Ah! dit-elle, c'est vous qui faites les honneurs
Tarsul s'empressa de la débarrasser de son manteau, énormément volumineux et fanfreluche. La chose avait une difformité d'écrin d'où sortit, dans la précision de la robe et les ajustements du corsage, un bijou de personne. Cela fut d'un dépouillement si brusque qu'il s'en dégagea, avec des parfums, comme une sensation d'indécence. Et tout blasé que fût Tarsul, il ne retint pas une petite réflexion ravie, dans l'instant où il faisait de la princesse cette apparition cambrée, fringante et si décolletée :
a Mazettel... Vous voilà donc en route pour la conquête du monde?
-T— Oh! vous, un homme à qui la renommée accorde tant d'intelligence^ faites-moi l'honneur de ne pas me raconter des bêtises! répondit-elle en se mirant dans la glace de la loge et en semblant dire, avec ses doigts, un chapelet de coquetterie sur les grains de son collier de perles à triple rang.
— Non, rassurez-vous, je ne vous importunerai pas. Je me fais une idée très exacte de la mesure dans laquelle je puis compter à vos yeux.
— Qu'est-ce que cela signifie? » demanda-
t-elle, campée plutôt qu'assise sur le petit canapé du fond de la loge.
Au-dessus d'elle était la glace, dans laquelle Tarsul se regardait en lui parlant. C'est avec cette sorte de vis-à-vis, consistant en lui-même, que ses facultés de conversation étaient le moins exposées à se tarir; car une longue expérience avait amené cet homme attentif à la constatation qu'il n'y a encore, pour soutenir d assentiment tout ce que vous dites et en rire autant que vous, rien de comparable à la figure dont l'expression alors vous fait ainsi face.
« Je suis, déclara-t-il, quelqu'un que, en principe, vous ne voudriez pas avoir même seulement pour oncle, puisque je n'y aurais pas le mérite d'être à héritage. Mais si, par une cour acharnée, je vous suppliais à genoux d'éprouver pour moi que vous soyez un peu... ma nièce, peut-être m'accorderiez-vous cette faveur suprême, de temps en temps, dans des occasions fugitives... Par exemple, tout à l'heure, pendant le temps de regagner votre voiture, en prenant mon bras pour descendre le grand escalier. Je suis d'une stature qui ne fait point mal, en public, sur des marches. Ajoutez à cela ma boutonnière fleurie de vieux polisson qui soigne sa tenue, un tas de gens très bien qui au passage me disent : oc Bonjour, Tarsul! » et cette manière un peu myope que j'ai de ne voir que les personnes
avec qui, pour une femme soigneuse de ses attitudes, c'est agréable que son cavalier échange des saluts... i^
Tout en s'exprimant sur ce ton de plaisanterie, Tarsul tordait ses très courtes moustaches pointues et cirées, auxquelles le moindre froncement de la lèvre supérieure donnait un agressif aspect de boutoirs. Il tapotait aussi sur l'étroit alignement de cheveux gris-fer, en bordure sur le front, qui laissaient chauve le sommet du crâne, sur une grande étendue. Un collier de barbe assez ras, tournant autour du visage, semblait être la mentonnière par laquelle ce bandeau de cheveux aurait été assujetti sur sa place. Derrière la tête, •une seule autre touffe de cheveux, plaquée à la peau et lustrée de brillantine, donnait une importance à la nuque et l'animait, au moyen d'une raie, par l'expression comique et inquiétante d'une espèce de rictus qui se fût égaré de ce côté-là.
« Voilà tout ce que je vous crois capable de me concéder, reprit-il..'. Est-ce exprimer là trop de fatuité envers vous?
— Certes, non! accorda la princesse, et si je devais jamais avoir la faiblesse de prendre un oncle, je vous promets que ce serait vous... Mais, dites-moi, M. et M*"^ Bréhand ne paraissent pas avoir la politesse de l'exactitude?
— Que voulez-vous? ils vivent dans l'igno-
rance de Theure et du temps, comme de vrais tourtereaux... »
La princesse Nagear fit une grimace répugnée, en murmurant :
ce Comment peut-on être tourtereau avec un pareil éléphant de femme?
— Bah ! Olivier n'est pas un délicat. Il appar- ^ tient à la pire espèce des parvenus, celle qui ne s'est point dégrossie à la peine, polie dans la lutte, affinée avec le temps. Songez à ce que c'est qu'un individu qui, sans l'excuse de la naissance ou d'une valeur personnelle, sans la vraisemblance ) de pouvoir être amoureux, n'a point de scrupule 1 pour épouser la fortune d'une créature aussi disgraciée physiquement, à laquelle il n'apporte, de son chef, que des bottines à ressemeler et du linge à blanchir!... Certes, je n'ai jamais vu d'inconvénient à ce que les reines épousassent des bergers... Mais encore faut-il que la reine soit de gentillesse suffisante pour que l'on puisse plausibiement lui attribuer une idylle avec un berger charmant et ingénieux. Or, ici, ce n'est point le cas... Toutefois n'est-il pas juste que ce piteux gros monstre de Julienne trouve chez son mari de la santé... et du cœur à la morne besogne pour laquelle elle se l'est payé?... »
La princesse posa cette question, de façon négligente :
« Est-ce que M. Bréhand est vraiment à la tête,
OLIVIER BRÉHAND 7f
déjà, d'une fortune bien considérable? En son\me, sa femme n^a pas encore hérité...
— Pardon! je ne vous parle pas ici de la cascade de millions qui doit leur tomber un jour dans les mains. Leur avenir, je ne l'escompte pas. D'autant que lorsque Ton est, comme le baron Saffre, jusqu'au cou dans un tel torrent d'affaires, il ne suffit pas d'y être un rude nageur, il faudrait aussi être sûr que l'on n'aura jamais de crampe, qu'aucun cataclysme ne se produira- Mais, pour le présent, dès aujourd'hui, la position des Bréhand, ainsi que celle des Grommelain et des Arthur Saffre, est grandement aisée...
— De combien ?
— Oh ! ce serait tout un calcul à faire!...
— Mais ne pourriez-vous mdiquer à peu près ? » La princesse affecta soudain pour les chants
qui venaient alors de la scène une attention charmée, qui contrastait avec le caractère plus pratique de ses dernières interrogations. Tarsul en fit intérieurement la remarque; et, se prêtant à un calcul d'évaluation sommaire, il releva sur ses doigts :
a ... Deux millions de dot en espèces... l'hôtel du Cours-la-Reine... la jouissance du domaine d'Ozerpie... une rente de cent mille francs... les cadeaux... les tours et les retours de bâton, auxquels le baron Saffre se laisse toujours prendre par ostentation de générosité... Voyez-vous, nous
j6 l'armature
arrivons à une situation représentant près de deux cent mille francs de revenus fixes, au bas mot!...
— Et M™® Bréhand veut être aimée de son mari dans ces prix-là ?
— Totalement. Dès qu'elle va être ici, faites un peu attention, je vous prie, à ses manières de se comporter. Observez les yeux ronds de concupiscence dont elle circonvient Olivier, les allures gnangnan qu'elle a pour se frotter contre les épaules de son beau mâle... »
La princesse objecta, avec un sourire de malveillance :
« Cependant, voici une année ou deux que cette bonne grosse maman n'a plus l'occasion de promener pendant des mois aux courses, au bal, partout sous les yeux de Paris, le nouveau petit qu'elle était toujours en train d'avoir.
— Dame, quant aux maternités, cela me semble en effet une période close pour elle. D'ailleurs, elle reste presque contrefaite, par suite des cinq enfants que son mari a si promptement tirés d'elle, pour s'assurer d'abord la conservation de la fortune contre toute éventualité. Ah ! les épidémies infantiles peuvent sévir, il peut devenir veuf, le gaillard est gardé à carreau!... Mais la seule chose que Julienne voie dans cette nouvelle ère de stérilité qui s'est fondée pour elle, c'est qu'elle est libre désormais de consacrer tous
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les loisirs de son corps et toutes les corpulences de sâ santé à ses débordements conjugaux.
— Ho! ho! s'exclama la princesse, vous n'êtes pas tendre pour vos amis!.,.
— Je n'ai pas d'antipathie spéciale envers Julienne Bréhand. Je l'apprécie, tout bonnement. Par- ci par-là, je le reconnais, elle m'échauffe pourtant un peu les oreilles quand, rassasiée de luxure, tout abrutie des ponctualités maritales, elle déblatère contre d'autres femmes qui, si elles ont la réputation d'être un peu légères, apportent toutefois en ces choses la grâce de la légèreté. Ah ! c'est qu'elle est intraitable sur toutes celles dont elle n'attend pas un avantage mondain, et que son mari ou elle ne croient pas avoir un intérêt à ménager! Il faut voiries airs bornés, la suffisance entendue avec lesquels elle croit pouvoir se ranger au-dessus de cette adorable petite M™® Wien, ou de notre exquise amie Edmée que ce grand butor de Machin...
enfin Chose... fait quelquefois pleurer mal à propos, c'est vrai, dans le monde. Mais enfin ce sont là des créatures d'élite, au moins chastes d'apparence, discrètes d'allures, avec des sourires délicats et des regards qui sont propres; tandis que, pendant ce temps-là. M™® Bréhand nous invite à considérer la turpitude de ses aspirations, sous prétexte que cela jouit du caractère officiel. Elle nous étale ses grossières agitations,
ses satisfactions obèses, avec un gros sentiment bien assis d'en avoir le droit, de nous présenter un spectacle régulier et légitime. Et, du moment que les exercices de son tempérament ont été bénits, elle ne s'avise de rien pour nous en cacher l'ignominie, pour la couvrir un peu, pour y mettre seulement un pagne I...
— Elle doit être horriblement jalouse?
— C'est-à-dire que, à l'occasion, elle le serait, sans pitié. Et c'est bien cette perspective qui retient Olivier dans les tentations, qu'on surprend chez lui, à certaines heures, de s'offrir un ragoût plus affriolant que le pot-au-feu de la maison. Ses instincts conquérants de beau gars le travaillent visiblement, lorsqu'il y a d'agréables femmes alentour, et que la sienne n'est pas à le surveiller. Mais dès qu'il se sent retombé sous le regard de madame son épouse, bernique! Il vous laisse la plus jolie personne du monde en plan, et s'éloigne vite, tout penaud, de celle qui pour-
, rait l'exposer à être brutalement rejeté sur le pavé, sans autre bagage que le petit sac à main dans lequel il a fait ses apports... »
Sur ces mots, les Bréhand se faisaient ouvrir la porte de la loge. Lui entra, très pur d'élé gance, dans son habit de coupe anglaise, qui venait de chez le premier tailleur de Londres. A distance correcte, il fendit d'un sourire sa figure cérémonieuse, dans laquelle sa large barbe
blonde dissimulait les brutales duretés du men-ton. Et, durant le nombre de pas qu'il lui fallait encore pour être tout auprès de ses hôtes, il tint à plat, contre ses paumes, ses manchettes dont les boutons, comme ceux du plastron, étaient mieux que riches, plus que richissimes : ils étaient très modestes, ainsi qu'il convient à quelqu'un qui ne va pas se mettre à vouloir donner sur sa chemise une idée de sa fortune, parce qu'alors cet emplacement-là ne suffirait pas.
c Nous sommes bien en retard, s'empressa de dire Julienne... C'est ma faute I A la dernière minute, j'ai encore eu à m' occuper de mes pauvres. Il m'a fallu écrire à la bonne amirale, et envoyer un petit rapport à l'œuvre dont M^^ de Saint-Andoche a la bonté de tant désirer que je m'occupe. On se doit bien un peu, n'est-ce pas? de temps en temps, aux malheureux... Mais je vous en prie, princesse, ne restez pas là; le second acte est commencé, venez voir, c'est le moment maintenant où la salle doit être pleine... »
jfime Bréhand portait une opulente toilette rouge; et, avec son teint rougeaud, son aigrette qui, au-dessus de son chignon noir, rougeoyait aussi, avec son dandinement assez semblable à un état de flottaison, elle prit place à côté de la princesse, dans une assurance paisible que, à partir de mi-corps, elle se faisait apercevoir de partout, comme une bouée somptueuse.
8o l'armaturb
Olivier glissa à Tarsul, en- s'installant avec lui derrière les deux femmes :
ce Lucierre va peut-être venir; je lui ai fait porter un petit mot cette après-midi. »
L'autre fit un mouvement de tête, qui n'était pas une approbation. C'était un nouveau cas où, dans sa rage d'avancer dans le monde, Olivier lui semblait avoir été trop vite. Mais que faire avec les gens qui s'entêtent à ne pas distinguer les nuances? Tarsul jugea inutile de vouloir une fois de plus faire entendre à son élève que celuici n'était encore en posture d'inviter les gens du rang de Lucierre que pour le déjeuner, ou à la campagne, dans les conditions évaporées et le libéralisme du plein air.
Au cours de l'inspection à laquelle Tarsul préféra se livrer vis-à-vis de la composition de la salle, il arrêta sa lorgnette sur l'avant-scène du baron SafTre. Celui-ci l'occupait avec sa femme, son fils, sa belle-fille et le ménage d'Exireuil. La baronne, s'abritant contre l'éclat des lumières, n'apparaissait qu'en recul dans la pénombre de l'arrière-loge sur laquelle se détachait le pâle tracé de sa face. Jacques d'Exireuil, au second plan, se penchait fréquemment vers le baron, semblant faire les petits frais de réflexions courtes, auxquelles l'interlocuteur ne répondait que par des assentiments distraits de sa forte encolure. Un observateur aussi perspicace que Tar-
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sul démêlait bien ce qu'il y avait dans les agissements d'Exireuil de plus empressé qu'il n'était séant entre gens du même monde, et d'un peu humble fébrilement. Il le voyait être mal d'aplomb dans une obligeance de propos agités, en' quelque sorte à demi assis dans l'entretien, de même que sur le velours de la chaise. Quant à Giselle d'Exireuil, elle regardait droit devant elle, vaguement. Une expression de lassitude altérait son charmant visage. Elle avait un air d'insomnie plutôt que l'air éveillé. Un ton de bistre cerclait ses grands yeux bleus. Et au milieu de son corsage blanc des roses pourpres saignaient, faisant la même marque mystérieuse que celle de la ce colombe poignardée », sur les palpitations de cette poitrine altièrement engorgée. Tarsul examina Giselle avec toute l'acuité de dépravation par laquelle on fouille les apparences d'une femme, pour lui prendre un secret qu'on la soupçonne d'avoir. « Ça y est, ou ça va y être. That is the question I T> pensa-t-il, sans oser plus formellement conclure d'après ses idées. Passant à Catherine Saffre, il la retrouva, celle-là, en état de sérénité extérieure, imposant l'orgueil aquilin de son visage, Téclat de ses dents, la sombre majesté d'un* front que couronnait une chevelure ^d'un noir bleuté, et tout son type de régnante beauté. A deux reprises il la vit adresser dans une même direction un même regard oblique dont il n'au-
rait su dire si c était banal ou furtif, alors que, sous un abaissement simultané de la paupière, cela ne faisait qu'ajouter de la hauteur à l'impassibilité du masque. Toutefois, en se guidant sur cette indication, la lorgnette de Tarsul fut conduite à apercevoir le marquis de Renève qui se tenait debout, en arrière, dans la loge de la duchesse de Laterrencoux.
A ce moment, la toile tombait sur la fin du se cond acte; et Tarsul murmura, dans le fracas des applaudissements :
« Ah ! ah ! on nous exhibe ce soir les nouveaux fiancés!... »
En effet, Roger d'Iancey se montrait à présent, dans Texercice agréé de ses fonctions de futur, auprès de M^^^ de Laterrencoux qui faisait le médiocre étalage de ses bras noirauds et maigres, avec une petite figure plate et rose-vif de chat épilé.
Après un instant de réflexion que Julienne Bréhand avait paru employer à examiner le jeune officier, elle trahit naïvement, sans que personne en sourcillât, la pensée détournée à laquelle pourtant elle avait tout droit abouti:
« J'avais proposé à ma sœur de Grommelain devenir avec nous, ce soir, mais elle s'est un peu enrhumée en essayant trois robes de suite... »
Et Olivier dit à Tarsul:
« Ah ! vous sortez?... C'est que j'aurais quelque chose à vous dire... Non, non, allez! Quand vous
reviendrez, nous aurons tout le temps de causer sérieusement. ]>
Tarsul était en route pour présenter ses hommages, selon l-ordre d'une méthode graduée, dans un nombre restreint de loges où le fait d'y être reçu lui garantissait de maintenir ainsi, partout ailleurs, son petit prestige. Il débuta par celle des Gisors, n'ayant à y compter que sur les immunités dont tout visiteur autorisé était revêtu dès le seuil de cette maison où c'était un principe supérieur de traiter même les fournisseurs avec politesse. Mais Tarsul avait trouvé le moyen de s'aiBcher au premier plan, pendant une seconde, avec le duc; et ce n'était au surplus que des lettres de créance que, en quelque sorte, il était venu chercher en ce hattrlieu. De là, il était accrédité chez les Marengo, où la jeune princesse lui fit aussitôt fête, dans une hâte qu'elle avait d'exprimer sur la duchesse de Gisors une pensée agréable à rapporter occasionnellement. Car si le prince et la princesse, par une correction mondaine d'attitude politique, devaient se priver de frayer avec M. le duc et M^^ la duchesse, ils s'appliquaient du moins à entretenir auprès d'eux des causeurs extraordinaires et flatteurs plénipotentiaires par qui faire négocier la reconnaissance de leur principauté. Auprès de la baronne Happarsheim, Tarsul entra avec la gloriole de porter dans sa main droite une poignée de tout ce que
cette suite de serrements de mains aristocratiques venait d'y mettre d'inappréciable. Il gardait comme une auréole des relations avec lesquelles il avait su se mettre successivement en vue, aux yeux d'un monde chez qui la vanité de chacun a du moins cette humilité d'aimer à regarder audessus de soi. Enfin, quand il en fut à descendre jusqu'à l'avant-scène du baron Saffre, l'autorité de Tarsul y tomba avec tout le poids que pesaient ensemble, de là-haut, les trois loges de premier choix dont il sortait. Les appréciations qu'il fit sur la partition de l'opéra que l'on représentait, en furent rendues définitives dans l'es prit d'Arthur Saffre, de Saffre lui-même, et de Jacques d'Exireuil, dont l'adhésion ne cherchait qu'à se joindre à celle du grand baron. La baronne Saffre aussi eut cette approbation muette et blanche, à laquelle pourtant Tarsul ne pouvait jamais parvenir à se fier. Seules, Catherine et Giselle se bornèrent à lui rendre son salut par d'in signifiants sourires au milieu de leurs expressions de physionomie absentes : l'une, retirée dans le dédain naturel de ses rêveries familières; l'autre, enfermée dans un gethsemani de pensées noires dont ses longs cils étendaient les ombres sur ses traits.
Quand Tarsul eut regagné la loge des Bréhand, il fut surpris, même un peu dépité, d'y trouver, à rencontre de ses pronostics, le petit vicomte de
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Lucierre. Celui-ci, il est vrai, n'était là que pour s'excuser de n'y pas rester; mais, enfin, il y était. Pourquoi?... Pas pour le physique de Julienne, à coup sûr!... Ni pour la personnalité d'Olivier!... D'un coup d'œil, Tarsul se persuada que ce n'était point non plus pour la princesse Nagear; d'ailleurs, ce gentil petit Lucierre paraissait toujours très heureux de sa liaison avec M™® de Lizure, et tout le monde aussi en était content... Alors, quoi? que faisait-il là? Parbleu! il n'y avait qu'une réponse: la démarche de Lucierre équivalait à un potin sur lui. C'était comme si l'on eût dit à Tarsul : « Vous savez, le petit Lucierre, que vous croyiez si à son aise? Eh bien! mon cher, il a des ennuis d'argent. Lesquels? Peu importe; et vous n'avez pas besoin d'en savoir plus long. » Cette nouvelle imprévue, Tarsul aurait été prêt, dès lors, à en témoigner par serment devant la justice des hommes, aussi bien que devant le tribunal de Dieu, a: Et la preuve, aurait-il ajouté, c'est que tel jour, à telle heure, il a pris la peine de venir à l'Opéra, dans la loge de M. .et de M^^ Bréhand. »
Sur ces entrefaites, Olivier avait emmené Tarsul, à part, dans le petit salon du fond.
a Mon bon, dit-il, il faut que vous me donniez franchement votre avis. D'après vous, le moment est-il venu, oui ou non, pour moi, de me présenter au Ralljre-Club? »
Tarsul fit un sursaut.
oc Comment?... Vous y songes maintenant?...
Dès cette année?... Mazette! Pourquoi pas au Steeple-Club, pendant que vous y êtes? Ou à l'un des cercles delà rue de la Concorde?... voire même au Turf?...
— Vous supposez donc que ça m'est si impossible que cela ?
— Trop tôt, mon ami!... Beaucoup trop tôt!... Vous ne pouvez pas commencer à avcâr de chances avant un an ou deux. Et encore il vous faudra faire une sacrée besogne, d'ici là! »
Un peu déconcerté, Olivier riposta :
« Cependant, je me suis déjà donné du mal. Selon votre avis, je me suis fait recevoir du Cricket, du Horse and Dog, du Little-Bar... enfin, de tout ce qui est d'une entrée plus facile que le Rallye- Club, et où l'on se trouve néanmoins en rapport avec quelques-uns de ses membres... Et c'est justement là qu'il y en a eu, non pas un, mais dix, pour m'engager à me présenter!...
— Vous allez vous fourrer dans un guêpier!,..
— A propos de quoi?
— Etihl euh! C'est difficile à dire!... Tenez, laissez-moi opérer le sujet où nous sommes, avec une brutalité de chirurgien. Ecoutez, et ne criez pas; c'est pour votre bien. Vous avez fait un beau coup de fortune dont, chaque jour, n'est-ce pas? vous êtes content de tâter dans
votre portefeuille, dans votre bien-être, dans votre luxe, de tenir à pleines mains la réalite que vous l'avez fait. La plupart des autres, tous ceux dont le sort est moins fortuné, se consolent dans des moqueries à votre adresse, et en sentant qu'ils composent le groupe, cordial contre vous, de ceux qui n'ont pas fait ce coup4à ou même ne voudraient pas l'avoir fait. Mais il n'y a là pour eux qu'une satisfaction négative, en somme, d'un caractère platonique. Cela ne peut se transformer et leur procurer une jouissance réelle que le jour où, vous adressant à eux, vous leur offrez un moyen matériel de tâter, à leur tour, combien leurs mains sont nettes de ce qu'ils n'ont point fait d'absolument pareil à vous. Ils peuvent ainsi vous faire payer le succès de votre affaire, et toucher la part qui les en dédommage, dans le refus de vous agréer en leur compagnie. »
Olivier avait une patience assez souple, un reste d'ancienne docilité envers ses chefs de bureau, pour prendre ce que Tarsul lui remontrait parfois avec un peu de vivacité. Néanmoins, par la présomption que les conquêtes sociales déjà faites progressivement développaient en lui, peut-être même à cause de la présence momentanée dans sa loge, avec une princesse Nagear, d'un vicomte de Lucierre en train de faire de la conversation à sa femme, il risqua cette objection:
« Ah çà! le Rallye-Club, mais vous en êtes bien, vous? »
Cela signifiait évidemment que Tarsul ne possédait pas plus de particule que Bréhand; que l'on ne pouvait davantage, de l'un ou de l'autre, dire d'où ils venaient, et que, dans le doute en ces matières, celui qui était riche pouvait seul prétendre être quelqu'un.
oc J'en suis, c'est vrai, répliqua tranquillement Tarsul; mais si je m'y présentais aujourd'hui, je serais probablement blackboulé plus vite encore que vous, car je n'ai aucun avantage à apporter, moi, en compensation de ma personne. Mais vous oubliez que je suis membre fondateur!... C'est à peu près le seul procédé qui s'offre aux gens de mon espèce pour faire partie d'un cercle choisi. Il faut qu'ils en profitent dans la facilité des débuts, quand ils ont su être d'une bonne bande originelle, où l'on entrait sans ballottage, rien qu'en tournant le bouton d'une porte qui donnât sur le salon d'une cocotte de premier ordre ou sur quelque cabinet brillamment composé d'un grand restaurant de nuit. »
Devant la modestie de ces explications, Olivier s'était calmé. Il reprit, dans un esprit de conciliation :
« Vous me donniez plus d'espérances, quand vous vous êtes chargé de me faire avoir les yearlings de F:)ncedrecq. Vous m'assuriez alors que
les trois quarts de mon admission seraient ainsi gagnés; surtout si je donnais à mon vendeur k possibilité d'être vraiment content de moi... Est-ce que j'ai lésiné? J'ai été très chic, il me semble. J'ai fait tout payer très largement par mon beau-père... Et puis, au bout de ces sacrifices-là, vous me racontez que je ne suis pas plus avancé qu'au premier jour!...
— Mais si! mais si! Tout cela est excellent!
Seulement, vous n'avez pas fini de semer, et vous voudriez déjà cueillir! »
Olivier continuait à énumérer ses titres au grade de clubman supérieur :
« Dans toutes les bonnes œuvres, ma femme est participante, ou, en tout cas, dans toutes les bonnes listes d'œuvres. Au moindre signe, elle paie de sa personne... Elle est constamment fourrée avec l'amirale de Rie, avec M^^® de Sainie- Gudule...
— Bravo! c'est parfait! Vous n'étiez rien, vous ne comptiez pas. Désormais, vous avez une existence mondaine, vous êtes sur le tableau d'avancement de la haute société... Ainsi, au Rallye- Club, j'ai même déjà entendu parler un peu de vous...
— Ah ?... E : vous ne me le disiez pas ?
— C'est qi e l'on pariait que vous n'en seriez jamais. Votre candidature paraissait impossible au plus grand nombre. Eh bien, cela est encore
excellent! Voilà un grand pas de fait. L'année dernière, l'on n'aurait même pas pu prononcer votre nom, ou bien alors personne n'aurait pris la peine de protester.
— Et la chasse à courre, pour laquelle je vais aussi m' exténuer, est-ce que ce n'est pas un nouveau mérite que je puisse invoquer? Quand vous m'avez fait pousser mon beau-père à acheter le domaine d'Ozerpie, vous m'avez raconté que
. c'était très fort de prendre la suite du marquis de Fé, parce que la chasse y avait une clientèle de high-life qui ne demanderait sans doute qu'à y revenir. Je n'invente rien. C'est vous qui m'avez indiqué, sur le plan, comment les droits dont je disposerais pourraient bouleverser les habitudes de chasse entre tous les châtelains du voisinage, intercepter leurs communications, s'ils ne se décidaient pas à me faire bonne figure... Par conséquent, le meilleur moyen que les Nargencey, les Saint-Bely les Malu aient de m'avoir avec eux, cet automne, c'est de me soutenir dans leur club, et de voter pour moi, ce printemps.
— Vous ne les connaissez pas! répondit Tarsul en hochant la tête. Vous ne vous imaginez point avec quelle énergie, avec quelle abnégation même pendant un certain temps, ils sont capables de défendre le sol de leurs clubs.' Quand on les a vus seulement une fois en interdire l'accès, les boules de vote en main comme mi-
traille, on est convaincu que c'est là leur citadelle suprême!
— Non, écoutez, Tarsul, à la fin, vous êtes trop décourageant, trop pessimiste! »
Celui-ci désigna alternativement les deux bouts de sa lorgnette.
« C'est vous, dit-il, qui êtes consternant d'optimisme!... Vous vous obstinez à regarder votre but par les petits côtés qui vous en rapprochent, et vous détournez vos yeux des gros côtés qu'il y a pour vous écarter... Primo, vous êtes desservi, au Rallye-Club, par Grommelain, dont on doit tenir la parole pour autorisée, puisqu'il est votre beau-frère. Secundo, vous vous heurtez à l'antipathie de ceux dont les ancêtres possédaient tout autrefois, et qui discernent de combien ils seraient plus riches si le baron Saffre l'était moins devenu. Et, à ce propos, quand vous en serez à faire agir vos parrains, il sera bon qu'ils jurent leurs grands dieux que vous avez, vous-même, la plus médiocre estime à l'égard de votre beaupère et que vous ne vous gênez pas, en tout petit comité, pour le traiter de filou. Cela pourra prédisposer un certain nombre d'esprits en votre faveur... Mais le parti auquel vous inspirez l'hostilité la plus acharnée, c'est celui des membres dont la présence au club est le moins justifiée, qui ne sont entrés là que par les pires intrigues, les complaisances fâcheuses, par surprise, en un
mot. Tous les efforts de ce genre d'élus tendent à ce que le club soit dorénavant fermé, bouclé, verrouillé derrière eux, puisque les en voilai Ils ne peuvent se résigner à admettre quelqu'un qui soit précisément dans leur cas, et dont l'adjonction nouvelle semblerait vulgariser la dignité qu'ils ont avec tant de peine obtenue. Ceux-là ne veulent jamais entre-bâiller la porte que pour donner accès à quelque personnage qui soit alors un vrai grand seigneur, en état de rehausser encore le niveau de leurs camaraderies.. .D'autre part, vous n'avez point, jusqu'à présent, accompli une formalité indispensable. Dès la première heure, je vous ai prévenu qu'il vous faudrait prendre un titre, ou au moins changer de nom... Pourquoi vous êtes-vous mis en retard sous ce rapport?
— J'en conviens, j'ai manqué d'estomac...
J'ai appréhendé un peu le ridicule...
— Comment, le ridicule! Mais tout le monde aujourd'hui se met bravement à arranger son nom, dans la mesure où ça en a besoin. C'est un temps de corvée à subir, qui ne fait guère plus rire que le spectacle des petites misères du régiment, puisque la plupart ont passé par là ou prévoient qu'ils devront y passer aussi, fatalement.
— Et puis j'ai craint de m' aliéner les dispositions des nobles, les... autres nobles, ceux qui le sont de naissance. Ils supportent donc volontiers que l'on emp'ète ainsi sur leurs prérogatives?
— Mon cher, ils en sont assez furieux, c'est certain. Mais, en définitive, ils se résignent à prendre cela comme un hommage, un humble effort de roturier pour tâcher de s'élever un peu
vers eux et leur offrir, dans sa personne, une fré- % f^^^,^ quentation nommable, dicible. Bientôt même, '' ^'^ ils éprouvent quelque bienveillance pour celui qui les a respectueusement alimentés de quolibets, en s'affublant d'un sobriquet par déférence ^/ mondaine. Un beau jour, la paresse leur fait omettre d'ajouter de la dérision à la manière dont ils désignent ou interpellent leur nouveau bourgeois-gentilhomme par son nom artificiel qui, dès lors, s'authentique, de leur propre bouche.
— Eh bien, je ferai ce qu'il faudra sur ce point... Mais Tannée prochaine!... Je ne peux vraiment pas tout faire en même temps! »
s'exclama Olivier avec une mélancolie harassée.
