a Je sais ce que

tout cela coûte! » Mais c'ccait là s'exprimer d'une façon impropre et trop absolue : il ne savait avec exactitude que ce que cela lui avait coûté, personnellement, à lui. Au surplus, personne n'était fixé sur les mystérieux péages que certains seulement accusaient Tarsul de faire franchir aux membres de la famille Saffre, sans que ceux-ci pussent s'en apercevoir, dans l'élégant chemin de trouvailles et de décisions chères où il était leur guide privilégié. La plupart se bornaient à lui attribuer des patricotages, par un terme familier et aussi incorrect que la chose même à définir. Et tout le monde, en tout cas, le considérait comme de prix moins forts que le baron de Niéfan chez les Happarsheim, et que le comte de Girliat, qui avait du goût chez Gedruc.

Marie-Blanche s'était à demi étendue sur un meuble de bois doré et de soie tendre, d'une forme si fantasque et légère qu'il semblait moins fait pour s'y asseoir que pour être regardé. Elle considérait, à la dérobée, Grommelain qui, sans faire aucune attention à elle, humait sa tasse à petites gorgées, campé devant la fenêtre avec les points de rougeur aux pommettes qu'y mettait une béatitude de digestion.

C'était, en elle, une urgence de sa nervosité que de ne pas ignorer plus longtemps si elle était mêlée, ou non, au reproche inconnu que le maître de la maison faisait peser sur la femme

LA COMTESSE DE GROMMELAIN fl

de chambre, au dire de celle-ci. Mais, à ce moment, elle était soudain frappée de ce que la moindre petite explication conjugale lui suscitait aujourd'hui d'embarras, rien que pour y aborder. Depuis un certain temps déjà que son mari avait adopté, vis-à-vis d'elle, une stricte observance de séparation charnelle, elle n'avait pas la ressource des moyens boudeurs grâce auxquels une femme sait se faire arracher, par questions, ce qu'elle a le plus envie de dire. Et, pour avoir finalement raison, le plus pratique et le plus sûr des arguments féminins lui était en cela refusé. Néanmoins, par un recours spontané à la seule arme morale dont elle connût le maniement, elle prenait les attitudes de la coquetterie avec des mines séduisantes, quoique Grommelain, le dos tourné, ne fût pas en position de la voir faire ainsi l'exercice en son honneui*.

Le cadre et l'arrangement de ce salon exigu étaient toutefois comme choisis exprès pour mettre le mieux en valeur la personnalité physique de Marie-Blanche. Là, plus que partout, l'attrait pervers de ce corps mince — où l'instinct de plaire à l'homme serpentait des pieds à la tête — paraissait chez lui, dans ce petit luxe singulier auquel le génie exotique, compliqué par Part français, avait un caractère de fantaisie provocante et de grâce adultérée. Les prunelles de Marie-Blanche, presque violettes, plutôt mauves

f2 L ARMATURE

que bleues, sous des paupières bizarrement retroussées aux angles, semblaient être l'expression animée, le regard même de ce mobilier étrange. Sa taille extraordinairement fine n'était féminisée pourtant qu'au prix de tout le serrement d'un corset, entre d'étroites hanches et une gorge de jeune clown musclé. Ses inquiétantes souplesses de membres la faisaient naturellement se fondre dans les coussins, et sur des fonds d'étoffes d'un éclat si brusquement agressif aux yeux que c'était une surprise pour la main de les trouver ensuite si doux à caresser. Enfin sa physionomie délicate et tourmentée semblait issue de quelque race faite pour ne vivre que parmi ces meubles dont le bois d'or était éperdument tourné, devant ces frêles candélabres qui tordaient leur bronze dans quelque fantastique délice.

Déterminée à la longue, par l'inattention de son mari, à entamer des pourparlers la première, Marie-Blanche le fit timidement.

oc Ma femme de chambre est très déconcertée, dit-elle, d'une malveillance qu'elle a sans doute tort de vous attribuer à son égard... Auriez-vous réellement un motif de lui rendre pénible le service et de m'attirer ses jérémiades ? »

Grommelain murmura quelques mots inintelligibles, sans s'être encore retourné.

c Je tiens beaucoup à elle, par habitude, re-

LA COMTESSE DE CROMMELAIN ff

prit insidieusement la comtesse... Mais je ne puis que me rendre à vos raisons... si vous en avez... d'être mécontent d'elle?...