On percevait, dans sa plainte, un écrasement de labeur en snobisme. Après les années où il avait vastement joui de n'avoir soudain plus rien du tout à faire, les appétits de high-life l'avaient à l'improvîste chassé hors de son repos. Et il s'arrêtait comme pour reprendre haleine; il voulait souffler un peu, à la suite de ces quelques mois durant lesquels il lui avait fallu s'improviser éleveur et grand veneur, horseman, huntsman, et presque^entleman.
Tarsul poursuivit impitoyablement :
* a Soit! mais vous avez tort de différer. Vous ne vous êtes que trop attardé dans votre nom légitime. Vous vous êtes déjà fait présenter sous ses auspices à trop de monde!... Ce qu'il y a, en tout cas, de sûr. c'est que jamais, au Rallye-Club, on ne recevra M. Bréhand. Bréhand, cela signifie uniquement, à Toreille, à la mémoire, le petit aventurier qui a épousé la fille du baron Saffre, A la rigueur, la grâce du pape pourrait bien faire de vous un comte Bréhand, ce qui constituerait une amélioration. Mais le mieux, en somme, c'est que vous supprimiez toute consonance rimant avec votre passé. Choisissez-vous un nom, à votre guise long ou bref, mais pas tapageur, quelque chose de neuf, qui puisse se couler en douceur et ne lèse les droits de personne. Collez ça sur vos cartes, et attendez que ça prenne. \ <' 'A Alors, ces deux ou trois syllabes, qui n'auront encore traîné nulle part... quatre même, si vous voulez... signifieront le monsieur dont ce qu'on se rappellera d'abord de plus particulier ce sera d'avoir dîné avec lui chez les Elioboth, pour commencer, ou les Seygre-Ronne. Vous serez encore ce nouveau monsieur avec lequel, dès l'été qui vient, les Cheurbe, les Nargencey, les Malu, les Saint-Bel, pendant le genre de saison où l'on se déboutonne un peu, se seront mis à voisiner.
Enfin, vous serez le monsieur qui, en toute chose,
OLIVIER BRÉHAND 9f
est bien pensant, reçoit mieux encore, et dont on n'a besoin de rien savoir en outre que de pou voir en dire qu'il s'appelle monsieur... monsieur Comme-il-vous-aura-plu ! »
A ce moment, le petit vicomte de Lucierre, prenant congé des deux femmes de la loge et les saluant à reculons, fit apparaître la ligne noire de son dos d'habit dans le champ des considérations de Tarsul.
<£ Voyez-vous, continua celui-ci en baissant le ton, j'ai peur aussi que vous ne manquiez de cette toute simple générosité avec laquelle les gens fortunés peuvent se faire bien des amis et une très importante clientèle dans la bonne société. Je vous soupçonne d'être assez dur à la détente ?
— Par exemple I s'écria Olivier... Vous seriez ébahi vous-même de tout l'argent que j'ai dehors, si je vous montrais le petit cahier où je nTote les emprunts qui me sont faits...
— Mais justement, il n'en faut pas de peut cahier!... C'est le divin oubli des sommes prêtées que l'on attend de vous!... »
Lucierre, en s'en allant, serra la main aux deux interlocuteurs, et les prévint, avec un aimable sourire, que le troisième acte de l'opéra était en voie d'exécution avancée. Olivier, ahuri par tout ce qu'il venait d'écouter, remercia distraitement le jeune vicomte. Il y eut, dans la cordialité de la
séparation, quelque chose de vide, d'indéfinissablement insuffisant, que Tarsul releva quand Olivier eut accompagné son visiteur jusqu'à la porte.
« Voulez-vous mon opinion? fit-il... C'est que vous êtes sans doute susceptible, à la rigueur, de vous laisser a taper », comme on dit. Mais je ne devine pas en vous le grand art de savoir soulager le sort des a pannes » honteux. Et pourtant la flc dèche », autant que la pauvreté, a ses pudeurs d'amour-propre... Ahl combien, avec un peu de tact obligeant, vous faciliteriez votre carrière dans un monde où plus d'un est dévoré par les besoins, sans que nul cependant en doive rien laisser paraître!... Je pourrais vous citer une douzaine de ces gens de haut style, incapables de vous demander un service, intraitablement fiers, occupés du matin au soir à exécrer votre aisance, et qui, moyennant une centaine de louis bien offerts, vous seraient de temps en temps acquis, pour tous leurs propos, pendant vingt-quatre heures de suite peut-être!... Allons, mon cher, de la largesse! Faites un peu rouler votre argent, de façon à ce qu'il s'en trouve à ramasser autour de vous... Voulez-vous que je vous indique encore un truc? Classez-vous comme beau et gros joueur... Oui, oui, faites-vous la réputation de tailler à banque ouverte, dans d'autres cercles où votre admission ira toute seule :
aux Gelinottes, au New-Street, aux Fêtards. Je connais des individus que Ton y est allé prendre par les épaules, à la table de jeu dont ils faisaient les délices, pour les introniser immédiatement au Rallye-Club, sans autre raison que d'avoir à faire capter là le guignon qui, ailleurs, en lieu indigne, ruisselait de leurs poches. »
Durant la dernière partie de ce conciliabule, la princesse Nagear s'était à plusieurs reprises retournée vers les causeurs, avec une expression mécontente, sans doute du tête-à-tête où on la laissait avec M""*^ Bréhand.
a On nous réclame! observa Olivier en se portant en avant.
— Tenez, lui souffla Tarsul par une inspiration fantaisiste, la princesse est une personne que vous feriez bien d'intéresser gentiment à votre cause. Par l'ambassade dont elle est parente, par son agrément, ses relations et son entregent, elle peut vous ouvrir plusieurs portes utiles et vous aider adroitement dans divers salons. »
Côte à côte avec la masse presque informe de sa femme, Olivier Bréhand regardait la princesse, être svelte et infiniment désirable, avec une nuditx5 d'épaules tombantes, et, dans l'arrière du corsage, cet angle taillé par où la vue du dos blanc finissait en pointe très basse, aiguë comme un défi.
« Je crois que la princesse est pour nous une
çS l'armature
amie excellente! y> fît hypocritement Olivier en dissimulant l'effet troublant des observations dans le sens desquelles il avait été dirigé par l'avertissement de Tarsul.
Ce dernier, assis maintenant derrière M°^®Bréhand, se demandait à quel sentiment singulier il venait d'obéir, en forçant ainsi l'attention d'Olivier sur la belle étrangère. Il démêlait bien, dans son for intérieur, une solidarité d'instinct visà-vis d'un être de son espèce. C'était là une créature isolée de même façon, et qui, aux prises comme lui avec les embarras de la vie, avait aussi ses compromis proprement cachés et l'air ganté pour ses mains-d'œuvre. Il se plut un instant à reconnaître qu'il avait dû céder à une impulsion de bonté. Il avait une envie de dire tout bas à la princesse : a Vous savez, notre programme de tout à l'heure, eh bien ! je m'y suis déjà conformé : je viens d'être un oncle pour vous!... » Mais pendant que l'imagination de Tarsul se délassait à goûter ce qui lui paraissait être les joies pures de bienfaisance, il surprit quelque chose de très révélateur dans un mouvement de la grosse Julienne, qui la montra de profil. Ce fut l'implacable œil de propriétaire dont elle guettait l'attitude d'Olivier. Celui-ci, dans un moment d'irréflexion, les genoux ployés contre le dossier de la princesse, lui adressait quelque menu propos, d'une bouche un peu rapprochée
de Foreille de l'autre. Olivier se sentit perforé par le regard de sa femme; il se tut, et renversa son buste, toute sa verve retombée à plat. Un petit^'duvet roux, sur la nuque de la princesse, s'arrêta net de folâtrer, faute d'un souffle de paroles de plus... Alors Tarsul s'avisa d'un deuxième mobile — purement malfaisant, celui-là — qu'il avait bien pu avoir inconsciemment aussi, en lançant ce jeune mari, si tenu à l'attache, mais si impétueux, sur la dangereuse piste de la princesse Nagear.
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GISELLE D^EXIREUIL
LLE frémissait d'indignation et d'effroi, l'oreille collée à la porte du fumoir, où son mari discutait avec l'individu qui avait insisté si insolemment pour être reçu... Ce qui venait ainsi d'entrer là, pour y éclater, c'était une rage de créancier, une fureur de réclamations. Et le ton de Jacques d'Exireuil, pour répondre, n'était pas seulement celui d'un débiteur en retard; son langage désemparé, tandis qu'il promettait de bientôt payer, avait les vacillations d'un malheureux auquel manquait le savoir-faire, mais non l'envie, hélas! de mentir. Giselle, brusquement, était précipitée ainsi dans l'horrible réalité de la situation ; et pour la
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première fois qu'elle y plongeait clairement, c'était jusqu'au fond. Antérieurement, elle avait cru à des difficultés de gestion passagères dans leur fortune, qu'elle ne soupçonnait pas son mari d'avoir totalement compromise. Naguère, elle avait même été presque ravie d'avoir à se montrer sage, quand Jacques avait réduit leur train d'existence en prétextant une diminution dans le rendement de leurs biens. Elle s'était dérobée à toute explication par A plus B, en grande enfant aimant mieux être embrassée qu'édifiée, et qui ne voulait pas qu'on lui troublât la cervelle avec des histoires de revenus ni des récits sur la conversion des rentes... Plus tard, elle avait certes bien remarqué que les embarras de Jacques se prolongeaient, paraissaient même s'être aggravés, à en juger par des brusqueries de paroles, par certains airs absorbés et une espèce d'agitation nerveuse. Mais elle avait alors obéi au tendre scrupule de ne point aviver par d'instantes interrogations l'état de malaise où elle le voyait souvent. Elle n'avait songé qu'à l'assister de douceur, à servir ses intentions, à ne le contrarier en rien, pendant cette traversée de mauvais temps. Car, pour Giselle, de même que pour la plupart des femmes de pareille classe sociale, la loi des questions d'argent leur semble régie, au-dessus de l'effort humain, par un système qui serait analogue à celui dont est assuré le changement des
saisons. Tout leur esprit et le meilleur de leur zèle ne s'appliquent qu'à savoir s'accommoder adroitement ou bravement des intempéries présentes, et à attendre que la fatalité d'un printemps imaginaire revienne faire reluire leur position.
Et voilà que, tout d'un coup, elle recevait la démonstration que son ménage en était aux abois!... Comment se faisait-il que Jacques, si peu endurant d'ordinaire, si chatouilleux au point d'honneur, se laissât ainsi outrageusement relancer dans son domicile par cette espèce d'homme, quelque usurier sans doute, qui exigeait, séance tenante, un remboursement de vingt-sept mille francs?...
« Non, non! ne me remettez plus! criait une voix brutale; il y a trop longtemps que vous me faites tirer la langue après ce que vous me devez!...»
Et la réponse de Jacques implorait des délais, d'une tout autre voix, bien basse, d'une pauvre chère voix, dont la détresse à travers la cloison navra les grands yeux de Giselle, toujours si prompts à toutes les larmes.
« Qu'attendez-vous, reprenait le créancier, pour faire argent de tout?... Est-ce que j'ai des chevaux, moi? Commencez donc par vendre les vôtres!... »
La dureté de cet ordre fit bondir Giselle.
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D^ailleurs, c'était trop injuste : la paire de chevaux n'était plus là. Brigg avait consenti à les reprendre; et si Jacques et Giselle les montaient quelquefois encore, c'était en location, en atten« dant l'acquéreur et que ce fût tout à fait fini du souvenir heureux de ces bonnes bêtes.
a Pour moi, ça m'est égal, continuait-on en menace; si vous ne me donnez pas satisfaction,, j'ai un jugement, je vous fais saisir! »
Saisir!... Le mobilier... les bijoux... les robes..» C'était permis, cela? C'était possible que quelqu'un ^nt vous arracher, chose à chose, tous ces objets auxquels on était habitué comme à ses propres membres et qui, autant qu'eux, par leur conformation aux habitudes, leur docilité amie, semblaient être pour toute la vie à soi!... Mais^ au fait, le tapissier Manif qui avait renouvelé la tenture du petit salon et à qui on la devait encore?... et Noëla, dont la note de couture était là aussi à attendre?... et le sellier? le glacier?... eh bien! et le boulanger, alors?... Ça ferait bien du monde vraiment, au dépeçage, à la curée.
Giselle entendit que son mari murmurait :
« Ayez encore un peu de patience... Je puis être sorti immédiatement de l'embarras où je suis, par une grosse affaire que j'ai en train. »
Cette phrase fit à la jeune femme l'effet d'un pinçon au cœur. Ahl c'était, en effet, une belle affaire — avec son bon ami Saffre, n'est-ce pas?
— que celle dont se vantait là Jacques!... Le \Qalheureux ! il ne voyait donc rien, il ne se déciclerait donc pas à deviner, puisqu'elle n'avait pas eu le cœur de l'affoler davantage, elle-même, par un avertissement, au milieu des autres tracas qu'elle ne lui attribuait précédemment qu'à trop juste titre!... Oui, les chances de cette combinaison devaient être jolies, en vérité, depuis que, l'autre jour, dans le grand salon à côté, comme on n'en finissait point d'apporter les lampes et qu'il n'y avait en visite que le baron Saffre, elle avait été réduite à casser la sonnette, de colère et de peur.
oc Une affaire! s'exclamait l'homme... Des affaires!... Croyez-vous que j'aie le temps d'attendre le succès des vôtres?... J'ai aussi les miennes qui ne patientent pas!... Je ne vous accorderai point de temps sans avoir en perspective quelque chose de plus sérieux, de plus palpable...
Et bourrelant Jacques d'Exireuil, lui tenaillant les idées, le créancier essayait d'arracher au mauvais débiteur un aveu de ressources, un moyen de garantie pour une date, et lui infligeait les extensions les plus suppliciantes de l'imagination.
A travers les mots d'atermoiement et de défaite qui s'échappaient de la gorge de son mari, Giselle eut la srupeur de l'entendre inventer subitement qu'il aUait peut-être pouvoir faire inter-
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venir une tante... De tante, ni lui ni elle n'en avaient, pas plus que de parents proches. Depuis longtemps, tous deux étaient peu à peu devenus, pour ainsi dire, seuls dans la vie. Et c'était à peine s'ils en avaient, du reste, fait jamais la remarque, dans leur suffisance de se trouver l'un à Tautre... Aussi Giselle entrevit-elle alors, plus profondément encore qu'à la minute d'avant, à travers ce que ce mensonge avait d'éperdu et de bas, l'abîme où son mari la faisait rouler avec lui. Elle ne put supporter davantage d'entendre le pauvre diable se targuer de ce qu'il fût en droit d'espérer — soi-disant au premier appel — de cette tante fictive, de a madame votre tante », ainsi que prononçait maintenant le créancier adouci et dupé.
La honte, plus forte que l'angoisse, lui fit quitter la misérable place où elle s'était tenue aux écoutes. Elle se laissa choir dans un fauteuil, la tête vide, la stature effondrée, les bras inertes et longuement étendus sur ceux de son siège.
... Quand Jacques rentra, tout ému de la scène qu'il venait de subir et essayant de se recomposer une mine, ce fut celle de sa femme qui l'avertit de n'avoir plus à feindre. Il vit tout de suite qu'elle avait reçu le coup, au delà d'un mur trop mince pour la protéger.
U aima mieux cela : se soulager en violente franchise, plutôt que d'avoir à se refréner. U s'é-
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cria, en enfonçant fiévreusement ses doigts dans la dure crinière noire de ses cheveux en brosse :
« C'est à se casser la tête!... Aujourd'hui, celui-là! Demain, un autre!... Je n'en puis plus... Il faut que je sorte de là, n'importe comment ! »
Giselle s'était ressaisie. Elle se jeta à la rencontre de son mari, lui prit les poings qu'il serrait dans un transport, en fit des mains ouvertes et nouées aux siennes. Et, se pressant contre lui, dans un de ces gestes où l'on se cache l'un à lautre le visage, parce que l'on a de la peine trop affreuse à y montrer et à en voir, elle lui mit sous les lèvres sa nuque blonde et son cou ployé.
« Mon bien-aimé! cria-t-elle... Mon Jacques!... Oh! comment as-tu pu?... »
Ce fut tout son reproche. Et elle sentit presque aussitôt des larmes de son mari courir, avec des soupirs, sur sa peau.
a Ma pauvre femme! balbutia-t-il, je suis trop malheureux du mal que je t'ai causé!... Ah! voistu, j'ai d'abord été trop faible à l'idée de t'imposer des privations aussitôt qu'il l'aurait fallu... Quand ces grèves de Belgique nous ont coupé la moitié de nos revenus, j'aurais dû enrayer tout de suite notre train de maison... J'ai été lâche aussi devant les sacrifices d'amour-propre aux yeux des autres... Et puis, est-ce possible d'être raisonnable quand on s'aime? Non, on n'a pas le cœur de restreindre son existence quand il fait
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si bon à tous les deux d'y vivre, ni de démolir un ensemble de choses dans lesquelles on sent que son bonheur est si heureux des petits arrangements*qu'il s'y est faits!...
— Pourquoi ne m'avoir pas prévenue?... Ne pouvais-tu pas te fier sur ma tendresse, pour rester contente en prenant les résolutions les plus sérieuses?
— Je voulais t'éviter tout déplaisir, t'épargner les alarmes que tu aurais pu éprouver d'une modification excessive dans nos habitudes de luxe relatif... Mon rêve, au début, était de tout faire, jusqu'à ce que nos ressources fussent rétablies, pour que tu ne doutasses pas qu'elles avaient été, durant un moment, réduites. C'est ainsi que j'ai été entraîné aux placements à gros intérêts, qui ont été désastreux!... Mais est-ce aussi ma faute si notre vie se -trouvait mêlée, engagée, liée avec celle de gens, autour de nous, si horriblement riches!... La brèche dans notre fortune est toujours allée grandissant. Chaque jour, ce furent des trous nouveaux que j'eus à boucher. J'ai joué au club; j'ai spéculé à la Bourse... Tout a tourné contre nous!... Et le plus épouvantable peut-être... oui, le pire encore, c'est que je sen tais en même temps s'augmenter entre nous le secret de ce qui se passait et l'impossibilité pour moi d'anéantir ta sécurité, ta chère confiance, par une révélation atroce!.,. »
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Giselle demanda timidement, d'un ton où tremblait pourtant, au bout des questions, un reste d'illusions encore :
ce Sommes-nous donc arrivés tout à fait à la fin?... Est-ce que vraiment nous n'aurions plus rien? x>
Jacques ne répondit pas.
a Oh! mon Dieu! fit-elle en se couvrant la face avec les deux mains... Mon Dieu! mon Dieu!... »
Leur malheur est long à entrer en sa totalité dans la compréhension des êtres qui ne peuvent se le figurer d'abord que par segments... Cette ruine vers laquelle, depuis quelque temps, Giselle venait d'avoir un sentiment confus de marcher, de descendre, puis l'abasourdissement de dégringoler, à présent qu'elle touchait au fond, elle demeurait prête à tout admettre, sauf qu'irrémédiablement elle en fut là.
« Alors... quoi? » gémit-elle lamentablement.
Elle avait cette attitude immobile de prière et d'impuissance des femmes qui, dans le naufrage, attendent encore que les hommes les sauvent et n'ont de foi toujours qu'en ceux-là mêmes par lesquels cependant elles se sont vu conduire à ce point de la tempête.
Cet appel fit relever Jacques de son abattement.
« Je t'en conjure, ma bonne petite, reprends courage!... Oui, la position où nous sommes est
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très critique. Mais j'ai la conviction que quelque chose incessamment va nous en tirer... Aujourd'hui même, l'issue peut nous être fournie. »
Elle le regarda avec inquiétude, mais aussi avec un besoin passionné d'en recevoir des raisons d'espérance.
Il consulta la pendule, s'assura qu'il avait le temps, avant d'être obligé de sortir, de donner quelques explications à sa femme, et commença, tout plein de son sujet, déjà presque tout réconforté de cela :
a Ce projet qui t'a fait faire la grimace, chaque fois que j'ai essayé de t'en entretenir?... Oui! cçlui-là! Et, au nom du ciel, ne recommence pas à m'arrêter au premier mot! Nous n'en sommes plus à l'heure des enfantillages... Êcoute-moi avec attention, et tu reconnaîtras qu'il y a là une idée magnifique. Et il ne dépend plus que d'un rien que cela se réalise et soit entre mes mains... Et alors, c'est une nouvelle fortune d'ici à quelques années pour nous... Et dès maintenant, des délais, du crédit, des avances pour faire face au plus pressé!... Et puis, tout un courant de belles opérations alentour, dans un milieu de collègues de haute finance avec lesquels on n'opère plus qu'à coup sûr... Tu vas comprendre, tout de suite: c'est l'archiduc Gaétan qui procure l'affaire. Tu vois que ce n'est pas le premier venu ? Il a fortement entamé sa fortune, chez lui,
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dans des constructions de palais dont il a la manie; et comme il n'a encore que vingt-cinq ans, on le fait voyager un peu pour le calmer. C'est ainsi qu'il est devenu ami intime du sultan de Mindanao ; et celui-ci n'a pas demandé mieux que de lui accorder la concession des^sumacs de son île... Ce mot-là, ça ne te dit rien, sans doutr, à toi? Tu ne te représentes pas ce que c'est que des sumacs? Eh bien, c'est une espèce d'arbres que tout le monde connaît pourtant, sous leur nom vulgaire de vernis du Japon. C'est de ce végétal que l'on tire, par des incisions, la substance avec laquelle se fabrique la laque... Hein? tu apprécies tout de suite de quelle valeur commerciale il s'agit là dedans ? Et cette essence est d'autant plus en hausse que les Chinois et les Japonais ont, paraît-il, surmené, esquinté les arbres à vernis de chez eux. Du moins, c'est l'archiduc qui l'assure; et il doit le savoir, puisqu'il revient de par là... Or, avec le traité qu'il rapporte, nous pouvons dès demain mettre en exploitation d'immenses forêts de sumacs, des forêts vierges qui couvrent des provinces entières de l'île, et que le sultan concède à très bon compte, en ami, en grand seigneur d'Orient... »
Jacques s'exalta peu à peu, exposant tous les usages de la laque, imaginant à la hâte des emplois auxquels on n'avait point jusque-là songé pour elle. Et dans l'ardeur de ses vœux, il voyait
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rindustrie de cette laque bienfaisante prendre une extension sans borne, s'étendre progressivement sur l'infinité des objets de la société, et se figer partout, aux quatre coins d'un univers laqué.
a Déjà, reprit-il, nous avons constitué un groupe pour cette affaire, très bien composé, dans lequel du reste il n'y a encore que des amis parisiens de l'archiduc, ceux qui font sa partie au club, quand il y est de passage... Nous avons avec nous Èpernon, Meuil, Chalacet, le marquis de Fé... »
Il en cita encore d'autres, les uns notoirement ruinés, les autres harcelés dans leur fortune par les charges qui tiraient sur eux, tous acculés à la nécessité des entreprises. Dans cette société de noblesse, dont les aïeux avaient été les détenteurs du sol, c'était, en effet, vers l'assistance de l'antique nourricière que se tournaient, à nouveau, les regards des plus besogneux. Dépossédés de la terre dans leur pays, ils gardaient néanmoins en eux-mêmes la simple conception d'avoir à se fonder sur elle, avec une répulsion naturelle à comprendre des moyens de lucre plus compliqués. Ils cherchaient instinctivement à mettre la main, par le monde, sur des régions dont les propriétaires seraient nuls, vagues ou accommodants. Us rêvaient de territoires dont les richesses seraient d'avance toutes poussées, où l'homme
recommencerait à leur apparaître sainement ignorant, exempt des pourritures de la pensée, comme le bon animal retrouvé d'exploitation agricole qui continuerait de s'atteler pour la subsistance de ses maîtres. Et la perspective d'une restauration de suzerain pour eux, — même asiatique, — enflammait ces gentilshommes, las de l'ingratitude du terrain parisien et de l'aride épuisement de leurs fonds, ouvrait à leur songerie des colonies d'illusions, et leur reconstituait des fiefs d'espérances.
a II est très probable, aflSrma-t-il encore, que, par considération pour l'archiduc et les personnalités du monde qui sont dès maintenant réunies autour de lui, nous trouverions de l'aide chez les Elioboth, ou dans la maison Happarsheim... Mais il n'y a qu'un individu qui ait assez d'initiative pour mettre l'affaire debout, en former le premier capital, l'établir, la soutenir enfin sans différer... Et cet homme-là, c'est Saffre! x>
Dès le début de tout cet exposé, Giselle sentait ce nom venir, gronder dans la question. Encore l'ascendant de cet homme, et toujours sa menace pour planer sur elle!... Lui qui, depuis trois mois, la pourchassait sans trêve, abusant des scrupules qui retenaient la jeune femme, par égard pour son mari, d'aboutir à un éclat!... Est-ce que, la veille encore, chez les Bois-Revin, il n'avait pas osé faire, lui-même, gaiement allu-
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sion à cette scène toute récente, dans laquelle Giselle avait eu de lui une si vive épouvante à son propre foyer!
Et comme si le fantôme de l'impudent personnage avait été dès lors installé en tiers dans la conversation, Giselle cessa momentanément, sans s'en apercevoir, de tutoyer son mari.
a Oh! non, protesta-t-elle, ne vous mettez pas à la merci de SafFre! Vous savez bien quelle est sa réputation de n'avoir jamais manqué, en affaires, de dévorer successivement tous ses associés?...
— Ce sont là des on-dit, ma chère! Est-ce qu'il faut s'en rapporter à la malveillance!... D'ailleurs, je n'ai pas le choix. SafFre est un spécialiste de ces gros coups d'audace; et il n'y a que lui d'assez intelligent pour apporter tout de suite à l'entreprise les deux ou trois millions dont on y a besoin, pour se lancer grandement. De plus, je ne connais, à proprement parler, que lui dans le monde de la finance. J'ai même la chance que nous soyons en véritable intimité ensemble, et qu'il se montre très bien pour moi, très gentil en toute circonstance... Enfin, je ne suis plus indépendant à son égard, puisque, à plusieurs reprises, je lui ai déjà touché quelques mots du sujet. Et si j'avais la mauvaise inspiration de chercher un autre concours que le sien, ce serait aussitôt un adversaire implacable. Ça
c'est son principe : on est avec lui ou contre lui, pas de milieu! j>
A mesure que parlait Jacques, la physionomie du baron, dans Tesprit de Giselie, accentuait son caractère de tyrannie et de fatalité grandissante.
Jacques consulta Theure, de nouveau.
a Le moment approche, dit-il, où je vais être fixé de son côté. SafFre m'a donné rendez-vous pour cette après-midi, dans ses bureaux de la rue de Châteaudun... Il va même être temps que je me mette en route... »
Sa femme se leva, palpitante, prête au cruel devoir d'éclairer la conscience de son mari sur les menées de Saffre contre elle, éperdue de la ruine dont, à son tour, elle allait être cause, en faisant écrouler une ressource suprême.
Jacques, par une préoccupation d' exactitude, avait tiré sa montre et en comparait l'indication .avec celle de la pendule. Il ne remarqua pas que sa femme avait l'air de s'être jetée en travers de son intention de sortir, dans un élan singulièrement expressif et inspiré. Il ajouta, sans redresser la tête :
oc Je n'ai pas envie de traîner plus longtemps dans l'incertitude. Car si je me suis leurré pour cette combinaison, il va me falloir sans délai me résoudre à un autre parti...
— Quel autre parti ? demanda vivement Gi-
GISELL£ D EXiREUIL Ilf
selle, détournée ainsi de ce qu'elle allait aussitôt dire.
— Oh! le choix sera court!... Ou bien rejoindre Hoirlond et Néceras, en Australie, dont quelqu'un prétendait, ces jours-ci, au club, qu'ils y étaient assez contents de l'élevage. Eux aussi se sont embarqués sans un sou, sur un transport d'émigrants!... Ou bien peut-être pourrais-je me faire prendre avec Bopraing qui va, pour le compte du syndicat aurifère, sur la cote de Mozambique.
— Oh! oui, oui! s'écria Giselle, c'est cela!
Pourquoi pas une de ces choses-là, de préférence à n'importe quoi?... Va, je t'assure, plutôt que de rester ici, à exciter la commisération des gens qui nous connaissent, dans une existence de lutte pitoyable et de déchéance, allons-nous-en, viens, partons!...
— Comment? Tu supposes que je pourrais t' emmener?... Mais, ma pauvre petite, tu perds la tête!... Tu ne te doutes donc pas de ce que c'est, là-bas?... Coucher sur la dure... Marcher dans des marais... Le soleil, les pluies, la fièvre, les bêtes venimeuses, tout cela, en même temps que les risques d'avoir la soif et la faim. »
Les yeux de Giselle étaient devenus hagards.
« Le seul moyen pour toi, continu a-t-il, si je suis réduit à partir, ce sera que nous te trouvions, dam le fin fond de nos familles, quelque cousine
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de province qui veuille bien te recueillir, te garder, pendant le temps que durera mon absence... un an ou deux. Qui sait? Trois années peutêtre!... »
Elle se jeta dans les bras de son mari, en éclatant en sanglots.
a Non! tu ne m'abandonneras pas!... Je ne te laisserai pas me quitter. Je veux partager ton sort. Je veux souffrir comme toi partout où tu seras, te tenir, te sentir là, être toujours avec toi et toujours t'a voir à moi...
— C'est de la divagation! dit-il en lui posant doucement la paume de sa main sur la bouche pour essayer de la faire taire... Non seulement je ne veux pas t'exposer aux mauvaises chances de pareilles aventures ; mais on ne me prendrait nulle part au sérieux, on ne me chargerait pas de la moindre mission, si l'on me savait accompagné, hélas! encombré de ma femme... Puis, si la misère, à la longue, se faisait tout de même par trop dure, dans un pays d'enfer... »
La voix de Jacques, sous un tragique assombrissement de sa mine, venait de résonner d'une façon profondément grave.
a Ah ! fit-elle d'un cri aigu, qu'est-ce que tu vas me dire encore?...
— Bah! que veux-tu!... Est-ce qu'on n'est pas obligé, au point oîi nous en sommes, d'envisager jusqu'au bout les alternatives de l'avenir?... Je
GISELLE d'eXIREUIL l\J
dois prévoir ce qui se passerait en moi si, exténué de privations, j'en arrivais finalement à reconnaître l'inutilité de mes peines!... Ne crois-tu donc pas que ce serait, pour mon mal, un soulagement nécessaire de me sentir bien seul là-bas, sans personne à ramener, et libre, quand l'expiation de mes fautes aurait par trop dépassé la mesure, d'y fixer moi-même un terme?... »
Giselle, oppressée de terreur, le regardait si près et si vivant; et, à travers un voile de deuil, elle ne le voyait plus que tout loin et mort. v
Déjà, dans une consternation de ce qu'il s'était laissé entraîner à dire, Jacques enveloppait sa femme de caresses, lui demandant encore et toujours pardon.
a Oh! excuse-moi, petite chérie! supplia-t-il... Tu comprends bien que j'ai été stupide de m'égarer dans des suppositions aussi absurdes! Reprends ton cher courage, espère et crois ! Nous allons être sauvés. Je réparerai tout, rien ne nous séparera... »
Elle était sans force et sans parole. Jacques la cajolait, voulant presque l'obliger à sourire afin d'avoir d'elle, tout de suite, ce léger signe d'encouragement, comme une amulette.
oc Accorde-moi jusqu'à ce soir, pour que je te rapporte de bonnes nouvelles... Non, je ne m'expatrierai pas! C'est l'archiduc Gaétan luimême qui fera, pour notre compte, les vilaines
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traversées, les méchants voyages... Promets-moi seulement que tu n'^s plus de prévention contre ma démarche auprès du baron SafFre. J'ai besoin que ta confiance et ton approbation me portent bonheur... Dis-moi que je fais bien, que j'ai raison, que je vais réussir... Jure-le-moi! »
Alors Giselle, au milieu des traits convulsés de sa figure où ruisselaient les pleurs, ne proféra qu'un mot, à peine perceptible, sous le petit mouchoir inondé dont elle s'écrasait machinalement les lèvres :
y a Oui! » soupira- t-elle.
Jacques, pressé par l'heure d'audience qui lui avait été marquée, quitta sa femme avant que celle-ci fût encore capable de se mouvoir.
La douloureuse créature restait brisée dans sa volonté, anéantie dans toutes les énergies de son corps. Elle ne pouvait chasser de sa pensée les désolantes images de son Jacques perdu à travers le monde, emporté dans l'inconnu par des tourmentes, solitaire, décharné, ne revenant auprès d'elle plus jamais en cette vie, ayant pris la mort comme un chemin moins affreux, mais dont on n'était pas sûr qu'il menât à se revoir... Puis une idée se fit graduellement jour parmi ces évocations insupportables: c'était l'impossibilité d'admettre que son mari échouât dans la tentative de salut, que maintenant elle ne se défendait plus de croire, en effet, unique. Et, pire que jamais, se
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manifestait à elle le pouvoir de ce dompteur d'êtres et de choses, quilui était désigné derechef comme seul de taille à détruire les atroces chimères dont toute sa tendresse de femme était assiégée.
C'était en cet état d'esprit que se trouvait Ciselle d'Exireuil lorsque, par le plus brutal des coups de surprise, le valet de chambre lui annonça la visite du héros même des méditations dans lesquelles elle était abîmée.
a Le baron SafTre! répéta-t-elle stupéfiée... le baron Saffre ! »
Mais, pour ne point rendre témoin plus longtemps de son bouleversement le domestique qui attendait rigidement ses ordres :
a Faites-le entrer!... » dit-elle, dans une vivacité de décision inconsciente où ce fut par hasard qu'elle ne répondit pas le contraire; mais le hasard sait, pour son propre compte, dans quel sens il doit fataleipent intervenir, quand une défaillance des êtres l'autorise à parler à leur place.
En se présentant, le baron Saffre, sans être nullement au fait de ce qui venait de se passer, eut, au premier coup d'œil, la sensation qu'U arrivait à propos. Il vit le visage défait, les yeux rougis de Giselle, le retour violent d'agitation dont palpitait la gorge de celle-ci sous le satin d'une matinée à dentelles. Et ses larges
narines de félin humèrent reffervescence d'âme qui saturait la petite pièce où il était introduit. * a Comment êtes-vous ici, demanda-t-elle, précisément à l'heure que vous avez fixée à mon mari pour le recevoir chez vous? »
Le baron Saffre répliqua, avec les accentuations de la plus soigneuse politesse :
« J'ai donné les instructions pour que l'on priât M. d'Exireuil de vouloir bien avoir la complaisance de patienter jusqu'à mon retour. »
D'autorité — et sans qu'il y eût rien à redire — le baron marquait une distance entre lui et l'ami de la veille qui, en devenant un solliciteur, avait abdiqué les droits d'un égal. Giselle était atteinte dans la dignité de son mari, abaissée, affaiblie par la hardiesse de ce subterfuge, où Saffre employait Jacques d'Exireuil à attester la souveraineté de son bon plaisir.
« J!ai à cœur, dit le baron, de corriger l'impression de mécontentement sous laquelle j'ai bien vu que vous restiez à mon égard. Vous m'inspirez une affection et une admiration trop vives pour que je me résigne à être définitivement mal jugé par vous... »
Très perplexe, M™* d'Exireuil s'était réfugiée à contre-jour, sur un canapé de coin qui,''entre une fenêtre et un mur, offrait une sorte de retraité dans un renfoncement assombri par un rideau. Saffre, sur un siège approché, s'était assis en
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face d'elle. Il scrutait du regard les profondeurs de l'angle où de si belles formes féminines, par l'effet des tentures tendrement nuancées, s'enveloppaientde reflets vert d'eau, tandis quelevisage de la jeune femme, avec les clartés blondes de sa chair, semblait émerger d'une ombre de grotte, comme une apparition effarouchée de néréide.
« Je vous en conjure, reprit-il, ne vous trompez point sur mon compte, et persuadez-vous que vous avez en moi votre meilleur ami. Je vous en apporte la preuve même en ce moment, où, si je suis ici, c'est pour y prendre avant tout vos ordres...
— Je ne vous comprends pas... murmura Giselle.
— C'est bien simple : M. d'Exireuil roule dans sa tête de gros projets auxquels il me prie de m'intéresser. J'ai voulu être assuré, de votre propre bouche, que ces idées ne vous alarmaient point? Le terrain des afîaires est si dangereux pour ceux qui n'en ont point l'habitude, que je me refuserais à. en faciliter l'accès à votre mari au cas où cette tentative ne vous sourirait pas absolument. »
Giselle, après des hésitations, évita de se prononcer :
a Oh! moi, je n'entends rien à des sujets de cette nature... Je serais incapable d'y avoir une opinion...
— - Mais pourtant si votre mari était déterminé à entrer dans les affaires par de sérieuses raisons, vous devriez bien être la première à ne pas les ignorer... Je suis là pour le détourner d'une imprudente velléité; mais pour le seconder, si vous y voyiez... urgence... ou quelque utilité?... » • Il avait articulé ces deux derniers termes du bout des dents, s'appliquant à ne pas trop montrer le genre d'appétit qu'il avait d'apprendre d'elle, exactement, où en était la gêne du ménage. Avec son âme gourmette et blasée d'ogre ayant pris de l'âge, il était toutefois disposé à patienter encore, si la chair dont il avait envie ne lui paraissait pas s'être sufiisamment assaisonnée dans les épreuves. Il la tâtait de questions, cherchant à savoir si elle était depuis assez longtemps tenue en suspens par les circonstances pour que la saveur en fût à son point de corruption,
La jeune femme essaya, pour la deuxième fois, d'une échappatoire :
•« Tout ce que je sais, c'est que Jacques a été pris, ces temps-ci, d'un vrai goût d'activité, que je ne lui avais pas encore connu... Et certainement il ne pouvait mieux faire que de vous consulter... de recourir à votre compétence... »
Derrière ses transparentes affectadons d'indifférence, elle n'avait qu'une manière pitoyable et traquée de se blottir. Saffre voulut démêler ce
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que cette pauvre ruse aurait cependant pu contenir de plus, dans l'hypothèse — qui lui semblait du reste invraisemblable — où les deux époux auraient été de connivence pour l'exploiter. Mais son esprit de conduite, sa célèbre habileté étaient fondés sur l'art, en tout, de suspecter tout le monde et de toujours supposer le pire. Grâce à cette méthode, ses surprises ne pouvaient plus lui fournir de conclusions qu'en l'honneur de l'humanité.
Ravi du sou£çon dont il venait de s'aviser, et provoqué par lui au jeu de l'astuce dans lequel il excellait, le baron SafFre remua les traits vivaces de sa puissante tête, prit, avec son air de lion, un large souffle, comme si enfin il respirait d'allégresse :
oc Je suis bien content de votre réponse, ditil... J'ai un poids de moins sur la poitrine, depuis que vous avez bien voulu me faire comprendre qu'aucune nécessité ne mettait votre mari en mouvement... Quand on aime les gens, on prend vite de l'inquiétude à leur sujet... Et, je vous le confesse, j'avais cessé d'être tout à fait tranquille, dans ma profonde sympathie pour vous... A présent, je distingue nettement le cas de M. d'Exireuil : c'est celui d'un mondain ennuyé momentanément de son oisiveté, ou qui s'agace peut-être de la mollesse avec laquelle dort. sa fortune... Eh bien, j'en profite tout de
suite pour m'exprimer très franchement à mon tour. Sous aucun prétexte il ne faut laisser votre mari suivre davantage la pente de ses rêvasseries. Ce n^est pas la première fois que j'en constate, de cette nature, chez les gens de son milieu. Elles sont toujours périlleuses, et souvent des plus funestes!...
— Mais il n'appartient qu'à mon mari de vous éclairer lui-même sur ses intentions précises, de vous exposer ses motifs... Moi, j'en suis trop peu au fait pour vous les montrer sous leur vrai jour. Je n'ai rien voulu dire... je n'ai rien dit... »
Elle balbutiait, effarée maintenant de la souplesse avec laquelle Saffre se dérobait, d'avance, à ce que l'infortuné Jacques était là-bas, à en attendre, dans une crise dont les conséquences menaçaient d'être mortelles. Mais déjà le baron, pour achever de la désarçonner, repartait, d'un train endiablé :
a Voyez-vous, la plupart des affaires fondées par les gens du monde, j'ai ma conviction faite là-dessus, trop faite... Je pourrais même direreiaite, observa-t-il en riant, car je m'y suis laissé prendre, moi-même, de temps à autre, par bonhomie. »
Et cet accès de gaieté retentit brutalement, d'une façon étrangement déplacée, dans ce petit salon où, depuis l'heure d'avant, une atmosphère de drame allait s'épaississant.
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Toute pâle, Giselle répondit :
« Jacques ne saurait rien vous proposer à la légère. Et vous pourriez vous en fier à son honorabilité autant qu'à son zèle...
— Bien sûr! ma chère amie... Mais c'est toujours sous des auspices aussi recommandables que des hommes comme il faut, bien élevés, présentent leurs entreprises, dont cependant il ne reste bientôt que les plus navrants souvenirs... Rappelez-vous seulement l'affaire de Cap-Normand, celle de la Fusion Universelle, du Canal des Nouvelles-Indes, pour ne citer que les sociétés illustrées par leur désastre. Combien d'autres, plus petites, n'ont pu que végéter jusqu'à l'épuisement final, et ont disparu non moins lamentablement, mais sans bruit... Nombre de ces affaires, auxquelles je songe, avaient à leur tête ces terribles gens du monde, des fils de famille éduqués dans des milieux élégants et riches, ou un choix superfin de pères nobles. Autour d'eux, dans leurs conseils, on voyait affluer des personnages du meilleur style... Et tout cela, pour aller ordinairement, directement, fatalement, à la liquidation, quand ce n'était pas à la faillite et aux poursuites judiciaires!... »
Giselle sentait les chances de salut, pour son mari et elle, fondre misérablement sous cette logique méprisante. Les salissantes paroles de Saffre, en tombant, lui semblaient s'appesantir
comme des semelles sur le pain souillé de leurs espoirs.
« Soyez convaincue, poursuivit-il, qu'il y a chez ces messieurs du monde un vice inhérent à leur qualité. Leur défaut à presque tous c'est de ne savoir à peu près rien faire par eux-mêmes. Us n'ont appris qu'à commander, à donner des ordres. Or, dans les affaires, ces mêmes mots, qui continuent à exprimer un genre de procédé, acquièrent une signification bien particulière. Commander, donner des ordres, cela veut dire désormais prendre à sa charge des milliers de choses, se mettre sur les bras des millions de responsabilités... Et comment voudriez-vous que ces messieurs pussent se débrouiller eux-mêmes là dedans? Ils ont toujours eu un valet de chambre pour préparer leur habit, leur chemise et leurs escarpins; des parents leur ont préparé de la fortune. Et c'étaient le notaire et Tagent de change qui, au jour le jour, leur préparaient leurs droits et leurs revenus. Et pendant qu'ils dilapidaient leur héritage, une jeune fille mûrissait à leur destination, leur préparant à dîner de sa dot lorsque, vers la trentaine, ils auraient fini de déjeuner de leur argent... Oui, mais ce sont, plus tard, l'heure et le besoin du souper qui peuvent survenir; et, à ce moment-là, Û n'y a plus personne pour le leur servir... du moins ^ussi bénévolement! Allez, le caractère de ces gens
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accoutumés aux facilités de la haute vie, ne se corrige pas quand ils s'installent dans le bureau, avant tout confortable, où ils vont censément brasser tant d'affaires. Rien qu'à se sentir si seuls, leur premier soin est de faire poser vingt-cinq sonneries, comme pour y appeler électriquement le diable et son train à leur service... Alors, savez-vous qui est-ce qui arrive infailliblement au fur et à mesure qu'ils pressent sur les boutons?... Ah! ce n'est pas le notaire, ni l'agent de change, ni bientôt même le personnel des larbins! C'est toute une autre catégorie d'officieux qui entre en fonctions : l'agent véreux d'affaires, qui vient les débarrasser de leurs droits; le maître chanteur, qui leur ôte le courage; l'huissier, qui s'empresse de mettre la main jusque sur leurs vêtements et leur linge; et enfin parfois le commissaire de police, qui procède à son tour, pour les alléger du peu d'honneur qu'il y aurait encore en caisse... »
Il s'interrompit de ce que Giselle s'était dressée et que, haletante, elle s'écriait :
a Dites-moi que vous vous amusez à me faire mal?... que tout cela n'est pas vrai?... que la proposition de mon mari n'est pas condamnée sans appel, dans votre jugement, avant d'avoir été seulement entendue? »
Saffre se leva aussi, un peu troublé lui-même de sa propre cruauté, et tout à iàit certain main-
tenant qu'il n'avait en face de lui qu'une créature de sincérité, un objet de charme et de souffrance. Cependant pourquoi lui avait-elle montré ce reste de vigueur? Pourquoi cet élan qui l'avait mise encore debout, devant lui, comme dans un petit reste de bravade?
ce Mais si! dit-il hypocritement, mais si, hélas! Toutes les tentatives de cette catégorie se valent. Toujours quelque utopie de cerveaux brûlés, qui deviennent des cervelles brûlées!... »
Cette phrase implacable, le renouvellement de cette vision sanglante, cette abomination intolérable et pourtant si possible, si constamment imposée, arrachèrent un cri à Giselle :
ce Nous sommes perdus! gémit-elle en retombant assise, renversant sa tête, cachant ses grands yeux taris, sa figure desséchée de fièvre.
— Quoi donc?... Oh! ma chère enfant! protesta Saffre qui se replaça près d'elle... Comment pourriez-vous être perdue, quand je suis là, moi, prêt à vous protéger envers et contre tous? »
Il lui avait saisi les mains, s'efforçant de détacher le masque qu'elle en faisait à sa douleur, et engageant ainsi avec elle un commencement de lutte physique où Giselle, usée dans les ressorts de sa fierté, brisée par tant de secousses, semblait livrer une bataille haineuse plutôt qu'éclater en souveraine révolte.
a Alors, c'est donc vrai que vous êtes dans la
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peine? » fit-il en lui maintenant les mains et en la regardant au fond des yeux.
Elle eut un signe affirmatif , violent, qui la fit se fouetter le visage avec une longue mèche dorée, détachée d'une touffe de sa coiffure. Un hoquet de plaintes soulevait sa poitrine. Il reprit, avec une impérieuse douceur:
a Ne vous repentez-vous point d'avoir été assez méchante pour ne pas vous confier à moi, dès la première heure? Est-ce que je ne suis pas fait, de tout temps, pour trouver les moyens qui vont remédier à tout, pour inventer les choses qui effaceront le chagrin de ces beaux yeux-là! »
Elle se débattit, dans un accès d'animosité contre le compliment; mais ses deux poignets étaient à présent réunis dans une seule main d'un maître.
a J'arrangerai le nécessaire rapidement, immédiatement même, déclara-t-il, puisque le plus tôt, n'est-ce pas? devra être le mieux... »
Saffre évita de nommer Jacques, de faire résonner entre eux deux le nom* du mari, comme un trouble inopportun, en ce tête-à-tête donc l'intensité allait en augmentation infinie.
« Je vais le prendre dans ma maison, l'intéresser dans des affaire s^ à mo i, de véritables af
faires, celles-là!... Qu'est-ce que vous désirez que je lui fasse gagner, cette année?... dès ce mois-ci, pour commencer?... Vingt mille francs ?... Trente
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mille?;.. Dites-moi ce qu'il vous faut tout de suite...
— Non! bégaya-t-elle, ce n'est pas possible!
Ce n'était pas ça qu'il voulait. .. Il n'acceptera pas d'être ainsi votre obligé. Son amour-propre, son rang dans le monde ne lui permettront pas de devenir, auprès de vous, une espèce d'em ployé... »
Elle suffoquait d'impuissance à parler davantage contre ce qui était désormais son souhait le plus ardent, son lâche et immense souhait de sauver son mari, dans une abnégation d'ellemême. Saffre la rudoya encore par un langage de sollicitude, en même temps qu'il jouait familièrement à lui dégager le front du voile de cheveux tombés sous lequel elle avait le regard obscurci et la pensée invisible.
« Comment! son amour-propre, son rang lui interdiraient ce que les leurs permettent à tant d'autres, de si fière lignée!... Mais, au contraire, c'est l'honneur de la haute banque d'avoir constitué des sinécures de ce genre à bien des personnages de grande famille, de telle sorte qu'on y ait largement assuré leur vie sans les exposer jamais au déplaisir de sentir une seule fois qu'ils la gagnent!... Ah! chère petite, chère enfant, ne vous butez pas contre des objections aussi frivoles. Je me charge de calmer toutes les susceptibilités imaginables. Remettez-vous-en à
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mon ingéniosité, à mon dévouement, à la chaleur de mes instances... »
Et comme s'enflammant dans le feu des sentiments qu^il énumérait, les manœuvres de son audace en ponctuèrent les termes.
Giselle, toute moralement distendue par le chevalet de torture où les deux séances consécutives de ce jour avaient éprouvé son esprit, semblait en être encore à écouter les arguments de son tourmenteur. Se laissait-elle aller à croire que vraiment, selon une loi nouvelle, les rois de la finance auraient été dorénavant les maîtres d'avoir à leur solde un escadron issu de la plus pure chevalerie, et de se payer, par-ci par-là, quelques-unes des femmes à particule qu'il leur plaisait de distinguer dans leurs salons? Ou bien concevait-elle que l'infâme saisie, naguère annoncée, de tout ce qui appartenait à son mari, pût commencer par son propre corps?
Soudain, elle s'éleva en protestations, où se perdaient également l'injure et la prière. Tout affolée, et tout incertaine, hélas! de ses devoirs, sa vertu ne lui apparaissait plus, en cette crise, que comme la meurtrière possible d'une existence chérie dont la préservation était par-dessus tout sacrée. Il n'y aurait eu, pour sa délivrance, qu'un secours d' autrui qui ne survint pas, ou l'intimidation que le bruit de ses reproches et de ses menaces aurait dû inspirer. Mais dans sa déjà
longue carrière, le baron ne s'était jamais arrêté à la crainte des hauts cris qu'il arrachait, à travers les moyens variés par lesquels il avait eu à faire triompher ses ambitions, ses cupidités ou ses fantaisies. Et quand il s'agissait d'accomplir sa volonté, il se sentait, pour cuirasse, un insolent dédain de quoi que ce fût qui pût advenir.
En cette minute où cet individu — retenu d'ordinaire dans la sphère des spéculations graves et des grandes menées — n'écoutait que l'instinct de la brute, rien ne put lui infliger le sentiment de son crime, pas même la morsure de cette autre bête combattante, sous laquelle saigna sa face. Mais que n'imagina-t-il pas plutôt de flatteur, tant sont fortes les illusions vaniteuses et exigeantes de son sexe! Et ne voulut-il pas interpréter comme le symptôme frémissant d'une gratitude qui n'avait pu être éludée, comme l'acquiescement fougueux d'une nature qui se serait physiquement interrompue de détester son malheur... Oui, ce fut ainsi que sa fatuité d'homme travestit ce qui n'était que les pires transports et les agonies de la désolation!...
A présent, la reconnaissance attendrie du vainqueur, sa faiblesse émue se confondaient en supplications pour obtenir la grâce d'un pardon. Mais Giselle était telle qu'absente ou morte, ayant l'air de ne plus connaître la réalité, de ne plus rien voir, savoir ni croire de son destin. Et sans
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doute le baron Saffre n*aurait-il plus tiré d'elle aucun signe de sensibilité, si, en se disposant à partir, il n'avait mentionné l'obligadon particulière où il était de la quitter si vite. La jeune femme se remémora subitement le but vers lequel cet être avait à s'en retourner, et vis-à-vis de quel autre, tout de suite, il allait se retrouver face à face! La figure deGiselle d'Exireuil se convulsa d'horreur. Une pensée unique hurlait en elle, dans le seul état de raison dont soient capables, par-dessus les délires de la souffrance, ceux qui, victimes de quelque féroce accident, de quelque abominable catastrophe, y ont entendu craquer leurs os et senti se broyer leur chair : c'était la criante idée qu'on ne guérissait pas, qu'on ne réparait jamais ce qui venait de lui arriver 1
CATHERINE SAFFRE
' E duc et la duchesse de Laterrencoux avaient désiré ne point faire du mariage de leur fille un grand congrès mondain. Au fond, ils n'aimaient point le monde, ne souffraient guère que leurs égaux, et ne s'en reconnaissaient presque pas. Aussi, en choisissant, pour la cérémonie, un des derniers jours d'août et la petite chapelle de leur château d'Evecquefleur, — qui, en Seine-et-Marne, était l'une de leurs résidences d'été, — s'étaient-ils mis à l'abfi de la cohue. Dans leur utile résolution de faire faire un gros mariage d'argent à leur fille, ils avaient d'avance renoncé, vu la médiocre dot et la laideur de celle-ci, à se procurer un gendre
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digne d'eux. Ce qui avait été relativement à leur convenance chez Roger d'Iancey, c'était que sa fortune et ses magnifiques espérances leur étaient maintenant présentées entre les mains de la troisième génération, depuis que l'origine roturière en avait été particulièrement fâcheuse. Cela commençait à devenir difficile de se rappeler comment le bel aspect de tous ces biens avait été créé par le vieux M. Chabouillaud, anciennement défunt, à force de fournitures militaires, d'affouilî lements pour les égouts et de vicissitudes avec la justice. Néanmoins, le duc et la duchesse avaient tenu à ne s'afficher que le plus discrètement possible sur le même rang que la baronne veuve d'Iancey, mère de Roger, quoiqu'elle fût déjà née Du Truffieux des Mouchelys. Mais celleci avait, de plus, à ses côtés et derrière elle, le commandant en retraite des Mouchelys, avec une kyrielle d'enfants, de brus et de gendres. Mieux valait restreindre le nombre des spectateurs, ne point provoquer en masse leurs interrogations mentales devant les dehors communs et replets, la vulgarité de traits dont était affligée la famille avec laquelle les Laterrencoux faisaient alliance. Sous l'active poussée vitale et la sève auvergnate de leur aïeul, ces gens-là étaient restés entièrement Chabouillaud. Il n'y avait eu de conviés à loger au château que les très proches parents : le baron et la baronne de
Beaujolais, le comte de Vaudemont, les Ponthieu, les Coucy, et le marquis de Renève en qualité de cousin proche. Et dans la chapelle, lors de la bénédiction nuptiale, il n'avait jamais été question de leur adjoindre qu'une assistance d'une trentaine de personnes, en outre des serviteurs et des fermiers. Ce choix, trié sur le volet, ne comprenait que de vieux amis du duc, membres de l'Union, du Jockey, de l'Agricole ou de la rue Royale, et M. et M"^« Bertin- Portier, les nouveaux propriétaires d'un château voisin. Ces derniers avaient déjà fondé une crèche, payé l'aménagement pour l'école libre ; et le duc de Laterrencoux projetait de les associer aux frais du journal par lequel sa candidature au Conseil général était recommandée, sans succès, tous les trois ans.
Aucune personne en dehors des deux familles n'avait donc à se formaliser ne n'avoir pas été portée sur une liste d'invitations aussi strictement bornée. Cependant ce fut un véritable crève-cœur pour Marie-Blanche de Grommelain que de n'être pas admise au mariage de Roger.
Par une lettre un peu brève de celui-ci, elle avait appris qu'il n'y aurait point de fête à cette occasion, et que l'office religieux s'accomplirait en tout périt comité.
Nonobstant, une quinzaine de jours avant la date fixée pour cet événement, elle avait pris le
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parti de venir demeurer chez son frère Arthur, au manoir de Meuiette, précisément parce que c'était situé à cinq kilomètres d'Evecquefleur.
Catherine Saffre exerçait là une hospitalité familiale, de sagesse et de modestie voulues. C'était un domaine spacieux, vallonné, partagé en régions de soleil et d'ombrage, où l'habitation, construite sur une des altitudes du terrain, était heureusement exposée à une température sèche. Chaque été, la fillette de Catherine y arrivait toute languissante du séjour de Paris, et bientôt, avec des cris joyeux et des envolements de ses perits bras, avait retrouvé la santé, dans une vie de vagabondage extérieur et une mutinerie de plein vent. Arthur Saffre avait constitué dans cette retraite la bibliothèque nécessaire à ses recherches, l'atelier d'écriture où sa chétive personne et la petite ténacité de ses ambirions académiques composaient des brochures, élaboraient des a communications x>, polissaient des plaquettes, repolissaient des opuscules.
A cette époque, la baronne Saffre était installée aussi chez sa belle-fille, avant de repartir aux eaux, pour sa seconde saison de l'année.
Autant que l'on pouvait lui attibuer des attachements, elle paraissait en avoir un pour cet:e résidence confortable et très fermée dans les avenues de laquelle, chaque après-midi, elle allait promener, sous les tilleuls ou les marron-
niers, le train-train vaillant de son étemelle convalescence.
Marie-Blanche avait informé Roger de sa présence aux environs d'Evecquefleur. Celui-ci avait, en termes évasifs, laissé espérer sa visite; mais il ne se pressait nullement de s'exécuter. Pour tromper ses impatiences, elle s'était mise à doubler ses doses de morphine. Mais, s'il en était résulté quelque engourdissement de son dépit, elle ne s'en accrochait pas moins solidement à sa conviction d'avoir des droits à être traitée autrement qu'une étrangère dans ces noces ducales. Pendant quelque temps, elle s'employa à tâcher de se faire emmener, par sa belle-sœur, chez les Laterrencoux. Mais elle ne put obtenir des convenances de Catherine Saffre, que celle-ci précipitât intempestivement la visite annuelle dont elle avait vis-à-vis d'eux la coutume, par simple relation de bon voisinage.
A plusieurs reprises, Marie-Blanche, sans dire où eue allait, avait pris sa course, toute seule, dans la petite voiture à poney. Elle s'était dirigée au grand trot jusqu'à l'endroit où l'avaient arrêtée les hautes grilles du parc d'Evecquefleur. Mais aussi bien le château que ses habitants étaient restés pour elle invisibles. Elle n'avait aperçu que de vastes allées désertes et toutes ténébreuses, au loin sous les arbres. Et c'était par trop fort à supporter pour elle que Roger, là
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dedans, pût se croire peut-être, comme dans l'épaisseur d'un bois sacré, à Tabri des revendications d'une amante, dont il profanait le sou- ' venir en ne l'invitant pas à ses noces. 11 y avait en cette idée un élément d'exaspérations qui ne cédèrent pas à dix piqûres de la seringue enchantée. Marie-Blanche était, pour le moment, dévoyée de ses habitudes. Elle ne songeait même pas à se pourvoir d'un nouvel amant, dans la vacance qui lui était ainsi faite. Son imagination, dont eue voyait mille couleurs, dansait et claquait dans sa tête, ainsi qu'une oriflamme, mais toujours attachée à la barre de cette idée fixe que Roger ne pouvait point manquer au devoir de lui marquer une place chez les Laterrencoux... Ah bien! si la mode des mariés se mettait maintenant à exclure de l'église leurs maîtresses du monde, comment se distingueraient-elles bientôt de celles qui n'en étaient pas?... Lors d'une des excursions qui la faisaient rôder autour des portes d'Evecquefleur, Marie-Blanche, dont les sens étaient, cette fois-là, plus pervertis qu'à l'ordinaire par la morphine, crut entendre des voix... 11 lui sembla que, de l'autre côté des clôtures, on l'appelait, en courant aussi vite que son petit poney au galop, le long de ces interminables murs. Elle fit halte... Et l'hallucination, de même, s'arrêta instantanément...
Mais la rancœur persévérait...
Quelques jours avant la célébration du mariage, Catherine Saffre fut fort étonnée de voir Roger d'Iancey, un matin, arriver à cheval au manoir de Meulette. Il avait l'air fort préoccupé, avec des explications peu plausibles sur sa venue à pareille heure. Si bien que Catherine, devinant n'avoir rien de mieux à faire, s'empressa de faciliter un entretien confidentiel entre lui et Marie-Blanche.
Le jeune homme avait hâte d'aviser cette dernière d'un fait très désobligeant pour eux deux, qui persistait à se renouveler journellement. Depuis peu, il était assailli de lettres anonymes; et son entourage à Evecquefleur ne Tétait pas moins. Le thème de cette mystérieuse correspondance reposait sur les rapports entre Roger et la comtesse de Grommelain, dont l'auteur reprochait ou dénonçait l'intimité, avec les expressions et les renseignements les plus risqués. L'écriture, tracée en lettres majuscules, en était par cela même impersonnelle, et l'on n'y pouvait saisir les caractères d'aucune main. Ces lettres partaient de différentes postes, mais toutes des environs; certaines d'entre elles avaient été déposées dans la boîte même du château. Roger s'était perdu en conjectures. Il avait successivement soupçonné tout le monde : parents, amis et domestiques. Un instant, il avait supposé que la femme de chambre de Marie-Blanche — qui, dans
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le pays, partageait la résidence de sa maîtresse — pouvait seule avoir été en état d'exercer un espionnage aussi avisé. Mais il avait été vite réduit à repousser cette hypothèse, tant le rédacteur du courrier diabolique se complaisait, avec des dépravations étranges, dans des détails dont la connaissance par un tiers paraissait tenir du prodige. Roger n'en aurait peut-être pas su révéler autant, — et Marie-Blanche, pas plus ! Le duc, la duchesse, en même temps que le futur de leur fille, étaient tour à tour les destinataires de ces envois qui, un peu plus tôt, auraient pu constituer des motifs de rupture, et dont l'effet restait du moins très gênant.
Mais Roger ne réussit à tirer de la comtesse de Grommelain aucune indication profitable.
Elle parut se contenter d'un profond dédain, sans consentir à entrer dans l'examen de ces malpropretés. Même elle refusa doucement de prendre un exemplaire de ces papiers que Roger avait apporté, pour le mettre sous ses yeux.
ce Non! dit-elle avec une mine de bravoure et de cordialité, laissez cela, mon ami... Moi, je n'en veux rien lire. C'est inutile... absolument inutile...