— L'autre jour, répondit-il alors en évitant de regarder sa femme, je l'ai entendue qui bavardait, plus haut qu'il n'aurait convenu, avec le valet de chambre, le valet de pied, toute une valetaille qu'elle faisait s'esclaffer par des histoires bêtes et vilaines sur la maison...

— Qu'est-ce qu'elle disait? demanda vivement Marie-Blanche avec cette lâche bravoure qui n'est faite que d'espoir et du besoin de ne plus avoir peur.

— Oh! laissons cela!... D'ailleurs, celle-ci ou une autre, elles se valent toutes. Gardez-la. Mieux vaut ne pas ouvrir la place à une nouvelle...

— J'aurais cependant bien le droit de savoir...

— C'était très désobligeant! » articula Grommelaîn pour toute réponse, en secouant la tête et en s'en allant.

Avant de disparaître, il compléta son jugement en indiquant le degré pire, à son avis, dans l'échelle des torts que les gens peuvent avoir, ou vous faire, le long de la vie :

a Et surtout trop bruyant! » prononça-t-il, la tête repassée entre les deux battants de la porte que, là-dessus, il referma derrière lui.

La comtesse de Grommelain resta un instant abattue par l'impuissance de sortir des conjec-

f4 L ARMATURE

tures à Tégard de ce que les oreilles de son mari avaient pu surprendre, et sur ce qu'il pouvait bien, de là, penser. Elle se promit d'éclaircir le mystère auprès de la domestique, si toutefois «lie réussissait à en tirer quelque chose. Au reste, le doute en cette affaire commençait déjà à la faire moins souffrir; cela devenait un peu un sentiment analogue à celui par lequel, tout en n'oubliant point que Ton a une dent de malade, on ne la soigne guère dans l'intervalle des accès. Et puis, voilà qu'il était deux heures et quart, et qu'elle n'avait plus que le temps de s'apprêter vite pour filer dehors.

Elle sortit bientôt par une des portes basses de l'hôtel, qui donnait sur la rue Vasco-de-Gama, ■et desservait particulièrement un appartement de V entresol occupé par les jeunes de Grommelain •et leur gouvernante. C'était son chemin le plus ordinaire, lorsqu'elle n'avait pas fait atteler; au «cas contraire, montée en voiture dans la cour, elle s'en allait par la porte cochère de l'avenue Kléber.

Au tournant à angle droit qu'elle prit dans la première rue, elle s'assura, par un coup d'œil où elle n'était même pas obligée de tourner le cou, que personne ne la suivait; et elle sauta dans un fiacre qu'elle venait de héler. Ce n'était pas qu'elle se rendît à une destination lointaine. Le petit rez-de-chaussée que Roger d'Iancey avait

LA COMTESSE DE GROMMELAIN ff

sommairement installé pour leurs rendez-vous, était celui d'une maison neuve, dans une des rues voisines qui, de l'avenue d'Iéna, descendent à la Seine. Aussi, en cliente qui sait ce que vaut au juste la course par laquelle elle est menée à ses habitudes, ne donna-t-elie que trente sous, sans pourboire, vivement posés dans la main du cocher. Et déjà, devant un seuil qui s'efFaçaitdans un renfoncement de la voûte, elle^ tournait une clef laissée sur la serrure pour accélérer d'autant la disparition de la visiteuse à l'intérieur.

Roger ne l'attendait que depuis une minute, et encore avait-il dû s'échapper, pour un court délai, du quartier où il était de service. Il était en tenue de lieutenant, les éperons aux talons, dans ce réduit composé d'un petit salon, d'une petite chambre, tendus d'andrinople rouge et garnis, avec une célérité à la houzarde, de quelques meubles qui exhalaient une odeur simple de pitchpin.

« Figure-toi, commença par lui dire Marie- Blanche, qu'il vient d'y avoir un moment où j'ai cru que mon mari savait tout!...