— Mais aidez-moi un peu, insista-t-il... Communiquez-moi une idée, un doute, sur quelqu'un? »
Elle fit un geste de tristesse et de générosité,
un de ces tortillements de cou, où l'on pardonne parce que l'on méprise. Elle se donna le plaisir de répondre comme si Roger, en tout cela, ne' s'était inquiété que d'elle, comme s'il avait été ému d'autre chose que de ce qui pouvait l'y compromettre lui-même ou le tracasser dans son mariage.
ce Je suis au-dessus de ces misères-là ! prononçat-elle. Ne vous préoccupez pas. Je n'ai peur de personne; et je ne crains pas que l'on s'attaque à moi... D'ailleurs, ce qui vient de se passer là aura eu son bon côté, puisque cela m'ôte tout regret que votre mariage ait lieu presque à huis clos... En effet, quand même vous voudriez maintenant que j'y assiste, ça ne vous serait plus possible... Le scandale apporté par ces lettres ne vous le permettrait plus. Et elles m'ont valu l'occasion de vous voir, de vous présenter mes souhaits... Me voici toute consolée!... »
Roger considérait la langueur dont elle estompait les lignes de sa figure si provocante. Il la regardait, un peu fardée, être plus que femme, tout à fait fille, dans les allures et les attitudes du corps. Certes, à détailler sa fiancée, jamais encore il n'avait été autant émoustillé. Et puis, tout réchauffé aussi de tant de souvenirs précis que les lettres anonymes venaient de faire revivre en lui, de remuer sous les cendres de leurs relations passées, il fit le mouvement de vouloir rem\>rasser Marie-Blanche.
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Mais celle-ci réconduisit affectueusement. Pour l'instant, les résultats de son stratagème la satisfaisaient. Ses devoirs vis-à-vis d'elle-même étaient accomplis. Toute sa personne respirait la déli-| / ' ' vrance d'une longue obsession. Elle sentait enfin " . v»<^ l»- * que, tout de même, quelque chose d'elle allait y^^t-^ -y^ être, dans la célébration nuptiale, au premier \^ ^'*^ ''';»^N rang de la chapelle d'Evecquefleur. Ce serait au '^"^'^^H, V.. ' moins la réminiscence taquine de son nom quij'/*^ ij*^ "^ en face du blason léopardé, occuperait une place v ' ^^'^ y au milieu de pensées seigneuriales, sous les fronts f ,L^\ , » \ c ^ pénétrés du duc et de la duchesse de Later- v/^\f rencoux.
Cependant Catherine Saffre ne pouvait se défendre d'une sollicitude apitoyée, en s'avisant de ce qui manquait bien certainement à son intrigante de belle-sœur dans ce séjour agreste. Le manoir de Meulette n'était approvisionné d'aucune espèce d'hommes dont Marie-Blanche eût pu prendre les galanteries pour en alimenter les machineries à vide de sa féminéité. La situation parut plus morne encore lorsque Grommelain arriva, ramenant ses deux fils d'un voyage à Angers, qu'il avait eu la convenance de leur faire faire auprès d'un vieux parent sur la fin de ses jours et à héritage. Alors Catherine compatit de toute son indulgence à Tétat de solitude que Marie -Blanche éprouvait manifestement ^ se
trouver ainsi entre sa mère et ses enfants, en face de son mari, chez son frère et sa belle-sœur. En bonne châtelaine, Catherine s'ingénia à susciter un flirt pour l'isolée, ne fût-ce qu'un a petit flirt », avec Grommelain lui-même. Du reste, elle se rappelait être plus qu'autorisée à une tentative de ce genre, puisque Marie-Blanche l'en avait formellement priée. Peut-être avait-ce été en vertu d'une saute d'esprit, dans laquelle l'intéressée n'eût pas persisté longtemps; mais il était familial de l'y replacer. En ce jour passé de pérégrinations à travers les boutiques de modes, la mémoire de Catherine revoyait encore l'expression digne que sa compagne avait eue pour se réclamer d'elle contre le délaissement conjugal qui lui était infligé. C'était même un souvenir comique que l'inconséquence avec laquelle Marie-Blanche s'était comportée, aussitôt après avoir dénoncé — comme un péril à venir pour son mari — le fait qu'il laissait ainsi tomber ses droits en désuétude. Car, au bout d'un instant, elle s'était commandé un lot de lingerie d'un luxe exorbitant, où, selon ce qu'elle venait de proclamer, Grommelain n'avait donc rien à voir.
Catherine ne tarda pas à aborder auprès de ce dernier le sujet délicat qui lui était revenu en tête. L'occasion se présenta d'elle-même, au coura des causeries privées que Grommelain recherchait volontiers avec sa belle-sœvr, et dans lesquelles
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^'^n humeur atrabilaire s'abstenait ordinairement de percer. En compagnie de Catherine qui équivalait à lui par son origine de fille noble, il se dépouillait de cette sèche enveloppe de manières que, au milieu de la race des Saffre, il portait comme une armure. Entre le comte et sa bellesœur, quoiqu'ils ne se fréquentassent que peu, il existait un lien plus sûr, plus étroit que celui du mariage même : c'était cette particularité commune d'être l'un et l'autre des personnes € nées ]».
Au cours d'une promenade à deux dans le parc de Meulette, leur entretien en vint sur la santé de Marie-Blanche, dont Catherine se préoccupait un peu sans pouvoir deviner qu'un
-^ poison quotidien en causait le trouble. Elle signala des saccades dans le rire, des contractions singulières pour hacher certaines phrases qui, sur une bouche pourtant si libre, donnaient à divers mots un air parfois captif et pour ainsi dire féroce. Une teinte de plomb aussi s'étendait sur les paupières, élargissait son cercle au-dessous et violaçait maintenant, par ses sombres reflets, cette merveilleuse couleur des yeux de Marie-Blanche où le bleu semblait naguère dégager des rayons presque roses, oc Oh ! objecta Grommelain, si ma femme, en ce moment, a un peu de tirage dans l'organisme, c'est qu'elle est ici au vert, et qu'elle a du mal à s'y mettre. Sa vie réclame d'être menée à grandes
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guides, et toujours surmenée. Elle se remettra à Paris, cet hiver, et le printemps prochain. A ces époques-là, je ne reconnaîtrai chez elle de symptômes inquiétants que le jour où elle aura refusé une partie où Ton soupe, entendu décrire une distraction malséante sans s'écrier aussitôt, en battant des mains, qu'il faudrait y aller!... Non, ma chère amie, ne nous alarmons pas si vite.
Attendons, pour cela, que ma femme ait, une seule fois, racolé moins d'une demi-douzaine de convives, quand elle aura été réduite à dîner par hasard chez nous. Pour ma part, je reste très rassuré, tant que je ne l'aurai pas vue se décider, pendant la saison des fêtes, à se coucher quelquefois avant trois heures du madni...
— Sans doute que vous ne l'en pressez point?» aventura Catherine avec un sourire équivoque qui insistait sur le sens de sa riposte lestement lancée.
Grommelain regarda sa belle-sœur; et, s'étant ainsi convaincu de ce qu'elle avait bien réellement voulu lui dire, il se contenta de hausser les épaules.
Mais ce moyen commode ne suffit pas à le faire quitte de la question. Il avait en face de lui une obstination de femme, sur cette matière d'entêtement par excellence, dont les principes naturels et la solidarité de toutes les femmes démordent le moins aisément. Catherine reprit :
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c Dans cette ardeur mondaine de Marie- Blanche, que vous ne paraissez pas constater avec satisfaction, ne pourrait-il pas entrer quelque chose qui ne serait point de sa faute?... Ce besoin un peu fiévreux de divertissements, afin d y être entourée et complimentée, cela ne ressemble-t-il pas plutôt à l'agitation d'une femme qui aurait été conduite à douter un peu de ses charmes?
Qui sait si la vôtre ne cherche pas dans les yeux de la galerie une assurance qu'elle est toujours jeune et belle, et le certificat d'un pouvoir de séduction auquel... peut-être... on se serait peu à peu habitué, chez elle, à se montrer... plus ou moins... insensible ? »
La physiononoie de Grommelain avait pris une expression contrariée.
a Serait-ce ma femme, demanda-t-il, qui vous aurait fourni sur notre vie intime des renseignements que je pourrais même appeler des délations ? »
Donc, il ne prenait pas la peine de nier. Mais, pour ne rien envenimer, Catherine voulut tout d'abord dégager la responsabilité de sa bellesœur et en couvrir l'indiscrétion, en répliquant :
« N'ai-je pas le plaisir, en ce pays, d'être un peu votre hôtelière? Si j'en remplis les fonctions avec quelques qualités, excusez-moi d'en avoir aussi certains défauts. Par exemple, n'a-t-il pas été loisible à ma curiosité de remarquer quelle
chambre vous choisissiez parmi celles que je mettais à votre disposition?... Or, vous avez préféré la plus séparée de votre femme, la plus lointaine, la plus isolée. Et, là-dessus, j'ai bien pu faire mes petites réflexions... »
Grommelain se taisait avec méfiance. Au pas lent de leur marche sans but, les deux interlocuteurs avaient descendu les pentes du domaine, jusqu'au bord de la rivière. Us s'assirent sur un banc de pierre moussue, à l'extrémité d'une allée d'ifs taillés qui faisaient deux murailles de verdure. Sur cet endroit, des ramures surplombantes formaient un berceau de mélancolie et une retraite à confidences.
a En tout ceci, continua Catherine opiniâtrement, j'ai imaginé qu'il ne pouvait y avoir entre vous deux qu'un malentendu. J'attribue naturellement à votre femme un dépit d'amourpropre, qui n'a rien de désobligeant pour vous à reconnaître ni de désagréable à dissiper. »
Il secoua plusieurs fois la tête, avec un pincement des lèvres qui disait non, et non, et non. Mais Catherine s'acharna encore. A présent, elle n'espérait plus obtenir grand'chose pour Marie- Blanche-, mais intriguée à la fin, elle persécutait son beau-frère, par taquinerie, afin de l'obliger au moins à la satisfaire, elle-même, d'une allégation de prétexte.
a Voyons, insinua-t-elle, ce n'est pas unique-
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ment la vanité d'une femme qui est en jeu, dans ces conditions-là! N'est-ce point aussi fait pour l'affoler, non pas seulement de soupçons,* mais de raisons évidentes, de preuves pour ainsi dire matérielles?...
— De quoi? interrompit Grommelain.
— ... Qu'elle a le droit d'être jalouse! » ^ A ce mot, il pouffa d'un rire méchant. Et soudain, il céda à l'envie de soulever un peu let masque fatigant qu'il portait à l'usage du monde, \ , et de respirer pendant un instant à l'air libre. Ce f" fut un soulagement pour une minute, devant quelqu'un de sa race, de montrer enfin une intelligence des choses que, tout compte fait, il demeurait fier de pouvoir exprimer avec son vrai visage. Il déclara dans une demi-voix, où bruissait cependant un flot de haine longtemps contenue :
d Jamais!... Jamais je ne lui fournirai ce prétexte à ne plus se gêner. L'absence de tout rapprochement avec elle, c'est ma seule garantie pour qu'elle n'ose pas me rendre père désormais.^ Comme ça, je dois être à l'abri d'un affront aussi impudent!... Ou bien alors!... alors!... 9
Et dans ses gestes, il fit que si sa femme n'avait point cette suprême retenue, ce reste de tact etde ménagement, alors ce serait que le dernier atome de savoir-vivre aurait disparu du monde; alors ce serait la fin de tout, l'écroulement des
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derniers principes conservateurs, la Commune, l'anarchie installée dans les entrailles mêmes de sa femme.
Catherine était bouche béante, les yeux éblouis, devant cette nette conscience de la situation où il vivait, que son beau-frère venait de lui révéler si subitement. Néanmoins, par l'instinct de ce sang bleu, pareil à celui que Grommelain avait dans les veines, elle fut aussitôt pénétrée du sentiment dont il s'inspirait. Elle s'expliquait en vertu de quelles traditions ce mari — si patient pour ce qui bouleverse, saccage et fait éclater le milieu conjugal chez le commun des hommes — • n'appliquait de soucis intolérants et scrupuleux qu'à l'authenticité de sa lignée.
Redevenu hypocrite, Grommelain murmura, comme une justification de sa longanimité visà-vis de la conduite de sa femme :
« C'est la mère de mes enfants! »
Et cela ne manquait point d'être conséquent avec sa doctrine sur la prédominance, à tous autres égards, de la question de paternité. Mais il avait aussi une autre raison supérieure, dans laquelle il se réservait jusqu'à nouvel avis.
Puis tous deux ne s'entretinrent plus que de choses indifférentes. C'eût été superflu que Grommelain avertît Catherine de ne point le trahir auprès de Marie-Blanche, quant à l'écart de propos auquel il venait de s'abandonner. La
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discrétion était sous-entendue par le bon usage, pour ces gens de caste, entre lesquek^la confidence avait noblesse de secret d'État et ne pouvait pas être communiquée hors des chancelleries de leurs confiances réciproqueinent haut placées.
Le lendemain de ce jour, le baron Saffre, rendu presque malade par de gros tourments de spéculation, était venu aussi passer vingt-quatre heures au manoir de Meulette, pour tâcher de s'y reposer.
Coup sur coup, des nouvelles graves lui avaient été télégraphiées de Londres et d'Amsterdam.
C'était la suspension de paiements de deux banques de premier ordre, qui s'appuyaient sur lui, comme il s'appuyait sur elles, dans une association colossale pour l'accaparement des lingots d'argent.
Après tant de victoires remportées sur le champ des affaires, le baron Saffre voyait maintenant batailler contre lui une panîe des gens dont il avait fait la fortune à sa suite, et qui naguère étaient les lieutenants habiles de ses plans financiers.
L'expression inaccoutumée dont était assombrie la figure de son beau-père ne passa point inaperçue de Catherine. Celui-ci ne lui dissimula, du reste, qu'à moitié le poids dont les heures présentes accablaient son esprit, s'éton-
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nant en lui-même de cette sorte de défaillance où, pour la première fois, il en était à douter un peu de son étoile.
C'était par une journée de chaleur écrasante et d'énervant orage. Assis sur la terrasse devant l'habitation, en compagnie de Catherine et de la fillette de celle-ci, Saffre contemplait Tamoncellemerit, àFhorizon, de nuages aux lourdes formes et aux reflets métalliques qui ressemblaient à une projection de ses songeries. Il avait pris sa petite-fille sur un genou; et il lui demanda avec un regard qui, au fond de sa dureté naturelle, devenait tout de même, à ce moment-là, celui d'un grand-père :
a Sais-tu à quoi cela sert aux hommes d'apprendre l'histoire?... »
Et comme l'enfant, penaude, faisait un signe négatif et réussissait à s'échapper, le baron continua en s'adressant à sa bru :
a Cela ne peut jamais servir à les inspirer, mais seulement à leur faire peur, au milieu des vicissitudes de leurs inspirations. Les exemples n'ont jamais arrêté personne; mais, au cours de l'action, leurs mauvais souvenirs viennent inquiéter des énergies, paralyser des forces... Ainsi, y a-t-il rien de plus stupide que cette phrase : « La roche tarpéienne est près du Capitule » ? Combien de fois a-t-elle dû devenir obsédante, pour des cerveaux qui avaient surtout besoin de
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n'être nullement troublés dans leur confiance en soi?... C'est que, ma chère fille, il n'y a pas de situation où l'on soit plus superstitieux, voyezvous!... que durant les intervalles d'une grande lutte, pendant ces répits où l'on reconnaît sa fatigue, et qui retardent le dénouement dont on a hâte! »
Catherine, par quelques interruptions affables, tenta de donner un autre cours aux réflexions de son beau-père. Mais c'était comme l'impulsion d'une manie qui le fit poursuivre:
a Tenez, depuis quatre-vingts ans, l'histoire a enregistré et elle nous enseigne un terme nouveau pour le découragement. C'est Waterloo, que je veux dire, et auquel ne peuvent s'empêcher de songer tous ceux qui, après des efforts incessants, des résultats immenses, se voient derechef aux prises avec les masses de l'adversité. Oui! on a vulgarisé ainsi un vocable supplémentaire, on a propagé une pensée de plus pour la dépression des gens appelés à combattre une v^ coalition d'intérêts... Waterloo, cela exprime un genre de désastre humain qui jadis n'avait pas encore de nom définitif, qui n'avait pas de précision dans la kngue des péripéties du destin. - Jusque-là, si on se lançait dans les aventures, on savait bien, pardieu! que ça pouvait mal tourner. Mais, faute de sa dénomination scientifique, on ne prévoyait pas, on oubliait, on ignorait le cas
par lequel on étaic condamné à périr. Le mal de Waterloo, ainsi que le mal de Bright, est maintenant formulé, et pèse fatalement dans les appréhensions de certains contemporains. Certes, la calamité de la défaite était connue et vieille autant que le monde; mais c'était une connaissance qui restait à l'état indistinct, indéterminé, sans locudon évocatrice... Waterloo!... Ces trois syllabes ont résumé et fixé le sens irrémédiable de plus d'une destinée. Elles sont désormais accrochées, dans Timaginarion, par la forme exceptionnelle de leur double v et de leur o double... Waterloo, répéta-t-il en faisant bizarrement retentir à son oreille la morne sonorité du mot... Waterloo!...
— Mais, repartit Catherine d'un air enjoué, ne perdez pas de vue que pour être exposé à un Waterloo, il faut avoir toute l'Europe contre soi!...
— Eh! répKqua Saffre d'une manière qu'il rendait alors évasive, cela ne peut-il pas toujours se représenter?... Supposez une diabolique alliance de toutes les banques, de toutes les Bourses du continent contre la politique financière d'un seul homme, contre l'empire d'un maître de l'argent, dont la dernière partie se jouerait?... Belle situation, d'ailleurs, pour y échanger de beaux coups! 9
Catherine, autorisée en cela par la légèreté
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de ton que lui-même venait de reprendre, lui fit du doigt une gaie menace, en répondant :
« Prenez garde!... Il ne vous faudrait point parler de la sorte devant des détracteurs. On s'empresserait de colporter que vous êtes atteint non pas du délire des grandeurs, car vous avez le droit de vous comparer aux plus grands, mais de celui de la persécution. »
Le baron SafTre eut cette expression de rire silencieux dont se crispaient parfois ses robustes mâchoires, durant quelques secondes, alors qu'il semblait ainsi vouloir détendre le puissant appareil de ses nerfs. Il toucha son singulier et vaste firont de géant, dans un geste intraitablement sûr des raisonnements qui s'y accomplissaient. Et pour changer le tour de l'entretien, il alla vers un autre sujet dont il était occupé.
« Vous ai-je conté que j'avais fait une position, auprès de moi, à ce brave Exireuil? »
Bien que Catherine fut informée de cette circonstance par Marie-Blanche, elle joua l'ignorance et s'appliqua à ne rien exprimer au delà de ces simples paroles :
c Non... Vous ne m'en aviez rien dit encore.
N'est-ce pas tout récent?
— Cela ne date que du mois passé. Depuis longtemps, j'avais reconnu la nécessité de m' adjoindre pour auxiliaire une personnalité très comme il faut. Il me fallait quelqu'un qui pût,
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jusqu'à un certain point, me servir de chef de cabinet, ou même d'ambassadeur... Vous remarquerez que je persiste à voir grand?... »
Saffre, pour y prendre sans doute de l'aise, s'obligea une deuxième fois à affecter de rire, et poursuivit :
a Je n'ai encore eu qu'à me féliciter de ce choix. Exireuil s'est déjà acquitté d'une mission à Francfort, avec beaucoup d'habileté. Il a un don pour s'assimiler la substance des affaires, qui est vraiment inappréciable. Aujourd'hui, je ne voudrais plus me passer de lui.
— Il est complètement ruiné, n'est-ce pas?
— Je le crains pour lui... En tout cas, il cherchait à faire quelque chose de lucratif..
— Et il a eu la bonne fortune que vous fussiez là. »
Catherine avait émis cette observation sans sourciller. Saffre, malgré son attention, n'y put rien discerner d'autre que ce qui paraissait être un hommage à son obligeance et à sa générosité.
« Mon meilleur motif, reprit-il, pour avoir eu d'avance sur ce garçon une opinion favorable, c'est que sa famille, je croîs bien, avait été en relations suivies avec la vôtre?... »
Saffre continuait à examiner soigneusement la physionomie de sa belle-fiUe et à ne laisser aller que lentement chaque mot, de même que
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l'on veille sur chacun de ses pas, dans un chemin difficile.
a J'étais persuadé en outre, fit-il, que vous aviez de la cordialité pour lui?...
-— J'en ai toujours. »
Cela était un peu sec. Il y eut un petit silence, au bout duquel Catherine, allongeant sa réplique, en agrémenta ainsi la signification :
« Puisque la vie lui est devenue cruelle, il ne peut m'en inspirer que plus de sympathie.
— Bien! souligna Saffre, je suis content de rencontrer en vous ces dispositions... Ce qui dépendait de moi, je l'ai accompli avec grand plaisir pour un homme d'excellente compagnie, que je voyais réduit aux pires extrémités... Mais vous, ma chère fille, avec votre grâce exquise, vous pouvez seule m'aider à parfaire cette tâche de bienfaisance...
— Vraiment?... Et comment cela? »
Le grand baron s'était arrêté avec embarras, de plus en plus empêtré par les doubles sens dans lesquels il sentait ses phrases tout de même s'engager. Il aventura :
c Quand je lui ai offert la situation qu'il a acceptée, Exireuil m'a pourtant marqué beaucoup d'hésitation... Il redoutait d'encourir, dans quelque mesure, une déchéance mondaine... »
Catherine hochait la tête, gravement approbative, en personne qui ne comprend que ce
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qu'il y a de bien, de naturel, de décent et de sérieux dans ce qu'on lui dit.
Saffre hasarda encore :
a J'aimerais qu'autour de moi, afin de rendre complète la petite bonne action, l'on facilitât les efforts de ce pauvre diable pour garder tout son rang dans le monde. Je recommanderai à mes filles de se montrer plus que jamais accueillantes à son égard... Et vous, personnellement, je vous prie de lui marquer bien amicalement sa place, dans le cadre de vos relations, de vos plaisirs... de vos réceptions... »
Sa belle-fille hochait toujours la tête, de semblable façon, avec une mine simple d'assentiment et de déférence. Enhardi d'être presque à toucher le but de sa tentative, Saffre prit un dernier élan :
« Par exemple, quand je vais revenir ici pour quelques jours, vous pourriez peut-être l'inviter avec moi... C'est un ménage charmant! conclutil avec dextérité.
— Mais, objecta Catherine, il y a une difficulté. J'aurai probablement encore, à ce momentlà, ma belle-mère chez moi... »
Juste alors, celle-ci approchait, revenant de faire une excursion parmi les treilles où c'était peut-être la seule distraction à laquelle on la vît sensible, que d'aller y regarder mûrir les raisins. Dans sa toilette noire et sa mince tournure, avec les transparentes clartés de son visage qui lui
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donnaient un air d'apparition, elle avançait au pas bref de sa démarche valétudinaire et résolue. Les petits de Grommeiaih, se pourchassant et gambadant autour d'elle, ne semblaient être à ses yeux, selon la manière dont elle s'en inquiétait, ni plus ni moins qu'un couple de jeunes lévriers.
Saffre avait eu un haut-le-corps, sur la riposte de sa belle-fiUe.
c Qu'est-ce que la présence de ma femme aurait à voir avec ce que je vous disais? »
Mais elle s'expliqua, imperturbablement :
€ C'est la question du manque de place. Vous savez bien que, tant que ma belle-mère nous accorde de l'avoir à demeure, il lui faut trois pièces à son service : une pour le jour, une pour la nuit, et une auprès d'elle aussi pour sa femme de chambre. »
Et Catherine se levant, toute souriante envers son beau-père qu'elle quittait et envers sa bellemère qui s'avançait, alla au-devant de cette dernière pour lui demander comment elle se portait,, à l'heure de l'après-midi où l'on était.
Le baron SafFre, ainsi laissé seul, demeura longtemps rêveur. Il s'absorbait en pensées sur l'événement, déjà presque lointain, qui s'était consommé entre lui et Giselle d'fcxireml.
Dans les premiers lendenaains de cette scène, le sentiment qui lui en était resté avait été sou-
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dain bousculé, refoulé en lui. Les mécomptes insolites en ses opérations de finance avaient bouleversé son cerveau, qu'emplissait un mouvement extraordinaire d'idées, et où les émotions se déplaçaient par blocs énormes. Mais SafFre avait bien tout de suite gardé la notion que ce souvenir de femme ne pouvait pas être détruit. Il l'avait su simplement égaré, parmi les paquets de soucis, à travers un formidable encombrement de nouvelles, dans ce désordre du péril emménagé.
Une seule fois, le baron s'était retrouvé en présence de M"^® d'Exireuil, ayant eu le raffinement de se faire ramener auprès d'elle par une invitation à dîner du mari. A cet effet, il n'avait eu qu'à faire entendre à celui-ci comme quoi, en l'absence de la baronne SafFre et de tous les siens partis en villégiature, il était réduit, ce soir-là, à la solitude d'un repas de garçon, dans son hôtel.
A vrai dire, le baron avait été absolument déconcerté par la conduite de la jeune femme. Elle ne lui avait témoigné qu'une glaciale politesse. Et le plus décevant, c'avait été cette mine, chez elle, d'être absolument sans connaissance de ce dont il se flattait si bien, en venant, qu'à première vue il la ferait se ressentir. Il était arrivé en proie à une curiosité, vive et fone comme une petite passion, de regarder comment M™« d'Exireuil se comporterait, dans cette contrainte résul-
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cane de la présence en tiers de son mari. Et il avait hâte de la voir caractériser par des airs les impressions, qui la mineraient, de leur complicité. Mais l'unique jeu de physionomie qu'il put, en toute la soirée, saisir sur elle, fut une passagère expression de haine qu'elle eut, non point contre lui-même, mais contre Jacques d'Exireuil, sans que ce dernier s'en aperçût. A diverses reprises, elle parut vouloir le foudroyer par des éclairs de ses yeux, quand il se complaisait en empressement de zèle envers le baron ou en légères allusions à ce qu'il était touché de lui devoir. Aussi ce que Saffre avait dès lors auguré de Tattitude de M°^« d'Exireuil, c'était que pour lui tout serait, de nouveau, à recommencer auprès d'elle, lorsque l'envie lui en dirait. A y réfléchir, cette supposition ne l'avait plus désobligé. Évidemment, une femme de ce genre était une conquête à protestations perpétuelles, et que l'on ne réduisait jamais que par la violence, à huis clos. Mais Saffre était autorisé à conclure que l'on pouvair du moins abuser d'elle sans qu'elle en fît d'indiscrétion, de réclamation à qui de droit, ni de scandale. Et même il lui savait gré finalement de se montrer d'autant plus farouche qu'elle avait été prise, et d'être de celles que l'on n'a chance d'avoir tout à fait qu'en plusieurs fois.
Avec l'âge, au surplus, le tempérament de Saffre avait appris à se constituer une réserve de
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plaisirs cérébraux. Et c'était déjà pour lui une pleine satisfaction que de pouvoir se représenter le souvenir d'une femme bien choisie, sur la base de la possession qu'il en avait eue. L'image inet façable d'un aussi mystérieux épisode persistait à lui appartenir comme un bien permanent, toujours sensible et survivant aux minutes où il en avait étreint les réalités.
Si bien que Saffre, en se remémorant les péripéties et le spectacle de la chute de Giselle d'Exireuil, parvenait, pour lors, à ne plus discerner autre chose. Il s'évertuait à chasser ainsi les fantômes de spéculations mauvaises qui revenaient l'assaillir, sur cette terrasse du manoir de Meulette où il continuait à demeurer solitaire. Et, fouillant avec un énervement malsain au fond des tiroirs les plus secrets de son âme, il s'oubliait à y revoir, en cachette, le mauvais album imaginaire, aux gravures illicites, de ses bonnes fortunes passées.
A quelques jours de là, le baron étant retourné à ses affaires, le comte et la comtesse de Grommelain partirent aussi pour faire un séjour dans un gai château d'amis, en Touraine.
L'habitation des Arthur Saffre ne donnait plus l'hospitalité qu'à la baronne, à laquelle Catherine avait adjoint un cousin pauvre et une vieille demoiselle de la famille de Valdrenne.
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Ce fut sur ces entrefaites que le marquis de Renève, profitant de Foccasion solennelle qui lui avait fait faire un déplacement à Evecquefleur, vint, dès le surlendemain de son arrivée, en visite au manoir, où il se laissa retenir à dîner.
Catherine se multiplia pour animer la retraite dans laquelle s'écoulaient austèrement ses étés, et pour la rendre souriante au jeune homme durant les quelques moments qu'il y passait.
Celui-ci s'avouait n'avoir rien déchiffré du caractère de sa belle amie que, durant les mois précédents, il avait cependant circonvenue d'une cour si chaude, si gentiment tolérée et si infructueuse... A quoi donc songeait-elle toujours vaguement? Quelle chose inconnue en était-elle encore à attendre de la vie?... Ou plutôt n'exprimait-elle pas un renoncement à tout dans la langueur de ce regard, dont la seule définition possible était qu'elle semblait le laisser tomber d'une invisible tour où eUe aurait été captive?... Quoiqu'elle s'en fut défendue bien fort, il lui avait presque arraché l'aveu de cette évidence qu'elle ne pouvait pas aimer son mari. Et peut-être même, après sa fille, n'aimait-elle en ce monde que les séductions d'esprit et les grâces de personne qui émanaient du joli marquis. Cela, il avait le sentiment qu'elle le lui avait presque confessé, ou permis en tout cas de deviner. Il se souvenait
d'instants où son imagination l'avait vue prête à fondre en tendresses pour lui; et c'était alors qu'elle avait pris son ton le plus moqueur pour les figer cous deux.
Catherine, en le recevant ce jour-là, lui prodigua cette verve de badinage, cette expression de plaisir à vivre, qu'il était habitué à faire naître en elle, et dont il restait un peu consolé, sans plus en être dupe. Par les affectueuses protestations qu'elle lui fit, il admit volontiers que sa présence lui ensoleillait les idées; mais il était en garde contre la brusquerie des refroidissements qui, pour un rien, pouvaient s'ensuivre. Renève n'avait plus d'espoir. Il était revenu du temps où il l'avait vainement conjurée, avec des larmes, d'être clémente pour lui. Mais néanmoins les heures de cette fin d'après-midi passée ensemble s'écoulèrent vite, et presque heureuses en leur pure frivolité. Le délice par lequel Renève se sentait lâchement attaché à Catherine, c'était de rêver qu'il était le seul être manifestement qui aurait pu la conquérir. Et c'était aussi de là que s'inspiraient ses dernières révoltes, de plus en plus rares, quand il venait à se dire qu'il ne la conquerrait cependant jamais.
Après le dîner, la proposition d'un tour sur la terrasse, faite par Catherine, ne lui rallia que Renève. Et bientôt ils sortirent tous deux, dans la beauté d'un soir tiède et radieux.
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« Que VOUS êtes donc silencieux! » s'exclamat-elle au bout des premiers instants.
Il contempla, dans l'éclairage de la lune, cette magnifique silhouette qu'y faisait la jeune femme. Bottée de petites chaussures vernies, elle avait à la main une haute canne de jonc. Le corsage de sa robe toute blanche avait des revers de moire jrouge qui lui donnaient un air de hardiesse guerrière. Et un chapeau à larges bords sur les noirs reflets de sa chevelure la faisait ressembler, en campagne nocturne, à une grande dame de la chouannerie.
« Je réfléchis, soupîra-t-il, au sort différent que vous auriez peut-être bien voulu me faire, si nous avions vécu à une autre époque... Nous aurions sans doute été mêlés, côte à côte, à des événements plus ardents, qui auraient pu vous faire ressentir pour moi des choses... que j'aurais été content de payer de mon sang!...
— Pourquoi vous aller perdre, répondit-elle avec une voix de tristesse, dans les espaces du temps?... C'est trop grand!... Quelle chance aurions-nous eue de nous y rencontrer?... Voyez, nous sommes contemporains, du même âge, de la même ville; et cela ne nous a même pas avancés à nous faire marier ensemble!...
— Et si nous nous étions rencontrés à temps, nous ne l'aurions pas seulement pu! »
Elle le regarda pour s'assurer que le motif
i66 l'armature
d'empêchement au mariage entre eux, auquel il voulait faire allusion, était bien celui qu'elle ve» nait tout d'abord de deviner aussi : le premier de tous, le manque d'argent de part et d'autre. Et, au gestepauvre qu'il ébauchait, elle trouva la confirmation suffisante d'une question entendue.
oc Hélas! » fit-elle du plus profond de son cœur.
Il soupira de nouveau sans oser fourner la tête vers elle :
e: Ah! si vous m'aimiez, moi qui vous aime, vous ne vous apercevriez point que nous ne sommes pas mariés I...
— Comment oublierais-je pourtant que, moi, je le suis avec un autre? »
Malgré lui, Renève rentrait dans cette joute, où tant de fois elle lui avait meurtri le cœur.
a Ainsi, dit-il en s' animant, est-ce possible que vous placiez les préjugés du monde au-dessus de ces droits de s'appartenir et de se donner, dont chacun sent vivre en soi la vérité comme celle de la Révélation?
— C'est la morale des animaux que vous professez là. Nous devons nous distinguer d'eux, précisément, par ce que vous appelez des préjugés.
— Eh bien! ce qui me paraît, à moi, y avoir de plus animal dans le rôle des êtres humains, c'est leur domestication à des usages convenus, ce sont leurs courantes idées de troupeau, les imi-
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cations moutonnières où ils se règlent bêtement, facilement, les uns sur les autres!... Certes, c'est commode de se conformer à des observances que l'on trouve tracées une fois pour toutes. L'on n'a besoin que des dons les plus vulgaires pour faire bien ses classes de vertu, et toujours en profiter par la suite...
— Alors, à quoi donc accordez-vous votre estime?
— Je croîs qu'il n'y a rien de vrai, de beau, de grand que la spontanéité des individus d'élite. Je n'admire que ce qui est suggéré par le génie personnel, et dont on sait, soi-même, se composer une existence particulière. Enfin, je suis à genoux devant les merveilles de la passion qui, seule, est capable d'inspirer à une créature tout son développement d'âme, et peut, dans une pleine liberté d'esprit, lui faire atteindre jusqu'à l'apogée d'elle-même.
— Je regrette, reprit un peu sèchement Catherine, d'avoir des vues, d'après vous, si bornées... Mais, d'autre part, permettez-moi de me féliciter, tout de même, que chacun ne s'autorise pas à organiser sa vie selon son bon plaisir... ou plutôt au gré du vôtre... Car ce que vous avez prétendu me remontrer, c'est bien, n'est-ce pas? une leçon de conduite à votre égard... »
L'entretien avait perdu toute sa tendresse. Les mystérieux sentiments de Catherine, comme
i68 l'armature
d'habitude, lorsqu'une douceur en avait d'abord percé, vite s'aigrissaient ensuite à se renfermer étroitement. Et quant à Renève, par le dépit qui le poussait jusqu'à vouloir se rendre mécontent de lui-même dès qu'elle l'avait rendu mécontent d'elle, il répliqua :
ce Ah çà! que trouvez-vous de si louable et de si sacré dans la manière dont se pratiquent les choses normales?
— En tout cas, nous leur devons l'organisation de la famille... Et c'est beaucoup, déjà, d'avoir cela à,respecter! »
Une expression sardonique se dessina sur les lèvres de l'interlocuteur.
ce Au fait, dit-il, à propos de famille, je suis chargé, par le chef de la vôtre, d'une commission pour vous... Oui, la veille de mon départ, je me suis rencontré au restaurant avec le baron Saffre, qui revenait justement d'ici... »
Catherine percevait bien qu'une perfide ironie était doucereusement en élaboration.
ce Et de quoi vous a-t-il prié envers moi? »
Renève affecta d'hésiter.
ce Le chef de votre famille, répéta-t-il, s'en est remis à mes soins pour tâcher de vous faire dire adroitement si vous avez ou non quelque raison de ne pas être accueillante aux Exireuil... Mes instructions, tout amicales, seraient de m'informer avec délicatesse de quelles préventions
CATHERINE SAFFRE 169
peut-être vous pourriez... par hasard... être armée... bien à tort... contre la jeune femme?... »
Catherine avait serré les lèvres d'une façon où ses narines, si fières, pinçaient davantage encore leur finesse aquiline.
« Je me demande, objecta-t-elle, en quoi votre intermédiaire était requis pour cette question?
— Je me le suis demandé aussi... J'ai cherché par quelle complication de pensée le baron Saffre avait cru devoir se recommander à moi, chédf, pour obtenir de sa belle-fille le bon règlement d'une chose à laquelle il s'intéresse... Mais j'ai eu beau faire, je n'ai abouti qu'à une seule explication...
— Laquelle? »
Le marquis fixa bravement ses yeux sur elle, à travers la clarté du soir. Et, avec une grâce de roué, dans reffronterie élégante d'un homme à qui l'éducation du monde a enseigné ce que certains excès d'impertinence peuvent obtenir d'impunité, il répondit :
« Votre beau-père croit sans doute que je suis ^ votre amant... Oh! ne vous fâchez point! Réfléchissez plutôt... Sinon, quel motif aurait-il eu de recourir à mon crédit auprès de la femme de son propre fils?... Et ce n'est pas ma faute, s'il m'a lui-même reconnu ainsi pour être le plus digne • de vous!... »
La vivacité de cette attaque, effectivement,
n'avait pas trop froissé Catherine.., Elle s« tut, considérant un peu les choses dans le sens où il l'avait poussée. Elle entrevoyait comment le train ordinaire de la vie, à chaque instant, déraillait des conventions sur lesquelles, aveuglément, elle Ven était remise pour faire rouler son destin en droiture.
Par un retour de leur promenade, ils arpentaient le terre-plein élevé qui s'étendait sous la façade de la maison. En atteignant à la hauteur d'une des dernières fenêtres du rez-de<haussée, ils s'arrêtèrent machinalement au bord de son éclairage. Devant une table où de gros volumes étaient empilés, sous la lueur d'une forte lampe, ils virent Arthur Saffre qui tenait en méditation sa petite tête obstinée et souffreteuse de candidat futur aux honneurs académiques. A portée de sa main, des liasses de paperasses étaient en ordre; €t, sous sa plume d'oie, un cahier de feuilles volantes, par moment, se chargeait d'écritures, se surchargeait de ratures. Au sortir du dîner, il était vite allé, pour l'avenir, se préparer à l'Institut. Ses yeux, que vaguement il dirigeait parfois sur l'extérieur, n'y pouvaient apercevoir les deux autres paires d'yeux qui, en face de lui, hors de la projection lumineuse dont il était entouré, s'attardaient ensemble à le contempler.
Renève, sans mot dire, intercepta le regard que Catherine, faute de pouvoir le croiser avec celui
CATHERINE SAFFKE I7I
de son mari, n'avait, en silence aussi, qu'à égarer dans le vide. Et ce fut alors presque matériellement tangible, comme un symbole, que la corn-* munication des âmes par les prunelles ne régnait qu'entre les deux spectateurs ainsi réunis là. Le joli marquis lut sur le visage de sa compagne une expression fugitive, dont son cœur aussitôt battit follement. Un composé de tous les mépris émanait de cette fille d'une race d'épée et de cette parfaitement belle jeune femme, pour le surnuméraire falot qui lui affligeait la vue, pour l'homme qui, ayant le droit exclusif de l'aimer, s'épuisait à autre chose.
« Admettriez-vous donc de me paruger avec»
lui? » proféra-t-elle d'une voix brève, et dans un sentiment où l'interrogé pouvait orgueilleusement s'entendre mettre hors de pair.
Jamais, avant cette minute-là, Renève ne s'était senti en demeure de décider jusqu'à quelles concessions il se résignerait pour la posséder. Il murmura confusément :
« Je pense bien que le personnage n'ose guère vous importuner? »
Mais c'était le tour de Catherine à se faire encore plus de mal à elle-même, pour que lui aussi éprouvât un grand mal de ce qu'elle souffrait.
« C'est peut-être ce qui vous trompe! » fit-elle en haussant le cou dans une cambrure de méchanceté.
Il eut un feu de jalousie et un bourdonnement de colère aux oreilles.
a Soyez à moi, dit-il en se serrant près d'elle, et ne soyez plus à lui I »
Elle se recula, secoua sa tête avec un long mouvement endolori. Et, pour n'y plus revenir, en quelques phrases elle lui indiqua enjfin le secret de sa conscience, le fin mot de la loi de fidélité à laquelle elle obéissait.
ce Non, je ne puis pas me reprendre à l'homme à qui je suis!... L'on m*a vendue à lui... je me suis livrée... Tout cela est régulier et définitif!... Voyez-vous, mon cher, je descends d'une maison où l'on a toujours loyalement servi de son mieux, en payant de sa personne, jusqu'à la dernière extrémité... Pour nous autres femmes, ajouta-t-elle avec une hauteur de résolution désespérée, se soumettre à l'ordre le plus abhorré, défaillir d'horreur à son poste sans le déserter, c'est là notre façon de savoir aussi servir!... »
Dans cette conversation d'un laisser-aller sans précédent entre eux, Renève avait perdu tout le bénéfice des expériences tant de fois renouvelées auprès d'elle. Le découragement de ses souvenirs et ses fermes propos de sagesse avaient totalement achevé de s'abolir. Et il venait de se refaire une naïveté d'enivrants espoirs. C'est qujil avait vu, pour ainsi dire, l'idée du bonheur, et presque sa possibilité, lui passer à portée de la main. Et il
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ne pouvait pas croire que cette illusion fût si tôt partie, déjà évanouie dans les charmes magiques d'une atmosphère délicatement illuminée, comme pour une infinie perspective d'amour.
Catherine avait commencé à s'éloigner de lui.
A présent, elle lui en voulait amèrement pour ce qu'elle lui avait dévoilé d'elle, et refusait d'en écouter ou de se trahir davantage.
a Ècoutez-moi! chuchota-t-il éperdument...
Au nom du ciel, Catherine... Eh bien, oui!... Tout ce qu'il faudra!... J'accepte le partage !... »
Mais aussitôt elle se trouva loin. Et, tournant le bouton de la porte vitrée du salon qui donnait sur le dehors, elle lui répondit, dans un arrêt sans appel :
<K Moi pas!... Jamais! b
Renève la vit enfoncer son ombre et disparaître dans la profondeur de la pièce où elle allait rejoindre le petit groupe de famille formé par le reste de ses hôtes. En se décidant à prendre, après elle, le même chemin, il se rappela, dans le pêle-mêle de son esprit, sans savoir comment, cette théorie de l'armature qui lui avait été une fois exposée. Ne venait-il pas en effet de constater que c'était là-dessus que s'appuyait la résistance d'une femme aimée et, elle-même, toute déchirée visiblement de n'être pas aimante ?... Seulement, pour démontrer la force maîtresse du lien d'argent, Tarsul, en veinfi: de pessimisme, s'était
borné à ne prévoir que la cupidité des êtres. Il avait omis de citer la prise exceptionnelle, le point d'attache que, chez quelques-uns, à l'occasion, pouvait aussi offrir leur probité.
LA PRINCESSE NACEAR IJf
LA PKINCESSS NAGEAR
'était à là veUle du jour où la chasse à courre des Bréband devait débuter en terre d'Ozerpie. Us avaient obtenu d'héberger au château quelques personnes qui, à peu près toutes, fussent titrées.
ia première arrivée, longtenaps avant Theure du dîner, fut la comtesse de Grommelain. Elle avait à recevoir de Paris l'expédition d'une robe nouvelle; et elle avait aussi à installer auprès de sa sœur et de son beau-frère un amant pour ainsi dire également neuf: le jeune Lionel de Forléans, retrouvé en Touraine, ou elle n'avait eu le temps que de Tétrenner.
La princesse Nagear aoaena son frère avec elle,
^ le prince Sopater, un grand garçon auquel Tarsul trouva tout de suite la figure d'Ali-Baba et les mains — multipliées par leur souplesse — de quarante tricheurs. Nulle part cet étranger n'avait encore été vu. Mais il était prétendant à un trône; et, avec cette particularité d'attitude, on est presque partout présentable.
Enfin le couvert de Lacierre, à tout espoir, était mis. Car maintenant Olivier ne pouvait plus concevoir de bonne fête sans lui; et dans cette relation flatteuse et récente, il y allait au moins autant de sa sentimentalité que de sa poche. Le style extérieur du petit vicomte l'avait envoûté. Olivier avait rencontré en celui-ci le modèle rêvé pour les tendres détails de l'élégance intime : cravates, opinions, lingerie, gestes et gants. Il en aurait baisé les traces de chic. C'était là son a chiqueur » de cœur, par opposition avec Tarsul, qui était le monsieur sérieux, importun d'autorité, le vieux qui conseille, son vieux... Aussi, l'une de ses méditations préférées s'exprimait-elle souvent ainsi : oc Nous attendons Lucierre. b
En ce soir d'Ozerpie, lorsque l'on dut se mettre à dîner sans ce dernier, — qui toutefois survint au second service, — Olivier Bréhand en fut quitte pour varier le tour de sa formule, mais toujours sur le ton de la câlinerîe. Et quand il eut offert le bras à la princesse Nagear pour gagner la salle à manger, dans la façon dont il ne
LA PRINCESSE NAGEAR I77
lui restait qu'à dire : c N'attendons plus Lucierre! » il parut moins que jamais dépossédé de lui. Il sut encore, jusqu'à un certain point, jouir du nom de l'ami qui, aux deux sens du mot, lui était vraiment cher, et se parer de son absence.
Le maître de maison, aussitôt à table, ouvrit la conversation sur le chapitre de la chasse à courre. C'était un sujet auquel il s'était laborieusement préparé. Et il ahurit son auditoire restreint, par l'abondance dans laquelle il ajouta à rénumération de ses chevaux pour invités et de ses espèces de chiens, une terminologie spéciale, où il n'était question que de faux rembûchements, d'haUalis courants, et de viandis au gagnage. Tarsul goûtait une joie de perversité sans mélange à contempler comment la bouche d'Olivier, en articulant les nobles termes de vénerie, semblait vouloir en retenir pour soi un peu de leur consécration. L'effort que cette bouche, malgré tout vulgaire, faisait de la sorte pour s'aristocratiser, retraçait autour d'elle les sillons creusés jadis par ses amertumes de petite bureaucratie. Et c'était un délice, pour l'observateur, de voir reparaître — sous l'effet des plus hautes prétentions — les sinuosités hargneuses que l'habitude de solliciter, ou celle de récriminer autrefois derrière le dos tourné de chefs et de sous-chefs, avait dû sans doute ainsi marquer là. Mais le nouveau grand veneur n'en con-
lyS l'armaturb
tinuait pas moins à se griser progressivement de la ce qualité » de ses paroles; il se sentait s'élever avec elles, vers les sphères supérieures de la mondanité, dans un parfum sportif de chenil et d'écurie, de sueurs animales et de fientes sauvages.
Sa belle-sœur de Grommelain, tout obligée de la facilité qu'elle avait rencontrée auprès de lui pour faire venir son petit Lionel, se récria en compliments sur l'air émérite avec lequel il parlait dans ces matières.
ce Oh! dit-il avec componction, j'ai étudié à bonne école!... J'ai même entre les mains un bel exemplaire d'un ouvrage rarissime, que l'ami Tarsul m'a déniché... »
Tarsul sourit. Il n'y avait que lui, en effet, pour faire un sort à des occasions pareilles : un mince volume de six cents vers et de douze cents francs.
« C'est, reprit Olivier, un poème de saint Louis lui-même, relié aux armes de Charles IX, et où sont décrites dans la perfection toutes les manières de mettre le cerf à ses fins. »
Il avait fait son possible, en citant saint Louis, pour que sa compétence au moins semblât en descendre. Et en passant à Charles IX, par un clin d'œil, il s'adressa avec courtoisie au prince Sopater, comme si, dans le fait d'évoquer des figures de rois, c'eût été spécialement mettre en cause cet auditeur, — qui était de la partie.
La tardive arrivée de Lucierre, qui s'était pro-
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duite sur ces entrefaites, n'avait fait que stimuler la verve cynégétique d'Olivier Bréhand. Celui-ci exposa comment, au cours de la nuit prochaine, avant le lever du soleil, il irait, en personne, travailler la voie de l'animal qui serait de chasse dans la journée, en prendre les grands devants, le trouver dans son enceinte, et faire lui-même les brisées.
a Oh! voulez-vous m'emmener avec vous?
s'écria la princesse Nagear... Je meurs d'envie de faire une expédition de ce genre-là. »
Cette avance pouvait être prise pour une gentille étourderie, pour une simple bravade d'étrangère lutinant les bons usages de son pays adoptif. Et, quant à ce sondeur de Tarsul, il y retrouva bien sa princesse Nagear, telle qu'il se la définissait, aussitôt électrisée par l'idée d'une entreprise d'astuce, par un zèle équivoque envers toute chance de pourchas ténébreux. Ce n'était d'ailleurs pas possible d'être complètement au point pour la deviner, dans toute la précision de son mobile, sans avoir assisté à un entretien que, plusieurs semaines auparavant, elle avait eu avec sa grande confidente la marquise Gibralti. ce Anita chérie, lui avait-elle soupiré, je ne m'en tirerai, cette année, qu'avec quelqu'un de plus de quatrevingt mille francs!... » Et la pensée investigatrice des deux amies eut vite fait le tour des gens de leur monde à la hauteur de ce chiffre. D'au-
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tant que la princesse avait par trop restreint encore le champ des recherches, en ajoutant : ce Je veux bien qu'il m'ennuie, mais pas qu'il me dégoûte!... D
Olivier, en tout cas, n'était pas dégoûtant.
/^ Mais il se comportait avec une réserve désolante; et c'était à désespérer de le faire se départir d'une /K/^ sagesse dont la crainte de sa femme était le com- )Ky mencement. Jamais il ne manquait d'effectuer
deux pas en arrière dès que la princesse marquait une disposition à le récompenser, d'un pas en avant, par le traitement de la relation la plus favorisée.
A ce moment même du dîner, au lieu de répondre quoi que ce fût à la proposition dont il venait d'être interpellé, il s'était contenté de rire avec embarras, boudant contre le très vif appétit qu'évidemment la princesse Nagear provoquait en lui. Et son premier soin avait été d'inspecter, par un rapide regard à la dérobée, quelle impression le propos inconsidéré de celleci avait pu faire sur M™<^ Bréhand.
Par bonheur, la femme d'Olivier n'avait rien entendu. Elle se consacrait tout entière au voisin distingué qui occupait enfin sa place, après l'avoir laissée si tard vacante auprès d'elle. Lucierre était en échange de vues sur la littérature avec la maîtresse de maison. Quoiqu'il n'eût aucun goût pour les livres et qu'elle ne les aimât pas
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non plus, il ne parvenait jamais à lui parler d'autre chose. Mais c'était sur ce terrain que le hasard les avait mis, dès la première fois qu'ils avaient causé ensemble. La monotonie lourde et lente de cet entretien, son piétinement sur place, avaient creusé une pente naturelle dans la mémoire du petit vicomte. Et ses idées repassaient toujours par là quand, n'ayant, d'ordinaire, rien du tout à dire à M™* Bréhand, il se trouvait pourtant remis en demeure de lui fournir quelque conversation.
a Oui, déclarait celle-ci, je lis très peu... On n'a pas le temps de lire... On a tellement à faire, rien que pour être quitte, par exemple, avec ses pauvres!... »
Car si Lucierre parlait livres à l'interlocutrice, faute de mieux, — et parce que ce sujet lui paraissait être un des plus à la portée de son monde, à elle, — celle-ci lui répliquait charité, consîdé- ' rant qu'ainsi elle se mettait excellemment au ton du sien, de son monde à lui.
a Du reste, observa la comtesse de Grommelain, on n'est guère engagé par les romans qui se publient à présent!... J'en ai lu un, l'autre jour : il y avait des scènes d'une crudité!... Comment les gens qui écrivent ces choses-là ne songentils pas qu'elles peuvent tomber sous les yeux d'une femme du monde?... J'aurais été gênée d'être surprise avec ce volume entre les mains.
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Ma parole! acheva-t-elle sans hésiter, comme si elle avait inconsciemment assimilé ce cas d'inconvenance à tant d'autres plus caractérisés, dont elle savait, de longue date, combien elle aurait moins encore été flattée d'être vue dans ce qu'elle y faisait. .
— Est-ce que ça ne s'appelait pas Tetite ^ignonnette? "» demanda d'un air alléché la princesse Nagear, qui ne connaissait que ce titre d'ouvrage pour lui avoir été fortement recommandé dans des termes d'appréciation à peu près semblables*
Marie-Blanche fît le geste de ne pas se souvenir, en disant :
a Non... je ne crois pas... Peut-être bien?... C'est une couverture jaune...
— Moi, professa Olivier Bréhand, de temps en temps je ne déteste pas délire un roman comme on en écrivait autrefois, un roman où il se passe quelque chose à chaque page, qui est amusant,^ coulant, et qui vous décrit des histoires, des personnages comme on n'en voit pas d'habitude...
j Mais avec leur manie maintenant de réalisme et I d'analyse, les auteurs nous campent des gens qui / n'ont rien d'exceptionnel... Et puis alors ils ne nous font plus grâce d'un détail sur la vie de ces. individus-là!... Qu'est-ce que ça me fait à moi d'apprendre par le menu tout ce qui peut se passer dans la tête des hommes et des femmes?...
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Qu'est-ce qu*on peut accorder à cela de si intéressant?... »
Tarsul rapprochait, en silence, ce dédain exprimé pour la psychologie humaine, de la convicdon méticuleuse avec laquelle Olivier s'était étendu, tout à l'heure, sur la psychologie du cerf. Lui non plus n'avait fait grâce d'aucun détail sur les mœurs de ce fauve. Il en avait conté, par le menu, les ruses et les faiblesses, toutes les particularités animales, avec l'orgueil savant d'un narrateur pour qui l'âme d'un cerf n'aurait presque pas de secret. Certes Olivier ne se doutait pas qu'alors il avait accompli un travail comparable, dans sa petite mesure, à celui des gens de lettres qu'il honnissait. Seulement, au lieu de tâcher, autant qu'on puisse, i vouloir approfondir l'intelligence des êtres, il s'était contenté de ne s'élever que juste au-dessus de l'instinct des bêtes.
Et c'est grâce à cette limitation — songeait encore Tarsul dans la suite de la soirée, où la question de lâchasse à courre revint maintes fois sur le tapis — que les causeurs de l'espèce d'Olivier Bréhand se sentent toujours bien forts de leur pensée et bien maîtres de leur sujet.
Sur le coup de quatre heures et demie du matin, celui-ci était tout prêt à se mettre en route, dans l'ombre qui ne commençait pas encore à devenir grise. Il s'était déjà abouché, à voix basse,
sur le perron du château, avec le premier valet de limier, par lequel il était attendu. Ensuite il s'était rendu dans la salle à manger, où, d'après ses ordres de la veille, une collation froide, à prendre debout, l'attendait sur une tablette de buffet.
A peine venait-il d'y toucher, que la porte d'entrée par le vestibule s'ouvrit. Et la princesse Nagear apparut, en tenue d'excursion. Le flambeau à deux branches sous lequel elle avait trouvé son chemin dans l'obscurité des corridors et de l'escalier, était tenu par elle à bout de bras, d'une main délicate, volontaire et nue. L'auréole qu'elle en recevait semblait n'être encore qu'un oreiller blanc et chaud, dont s'encadrait le désordre ensommeillé de sa chevelure rousse. Pâle d'être si matinale, elle avait cette expression énervée et troublante, cette étrangeté des yeux où brille l'anomalie des levers dans la nuit, ^ OHvier retint un cri. Il était ébloui et furieux, K\^..*' séduit et révolté partant de belle audace.
a Quoi! cTiuchota-il, vous voilà?... Comment pouvez-vous croire possible que nous nous en allions, comme cela, tous les deux?
— Ah! fit-elle avec une effronterie parfaite, quand j'ai vraiment envie de quelque chose, je ne me le refuse jamais...
— Mais qu'est-ce que l'on va dire de nous?
— Eh donc! on ne le saura pas... Rien ne vous
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oblige à en parler. Moi, je vous promets de ne point m'en vanter... Nous n'avons qu'à être revenus avant que personne soit éveillé... d
Agité par ses frayeurs et ses désirs, Olivier reconnut toutefois que, deux heures plus tard, tout le monde du château, en effet, serait endormi encore. Et le valet de limier — dont la présence en tiers constituerait, au pis aller, un témoignage pour l'innocence de l'incartade — était un individu habitué au silence par celui des forêts, et expert à ne donner de la voix que dans le concert des chiens.
La princesse murmura, après s'être débarrassée de son flambeau :
a Allons! ne faites plus la moue... Et donnezmoi plutôt votre avis sur mon équipement pour courir les bois... »
Elle pirouetta sur les talons, afin de faire valoir, en un tour, toute sa personne, sa fine taille, sa gorge si hardiment ronde sous un plastron d'homme. Avec sa courte veste, sa large culotte bouffante, son petit feutre sur la tête et ses mollets guêtres, elle s'en remettait à cet accoutrement masculin pour n'en souligner que davantage combien elle était femme.
a C'est mon costume de bicyclette, » observat-elle avec simplicité.
Elle avait eu la précaution de s'en munir, en même temps qu'elle apportait aussi son amazone
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et un jeu complet de ses chemises d'apparat, ne voyageant jamais sans être préparée à peu près à tout.
a Dites donc, reprit-elle avec un sourire qui lui fit comme un joli museau d'où pointaient ses dents nacrées... je croquerais bien quelque chose aussi, moi! i>
Dans sa perplexité, Olivier avait négligé de rien lui offrir. D'ailleurs, elle n'accepta point d'assiette ni de fourchette. Elle saisit, du bout des doigts, une tranche de filet qu'elle grignota vite. Et, au moment de se verser quelques gouttes de frontignan, elle épargna l'emploi d'un second verre, où serait restée la trace d'une partie à deux.
a Hein! je bois dans le vôtre?... Entre chasseurs! » fit-elle en ayant une manière coquettement comique de se désarticuler le cou pour avancer ses lèvres, balafrées d'un rouge vif, à la rencontre du breuvage qu'elle y portait.
Exagérant l'effort qu'il lui fallait pour protéger son plastron bombé contre une tache du vin doré, elle riait dans son verre plus qu'elle n'y buvait, avec la pose gaillarde d'avoir planté la main qu'elle avait de libre dans une poche de son pantalon court. Elle se complaisait, par une insistance malicieuse, à cet artifice de plus, qui la montrait à la fois si bon garçon et si belle fille.
Bientôt après, avec le petit jour, Olivier se vit
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dehors, en compagnie d elle, avant de s'être ressaisi et d'avoir seulement reconnu où il en était. Néanmoins, en s' éloignant du château pour atteindre les allées de la forêt, il refgarda en arrière plusieurs fois. Cela lui permit de s'assurer que tous les volets de la façade — et notamment ceux de la chambre de sa femme — étaient restés her- . métiquement clos. Il avait reconquis, de là, pour quelques moments, une faculté de respirer plus largement. Et ce fut presque une allégresse d'évasion qu'il éprouvait à faire le fringant auprès de la princesse, quand ils se furent enfin engagés sous bois.
Le valet et son chien précédaient le couple à distance. C'était une occasion toute nouvelle pour Olivier, depuis ses années de mariage, de marcher ainsi côte à côte avec la tentation. Son tempérament sanguin n'avait encore été remis à aucune épreuve aussi chaude de proximité que celle par laquelle il se sentait alors coudoyé, frôlé et probablement convié à mieux. Le sens du plaisir, jusque-là terrorisé en lui à l'égard de toute aventure, s'insurgeait, tendait à la longue vers autre chose que le devoir disgracieux et l'exercice d'allure hypocondriaque dans lesquels il s'abolissait.
A diverses reprises, Olivier avait dû prêter son assistance à la princesse pour lui faire franchir un fossé ou escalader un tertre. Il s'était chaque fois attardé, un peu plus longtemps que son aide n'y
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était nécessaire, dans le geste où sa main avait été captivée par une chaleur de vie palpitante, contre le torse de la jeune femme, autour d'un bras ferme, sous la douce attache de l'épaule.
Ils se parlaient peu, et l'absence de paroles paraissait leur ajouter du bien-être. Ils étaient dans une de ces dispositions où l'existence a Tair de marcher toute seule, et où l'on ne dit rien, pour ne pas la déranger, pour la laisser tranquillement, du pas qu'elle a pris, aller vous faire le bien que censément elle vous destinerait. La princesse augurait qu'elle ne tarderait pas à tenir Olivier. Celui-ci ne doutait point qu'il eût inspiré manifestement une grande passion, et — ni plus ni moins qu'un autre — ne cherchait pas pourquoi, trouvant cela tout naturel.
Ils avaient déjà dépassé le Carré d'Epagnères, côtoyé le Bois du Moulin. Et, à la suite du limier travaillant la voie, ils atteignaient maintenant la vente de l'Homme-Mort, qui était le but probable de l'expédition.
Tout d'un coup, Olivier fut traversé d'une réflexion fulgurante que ne justifiait aucun incident plus particulier de cette minute-là.
a Sapristi! s'exclama-t-il, si ma femme pouvait soupçonner que je suis ici avec vous!... Ah! la la la la!
— Elle y trouverait à redire? » mterrogea la princesse avec une mine d'ingénuité.
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Il fut presque suffoqué de ce qu'elle n'avait employé que des expressions aussi mignardes pour qualifier des conséquences dont il se faisait une opinion dans le genre de celle de la fin du mondq. Il répondit, avec le ton de la conviction qui l'étranglait :
c Ce serait une chose épouvantable!
— Mais que faisons-nous donc de répréhensible?
— Nous faisons que nous sommes ensemble, et qu'elle n'est pas là! Même dans un salon, elle ne peut pas me voir m'entretenir avec une femme sans venir me raconter n'importe quoi, toutes les cinq minutes!