— Pff! » fit Roger en la débarrassant de son voile, de son chapeau, de sa veste et de ses gants.

Il s'était accoutumé à accueillir avec une suffisance de bel oflîcier robuste ce genre de communications menaçantes, auxquelles la jeune femme se livrait fréquemment, dans les premiers essouf-

f6 l'armature

flements de rarrivée. D'autre part, celle-ci n'insista pas. Elle avait surtout hâte que Ton échangeât vite des vues sur ce que, chacun de son côté, l'on avait pu surprendre la veille, dans ce piquenique au restaurant, entre un des convives et la princesse Nagear.

a Vrai? interrogeait-elle, est-ce que tu ne crois pas qu'il y ait quelque chose? »

Roger répugnait à se prononcer, en vertu de cette incrédulité des hommes sur tout ce qu'une femme est capable de se permettre, et qu'il leur est donc présomptueux de professer contradictoirement avec les femmes elles-mêmes. A la vérité, c'est par un mauvais vouloir à reconnaître chez leurs pareils l'apanage de tel ou tel succès plutôt que par bonhomie.

« Ah mais! reprit Marie- Blanche, c'est que votre princesse Nagear, tu sais, je ne lui confierais pas mon chien!...

— Euh! on n'a rien trouvé encore de bien positif à dire sur elle?...

— Moi, il me suffit, pour être fixée, d'un coup d'oeil sur sa tignasse rousse, sur ses grands bêtes d'yeux que Cébré appelle des yeux de gazelle, et dont on se souvient, en effet, d'avoir déjà remarqué l'expression quelque part... au Jardin d'acclimation.

— Ça n'empêche pas qu'elle est très jolie.

— Ça n'empêche pas, non plus, que je serais

LA COMTESSE DB CROMMELAIN f7

curieuse de savoir proprement pourquoi elle a dû quitter son prince de mari? »

Roger répliqua, du ton entendu et par lequel, au moins sous un rapport, on se porte le garant du rôle moral d'une femme :

« Tout bonnement parce qu'il n'avait plus le sou.

— Alors, qu'est-ce qui paie maintenant à la princesse son appartement... ses toilettes... le coupé à deux chevaux dans lequel mon mari et toi vous êtes montés pour aller aux Folies-Bergère, tandis que vous nous laissiez, Micheline et moi, nous tasser avec Lucierre et ce gros paquet de Cébré dans ma voiture?

— Oh! il peut lui être resté, à elle, de la fortune personnelle...

— Ah bien! sa fortune personnelle, oui, je vois d'ici comment elle est placée! » s'exclama Marie-Blanche en pouffant de rire et en se renversant contre le bas dossier du siège sur lequel elle s'était allongée.

Roger, s'agenouillant, approcha son visage de celui de sa maîtresse; mais elle le maintint à distance par les moustaches, qu'il avait drues et longues, et dont elle se mit à torriller fermement les deux pointes entre ses index et ses pouces effilés.

« Causons! commanda-t-elle... Tu ne voulais pas croire que Renève faisait la cour à ma belle-

f8 l'armature

j sœur Catherine. Eh bien ! c'est une cour enragée, mon cher!... Il a été fou furieux de la soirée qu'elle avait passée, chez papa, à en faire les honneurs au grand-duc. Il était justement à la veille de s'en aller pour une quinzaine de jours à Florence; mais Û a été si indigné, si fâché à mort que... que... qu'il n'est pas parri!

— Diable!

— Non, non. De ce côté4à je mettrais bien . ^ ma maij^au feu qu'il n'y a rien.

V^' ' —Pourquoi?

— Je ne sais pas... je ne pourrais pas dire... Seulement, je suis sûre que non. Question de flair... Ah çà! monsieur, voulez-vous bien être sage! gronda-t-elle d'une voix gaie, comme pour une bête familière et choyée que l'on taquine, et en faisant par un tiraillement des moustaches reculer la bouche de Roger... Voyons, voyons! Disons encore des choses... »

Dire des choses en ce milieu de désordres, au cœur de cette atmosphère de vie irrégulière, parmi ces glaces qui n'avaient à réfléchir que des scènes de la faute, c'était se confiner d'avance dans les seules préoccupations dont y parlaient les quatre murs.