— Pour surprendre ce que vous dites?
— Non, avoua-t-il : je m'abstiens de jamais rien dire d'important... C'est pour montrer que je suis à elle. Elle me lance une phrase quelconque, et ça lui fait l'effet d'avoir remis le grappin sur moi. Elle me donne son éventail à tenir, un tourde-cou, quelque chose qui m'occupe d'elle, qui me gêne!...
— Elle vous marque comme une chaise gardée, mon pauvre ami!... Mais cependant, s'il vous convenait, un jour ou l'autre, de tomber amoureux d'une personne, vous n'auriez qu'à bien le lui cacher... d
Olivier hocha la tête. Une partie pareille serait rude à jouer!
« Voyez-vous, si par malheur elle me prenait en faute, elle deviendrait pire qu*une tigresse!... Il faudrait s'attendre à tout de sa part... Elle m'en a d'ailleurs averti... Aucune considération ne l'arrêterait! Elle ne reculerait devant rien, rien! répéta-t-il en exhalant une rancune d'étalon râblé et enfermé avec une exaspérante rigueur dans le box de son mariage.
— Quoi! se récria la princesse prise pour ellemême d'une alarme passagère, voulez-vous dire qu'elle serait capable de vitrioler?
— Non ! répondit gravement Olivier. C'est , une femme capable d'intenter un procès en sé- . paration, sans hésiter une minute, sans indulgence, sans pitié!... d
Et pendant un certain temps ses ardeurs à l'égard de la princesse furent toutes calmées. La perspective du flagrant délit, même avec elle, lui faisait l'impression de la douche la plus froide.
Maintenant le jour commençait à régner sous l'épaisseur de la forêt. La jeune femme, qui avait le maniement des hommes, s'employa elle-même à donner un change aux idées de son compagnon. Elle affecta d'être très intéressée par le travail de vénerie dont elle était témoin, et qui pour lors était entré en bonne voie. D'ailleurs, la vivacité d'une brise d'automne, en ce lever du soleil, colorait d'un frais éclat de sang son teint ordinairement doré d'Orientale; et cette pour-
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suite de proie, ce relevé de traces à travers les bois pouvait être aussi de nature à lui plaire. C'était là, en somme, un jeu d'Indien, au bout duquel ses narines mobiles étaient excitées à flairer que, avant la fin du jour, il devrait y avoir de la mort dans l'air et de palpitantes entrailles qui fumeraient.
Quant à Olivier, son cas était analogue à celui du limier dont il contrôlait les efforts. A ce dernier le valet donnait du trait, allongeait grandement, sans toutefois le lâcher tout à fait. Et, pour Olivier, qui avait humé, comme le chien, une piste de chair, qui aussi sentait sa bête, à lui., un collier, de même, persistait à tirer de loin sur ses désirs et à réprimer ses élans.
On était désormais assuré de la présence de l'animal. Et, d'après l'empreinte de son pied, d'après la hauteur des branches qu'il venait de toucher ou de ployer de la tête pour se rembûcher, on pouvait conclure à un dix-cors jeunement. Ce fut du moins ce que le valet enseigna au maître.
Pendant le retour, la princesse Nagear continua de faire la studieuse, avec une curiosité de petite sauvage. Elle se fit expliquer comme quoi le cerf, à présent que le jour était levé, ne bougerait plus spontanément de son enceinte jusqu'à la nuit prochaine, et comment ça ne serait même pas trop de toute la férocité des chiens
pour Ten faire sortir avant son heure. Elle battit des mains, dans un amour irraisonné de capture, — et dans une raison de confiance en plus pour ses propres desseins, — à s'entendre démontrer qu'un cerf que Ton s'était désigné à prendre était un cerf bientôt pris. Son imagination allait au delà de cet animal, aux apparences autrement imprenables que celles d'un homme, qui pourtant ne serait pas non plus préservé, tout à l'heure, par le secret presque impénétrable des grands bois où il en était encore à ruminer si librement. A se le représenter prudent et fugace, elle le voyait cependant captif de ses goûts et de ses lois physiques, entouré, par ses instincts connus, d'une espèce de rets. Et, selon une association de pensées, elle enveloppa Olivier d'un réseau de regards où ses yeux verts jetaient leur lueur ensorcelante comme des pierreries de magicienne.
La rentrée au château s'effectua sans encombre, vers le coup de six heures et demie, mais avec les plus furtives précautions.
La princesse se sépara de son compagnon, en lui disant au revoir à la sourdine, sur la première marche de l'escalier :
« Merci du joli rêve que vous m'avez permis de réaliser... Je souhaite qu'au moins il ne vous revienne pas en cauchemar!... i»
Enhardi par l'ombre intérieure du vestibule
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désert, Olivier avait porté à ses lèvres une main que la séductrice avait prestement dégantée a cette destination.
a Oh! fît-il tout bas, je prévois bien qu*il va m*être impossible de me rendormir!...
— Grand enfant! » murmura-t-elle.
D'ores et déjà, elle se louait d'avoir su l'obliger à ce qu'il existât un secret entre eux deux. Une vague complicité de choses avait, malgré tout, commencé à les unir, dans cette clarté louche du petit matin où ils venaient d'errer en semble.
La Nagear, après avoir regagné sa chambre à pas de loup, était en train de se dévêtir, quand sa porte fut entre-bâillée très doucement, sans le moindre bruit. Ne pouvant encore croire à l'audace si grande, que le fait lui-même semblait néanmoins attester, elle retint un cri, qui Tétouffait^ de triomphe.
flc Princesse ! appelait Olivier dans le plus faible des soupirs.
— Oh! repondit-elle pas plus haut qu'un souffle... C'est mal ce que vous faites là!... C'est infâme!
— Non, c'est votre flambeau que je vous rapporte, chuchota-t-il en haletant... Nous avons failli le laisser surprendre en bas!... d
Et vite, il le lui restitua, tâtant seulement si elle le tenait bien. Il évita de rien voir d'autre, il re-
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ferma la porte avec une patiente lenteur, et s'enfuit résolument sur la pointe des pieds.
Le rendez-vous de la chasse était pour midi, aux Quatre Croix des Coulevriniers, où, sur un coin du carrefour, attendait le lot des chevaux de selle. En face, les chiens accouplés étaient rangés en masse et tenus en respect. Leur groupement formait un fourré de poÛs blancs et jaunes, un buisson vivant, auquel tous leurs fouets faisaient -de hautes tiges frénétiquement secouées. Des bâillements d'impatience agitaient le rouge, en pendeloque, de leurs langues, et sifflaient un bruit de zéphyrs. Et, comme un essaim de bourrions, une uniforme expression s'enlevait de là, -dardée à chaque instant par la fougue de tant •d'yeux tout noirs.
Olivier Bréhand, exactement à son poste, allait ^t venait, se démenait, très affairé à ne rien faire, l'esprit secoué par à-coups de ses pensées sur la princesse Nagear. Avec les gens de sa livrée, il était encore seul à porter ses couleurs d'équipage, i'écarlate, à galons d'argent. Un scrupule de tact l'avait déterminé à avoir l'air de ne pas profiter de ce que, chez lui, tout pouvait être doré.
« Ce sont les propres chiens du marquis de Fé ! » répétait-il avec une fatuité complaisante à M. de Nargencey, qui, assisté de M. de Saint-Bel, avait répondu à son invitation.
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Ces messieurs — dont la présence touchait leur hôte à l'endroit le plus reconnaissant et dévoué, au meilleur de son cœur — étaient venus sans leurs femmes, et, jusqu'à un certain point, en délégation des autres voisins proches. Ils étaient là pour regarder quelle place on pourrait faire, quelque part, aux Bréhand, dans un coin, sur un bas-côté de ses relations de campagne. Ces vieux habitués des laisser-courre d'Ozerpie avaient bien été, du reste, les premiers à reconnaître la meute de l'ancien maître d'équipage. Et il fallait être Olivier pour ne point discerner, à leur oeil, qu'ils se retrouvaient avec les chiens bien davantage qu'ils ne se trouvaient avec lui, sur ce territoire dont un des leurs encore était aujourd'hui dépossédé. Mais le nouveau possesseur en était à jouir de ce que Taristocratique provenance de ses bêtes lui représentait, en toute naïveté, d'anoblissant pour luimême. Dans l'acquisition qu'il avait faite naguère des poulains et pouliches du baron de Foncedrecq, son argent s'était déjà distingué par une affinité particulière avec ce qui était d'occasion armoriée, de défaite patricienne. A l'instar de ceux qui, ayant acheté une terre, s'en approprient la couronne, Olivier, en attendant un titre définitivement personnel, se sentait baron d'un peu de pur sang, baron de son haras. Et, pour la circonstance actuelle, sa mine d'importance engageait presque à saluer en lui un marquis de ses chiens.
jyjme Bréhand était arrivée avec le prince Sopater, danslephaéton qu'elle conduisait. En amazone, ainsi que les autres femmes, elle portait audessus de ses joues bouffies un tricorne destiné à lui compléter les apparences de chasseresse. Mais il était sous-entendu avec son mari que l'on ferait manquer, au dernier moment, Tunique monture dont soi-disant elle aurait voulu. Et alors elle n'aurait plus qu'à suivre la chasse, par les allées carrossables, en voiture.
Dans le break, la princesse Nagear et la comtesse de Grommelain occupaient la banquette du fond. Tarsul était venu à reculons, auprès de Lucierre. Et c'était Marie-Blanche qui avait fait grimper Lionel de Forléans à côté du cocher, ainsi que cette place du siège était bien tout ce qui convenait pour un petit amant aussi jeune, dont elle n'avait cessé, avec la mèche de sa cravache, pendant la route, de chatouiller le cou.
Au rendez-vous, on n'eut guère qu'un quart d'heure de retard, à y attendre la voiture de poste dans laquelle Saffre amenait, de Paris, le ménage d'Exireuil. Le baron mit lestement pied à terre, s'excusant de façon légère, et surtout empressé à aider M™® d'Exireuil, que gênait la longueur de l'amazone, à enjamber le marchepied.
Cette arrivée répandit un peu de solennité dans l'assistance. Du moins, on y marqua la déférence à laquelle est habituée cette espèce de souverai-
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neté qui émane des grandes richesses. C^était un brouhaha de formalités, où se confondaient les mots personnels que chacun avait à cœur d'adresser au baron. Mais on se rallia au complimen* d'essence asiatique que le prince Sopaterlui ofFrai d'une voix gutturale, en quelque sorte par abdication momentanée. Il était question, là dedans, de l'apparition du soleil coïncidant avec celle de SafTre.
Déjà un valet de pied avait présenté à celuici le cheval gris-pommelé qui, dans cette robe distinctive, dominait aussi tous les autres, de sa taille.
Des gens du pays et des environs, spontanément venus en curieux, songeaient que ce domaine magnifique, ces futaies, ces halliers foisonnant de grosses bêtes, ces vallées enrichies de chalets et d'étangs, toute cette province de haut seigneur était la propriété de Saffre. Parmi ces spectateurs espacés à distance, régnait un petit frémissement de sujets visités par un potentat. Et, au premier plan, la société d'intimes semblait attendre quelque chose, comme une permission, pour rompre le cercle d'honneur dont on avait aussi, tout naturellement, entouré la maîtresse du maître et le mari de la favorite.
... Eh bien, non! Giselle d'Exireuil n'était misérablement rien de plus que l'esclave de Saffre, sa victime avilie, sa chose... Et Jacques d'Exireuil,
à se pavaner maintenant, le front haut, le rire bruyant, avec la belle humeur de son incorrigible imprévoyance, c'était encore lui qui, dans la série des semaines précédentes, avait continué à se faire l'aide irresponsable du bourreau de sa femme, le complice inconscient du baron !... Ah ! celui-ci, quel jeu félin, quel art savant il avait •eus pour ramener Giselle à composition, s'amuser lubriquement d'elle, et presque l'assouplir enfin dans la passivité ! Car ses nouveaux essais de reprise sur la jeune femme avaient promptejnent usé sa clémence. Il lui avait su un très mauvais gré de s'être rendue plus inviolable qu'au .premier jour, puisque la résistance qu'il retrouvait, au lieu de n'être faite que de vertu, désormais était faite de dégoût, de mépris, de haine et de souvenir. Mais, puisque l'amour conjugal de Giselle était le seul moyen qu'il eût découyen à exploiter contre elle, il s'était ingénié à remettre ce tendre cœur saignant entre les coins 4e l'angoisse ordinaire et extraordinaire.
Tout d'abord, par ses bienfaits envers Jacques, il avait bien prétendu racheter son crime auprès de la femme, à laquelle il garantissait ainsi la présence assidue et la vie sauve d'un mari bienaimé. Et ensuite, de jour en jour, en affectant des airs désappointés ou mécontents, il avait davantage alarmé ce mari à ses gages. Il avait paru en inenacer discrètement la sécurité renaissante, l'a-
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venir précaire. Ces façons d'aguicher avaient, du reste, été pour Saffre une vraie satisfaction cruelle. "" D'autant que la sorte de méchanceté naturelle à ses voluptueux penchants, surexcitée par la nouvelle danse de ses capitaux au bord du gouffre, atteignait à présent, en lui, jusqu'au vertige. Il s'était réjoui de l'action dissolvante qui allait être exercée sur la femme par le mari même, quand il l'avait renvoyé à celle-ci, tout désorienté, effaré de se croire insuffisant à sa tâche, rongé d'incerdtude, usé d'espoir. Souvent même Jacques, ne croyant plus à la durée de son indispensable emploi, était rentré chez lui en reparlant du plus sinistre des recours. Et, son moral pétri et glacé par le baron, il n'avait su que tomber alors dans les bras que sa femme lui ouvrait avec égarement, avec la fièvre aussi de vouloir s'oublier elle-même!... Inévitablement, l'heure avait dû venir où Giselle d'Exireuil avait accepté la loi définitive d'un vainqueur. Ce fut une immola- ^^ . tion, où elle prit la place de l'éclopé triste et t;/..4,/-^'hagard qu'elle ne pouvait dissuader de poursuivre une lutte si affreusement inégale, ni supporter de voir, chaque jour, en revenir plus maltraité, plus dégradé, plus lamentable. Et alors s'était établie — avec toutes ses mensongères apparences, ses drames latents, ses dessous ignorés et infiniment variables — la paix des ménages à crois.
... Sur le terrain de chasse, on s'était mis en selle. Les chiens étaient découplés et travaillaient déjà au lancer. Les cavaliers et les amazones, sous la conduite d'Olivier, s'étaient espacés au pas, en plusieurs pelotons.
Tarsul chevauchait à l'arrière, côte à côte avec le grand baron. Il voulut éveiller dans l'esprit de son compagnon une plaisante idée de circonstance, dont celui-ci, par sa sombre mine, en cet instant, paraissait être loin.
« Et Grommelain? demanda-t-il... Comment est-ce qu'il envisage cette affaire de chasse à courre dont la direction lui a passé sous le nez? »
La figure de Saffre s'illumina d'un rayon.
c Vous le voyez bien : il n'est pas là!
— Oh ! cela ne prouverait rien, puisqu'il n'était pas libre de son temps... Il est en Anjou, n'est-ce pas?... auprès de son vieux parent qui file un très mauvais coton... Il va faire un gros héritage parla, hein?
— Peuh! il y a quelques centaines de mille francs à revenir... Par exemple, ce que je vous recommande, quand vous le reverrez, ce sera de lui certifier que la première chasse a été un succès, une merveille, un triomphe!... Sa femme lui racontera peut-être le contraire... Mais ça ne fait rien, il ne saura pas au juste à quelle opinion s'en tenir, il en aura de la bile...
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— Non, c'est trop admirable d'entendre à quel point vous le détestez!
— Mon bon, je me flatte d'avoir le cuir dur... Et je n'ai pourtant pu éviter aucune des égrati^ gnures que ce garçon-là s'est plu à me faire! Sans moi, sans la dot que je lui ai donnée, avec Marie-Blanche, qu'allait-il devenir? Sa fortune était mangée. Son titre et son nom, qu'il ne trouvait pas à placer, n'étaient plus qu'une charge gênante. Il allait être réduit à se terrer dans un trou de province, et à y subsister de petites carottes tirées au parent qu'il est en train de faire administrer... D'ailleurs, je ne dis pas cela pour récriminer sur ce qu'il a reçu de moi. Je ne le lui reproche pas. Je ne compte point avec lui... Je ne compte jamais ! » observa-t-il avec un geste de largeur dans lequel il s'interrompit un instant.
Toujours il faisait le beau quand il parlait des billets de banque qu'il avait sacrifiés, des files que, de sa caisse, il en envoyait à leur perte. Dans ces cas-là, il avait une majesté généreuse de roi guerrier, à qui ne coûtent guère tant de contingents prélevés sur un peuple.
ce Ce que je ne saurais pardonner à monsieui mon gendre, reprit-il, c'est, dès le premier jour, cette attitude qu'il a eue de recevoir mes bienfaits non pas même en homme qui m'obligeait... car alors j'aurais au moins pu vertement l'en relever... mais en gentilhomme qui daignait avoir
l'air de ne pas m'obliger! De sorte que je ne gardais seulement pas un prétexte à faire ouf!... Cette petite nuance, je l'ai sentie perpétuellement, dans nos rapports ensemble, me faire chaud aux joues comme par autant de continuelles petites gifles... C'est cent fois, mille fois, qu'il y a eu de sa part un rien où il me faisait percevoir îune imperceptible barrière entre quelqu'un de ion espèce et tous les gens de la mienne. A U moindre difficulté, par quelque chose autour de ses manières, il m'a toujours marqué qu'il se tenait vis-à-vis de moi daifs une enceinte réservée, et que si j'élevais la voix, c'était qu'il me seyait de lui crier du dehors, de ma place, ce que j'avais à lui dire. Sa façon de m'offenser n'a jamais été directe, mais pire : à distance... Il me semblait que je me cognais à je ne sais pas quoi, entre lui et moi. On aurait dit qu'il y avait des laquais dans l'air par lesquels il me faisait fermer au nez le seuil des explications...
— Oui! opina Tarsul, c'est exact, c'est la race qui veut cela!... Voyez-vous, si, le siècle passé, on a tant guillotiné, je soupçonne que cette particularité d'impertinence y a été pour beaucoup. Il ne pouvait plus s'agir d'un autre motif de rancune... On avait tout repris aux ci-devant. Leurs avantages étaient abolis. Et néanmoins, le public sentait qu'il restait encore un compte à régler : l'opinion des nobles rur ceux qui ne l'étaient
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pas... Ahl Ton pouvait avoir fait rendre gorge aux privilégiés, nivelé les droits et les biens, proclamé l'égalité universelle! La question n'était pas encore finie avec ceux auxquels on n'arrivait pas à arracher, du fond de leur conscience, qu'ils avaient tout de même une supériorité native sur les autres... Que voulez-vous qu'on devienne auprès de personnes dont on sait que, dès leur naissance et par leur naissance, ils seront toujours sûrs d'être plus que vous? Tout ce qu'ils peuvent concéder là-dessus, c'est de taire cette conviction devant ceux qu'ils ravalent ainsi;, mais jamais on ne les en fera déguerpir... Alors^ dans ce temps commode d'autrefois, on aura reconnu qu'il n'y avait point de remède contre une prétention encore plus exaspérante lorsqu'on U sent muette, cachée, indiscutable!... Rien à faire, rien à dire contre elle... rien, rien... qu'à lui couper le cou!...
— Ma foi, oui! i^ conclut Saffre avec un petit regret en faveur d'une époque qui lui aurait si bien convenu pour son gendre de Grommelain, et à laquelle il le renvoyait délibérément, sans être lui-même p'^wé d'y aller voir, de sa personne.
... Cependant k chasse, rapidement engagée, en était à suivre son cours. Le cerf, attaqué de meute à mort, avait d'abord pris son parti vers le Réduit de Champagne, sauté au Carrefour de
Ravine. Puis, faisant un retour à la Chambre des Moineaux, il avait gagné les Roches-Bons-Pères, où il s'était hardé, mettant ainsi les chiens, pendant un certain temps, en défaut.
Jusque-là, Olivier Bréhand, suivant de près le piqueux, s'était remarquablement comporté. Bien qu'il travaillât la pratique du cheval depuis son mariage, on devait compter du moins, à sa décharge, qu'il ne s'était excercé, dès l'enfance, que dans les allures du piéton plus ou moins pressé.
Toutefois, la vaillance du maître d'équipage commença de se ralentir, après que la bête de chasse, ayant été séparée, s'en fut allée, par delà le Bocage-Cerbère, passer au Parquet de l'Ane- Fou. Déjà il avait été distancé par Lucierre. Mais il fut un peu consolé que ce fût par celui-là, du moment qu'il devait céder le pas à quelqu'un.
De grands éclats de rire parvinrent à ses oreilles. Et, au bout d'une allée, il vit passer au galop un couple qui, apparemment, se désintéressait de la chasse. C'était sa belle-sœur de Grommelain jouant au brigand et au gendarme avec Lionel de Forléans, dont elle avait volé la coiffure, et qui, nu-tête, la poursuivait gaiement. Une des qualités que l'on pouvait, du reste, attribuer à Marie-Blanche, c'était de savoir spontanément varier le libertinage de ses manières selon le caractère et l'âge de ses amants en titre. Au
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temps de Roger d'Iancey, elle s'était essayée dans les airs de petite femme d'officier gentille; de même que pour les périodes des Fompagne, Bourbebaux et autres clubmen transitoires, on avait pu la voir difficile sur les mets, compassée en toute chose, et au courant chaque jour de ce que contenait la moyenne des journaux. Et cette disposition active à se dénaturer n'avait fait que croître en elle et gagner tous les ressorts de sa personne, par la morphinomanie.
Olivier avait poussé vers Pierre-Pendule, par où la chasse avait probablement monté. Et, tout d'un coup, au rond-point des Fougères, son cheval faillit se heurter contre celui de la princesse Nagear, seule aussi, égarée aussi, mais quî ne cherchait rien d'autre que celui dont elle avait réussi, en cet instant, à barrer le chemin.
a Par où devons-nous prendre? demanda-t-elle dans un essoufflement où les grâces de son corsage n'en étaient que mieux en haleine,
— Par là... tant pisl » lui répondit Olivier en piquant des deux, au hasard d'une destination inconnue.
Il avait tout d'abord obéi à la pensée, tant qu'un ders ne se serait pas adjoint à eux ou qu'ils n'auraient pas rejoint la chasse, d'éviter les voies par où pouvait rouler le phaéton de sa femme.
Tous deux s'enfoncèrent sous bois, atteignant aux allées où il fallait se serrer l'un contre l'autre,
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après celles où déjà l'on avait été beaucoup rapproché. De temps en temps, ils suspendaient leur course, pour tâcher de saisir un aboiement ou un appel de cor... Mais quand un son expirant parvenait jusqu'à eux, ils n'étaient jamais d'accord sur la direction de son origine, et n'en tiraient qu'un prétexte à se perdre davantage... Au sortir de la Gorge du Bœuf, ils côtoyèrent à fond de train la Mare-Mathieu, franchirent le Quartier des Bruyères, les Quinze-Arpents-Brûlés... Et l'éloignement de tout être, le sentiment de l'absolue solitude, de plus en plus, les enveloppaient d'une silencieuse excitation à ne plus se rien connaître d'interdit.
* oc Oh I murmura la princesse à la longue, je suis rompue... Faisons souffler les chevaux, et laissez-moi me reposer un peu... »
Grisé par le grand air et les ardeurs de cette trotte enragée, Olivier se sentit profondément suggéré dans les désirs et transporté d'aise par cette prière. Et comme la princesse faisait mine de vouloir bien descendre de sa monture, il mit hâtivement pied à terre pour l'aider et la reçut dans ses bras. Tout de suite elle eut occasion à vivement se défendre, et ne le fit qu'avec une étourdissante mollesse.
oc Mon Dieul dit- elle, que c'est adorable ici!... »
Us étaient au Vivier- Bleu, où un très petit
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étang de clarté pure, au cœur du bois très dense, recevait un rond d'azur, rendait un miroitement de ciel... La princesse, feignant de s'échapper un peu, fut en quelques pas sur la rive, d'où elle se pencha pour se voir. La courbe de sa souple attitude fut si téméraire qu'Olivier dut se ruer à la tenir, à la retenir, à la soutenir... Hors de lui par ce qu'il avait là commencé de faire, il eut un enivrement nouveau à soudain apercevoir comment, en cet étroit enlacement, il était réfléchi par l'eau. Dans son travestissement de chasseur, en toque de velours, avec un poignard suspendu au flanc par un baudrier, il s'apparut à lui-même en héros d'aventure. Sa belle barbe blonde se reflétait, couvrant de frissonnements légers la gorge de la princesse; et, par la vue en même temps que par le toucher, c'était doublement qu'il sentait son bras en détenir la taille... Comment ne pas succomber à une telle épreuve, quand on était sans amour ailleurs, et sans aucune délicatesse de conscience?... L'instinct seul était appelé à se prononcer, dans cette comparaison entre le plaisir et le devoir, à laquelle était finalement autorisé ce jeune homme en pleine sève... Ahl quelle différence avec les grossières formes, d'usage familièrement légitime, dont sa valeur ne s'était pourtant jamais rebutée d'avoir la trop libre disposition!... Non, ce n'étaient plus les fades facilités de la femme que contenaient ces vêtements
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d'amazone, propices à la bataille, provocateurs, et sournois en leur défensive!... Enfin, dans cette retraite des bois où flottait le perpétuel arôme des ruts sauvages, c'étaient le lieu possible pour une grande prise heureuse et l'heure coupable des plus intenses voluptés...
Olivier augmenta son étreinte, en doubla le lien, noua et renoua la ceinture frémissante que ses biceps gaillards faisaient à sa compagne. Celle-ci, sous cette oppression, se renversa lentement, comme défaillante, dans un abandon où sa bouche vint à tomber sous les lèvres du conquérant auquel elle s'en remettait. Olivier se confondit en gratitude, dans un baiser ému, inaugural, qu'honorait une participation princière...
Mais subitement, dans cette même minute, s'arrêtant net avant de s'être compromis davantage, devenu tout farouche de rancune contre celle qui avait failli l'entraîner à une action peut-être fatale, il se recula de la tentatrice, la repoussa presque... Ainsi qu'un spectre de déroute, il avait vu passer dans son imagination un Olivier Bréhand dénoncé, surpris, inexorablement traîné en justice, et de là dépouillé, sommé de rendre son couteau de chasse, banni, cherchant le gîte du séparé de corps, traînant sa besace de séparé de biens!... Sa figure empourprée se décomposa. Le bourdonnement du sauve-qui-peut cogna ses tempes gonflées, harcela ses oreilles rabattues;
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et, dans la fuite de son âme, ses yeux ne furent plus que pour son cheval.
oc II faut que je reparte! proféra^t-il d'une voix nuque... Reposez-vous encore... Moi, je suis maître d'équipage!... »
Et, sans attendre de réponse, il avait déjà enfourché sa monture. La jeune femme — qui cependant était au fait de bien des choses, depuis le temps où elle avait été assez grande pour sortir sans sa gouvernante — restait abasourdie, décontenancée. Elle suivit d'un regard ébaubî le geste par lequel il lui désignait de l'index un talus dont elle pourrait s'aider afin de se remettre en selle; et elle balbutia un remerciement interloqué pour l'avis que le fuyard lui jetait, dans sa hâte de n'être plus avec elle, ni ainsi affiché en faute, ni du tout rattrapé, si elle y prétendait encore:
a Vous n'aurez qu'à suivre en ligne droite jusqu'à ce que vous rencontriez un obélisque... Et ensuite, toujours à gauche, pour vous retrouver aux Quatre Croix... »
La mine qu'Olivier Bréhand avait alors, sous le vernis craqué de ses airs d'habitude, trahissait le sentiment de défi mauvais et bourru avec lequel un homme, sans éducation première, prend son parti d'être l'auteur d'une incongruité. Le cou renfoncé dans les épaules, il arrondissait le dos; et sa lèvre supérieure s'était maintenant es-
carpée un peu, dans une expression de goujaterie inexpugnable. Il disparut au galop, pour rentrer dans la chasse que, d'ailleurs, il ne retrouva que tard, après le retour même de la princesse Nagear, et quand, pour être au complet, seul désormais y manquait le cerf, qui, lui aussi, s'était arrogé le droit déconcertant de s'en aller.
U part de Grommelain s'élevait à quarante mille francs de rentes environ, dans la succession du parent aux derniers moments duquel il venait d'assister. Dès que le relevé définitif des opérations d'inventaire lui eut été communiqué, le comte décida qu'il était dorénavant en position d'administrer ses sentiments à sa guise et de régler son existence d'une manière qui lui conviendrait mieux. Et, au sortir de chez son notaire, comme une étude d'avoué était installée dans la maison, à l'étage audessous, il en profita pour s'y arrêter sans retard, le jour même, en descendant, en achevant d'avoir formellement hérité.
Après avoir décliné ses nom et qualités, il fit connaître sa résolution d'entreprendre contre sa femme un procès en séparation de corps. L'avoué s'enquit d'abord si aucun de ses collègues n'avait jamais encore occupé pour le client qui se présentait. Là eût été le seul point délicat: la quesdon des ménagements confraternels. Mais, une fois délivré de cette restriction, l'officier ministériel fut tout acquis à la vengeance du comte de Grommelain, qu'd voyait pour la première fois. Il était prêt, dès lors, à en adopter affectueusement, inébranlablement les projets, afin de faire de la comtesse de Grommelain, qu'il n'avait jamais vue, une adversaire traquée, abattue, pantelante, et condamnée à tous les dépens.
a Voulez- vous me dire, je vous prie, la nature de vos griefs contre M™« la comtesse? »
Le mari répondit avec simplicité :
« L'adultère.
— Oh! monsieur le comte, voilà une bien grave accusation!... Comprenez-moi d'être plus que circonspect, dans le cas qui vous concerne. C'est mon principe pour toutes les instances de ce genre, où sont mises en cause des personnes de la haute société parisienne... Les apparences ont besoin de tant de confirmations!... Selon vous, de quand dateraient les faits délictueux?
— Ils ont dû commencer, je suppose, il y a cinq ou six ans...
— Et VOUS venez seulement d'en être informé?
— Je viens de prendre mon parti.
— Le... pardonnez-moi le mot!... le complice de M™^ la comtesse est, sans doute, de votre monde?... de vos relations aussi à vous?... Ceci est très important au point de vue des attributions de droits sur les enfants : suivant que ceux-ci ont pu avoir, ou non, de mauvais exemples sous les yeux, on apprécie différemment la faute, son degré de démoralisation... Bref, avons-nous affaire comme d'habitude, et je le souhaite vivement, à un familier de la maison, à un intime du foyer, à un de vos amis de tous les jours?.,.
— Je ne sais pas.
— Vous n'avez donc que des soupçons encore?
Mais pourtant sur quelqu'un?
— Non, je ne saurais particulièrement désigner personne, en ce moment...
— Alors, sur quoi établissez-vous votre reproche?... Comment voulez-vous que nous marchions?...