Et l'on mit sur le tapis les noms de Meursault en regard de M"*® Wien, du baron Saffre à propos de M°^« d'Exireuil. On attribua le comte et le vicomte de Chazerlay, deux frères, à M°^* Seygre-

Ronne; et la marquise de Ringemont à tout le monde. On accoupla Micheline de Lizure avec Lucierre; la femme de chambre de Marie-Blanche^ malgré sa maturité, avec le petit valet de pied, sans doute; et la générale Trarara avec le jeune abbé qui servait de précepteur à son fils..

Et, dans la familiarité excessive de Tentretien^ malgré le plaisir déjà vieux que Marie-Blanche avait toujours de s'assujettir à l'autorité physique de son amant, elle le lutinait avec ces gestes irraisonnés qui font ce que l'on appelle des cérémonies, quand Roger subitement lui coula cette phrase :

a Au fait, je ne te racontais pas qu'il est question de me marier!... »

Marie-Blanche crut à une plaisanterie.

« Tu veux rire? dit-elle, mais avec une mine déjà un peu piquée.

— Pas du tout. Ça paraît même prendre une tournure très sérieuse.

— Comment! C'était en train!... Tu me le cachais! Et tu as le toupet de me jeter cela au nez tout d'un coup!... »

Assez gêné, Roger cherchait à s'assurer la voix dans un ton de confidentielle cordialité.

« Bécasse! murmura-t-il, tu penses bien que tu es la première personne dont j'avais à prendre Tavis, dès qu'il ne se serait plus agi de mots en l'air... C'est ma mère qui a tout manigancé j et

6o l'armature

c'est seulement ce matin qu'elle m*a prévenu que c'était en bonne voie, même avancé... »

Marie- Blanche se taisait, vexée, mortifiée peut-être plus encore de la brutalité du procédé que de la chose elle-même, qui, cependant, lui semblait vaguement très désobligeante aussi.

a Veux-tu que je te dise de qui il s'agit? »

Elle fît signe que cela lui était égal, qu'elle ne l'en empêchait pas.

Roger nomma M^^® de Laterrencoux.

o: Laterrencoux- Groëme? demanda-t-elle en écarquillant les yeux.

— Non pas : Laterrencoux- Vaucluse.

— La dernière fille de la duchesse, alors ?

— Parfaitement. »

Marie-Blanche fut abasourdie de l'importance, pour lui, de l'union qu'il lui annonçait là. Elle avait trop le sens du commerce mondain pour que ridée d'une alliance avec les Laterrencoux ne s'imposât pas, à son appréciation, comme une chose qui ne se discute point, qui s'accepte d'office, au besoin sans voir, ainsi que les mariages de la politique... Elle voulut aussitôt être renseignée sur tous les détours qu'avait suivis la marche de l'affaire, se persuader par elle-même que la combinaison n'était plus guère exposée à rater... Elle sentait, en outre, qu'elle ne courait plus aucun risque d'humiliation, aux yeux de son monde, parce que le mot d'abandon y était aboli

LA COMTESSE DE GROMMELAIN 6l

pour des cas pareils, devant lesquels chacun n'avait qu'à s'incliner, et ou c'était même chic d'avoir particulièrement et notoirement à le faire... Marie-Blanche se pénétra d'émotion; elle agita son front, dans ce sentiment qui crée une reconnaissance, chez les êtres, envers l'âge que les choses ont filialement atteint auprès d'eux. Et elle dit avec une affectueuse douceur :

n Tout de même, il y a deux ans et demi que ça dure, nous deuxl i»

En âme et conscience, elle se serait refusée, pour lors, à admettre qu'elle eût émaillé ce laps de temps par plus d'un « petit flirt », modeste et caché comme les violettes. Roger l'embrassa. Elle ne se défendait plus; elle était attendrie par les souvenirs, et toute faible de cette espèce de remueménage qui lui survenait. Elle entrevoyait, en un premier ensemble, le rôle délicat, difficile et méritoire qui lui incombait, un grand premier rôle dont les toilettes se dessinaient déjà dans sa cervelle, et par lequel elle était soudain rapprochée des Laterrencoux-Vaucluse sur le théâtre du monde.

Roger était touché de l'aménité gentille avec laquelle, à présent, elle s'accoutumait à l'idée de son mariage. Oui, Marie-Blanche était bien telle qu'il s'était attendu à la trouver, moins une maîtresse qu'une véritable bonne amie. Il débordait également d'effusions. Elle se laissa enfin aller dans ses bras, avec plus de tendresse et d'égare-

ment encore qu'il n'était habitué à lui en connaître, répondant ainsi à ce que lui-même, en cet instant, témoignait aussi de plus vif que jamais pour elle, par équité, par largesse de gratitude, en homme du monde.

« Mon chéri! soupira-t-elle... Mignon chéri! »

La toute petite buée d'un vrai sentiment mouilla

ses yeux mauves. Elle retint Roger contre son

cœur, par un élan de cette nature mondaine qui

> ,^ ne redevenait un peu humaine que durant les mi-

çt^/'V- nutes où elle était sollicitée jusqu'au fin fond

J^'y^' d'elle-même. Marie-Blanche murmura, dans une

"^î anxiété discrète, comme si elle eût compté avec

ce qu'il y avait en Roger de gendre déjà des La-

terrencoux-Vaucluse :

a Si je ne voulais point que tu te maries, dis?... tu ne te marierais pas? »

Il la réconforta par un baiser assez généreux

^ pour exprimer: «Bien sûr! Comment donc? Mais

parbleu ! » Enfin, tout ce qu'elle pouvait désirer.

*\^* ^ « Ça ne nous privera pas, observa-t-elle encore,

si nous voulons, de nous aimer toujours comme

aujourd'hui?... »

En garçon qui a du savoir-vivre, il répondit : « Naturellement. »

Et, sur ce, l'instinct qui fait consulter sa montre étant rentré en lui, il s'aperçut qu'il au- ^ rait dû être depuis longtemps reparti.

« A ce soir! ajouta Marie-Blanche en recevant

de lui des adieux hâtifs... Tu n'as pas oublié, j'espère, que tu dînais à la maison?

— Qu'est-ce qu'on fera?

— On verra. C'est le gros Cébré qui s'est chargé d'apporter une loge de six. »

Laissée seule, Marie-Blanche s'appliqua, un moment, à penser ainsi que cette fonction consistait chez elle à regarder de façon brouillonne parmi ce qu'elle ressentait.

Comme premier avenir qui suffît à la faire vivre, comme perspective immédiate qui fixât ses visées, elle avait que, le soir, on irait soit aux Variétés, soit au Palais-Royal, soit aux Bouffes. En tout cas, la princesse Nagear n'y serait pas, puisqu'elle était prise par un grand dîner à l'ambassade de son pays. Comme femme, la vieille vicomtesse d'Haringier n'était point à compter, bien que Marie-Blanche ne manquât jamais de déclarer qu'à celle-là non plus elle ne confierait pas son chien. La jeune femme se voyait donc seule de son sexe, pour ainsi dire, à trôner au milieu de quatre hommes, y compris, il est vrai, son mari. Et encore, était-ce permis de traiter en homme Lionel de Forléans?... si jeune, si enfant même, quoique bien joli, qui n'osait guère parler aux femmes et qui, dans son désir de se rapprocher de Marie-Blanche, — il grillait d'amour pour elle; la main au feu! qu'il grillait d'amour, — ferait sans doute la conversation, pauvre petit,

avec Grommelain. Restait, du moins, pour tenir une grosse place, l'entreprenant Cébré, dont le sérieux consistait à trop faire rire les femmes pour qu'elles pussent se fâcher de ses manières. Et enfin, par-dessus tout, Marie-Blanche aurait là, elle y tiendrait sous le regard public Roger d'Iancey à côté d'elle, son Roger de tout à l'heure, dont l'attrait était totalement renouvelé, qui soudain prenait, avec tant d'intensité, le relief neuf d'être le jeune premier de demain dans les plus élégantes péripéties de fiançailles. Et ce fut une rayonnante vanité pour elle, devant la glace, en remettant en ordre quelques-unes de ses mèches folles, d'y contempler de quelle sorte ce même Roger, héros du grand mariage futur de la saison, venait de l'ébouriffer comme une horreur.