— Monsieur, je n'ai pas besoin de connaître un amant à ma femme pour savoir qu'elle en a un. Il me suffit que, elle, je la connaisse!... Je vous charge de vouloir bien me procurer son flagrant délit, en faisant exercer la surveillance efficace par les gens spéciaux dont vous vous servez, je présume, en pareille circonstance?...
— En effet! reconnut l'avoué.
— De sorte que, lors de la constatation régulière, ce sera temps d'être fixé sur le compte de l'individu qui aura été découvert ainsi... Du reste, je n'en suis pas à une semaine près!... En me confiant à vous pour effectuer le nécessaire, je vous préviens que si je suis pressé, je ne le suis que raisonnablement. »
Avant de se retirer, Grommelain fournit quelques indications sur les us et coutumes de la comtesse, sur les jours et heures que, plus particulièrement, elle affectait à sortir, à faire des absences un peu prolongées, à vivre dans les mystères du dehors.
Ceci réglé, il n'avait plus qu'à regagner le domicile conjugal pour l'instant exact du déjeuner, où il s'assit délibérément dans sa place de père et d'époux. Il avait son fils aîné à sa droite, son fils cadet à sa gauche, et, en face, la mère de ses enfants, selon le titre d'immunité dont, tout récemment encore, avec un magnanime soupir, il l'avait lui-même revêtue aux yeux de leur belle-sœur Catherine.
Marie-Blanche fit part à son mari de deux invitations à dîner qui venaient de leur être adressées, pour le même soir, par la générale de Clefcy- Borcq et par les Meuil.
« J'hésite beaucoup, dit-elle, à opter entre les deux... Chez Jeanne, c'est toujours plus folichon, mais elle a quelquefois des gens d'une espèce de
LE COMTE DE GROMMELAIN 2If
monde artiste... Tandis que, chez la générale, c'a beau être, neuf fois sur dix, abrutissant, on a une chance d'être d'un grand tra-la-Ia, et de tomber sur un membre de la famille de Guyenne!... Ces invitations sur des cartons, je les déteste. Pas le moindre indice pour en apprendre avec qui l'on vous aura mis!... Le$ maîtres de maison ont du mal à admettre que, la plupart du temps, on va dîner non pas chez eux mais plutôt avec leurs invités... A votre idée, où serait-il préférable d'accepter?
— Pour quand est-ce?
— Oh! pour de demain en trois semaines!...
J'ai envie de ne répondre que dans quelques jours, après avoir, de-ci ou de-là, cherché quelque donnée?...
— Non! répliqua fermement Grommelain:
avant tout, il faut être correct. Décidez-vous dans le sens qu'il vous plaira, mais écrivez tout de suite... Moi, à si longue échéance, ça m'est égal... Et came restera, je le sens, complètement égal!... »
En effet, après une douzaine de jours à peine écoulée, il fut convoqué en l'étude qui avait mandat d'instruire pour lui.
« Monsieur le comte, lui déclara l'avoué, je crçis que vous avez lieu d'être satisfait. J'ai les renseignements : ils sont à souhait. Nous allons pouvoir procéder, vis-à-vis de M™* la comtesse, à
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la formalité qui nous servira de base pour agir avec sûreté. Seulement... vous connaissez le proverbe?... Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois... Mon Dieu, oui! vous êtes appelé à faire un choix...
— Un choix? murmura Grommelain en pin* çant sa moustache avecun redressement hautain,
— Parfaitement!... Les observations portent que Madame se rend alternativement à deux endroits de rendez-vous... Et à chaque endroit c'est pour une personne différente... »
L'avoué avait extrait de ses papiers une suite de notes auxquelles ses dires se référaient.
Si blasé que Grommelain fût en ce sujet, cette nouvelle lui imprima néanmoins une petite secousse intérieure. La sensation dont il était molesté se résumait chez lui en ces termes tacites : « Charmant, ma parole! vraiment charmant!... » C'était dans cette mesure qu'il eût pensé tout haut, s'il avait échangé le dialogue actuel avec quelque parent, un proche ou un égal; et ses facultés d'ironie n'étaient point capables de sécréter davantage. Mais, auprès d'un interlocuteur qu'il regardait comme un subalterne, il dédaigna de se prononcer. Sa physionomie s'en tint à laisser impertinemment entendre que la comtesse de Grommelain savait ce qu'elle avait à faire, et que, si l'existence de celle-ci comportait deux amants à la fois, alors c'était évidemment qu'elle
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avait des raisons personnelles de convenances pour qu'il les lui fallût.
« Voulez-vous, demanda le mari, m'apprendre les noms de ces messieurs? »
L'avoué consulta ses papiers :
« Ah! Nous avons d'abord le locataire d'un petit appartement situé tout à proximité de chez vous, monsieur le comte, dans une maison très propre... Oui, à quelques minutes de votre hôtel... Madame se rencontre là avec un homme à tournure militaire qui s'appelle... qui s'appelle... Voyons donc un peu. ..Je me souviens qu'à la seconde fois il a pu être suivi jusqu'à sa demeure... Voilà, voilà: il s'appelle M. d'Iancey.
— Comment, encore ! se récria Grommelain...
Mais il n'est marié que depuis trois mois! »
L'avoué fit le geste de déplorer cela, mais de le certifier.
« Et qui est le second? reprit Grommelain.
— C'est un M. de Forléans, qui habite avec v sa mère... Il reçoit M™« la comtesse dans une chambre d'un hôtel meublé, d'aspect très ordinaire, de la rue de l'Étoile... »
Et, comme pour s'excuser d'avoir signalé un détail inélégant à la charge de la femme du comte son client, l'avoué ajouta, plaidant l'indulgence :
a Vous comprenez... un tout petit jeune homme?... Il n'aura pas pu se lancer dans les frais
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d'une installarion... Et puis, par là, ce n'est peutêtre qu'une amourette?... »
L'officier ministériel remuait les doigts, dessinant les spirales de la fumée imaginaire dans laquelle devaient, selon lui, s'évaporer si légèrement les caprices de ces grandes dames!...
Entre les deux personnages qui lui étaient désignés, le mari n'hésita pas. Du côté d'Iancey, il avait motif sur motif pour ne rien entreprendre. Ce n'était pas tout uniment parce que la vexation méditée pouvait, par un conflit avec un militaire brillant, entraîner une sotte complication ,. de duel. Une raison que Grommelain se plaisait à envisager comme plus déterminante, c'était la correction mondaine de ses rapports déjà vieux avec Roger. Enfin, il s'agissait là d'un homme non seulement marié, mais entré de plus, en vertu de son alliance, dans une famille dont il n'eût pas été comme il faut de troubler, par un scandale, le dévouement de tous les instants à la bonne cause. Cela aurait risqué d'être très défavorablement apprécié, par exemple, chez les Gisors. Et, au surplus, Grommelain était en assez grand cousinage avec ce groupe des Laterrencoux, des Vaudemont, etc, etc.. Au contraire, Lionel de Forléans n'était qu'un chétif nouveau venu dans la société ^parisienne. Sa mère avait un salon insignifiant. Ses proches parents n'étaient que des hobereaux delà Saintonge. Certes, à la rigueur, il
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y avait bien aussi un petit cousinage entre les Forléans et les Grommelain. Car, si les aristocraties sont les premières à dénier que tous les hommes soient frères, on peut du moins observer que, par un sentiment plus formaliste des distances, tout le monde chez elles est cousin. Mais, dans le cas présent, le lien ne se rattachait que par une Forléans sans consistance à un Grommelain nécessiteux, qui était considéré comme sorti de la famille depuis le jour où, continuant à servir le gouvernement, il avait accepté une recette djs finances au lieu de rester, au moins, louvetier.
L'avoué n'eut plus qu'à spécifier, par quelques derniers détails, les conditions dans lesquelles on pourrait infailliblement surprendre celui des deux délinquants dont Grommelain se jugeait le moins tenu à ménager la quiérude. Et il envoya son client au commissaire de police compétent, qui se tint prêt à verbaliser dès qu'on lui aurait signalé un état de choses propre à faire intervenir un magistrat.
Si bien que, le surlendemain à la chute du jour, les coupables virent subitement la justice entrer, sans tapage, dans leur refuge, grâce aux doubles clefs du garçon d'hôtel requis pour la circonstance...
Sur l'invitation légale qui lui en fut faite, le comte de Grommelain n'eut pas de peine à reconnaître qu'il n'y avait point méprise, et qveles
assistants se trouvaient bien, effectivement, en présence de la mère de ses enfants. Et procès-ver- >y bal fut aussitôt dressé, à la clarté d'un rayonnant feu de bûches qui — au travers de rideaux mal réunis ensemble par des doigts tremblants — éclairait aussi les corps du délit.
Quand le départ des visiteurs eut remis la chambre à la disposition de ses locataires, le premier mouvement de Marie-Blanche fut de se débarrasser de Lionel, qu'elle voyait tout piteux, incapable d'une réflexion importante, et par trop inférieur à un événement entre grandes personnes. Elle le congédia brusquement, lestement, ouste I tandis qu'elle ne parlait tout haut qu'avec elle-même... Et le petit s'enfuit vite, avec une dernière secousse, peut-être plus ébouriffante que les précédentes, d'avoir entendu sa compagne articuler des mots tels qu'il les croyait pour une - jfemme impossibles à dire et même à connaître. Il n'emportait plus qu'un peureux souvenir de cette jolie bouche, naguère si sucrée de gentillesse, désormais inoubliablement déformée sous l'abominarion des choses qu'elle exhalait contre son mari, et qui sortaient d'elle comme un nid de vi- '^ pères, comme une lie de ruisseau.
L'absence de symptômes préparatoires, l'imprévu de la calamité en avaient aggravé pour Marie-Blanche les effets de stupeur. Mais, chez
une créature aussi déréglée de cervelle, aussi détraquée par des surmenages physiques, aussi frénétiquement accoutumée à suivre toutes ses impulsions, le sentiment qui se réveilla d'abord fut un délire de haine. Au lieu de présumer que l'initiative résolue de Grommelain fût le prélude d'une action suivie, elle s'attardait à ne rêver que projets de furibonde vengeance. Une conception, par-dessus toutes les autres, se cognait contre les parois de sa mince tête, où le désordre de ses cheveux châtains se rebellait sous le chapeau qu'elle y tâchait d'épingler fiévreusement : c'^était l'idée qu'il existait indubitablement quelque moyen juridique, quelque représaille écra- . santé à exercer contre un mari qui avait la crimi- \ nalité de prendre sa femme en flagrant délit, i Parbleu! c'était inadmissible que la loi n'eût pas édicté quelque chose, ni rien prévu pour un besoin moral de revanche aussi naturelle, aussi nécessaire !
Une fois hors de la maison meublée, sous la piqûre du fi-oid de la rue, Marie-Blanche reprit plus deconnaissance de sa situation. Elle aperçut l'ignominie, l'impossibilité de s'en retourner chez elle, où elle se représentait Grommelain tranquillement rentré et la faisant peut-être jeter à la porte de cet hôtel qu'elle lui avait apporté dans sa dot!... Au fait, le commissaire de police sans doute se tenait aussi là-bas en permanence? Pour-
quoi pas, en effet? N'était-ce pas à présent quelqu'un de la plus stricte intimité pour un mari qui venait de lui montrer sa femme en haut et bas déshabillé?...
Alors une pensée lui apparut, et l'exalta comme une trouvaille de génie. C'était d'aller au galop chez sonpère, d'en réclamer l'aide, de recourir à cette vaste intelligence, à la vigoureuse antipathie qu'elle y savait contre le comte de Grommelain. Ah ! mais oui! c'était un homme qu'il fallait opposer — et un homme de la taille du baron Saffre! — à ce mari qui n'avait pas eu honte de se liguer avec un commissaire, contre une femme et presque un enfant!...
Les poings serrés, la gorge sèche, ses yeux mauves aveuglés parleurs propres éclairs de rage, elle ne s'avisait même pas que des voitures passaient à vide, dans lesquelles pour soulager sa hâte elle n'aurait eu qu'à sauter... Comprimant les battements de son cœur, elle courait et marchait tour à tour avec une rapidité vertigineuse. Elle atteignit bientôt l'avenue du Corrège, sonna, resonna et carillonna en moins de trois secondes, et ne respira que dans le vestibule de l'hôtel Saffre, quand on lui eut assuré que son père était chez lui.
Toutefois, elle survenait là mal à propos. Le baron n'était guère en humeur de faire des sacrifices de son temps en faveur de personne. Il de-
vaît partir, le lendemain marin, dès la première heure, pour une course à Londres ; et jusque-là, il avait du travail à ne pas dormir. En ces heures de méditation et d'études forcenées, tous ses sentiments appartenaient aux masses de chiffres alignés dans sa tête. Les files immenses de ses profonds calculs s'étageaient, puis s'escaladaient les unes les autres, en rencontraient de sens inverse. Et parfois, avec des heurts terribles pour le cerveau, tout cela se culbutait, dans un grimoire mental et un fourmillement de signes noirs.
Aussi, à l'entrée de sa fille, leurs deux regards, en se croisant, eurent semblablement l'air d'arriver d'on ne savait où, de sortir de l'incroyable.
Marie-Blanche s'avança avec agitation dans le sévère' cabinet du baron, à cheminée monumentale. Avec des oscillations serpentines, elle dressait sa fine tête hors de son collet d'astrakan ragrafé de travers; et elle brandissait au bout d'un de ses bras son petit manchon, comme un gant boursouflé et menaçant de boxeur.
« Mon père, dit-elle, je viens en appeler à vous... Protégez-moi, je vous en supplie... Délivrez-moi de mon mari. Vous savez comment il est! Moi, je ne peux plus rester avec lui!
— Que s'est-il donc passé? interrogea SafFre avec distraction.
— Oh! des bêtises!... Mais ce n'est plus supportable!... Jusqu'à présent, insinua-t-elle avec
un hypocrite fléchissement de voix, je n'avais pas voulu vous ennuyer de plaintes sur l'existence qui m'était faite... Pourtant la résignation a des limites. Je suis à bout. Je veux sortir de mon esclavage. Etje n'ai d'espoir que dans tout votre appui et toute votre bonté! »
Saffre persistait à ne pouvoir penser qu'à ses propres affaires, et n'entendait que confiisément les doléances de sa fille.
ce Pour quoi faire? dit-il.
' — Pour demander mon divorce.
— Ah! ça, non! Jamais je ne te soutiendrai dans la plus insigne des maladresses. »
Marie-Blanche se mordit la lèvre de colère.
Elle savait qu'il était à peu près impossible de faire se déjuger son père; et elle le détestait déjà de s'être si vite prononcé.
« Que vais-je devenir, fit-elle dans un aigre murmure, si c'est vous le premier à m'abandonner?»
Son père haussa les épaules, en objectant :
<K Quel moyen de procès aurais-tu contre ton mari?
— N'importent lesquels!... Son caractère!...
Ma femme de chambre est là pour en témoigner... D'abord, mon mari m'a délaissée depuis plusieurs années. C'est une injure, ça?... Et s'il se mêle, lui, de répondre quelque chose, il n'y aura certainement qu'un cri contre lui! C'est le pire des malappris! »
Saffre secoua négativement la tête et répliqua : « Le monde se moque des torts que les époux peuvent avoir l'un vis-à-vis de l'autre. Mais visà-vis de lui, il y a un tort qu'il ne leur pardonne pas, rien qu'un: celui de divorcer!... Dans bien des cas, le mari est un drôle, la femme est une drôlesse, et le monde n'en est nullement choqué, parce que drôle et drôlesse forment un ménage; ce qui est le prototype des foncdons mondaines, rentre dans l'uniforme, et fait un» arrangement bien porté. Ecoute-moi, ma fille : les femmes seules ne sont point d'usage. Dans le défilé du high-life, la femme n'existe, ne doit être présentée qu'en paire, avec un mari... Mais regarde plutôt quelle indigne situation l'on a faite, depuis son divorce, à M™« de Cridzieux, qui cependant est irréprochable! Et à la baronne Ambré-Guelly... qui l'est presque... Enfin, elle Test à peu près! décida-t-il dans un mouvement courtois, où il se refusait de se prononcer plus qu'à demi sur des suppositions auxquelles le bon ton commande de ne rien voir et permet de croire.
— Mais, à côté de ça, nous en avons chez lesquelles on rencontre les Coucy, les Gisors, les Beaujolais, tous les Èpernon delà terre, et qui, ce me semble, vivent bel et bien sans leurs maris?...
— Parbleu! tu vas peut-être me citer, entre autres, une femme qui a été vice-reine et qui, après la rupture avoT son lord, a repris son nom
de vieille aristocratie française!... Il y a naturellement exception pour elle aux principes les plus sacrés... Et puis, un divorce prononcé en Angleterre!... C'est un cas séle^^r, blanchi à Londres... Mais, tu sais, si elle n'était pas restée à la tête de deux millions de rentes... oui, si elle restait avec un petit train de maison, il faudrait .encore voir quels ménagements on lui accorderait?... Je te le répète : il n y a qu'un rôle pour la femme, c'est de rester en mariage. Là dedans, elle peut tout commettre, passer du mal au pire, à condition non pas même qu'elle s'en cache, mais qu'elle fasse semblant de s'en cacher. On sait bien que personne n'échappe aux communes infirmités de nature. On feint, voilà tout, de ne pas remarquer les allées et venues du prochain, s'il veut bien y épargner l'ostentation... L'unique préoccupation de la société est de ne se faire responsable qu'en sous-ordre des femmes qu'elle reçoit. Elle les cautionne toutes, pourvu qu'elles aient d'abord un mari comme principal engagé. A celuici on ne demande rien de plus que de bien supporter ce qu'on voit lui arriver, d'endurer ce que l'on ignore, et de ne jamais troubler par des criailleries enfantines l'harmonie délicate, le cercle réservé de la bonne compagnie... »
Marie-Blanche avait des tressaillements d'impatience. Elle ne prêtait l'oreille qu'avec des tics nerveux aux démonstrations prolixes dans les*
quelks le baron Saffre s'écoutait complaisamment refuser à sa fille une assistance dont celleci savait que tout son sort pourtant dépendait. Pour lui, il était lancé; et c'était un parleur qui n'admettait pas qu'on l'arrêtât.
« Mais examine plutôt autour de nous, dans notre entourage de connaissances! Fais le tour de ce monde, où il n'y a que des gens d'importance, cotés comme des combles de haute tenue et d'élégance, recherchés partout pour les réceptions qu'ils donnent et pour celles où l'on veut les avoir... Cherche, évalue, compte; et dis-moi si tu y découvres plus d'une mondaine sur deux, dont l'état de mariage ne soit pas la seule raison d'être tolérée dans une coterie où l'on ne veut répondre que déjà d'un répondant... Et tu entends bien, c'est le mariage qui est tout, pas le > mari!... Celui-ci, peu importe qu'il soit le dernier des sacripants. Ce n'est point par ccwisidération pour la personne de leurs maris que l'on admet les femmes douteuses, puisque, eux, aussitôt on les accuse d'idiotisme ou de complaisance et d'abjection... Non! l'impersonnalité du mariage, le mariage en lui-même, qui subsiste et dure même en pleine saleté, avec ses adultères plus ou moins changeants, plus ou moins gratuits, voilà le sauf-conduit, la sauvegarde, le palladium!... Ah çà! si un mari ne leur servait pas de garant, penses-tu qu'il y aurait une maison
pour accueillir la baronne RifFenillier et M™« de Lizure, qui cependant sont invitées partout? Et M™* de Byrax, dont on sait que le couturier fait toucher les notes de fourniture chez IcheuldorfF?... Et M™« de Mulleville?.,. Et M™« Seygre- Ronne? Et cette gourgandine de marquise de Ringemont, avec qui nous dînions, chez toi, avant-hier, et qui, ostensiblement, tâchait d'enlever à la petite Wien le premier amant auquel celle-ci ait encore eu l'air de tenir un peu!... Et Mme Jildriny?... Et M°^« de Caystrun?...
— Et M™« d'Exireuil? répliqua Marie-Blanche, cédant à une blême impatience.
— Mais, riposta le baron avec hauteur, il n'y a rien, que je sache, à dire contre celle-là. »
Marie-Blanche, silencieusement, fit une mauvaise tête basse, de combat. Ainsi provoqué, Saffre n'eut plus qu'une façon tranchante.
ce Tu m'as compris, j'espère. Je te mets en demeure de renoncer à un projet tout à fait rididule... Et sois bien convaincue que, pour ma part, je ne t'y soutiendrais nullement... Au contraire I
— Oh ! s'écria Marie-Blanche hors d'elle, je ne peux pas croire que vous me rejetteriez ainsi ?...
Et de ses longs doigts glacés elle voulut saisir les mains de son père... Mais elle l'avait blessé... Il se leva, se recula, se gara d'elle, en déclarant :
« Que ce soit fini!... Laisse-moi tranquille. J'ai
à réfléchir sur une question qui, je te prie, me réclame davantage que tes ennuyeuses excentricités... Si, par hasard, tu les gardes en tête, tu en seras quitte pour revenir te faire chapitrer ici, une autre fois, plus tard... dans six mois. Je te préviens que mon opinion n'aura pas varié. »
Il avait, dans le ton et les attitudes, de quoi diriger l'esprit de sa fille vers le chemin de la porte. Mais ce n*est pas commode d'inspirer l'idée de partir à quelqu'un qui, de là, ne sait pas oîi aller.
A ce moment, la baronne Saffre entra dans le cabinet de son mari. Elle s'était préoccupée — dans le sentiment de la ponctualité, qui était un des plus vifs chez elle — du retard du baron, ce soir-là, à la prévenir qu'il était à sa disposition pour le dîner. Elle dit bonjour à sa fille, en s'épargnant d'exprimer sa surprise de la trouver là. Avec la prudence légère qui lui servait à toujours s'effacer, elle rendit presque tout de suite imperceptible que sa personne était maintenant en plus dans la pièce.
Marie-Blanche, à travers le désordre de son esprit, ne se leurra pas de l'idée que la baronne pût lui apporter le moindre appui matériel ni un refuge moral. Mais elle fut immédiatement remontée par le sentiment de n'être plus seule avec son père, et d'avoir auprès d'elle, sinon une assistance de mère, du moins une présence de femme...
Depuis un instant aussi, des lueurs de pensée avaient cominencé à lui faire entrevoir le mobile auquel le comte de Grommelain avait obéi en lui déclarant si nettement la guerre... Elle vit enfin l'évidence que, s'il était entré dans la voie judiciaire, ce ne pouvait être que pour y aller loin, et sans doute jusqu'aux extrêmes de la légalité...
Alors, acculée à la nécessité de se dévoiler un peu, elle affronta résolument les reproches de son père, en lui disant :
a Et si je n'avais d'autre but, en voulant faire un procès à mon mari, que de lui retirer l'avantage d'être le premier à en entamer un contre moi?... Oui donc, en ce cas-là, me laisseriez-vous encore me dépêtrer toute seule?.., »
Saffre fronça les sourcils. Il avait pris contact avec la vérité, et répondit rudement :
a Marie-Blanche, ne mens plus!... Avoue que tu as commis quelque action dont ton mari s'est armé contre toi?... »
La jeune femme détourna la tête sans la baisser.
a Soit! reprit SafFre, je n'ai rien à changer de ce qui est déjà dit. Tu n'as qu'une ressource, c'est d'obtenir ton pardon, quand bien même, au nom de vos .enÊints, il te faudrait l'implorer à genoux!...
— Jamais ! cria-t-elle.
— Ainsi... grande maladroite!... tu t'es laissé prendre en faute!... C'est ignoble, et c'est grotesque!... Dieu sait que tu n'avais cependant pas un maiû gênant!... Mais tu n'auras pas eu de cesse que ta conduire />e lui ait sauté aux yeux! D'ailleurs, tu te trahissais toi-même, chaque jour, par tes propos, tes toilettes, par tant de modifications dans tes manières!... Voici des mois que, en ce qui me concerne, je devinais, je flairais...
— Quoi? fit-elle effrontément.
— Va, va! un père n'est pas aussi godiche qu'un maril... Depuis quelque temps, tu me faisais l'effet d'une femme à la veille de mal tourner et qui n'attend qu'une occasion... pour jeter son bonnet par-dessus les moulins!... »
Un éclair de malignité méprisante brilla dans Les prunelles de Marie-Blanche. Elle avait eu presque envie de railler, en entendant la preuve que, pendant six ans de vie si légère, elle avait dupé ce grand manieur d'êtres, ce profond voyant des choses qu'était le baron Saffre! Et elle garda au coin des lèvres un amer rictus où se tordaient les souvenirs de ces déjà longues années de rendez-vous, avec leurs plaisirs incertains ce tous leurs changements d'hommes : c'était la ride de lassitude pour tant de baisers consentis à tant de gens, qu'elle n'avait jamais aimés mieux qu'une foule d'autres qui n'étaient pas ses amants.
« Tu pensais, gronda Saffre, n'avoir qu'à revenir ici pour que je me chargeasse d'arranger tes sottises!... Non pas... Je suis, à l'heure qu'il est, convaincu que tu as tous les tons, puisque tu n'as pas réclamé, quand je t'en attribuais... Par conséquent, tu dépends de ton mari. Je n'ai rien à redire contre l'exercice de ses droits!... Et, au surplus, il ne saurait me convenir de m'humilier devant cet individu, en sollicitant la grâce d'une coupable!...
— Je ne m'attendais pas, repartit sournoisement Marie- Blanche, à vous voir si rigoriste! »
Et, d'un regard, elle alla chercher sur le visage de sa mère l'expression, même muette, d'intelligence qu'elle estimait en avoir méritée, au moins un peu, par la perfidie de son intonation. Mais la baronne SafFre était impassible, anéantissant sa physionomie en une pâleur douce.
Dans un bourdonnement de l'âme, il semblait à Marie-Blanche que les événements s'agitaient autour d'elle, ainsi que des grands gestes de bras par lesquels elle aurait été renvoyée de toutes parts. Et elle n'éprouvait plus qu'un bizarre instinct de nuire, cet instinct de conservation d'une guêpe chassée qui fonce sur le péril et pique dans le hasard. Elle reprit âprement :
a Puisque ce n'est pas un titre envers vous que d'être votre fille, et votre fille en peine, ce serait en tout cas équitable que vous ayez une in-
dulgence exceptionnelle pour les faiblesses de n'importe qui!...
— Plaît-il?
' — Je veux dire que personne n'est parfait!... que ceux qui observent les autres, sont observés aussi!... et que vous auriez été plus juste, en étant moins sévère!... »
Saffre se campa devant Marie-Blanche, lui opposant la menace de son large front :
a Ah! pas d'apologues!... Exprime-toi complètement, si tu es capable de franchise? »
Les vibrations d'une colère contenue secouaient ce colosse d'orgueil et de tyrannie. Il ignorait encore ce que c'était que d'être bravé en face... Mais il n'aurait pas dû défier Marie- Blanche de le faire!... Pouvait-il cependant deviner quelle dose de frénésie, au cours de tous les dévergondages de la vie, s'était artificiellement ajoutée, dans les veines de sa fille, à cette passion de l'aléa, au sang d'insoumission qu'il lui avait transmis?...
Celle-ci ne broncha point, ne fléchit pas.
<r Vous voulez que je vous nomme, par leurs noms, les femmes que, du jour où j'ai été en âge de comprendre leur rôle, vous m'avez successivement présentées en exemples, dans cette maison même, par les hommages que vous leur décerniez... et par le tribut que vous leur payiez!... acheva-t-elle en ricanant.
— Oh! Marie-Blanche! murmura la baronne Saffre, mon enfant!... Tu oublies que je suis là!... »
La comtesse de Grommelain tourna vers sa mère un visage égaré. Celle-ci lui adressait des signes de maladive timidité, pour qu'il en fût fini avec ces lamentables débats, d'où se dégageaient tant d'iasalubres tristesses, a Ah! semblait dire l'attitude de la baronne Saffre, ne vois-tu donc pas comment j'ai compris mes devoirs d'épouse? N'ai-je point, moi, principale intéressée, constamment fermé les yeux sur les agissements de ton père?... Et que sont toutes ces misères, auprès de la question de se bien ou mal porter?,.. »
Le baron Saffre, frémissant d'indignation, déchaîné par l'offense, s'était avancé vers sa fille, qu'il saisit violemment aux épaules. Leurs deux regards se choquèrent, ivres de rage absolue peutêtre plus encore que de l'hostilité qui avait éclaté dans leurs rapports relatifs. C'était comme si tous leurs tourments au monde, comme si tout ce qu'en outre ils avaient accumulé contre autrui et contre l'existence, se £ùt ainsi débouché parla, simultanément. L'échange qui se fit alors entre les yeux du père et les yeux de la fille contenait une essence étrange. Il y avait la démence latente d'âmes qu'avaient empoisonnées, chez .'/une, la drogue inavouée dont elle colorait les monotonies spasmodiques de ses débauches, chez l'autre,
LE COMTE DE CROMMELAIN 23f
Tencre des calculs et des signatures cabalistiques dans lesquels il voyait s'évaporer For, les pierres de taille et les immenses cimes de sa fortune...
a Va-t'en! cria SafFre, tu es une fille insolente , et rebelle!... une femme perdue!... Tu m'es in- ' connue désormais, sauve-toi où tu voudras, je te chasse!... »
Et à sa femme qui, les bras levés au ciel, avait fait quelques pas, il dit :
^ Vous, s'il vous plaît, laissez-moi couvrir votre dignité en même temps que la mienne...
Ne vous interposez pas... Je n'écouteplus rien !... »
La baronne, tenue en respect par les objurgations de son mari, dont elle révérait le génie de millionnaire, glissa seulement ces mots dans l'oreille de sa fille :
« S'il t'est pénible de rentrer tout de suite chez toi, va habiter pendant quelques jours chez ton frère ou chez ta sœur... »
... En se retrouvant à nouveau dans la rue, — où elle avait été littéralement jetée, — Marie- Blanche partit à l'aventure, titubante... Tout l'avenir lui faisait l'effet d'être fermé devant son esprit... Et surtout elle se sentait exclue de ces prochaines réunions de plaisir, annoncées, acceptées, pour lesquelles, si délicieusement, elle s'était préparée. Il allait y avoir relâche. Oui, c'était la clôture! Marie-Blanche, de soir en soir, ne jouerait plus les petites reines, au milieu d'assi-
dus courtisans! Finies, ces fêtes d'élégance, de joie et de gloriole, dont, en un instant, par un accès de mémoire, elle revit les cartons étages au long d'une glace de son cabinet de toilette!... Alors, quoi? Fallait-il se décommander tout de suite de tout cela? ou bien y manquer au dernier moment? Problème!... Et des larmes, chaudes et vives, ruisselèrent sur ses joues, à la pensée de la chère belle robe en satin abricot qu'elle avait justement essayée, quelques heures auparavant... C'était bien la peine de s'être tant remuée afin d'avoir cette toilette à temps pour le diner de la générale de Clefcy-Borcq, dont on savait maintenant qu'il était offert en l'honneur d'une infante!...