La nouvelle, si parisienne, qui maintenant était répandue en elle, y circulait de façon bienfaisante, et tenait lieu, pour le quart d'heure, d'une piqûre de morphine. Mais une excitation pressait Marie-Blanche d'essayer sur quelqu'un l'effet du secret dont elle éprouvait tant de bien-être. D'ailleurs, elle avait besoin d'un emploi pour le reste de l'après-midi.

Elle avait poudré son visage et remis sa voilette. Elle sortit, reprit une voiture, et se fit conduire chez sa belle-sœur Catherine. C'était rue Vaneau, dans ce vieil hôtel de la famille de Valdrenne que le baron Saffre avait acheté pour son

LA COMTESSE DE GROMMELAIN 6f

fils Arthur, en même temps que Ton y cédait à ce dernier la fille de la maison.

La comtesse de Grommelain était toujours assurée là d*un gracieux accueil. Les deux bellessœurs toutefois n'étaient nullement en intimité foncière d'existence. Mais l'absolue diversité de leurs caractères les détournait de toute occasion de se choquer entre elles.

oc Je viens voir, dit Marie-Blanche, si vous seriez disposée à faire un tour avec moi chez les couturières. »

Excellent terrain d'entente pour les deux jeunes femmes. Catherine, dans cette indolence à se faire belles que la conscience de leur beauté irréductible entretient chez certaines femmes, aimait assez à y être secouée, brusquée par un entraînement. Et Marie-Blanche lui était, dans les excursions de coquetterie, un guide alerte et amusant par ses expériences courtisanesques et ses virtuosités chiffonnières.

Tandis que Catherine s'attifait et pendant que l'on attelait, Marie-Blanche ne put pas se retenir, au delà de quelques préambules, d'annoncer, sous le sceau des confidences, l'événement mondain en préparation.

a Ah bah ! » s'exclama Catherine sans maîtriser une expression d'étonnement naïf de ce que l'air de sa belle-sœur, pour faire part de ce mariage, n'était pas celui d'un enterrement.

Marie-Blanche ne sourcilla point. Elle n avait pas à s'expliquer sur la nature de ses rapports avec Roger, ni à se ridiculiser — sans doute — en vaines protestations de leur innocence. Au demeurant, cela lui plaisait surtout d'apparaître énigmatique et impeccable d'attitude, dans un clair-obscur de délicatesse et d'importance, au-dessus de la situation si flatteuse qu'elle estimait lui être faite.

a Je suis très heureuse, dit-elle, de ce qui advient ainsi à Roger, car il est pour moi un très bon, un très cher ami. »

Et, comme Catherine objectait que c'était cependant un bien gros lot pour le lieutenant Roger d'Iancey d'avoir gagné son entrée tout de <gp dans la famille des ducs de Laterrencoux, Marie-Blanche le défendit, la main sur la poitrine, côté du cœur :

« J'ai toujours connu à Roger des idées élevées... Il n'était capable que d'un mariage pareil, où tout est réuni: grand nom, grande situation, grande fortunel »

En définitive, au cours de l'expédition des deux jeunes femmes dans les magasins de Sophie, aussi bien que chez Marn et chez Noisine, la comtesse de Grommelain n'eut pas ce zèle désintéressé où elle semblait, à l'ordinaire, chercher d'abord et presque exclusivement ce qui pourrait convenir à Catherine. Les autres fois, avec une sollicitude un peu perverse, peut-être

dans des velléités de proxénétisme inconscient, elle s^entremettait pour essayer elle-même Teffet des étoffes off*ertes sur le corps de sa belle-sœur, par-dessus l'habillement de celle-ci. Et d'habitude elle s'ingéniait à les y draper, ainsi que des tuniques de corruption, en faisant jouer leurs plis sous l'inspiration de ses doigts souples, au bout desquels devait courir un effluve de ses libertinages. Mais ce jour-là, Marie-Blanche ne songeait qu'à sa propre affaire; elle s'enquérait d'idées pour le genre de toilettes — tacitement voulu — qu'une maîtresse peut se commander pour briller avec tact aux noces de son amant.

Rue de la Paix, le coupé des deux jeunes femmes croisa celui de Bourbebaux, avec qui était Fom pagne. L'autre voiture passa vite, montrant à travers le carré transparent de la portière, dans le petit cadre de la glace, un rapide tableau masculin, une expression partielle de clubmen. C'était, pour ainsi dire, une vision de natures mortes, où il n'y avait que des gants tenus à la main, des pommes de cannes, des bagues aux doigts, des cigares cendrés et rouges avec quelques clartés d'ongles dans leur fumée, devant un fond de chapeaux luisants et de figures éteintes.

Marie-Blanche se pencha tout de suite à son carreau, pour leur envoyer un sourire, des signes d'amitié. L'un et l'autre de ces deux hommes — ainsi qu'ils étaient du même cercle — avaient

été, dans des occasions propices, au hasard passé V de leur audace, de semblables « petits flirts » pour elle. Au cours des relations banales et mondaines où elle les revoyait fréquemment, ils lui faisaient ressentir moins qu'un souvenir, rien qu'une réminiscence subite, inconsistante et drôle. Mais, dans cet instant où son ardeur à vivre était si vivement surexcitée, Marie-Blanche éprouvait une envie folle que ces hommes eussent aussitôt parlé d elle, remis son nom sur leurs lèvres en le prolongeant d'indiscrétions. Il passait dans elle une rage orgueilleuse de se sentir maîtresse en permanence de tous les hommes à qui elle avait appartenu. Ce fut ce qui lui remit en tête la pensée de son mari.

a Est-ce que mon frère est toujours amoureux de vous? commença-t-elle par demander à sa belle-sœur.

— Je ne sais pas, fit Catherine en riant... Il ne croit pas utile de me le répéter chaque jour...

— Mais vous le prouve-t-il?

— Pourquoi cette question?

— Parce que, moi, mon mari!... Ahl j'aurais bien de quoi être froissée de sa conduite à mon égard... Au fond, je m'en moque; mais c'est un grossier personnage!... »

Elle s'interrompit, méditant pour des éventualités possibles sur cet inconvénient qu'elle avait constaté, le matin même, de ne pouvoir recourir.

envers un époux, aux chuchotements par lesquels on se disculpe de tout à son oreille, ni aux chaleureuses démonstrations dont on engourdirait sa méfiance.

« Vrai, reprit-elle, vous m'obligeriez en lui faisant adroitement des représentations. Je vous autorise à avoir parfaitement Fair d'être informée qu'il se comporte de manière à ne pas fortifier mon respect pour ses droits. Voulez-vous bien vous charger de plaider cette cause? »

Catherine Saffre continuait à rire, d'une façon maintenant un peu ennuyée.

a Est-ce promis? insista Marie-Blanche.

— Allons, soit! C'est promis. »

Elles venaient d'être arrêtées devant les magasins de Mimlis. Le valet de pied leur avait déjà ouvert la portière. Elles descendaient pour achever, par là, leur tournée. C'était leur dernière visite du jour, comme dans une suite de musées gratuits. Elles allaient voir, une fois de plus, une autre école de ce paysage des modes, ensoleillé de couleurs nouvelles, nuage de guipures, empli parles incantations de la coquetterie d'une magique atmosphère, tandis que, sur un sol où sont développés les merveilleux tissus dont on doit la recouvrir, s'évoque, par une logique idée de contraste, le mirage de la femme nue.

rOpéra, Tarsul était arrivé avant les Bréhand dans leur loge. En attendant, il alla s'asseoir devant le rebord, indifféremment. Il remettait de lorgner dans la salle, à un peu plus tard, quand cela en vaudrait tout à fait la peine. La bouche en rond, il soufflait sur son monocle, l'essuyait ensuite, le polissait avec son mouchoir, travaillant des deux mains, écoutant d'une oreille la partie en cours du premier acte, avec des dodelinements.

Bientôt la porte de la loge se rouvrit pour laisser poindre la tête de la princesse Nagear dont le regard, sous le panache endiamanté de

sa chevelure rousse, entra ainsi qu^une illumination noire.

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