Mais, la minute d'après, les pleurs de Marie- Blanche flirent séchés par l'âpre violence d'un subit sentiment qui la secoua. La plupart de ces femmes, aux turpitudes desquelles le baron Saffre venait de faire allusion... elles seraient là, à cette réception, entourant la princesse royale de leurs compUments heureux, de leur coquetterie triomphante, de leur odieuse sécurité!... Ainsi rien n'aurait donc été modifié à l' encontre de toutes ces autres qui, certes, valaient moins qu'elle, cent fois moins, peut-être mille fois, mais qui avaient la chance imméritée de ne pas connaître encore cette honteuse surprise, cette misère dénudée du flagrant délit!...
LE COMTE DE GROMMELAIN l^J
Non, non! ça n'était pas possible, ça n'était pas Dieu permis que ces dames continuassent à être tranquillement rieuses avec de grands airs, tandis que, seule au monde, errante sous le froid du soir dans un boulevard solitaire, il n'y aurait que Marie-Blanche, la pauvre et pauvre Marie- Blanche, à se lamenter, et à se savoir, jusqu'au fond du cœur, désespérée, déshonorée et désinvitée!...
La lanterne d'un bureau de poste, à quelques pas de là, tendait sa lueur d'appel, sourde, traîtresse. Marie-Blanche y alla tout droit de façon automatique, comme une machine lancée, qui déraille destructivement. Elle demanda des cartestélégrammes, des « petits bleus », dit-elle, pour la somme de monnaie qui, de sa bourse retournée, tomba dans sa main. Cela lui en procura cinq.
Alors, avec ce large tracé de majuscules dont elle était experte à employer l'anonymat, elle fit savoir à celui-ci que si l'on ne voyait plus de diamants à sa femme, c'était que le ténor Aquilini, disait-on, les lui avait coûtés; elle écrivit à celui-là que sa femme devrait profiter d'un reste de jeunesse pour remplacer enfin le crétin de vicomte qu'elle avait fini de ruiner; elle indiqua à un autre le numéro de la ce petite garçonnière » de la rue de Balzac, où on le trompait à la journée. Cela, Marie-Blanche le savait bien, puisque c'était l'intéressée elle-même qui lui en avait fait
la confidence. A un autre encore, elle nomma quel père tout le monde désignait pour la dernière fillette dont il venait d'être gratifié...
Elle avait rédigé et fermé tout cela, au fur et à mesure, sans reprendre haleine, obéissant aux transports de Tinspiration...
Il restait un a bleu ».
A qui écrire encore?... Ce n'était certes pas que les histoires à conter, en ce genre, fussenr épuisées!... Rien que Saffre, tout à Theure, avait signalé, à cet égard, bien d'autres personnes! Qui ça donc, au fait?... Qui choisir, de toute préférence, puisqu'une seule carte restait à utiliser... Oui, à qui en vouloir, immédiatement, le plus?...
Et sans prévoir encore à quel destinataire ce message allait être réservé, elle commença ainsi:
c Comme cocu, vous êtes la risée de Paris... »
L'aflirmation de ce sentiment public pouvait, en effet, s'appliquer également au cas de qui que ce fût, au plus digne des hommes comme au plus indigne.
ce C'est de l'amant de votre femme, conânuat-elle, que vous avez fait votre meilleur ami... »
A nouveau, c'était demeurer là dans la plus universelle des généralités... Marie-Blanche, ne sortant point d'incertitude, s'attardait à ornementer les jambages de ses lettres. La phrase suivante, tracée au hasard, aboutit d'une façon un peu plus catégorique:
« Malgré votre air niais, vous avez la réputation d'être entretenu... »
Ce mot final fut un trait de lumière. Le nom I ; du correspondant, jusque-là ignoré, se suggéra , , , ' de la sorte. Marie-Blanche inscrivit le pli à Ta- v*' '^ j dresse de Jacques d'Exireuil; et cela joint au reste, elle jeta dans la boîte tout ce paquet de venin.
Après cet accomplissement de besogne, elle se retrouva sur le trottoir... Mais quelque chose de mystérieux s'était emparé d'elle sur tous les points de son être, la dirigeant, manœuvrant ses résolutions, lui tiraillant les membres comme par une ficelle à pantin. C'était parce qu'il se faisait tard, et qu'un long temps avait dépassé l'heure habituelle où la manie de la jeune femme lui commandait de pratiquer ses « piqûres » du soir. Le plus impérieux des vices auxquels était asservie cette créature se réclamait en elle avec une rudesse pressante, et Tagitait dans cette détresse qu'on appelle l'état de besoin.
Pour lors, elle voyait briller, dans son esprit, le reflet doré du petit instrument de délices, du joujou de torture, dont l'usage seul lui restituait maintenant un équilibre relatif et une espèce de personnalité. Et, à travers ses divagations, ce fut sous cette influence qu'elle se trouva ramenée jusque chez elle. Elle avait suivi le mirage qui dansait devant ses yeux, et qui presque tentait
sa main de le saisir... Elle se vit soudain au seuil de son hôtel, elle sonna, elle entra sans encombre et gagna ses appartements, uniquement guidée dans les ténèbres de sa conduite par l'étoile imaginaire de ce paradis mortel.
C'était l'intoxication delà morphine qui, substituée à tout en elle, y exerçait la puissance maritale, l'autorité paternelle et le rôle de propre conscience. C'était sous l'empire de ce sortilège qu'elle venait, en moins de deux heures, de se pâmer comme une bacchante et d'écumer comme une furie, d'être tour à tour la perte d'elle-même et la perte des autres... peut-être même par surcroît indirectement parricide!... Elle n'y pensait pas, mais pourtant le sort, quoi qu'il dût advenir, en était jeté!... C'était toujours cette magie inoculée en sa chair charmante de possédée, qui la faisait haleter et geindre, tandis qu'elle tâtonnait encore dans ses tiroirs désordonnés et sur son corps impatient... Et, enfin, c'était cela qui la faisait à présent se détendre, lui tardait les joues d'un bien-être rose et, pour quelques instants, posait sur sa bouche impure un sourire de petite enfant!...
Peu de temps après le retour de Marie-Blanche, sa mère survenait dans la demeure et demandait à être introduite auprès du comte de Grommelain. Après délibération, le baron Saffre avait ef-
fectivement résolu de faire tenter par sa femme un essai de réconciliation entre les époux.
Le comte, avec un journal dans son fumoir, se complaisait à lire les nouvelles diverses d'une journée qui présentait l'intéressante particularité d'avoir, en ce qui le concernait, été bien remplie. Il marcjua un empressement poli à recevoir sa belle-mère.
Celle-ci débuta, de sa voix la plus grêle, s'accompagnant des mouvements frileux qui lui servaient à rappeler que sa santé était fragile, avec prière de n'y pas toucher :
« Le fait que je sois dehors, mon cher ami, à cette heure, vous en dit plus que des paroles sur la vivacité de mon émotion. »
Grommelain s'inclina et répondit :
a Vous êtes alors au courant de ce qui s'est passé aujourd'hui?
— Ohl fit la baronne SafTre en étendant bien vite les mains en avant pour empêcher toute explication de venir lui faire mal, je ne veux rien savoir de positif... Ne me renseignez point! Ne me bouleversez pas la tête, au nom du ciell avec des détails superflus. J'admets que tous les torts soient du côté de Marie-Blanche!... D'ailleurs, la malheureuse enfant est plutôt trop sincère; et elle ne s^est pas comportée de façon à se faire valoir, dans la discussion qu'elle vient, hélas! d'avoir avec son père... Moi, je ne suis ici
que pour en appeler à la générosité de vos senaments...
— Ma foi! si votre fille prend le sage parti de ne pas se défendre, je vous promets de la mé* nager autant que possible. Je n'alléguerai contre elle que le strict nécessaire. Je ne saurais perdre de vue qu'elle est la mère de mes deux fils. Mais si elle résiste, si elle se permet la moindre imputation envers moi, je la traînerai dans la boue... Je ne reculerai devant rien pour m'assurerle gain de mon procès...
— Votre procès ! gémit la baronne... Ah ! mon ami, il n'est pas possible que vous vouliez pousser les choses à cette extrémité?...
— Madame, voici peut-être six ans que ma femme me trompe à peu près sans interruption. En tout cas, il y a cinq ans que j'en suis sûr, que je le sais pertinemment, et que j'assiste, sans mot dire, à cela... »
La baronne Saffre ne vit dans cette attestation que ce qui pouvait y militer en faveur du rétablissement de la paix conjugale :
a Eh bien, puisque vous avez eu le courage, pendant des années déjà, de supporter cette disgrâce, le plus fort est fait... En cela comme en tout, est-ce que ce ne sont pas les commencements qui doivent être toujours les plus durs? »
Grommelain jugea inutile de s'expliquer sur cette question. Il se souvenait bien d'avoir con-
stamment ressenti une égale horreur d'être trompé. Pour tolérer une pareille situation, il lui avait fallu se dire sans cesse et se redire que son état de fortune ne lui permettait pas de s'en fâcher. Aujourd'hui qu'il avait une honnête aisance, aucun motif ne lui semblait valable pour ne pas répudier la femme qui le trahissait. Ses scrupules lui dictaient d'en rendre la dot, et de montrer ainsi que l'on ne tient pas un homme d'honneur avec de l'argent, du moment qu'il n'en a plus besoin.
La baronne SafFre était navrée du mutisme dans lequel son gendre affectait de se retrancher. Ellemême manquait de ces ressorts de dévouement et d'entrain qu'il faut pour plaider une cause, pour insister, presser et supplier même un contradicteur de sortir de son opinion.
a Çavafaireun scandale épouvantable! » murmu ra-t-elle.
Grommelain riposta inflexiblement :
cTll ne sera point arrivé par ma fautel... » Sa belle-mère, pendant quelques minutes, se tut à son tour, prise d'un genre de suffocations qui, de sa part, n'était pas un spectacle pénible ni gênant, ni même indiscret à donner en ville. Cela 'gardait une modération et une délicatesse de soupirs. Grommelain s'associa à cette crise, dont il pouvait se considérer comme l'auteur, selon l'exacte mesure qui convenait. Son
regard, pour surveiller le retour de la respiration chez la baronne, avait la sollicitude courtoise avec laquelle il aurait suivi un cigare offert par luimême à autrui et qui aurait eu Tair de s'arrêter de tirer.
Enfin celle-ci, ayant réussi à se raffermir un peu, essaya un dernier effort.
a Je sais bien, reprit-elle, que certaines considérations sont forcément reléguées au second plan, dans ces moments où les fatales questions du cœur en sont à entraîner la désunion des époux 1... Mais avez-vous suffisamment réfléchi aux conséquences, mon cher ami, de votre rupture avec Marie-Blanche ? Songez que c'est rompre aussi avec ce que la famille du baron Saffre représente, pour vous, d'importance, dès aujourd'hui... et surtout dans le futur?... »
Et elle toussa d'un air mourant, comme pour donner déjà toutes les couleurs du présent à ce qui ne se serait encore ébauché qu'en lointaine perspective.
a Je ne vous comprends pas, madame, répondit noblement Grommelain... Je ne me doute pas des choses que vous m'inviteriez à voir dans ce que vous me faîtes l'honneur de me dire.
— Eh mais! la question que je soulève mérite de reprendre le pas sur la plupart des autres, vers les âges que vous et Marie-Blanche vous aurez atteints bientôt!... Au lieu de céder à de frivoles
LE COMTE DE GROlfMELAIN 24f
dépits, que n'envisagez-vous plutôt l'avenir consolant... je puis même dire sans vanité : l'avenir très brillant qui vous est réservé?... N'avez-vous pas à attendre, de la part de mon mari et de la mienne, les plus belles satisfactions du monde?... Allez, allez, mon cher ami, encore quelques années, et vous en aurez certainement fini avec ces mouvements d'indignation illusoire où l'on serait bien léger de renoncer aux plus appréciables réalités!... Combien, sans doute, vous regretteriez alors d'avoir tout sacrifié à des griefs... auxquels vous êtes peut-être en droit de croire!... Mais ces griefs-là, on a beau les traiter comme les pires dans la vie d'un ménage, ils sont les premiers à y devenir le passé... ils ne peuvent survivre à la jeunesse de la femme!... »
Elle avait mis toute l'attendrissante faiblesse de son organisme à insinuer, à sous-entendre. En même temps, elle se promettait, tout bas, qu'elle n'irait pas au delà de cette suprême tentative. Oui, avant cinq minutes, elle aurait cessé de s'essouffler, de s'épuiser, de se faire froid davantage aux pieds et aux mains, ainsi que, en parlant, c'était sur ses malaises qu'elle s'écoutait pardessus tout.
Mais son gendre, sous l'atritude de Tindifférence, avait été cependant agacé par le petit air capable qu'elle avait eu pour faire miroiter, en appât, avec une lenteur presque taquine et sur-
tout naïve, les « espérances » successorales de Marie-Blanche.
a Oh! dit-il, si je m'en reposais sur Théritage du baron Saffre pour être dédommagé de mes déboires, ce serait mince!... »
La baronne fit une moue qui signifiait : a Ma- 2ette! vous êtes difficile! »
Grommelain s'était jusque-là retenu d'aborder .un point sur lequel il était instruit. Décidé à ne plus rien 'avoir de commun avec les intérêts de son beau-père, il avait voulu éviter l'incorrection de paraître y toucher encore quelque part, ne fût-ce qu'en paroles. D'autant que, sachant celuici en train de sombrer, il désirait ne pas s'attirer une comparaison malsonnante et possible entre sa tactique et celle des rats qui désertent le vaisseau... Mais la nouvelle physionomie de sa bellemère l'avait poussé à bout. Il prit son parti d'asséner une révélation mauvaise sur la haute estime qu'elle avait, dans la cervelle, pour l'infaillibilité administrative de son mari.
<r. Madame, déclara-t-il, à l'heure présente, la fortune du baron Saffre est irrémédiablement compromise. »
Mue comme par une galvanisation, elle répliqua, cette fois, avec une autorité naissante :
a Quelle est cette plaisanterie?
— Non, madame, je vous annonce une chose très sérieuse!... Du train où vont ses opérations,
votre mari sera bientôt parvenu à la ruine totale. Ce n'est plus à présent qu'une affaire de quelques mois... ou seulement de quelques semaines... »
La baronne Saffre était devenue méconnaissable. En entendant son gendre — cet homme posé, cérémonieux, sobre de langage — se prononcer en termes si formels, elle ne douta pas que ses informations ne fussent bien fondées.
«Voyons! interrogea-t-elle vivement, expliquez-vous!...»
Parungesteinstinctif,ellefitglisserettombersa mantille sur ses épaules. Ce simple atour dont, en montant dans son coupé, elle avait promptement enveloppé sa tête, ne s'était pas encore, depuis son arrivée, déplacé d'une ligne sur son front. Mais dorénavant elle se montrait tout yeux et tout oreilles. C'était à partir de cet instant nouveau qu'elle s'installait, qu'elle s'asseyait dans la conversation.
Grommelain consentit à être aussi communicatif que sa raideur naturelle le lui permettait.
« Je ne voudrais, dit-il, ni ne saurais entrer dans des détails techniques. Ce que je puis dire de la conception à laquelle votre mari aura dû sa perte, c'est que si elle a été grandiose à l'origine, elle est vite devenue insensée... Évidemment que^ pour arracher à un lutteur aussi acharné que lui une fortune telle que la sienne, il aura fallu un formidable engrenage!... Mais, à notre époque, vous avez plus d'une fois entendu parler, n'est-ce
pas? de catastrophes aussi gigantesques!... En ce lïnoment, madame, votre mari est aux prises avec ^ la spéculation, sur tous les marchés du monde, depuis New-York jusqu'à Berlin. De ceux qui s'étaient associés à sa chance, il n'en est plus un I seul debout aujourd'hui. Le baron Saffre doit à ^ f/,sQS moyens extraordinaires de tenir encore; mais y a/ il va tomber, c'est son tour!... »
^\ -'V ^^ véritable miracle, une cure merveilleuse
J^^ s'opérait dans tout l'être de la baronne. C'é-
taient un éclat du regard, une animation des traits, un rétablissement de couleur aux pommettes.
a Êtes-vous bien certain, demanda-t-elle avec force, de l'exactitude de vos renseignements?... — Absolument! »
Mais pour insister sur cette matière elle avait de la vigueur de reste. Elle ne tenait pas en place; elle pensait en une seconde, et questionnait en un temps moindre :
« Pouvez-vous me dire comment vous avez été
.^'^ ainsi informé?
— Par quelqu'un de très sûr.
— Pensez-vous que cela se soit ébruité déjà dans le public?
— Je ne le crois pas... La personne qui m'a prévenu, et qui était en situation de bien savoir, n'est nullement indiscrète; elle a jugé seulement avoir vis-à-vis de moi à s'acquitter d'un devoir de bonne compagnie...
— Cette personne a-t-elle également prévenu Arthur et mon autre gendre?
— Non! répondit-il dédaigneusement.
— Ah ! c'est un ami personnel... à vous seul? » Le comte de Grommelain précisa, de haut :
a Une simple relation, mais quelqu'un avec qui nous nous sommes toujours connus, de famille... »
La baronne passa à un autre sujet. Aucune trace ne demeurait plus, autour d'elle, du halo d'indifférence et de langueur dans lequel on l'avait toujours vue vivre... Elle s'était accoudée sur un guéridon, de façon vaillante et familière. Et deux de ses doigts, dans une pose aiguë, faisaient une fourche bien solide, bien onglée, pour soutenir son menton.
a Voyons, observa-t-elle d'un ton énergique, je ne peux pas laisser tranquillement une pareille calamité s'accomplir?... Mon ami, je m'adresse à vous, de toute mon âme, comme au père de mes petits-enfants, comme à mon fils... que vous êtes, devant la loi de Dieu et celle des hommes I... Aidez-moi!... Indiquez-moi ce que j'ai à faire?...
— Dame! c'est délicat... La manière la plus correcte, à mon avis, pour arranger les questions de famille, c'est de les remettre aux gens de^loi... Consultez votre notaire. Il est sûrement au fait de bien des choses. .. Le baron Saffre a dû, à bien des reprises, vous soutirer votre signature?...
2fO L ARMATURE
— Oh! pas souvent!... je me serais méfiée!
répliqua-t-elle très doucement.
— Eh bien, dépêchez-vous!... Il est peut-être temps encore de sauver pas mal de choses... un gros morceau même, qui sait ?
— Demain matin, mon mari s'absente pour quarante-huit heures... A son retour, mes dispositions seront déjà prises, je n'aurai rien négligé, et j'aurai agi!... »
Elle s'était levée, souple, prompte, et prête à ^v^ tout. Elle saisit les deux mains de Grommelain et
■xf
^ les serra affectueusement. Elle prenait congé sans ) que l'ombre même du nom de Marie-Blanche fût \/r revenue entre eux; elle s'en allait, murmurant des •' remerciements, électrisée par l'émoi, guérie par la saine stimulation qu'elle venait de recevoir. Tandis qu'en silence elle était reconduite par son gendre jusqu'au perron, son sentiment d'un devoir sodal à remplir vis-à-vis d'elle-même lui ^y prêtait presque des grandes allures de résurrec- ' tion. Une idée enfin la transfigurait : c'était d'avoir à conserver cette vieille opulence qu'inconsciemment elle avait toujours dû aimer vaste autour d'elle et chaude d'épaisseur, pour que sa propre existence, sans besoins apparents, y pût jouir d'une petite retraite... toute petite... au centre.
JACqUES D EXIREUIL 2^1
JACCiUES D EXIREUIL
î ISELLE , un peu souffrante, était revenue, au sortir de table, s'allonger sur la chaise longue de sa chambre. Légèrement pâlie, elle restait toute belle dans ce déshabillé de velours azuré, dont les douces fourrures montantes, autour du cou, la dorlotaient. De temps en temps, elle toussait bien fort; mais ce n'était, en somme, qu^un rhume. Elle pensait avoir pris cela soit aux Français dans la loge de Saffre, soit au dîner de Didi de Mulleville, à moins que ce ne fût à ce café-concert où l'on était allé — avec les Bréhand, quelques hommes encore, et toujours avec le baron Saffre — entendre chanter
Fichette Lanlaire. Car depuis bien longtemps déjà M™* d'Exireuil s'efforçait à toutes les combinaisons imaginables pour restreindre le nombre des soirées à passer seule à seul avec son mari. Autrefois, elle rusait, au contraire, afin de soustraire au monde le plus d'heures possible et les réserver aux épanouissantes tendresses de l'intimité et des bavardages à deux. Mais cette chère tradition était morte ' aujourd'hui, étouffée au fond même de son cœur.
En ce soir de tête-à-tête, Giselle s^était réfugiée dans la lecture. Une lampe, hissée sur une longue tige, l'inondait d'une lumière toute fine, à tomber de si haut, que captait sans rudesse un vaste abat-jour blanc. La jeune femme fuyait ainsi la conversation conjugale, qui était devenue pour elle un supplice. Sa verve y avait été changée en silence; et elle subissait la nécessité de cette loi par laquelle des êtres sentent qu'ils n'ont rien à se dire, du moment qu'ils ne se disent pas tout.
Jacques d'Exireuil aussi n'avait envie que de se taire, et se perdait en songeries sur une cause grave, dont il n'était nullement pressé de faire partager le souci à sa femme... Il avait été à même, depuis peu, de s'apercevoir qu'un formidable écroulement menaçait la fortune de Saffre. Obéissant au scrupule des compagnonnages de naissance, il avait cru, par égard mondain, que le premier de ses devoirs était de prévenir le comte
JACQUES D EXIREUIL 2f)
de Grommelain. Mais ceci fait, il ne s'exhortait plus lui-même qu'à combattre les certitudes de son propre pessimisme. Des fréquentations constantes venaient de lui montrer, à l'œuvre, comment s'y démenait le géant de finance auquel il était attaché. A force d'en écouter les impudentes théories sur les gens et les choses, Jacques réussissait presque à se persuader que l'impossible devait être le moyen tenu en réserve par le grand baron. Il espérait tout des derniers recours dont s'aviserait celui que, en hochant la tête, avec une famiUarité de haute considération, il appelait a le vieux » quand il n'y avait là que Giselle pour l'entendre... et pour devoir en rire.
Jacques, dans ses méditations, se tenait appuyé contre la cheminée, les mains basses derrière le dos. Avec son visage régulier et martial, il avait cette attitude exclusivement masculine, cette façon de se chauffer où les hommes — quand ils n'en profitent pas aussitôt pour pérorer — contractent du moins un air vague d'occuper ce genre de poste par droit de mérite.
Sur ces entrefaites, le valet de chambre entra, et ressortit après avoir présenté, sur un petit plateau d'argent, une carte-télégramme à M. d'Exi- — reuil.
Celui-ci, avec une lenteur négligente, déchira le pointillé.
c Qu'est-ce que c'est? » demanda Giselle, détachée pour un instant de sa lecture.
Jacques, en lisant le contenu du pU, n'avait eu d'autre expression que d'écarquiller les yeux.
« Rien! répondit-il... Une stupidité!
— Une stupidité pressée, en tout cas, puisqu'on vous la télégraphie!... »
Do papier bleu il avait fait une boulette. L'urgent était de détruire cda, pour n'avoir pas même à en refuser la communication. Jacques, dans les bûches flambantes, jeta la dépêche, qui rebondit SUT le tapis. Il la rattrapa vite avec des pincenes et l'enfonça, l'ensevelit au fond du feu.
a Mais êtes-vous drôle! observa Giselle qui avait suivi ce manège... Que signifient ces cachotteries?... »
Elle affectait de rire. Mais tout ce qui pouvait se produire autour d'elle d'un peu inusité, son hyperesthésie inquiète l'éfîgeait aussitôt en mystère.
« Chut! répliqua Jacques... Ily avait là dedans une ordure. Je l'ai brûlée!... »
Giselle n'insista plus. Elle eut un mouvement de lectrice fervente qui lui fit réinstaller ses épaules contre le dossier de son siège, tandis que ses mains se joignaient pour porter le poids de son livre. Et ses yeux parurent se fixer attentivement sur l'intérêt du texte... Mais, à travers un brouillard de distraction, elle ne percevait ni
JACQUES D EXIREUIL 2f)
l'âme ni la physionomie des lignes; ce n'étaient plus en cet instant, pour elle, que des barres noires^ uniformément indifférentes et sans mobilité de signification.
Son mari, provoqué par l'indignation à penser plus activement qu'à l'ordinaire, stimulé par une aigreur de rage impuissante et de rancune indéterminée, se perdait en conjectures sur l'origine de cet ignoble billet. Personne d'abord, parmi ses relations, ne lui semblait capable d' une pareille infamie... Et, en dehors de là, il ne se connaissait d'ennemi nulle part. Il n'entrevoyait seulement pas une cause d'inimitié entre lui et qui que ce fut... Cependant le fait avait parlé et s'imposait : un acte de haine venimeuse venait de s'aJBîrmer v contre Jacques. Et celui-ci sentait encore ses doigts crispés d'y avoir, une minute auparavant, tenu la preuve que quelqu'un le détestait bien vilainement!... Une hypothèse qu'il ne trouva pas inadmissible, ce fut d'avoir peut-être, sans pouvoir s'en douter, excité des jalousies, depuis plusieurs mois?... Dame! c'était vraisemblable qu'il eût nui à certaines convoitises, contrarié des calculs, déconcerté quelque combinaison, en occupant une place... aussi enviée que celle dont l'avait investi la confiance de Saffre!
Une à une, Jacques repassait dans sa mémoire les phrases du « petit bleu »... Ah! vraiment, de tant d'intentions méchantes, la plus maladroite
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était peut-être d'avoir voulu lui faire accroire qu'il tût «la risée de Paris »... Rien que pour préciser les rôles sur ce point, Jacques regrettait de n'avoir point été vu, quelques heures plus tôt, par l'auteur de cette calomnie non signée. Oui, pendant le temps où, avant de rentrer diner, il avait été flâner un peu au club. A ce moment-là on n'aurait eu qu'à considérer comment il était choyé, questionné, et soigneusement écouté, sur les choses de la politique ou de la Bourse, par Ringemont, Arcole, le marquis de Fé... un tas d'autres encore!... Pas moyen de chicaner làdessus!... Jacques avait le sentiment bien acquis d'être de plus en plus consulté comme un oracle depuis que son intelligence avait la réputation d'être cotée si haut par le baron SafFre!...
Puis, quel « ami intime » avait-on eu le projet de lui dénoncer?... Et qui donc aurait-il eu le moindre motif d'accuser? Parmi les amis de la maison, aucun n'avait exactement la qualité d'intime... Certes, Jacques et Giselle comptaient un certain nombre de relations excellentes; mais toutes étaient sur un rang à peu près égal. Et de part et d'autre, à cette distance, on conservait une façon relative de cérémonie. Au nombre des plus familiers, MuUeville, Caystrun, Bréhand étaient tous trois mariés. A vrai dire, Tarsul, Chalacet et Renève ne l'étaient point. Mais enfin aucun de tous ces gens-là n'était reçu dans le mé-
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nage ou ne le recevait seulement moitié autant, par exemple, que quelqu'un qui, à proprement parler, n'était même pas un ami, ni rien de plus qu'une connaissance utile: le baron Saffre!
Quant au reproche d'être entretenu par sa femme, Jacques le jugea encore plus ineptement écœurant que le reste... Pauvr^^petitel II était le premier à la plaindre, dans leur sort sans famille, hélas! ni assistance possible au milieu de la vie, de n'avoir en tout et pour tout qu'à compter sur le mérite d'un mari... qui pou vait mourir, tomber malade... Oh ! Jacques savait bien, mois par mois, à un sou près, ce que Giselle était réduite à n'attendre que de lui-même, de lui seul, d'un mari vaillant, dont le travail. Dieu merci! avait été tout de suite lucratif et récompensé, grâce au baron Saffre!...
Mais la persistance avec laquelle revenait ce nom finit par obliger Jacques à reconnaître les empiétements que le baron avait faits sur son existence, effectivement. Toujours la perspective de Saffre se présentant à l'horizon de tous les embarras résolus, surgissant partout comme explication pour les choses ou comme terme de comparaison pour les individus!...
Bien entendu, Jacques se gardait de l'ingratitude qu'il y aurait eue à s'irriter si vite contre un bienfaiteur... Mais n'était-ce point pourtant par la faute de Saffre qu'avait été provoquée l'agres-
i^:^ ,J^ sion de ce message anonyme? Car, il n'y avait ^^'m \ plus de doute à avoir, la source de toute suppo-
sition malveillante avait dû partir de l'attitude du baron, de son insouciance du qu'en dira-t-on, des grosses manières outrecuidantes qu'il avait d'être obligeant sans précaution!... D'abord son obligé, avant toute personne, n'avait-il pas été stupéfait, presque décontenancé, quand SafFre lui avait institué en ses conseils une sorte de prébende, qui ne s'était faite acceptable qu'en étant une place d'honneur autant que de bénéfice?... A coup sûr, Jacques d'Exireuil s'accordait à luimême d'avoir, par le concours de ses capacités, largement justifié la confiance du baron Saffre. Ce dernier, dans le choix de son auxiliaire, avait eu la main heureuse!... Mais Jacques se souvenait parfaitement du petit froissement de tact qu'au premier abord il avait éprouvé à être ainsi estimé — même si à son avantage — rien que sur la mine, pour ainsi dire.
Soudain, une pensée nette et simple, une clarté d'instinct naturel se logea dans la cervelle de Jacques, et dissipa toutes les idées légères et fallacieuses qui venaient d'y obscurément danser. * Oh! c'était encore loin d'une suspicion contre Giselle!... Mais c'était une aube de clairvoyance, dans laquelle il commençait, au fond de lui, à discerner des formes confuses de vérité, et où ses sentiments à l'égard de Saffre accusaient pro-
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gressivement des aspects d'antipathie, de méfiance, puis de colère...
Ah çà! se disait-il, si ma femme me trompait, est-ce que je ne me sentirais pas tout pareil à ce que je suis en ce moment?... Parbleu! la supposition est absurde; mais enfin, je suppose... Eh bien, quoi? Je crœrais ne pas l'être, de même que je crois que je ne le suis pas!... Par ma confiance je ressemble, en somme, à tous les maris dont je me suis moi-même moqué l... Je suis persuadé que je difïere d'eux en réalité. Mais qu'est-ce qui me le prouve? Où vois-je cela? Comment le savoir?... Ma ressemblance avec les naïfs me saute aux yeux; la différence, si elle existe, est forcément invisible, et je n'en trouve pas un témoignage en dehors de ma crédulité...
Par surcroît, voilà qu'on me prévient, on me met en garde... On ne me démontre rien, à vrai dire; mais enfin on prend la peine de m'écrite sur un sujet qui vaut au moins que j'y regarde d'un peu près... Et depuis une demi-heure, je reste là, bien calme, à ne pas me remuer, à laisser cette question somnoler!...
A présent, Jacques d'Exireuil avait un besoin hâtif d'être tiré du nouvel état de conscience dans lequel il venait de s'engager. Contre tous les tonnerres du ciel, il ne se serait pas résigné à être trompé!... Mais du reste, pensait-il, on n'est pas trompé, — et si on l'a été, on ©e l'est plus,
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— dès Finstant que Ton soupçonne... Et ce fut en obéissant à cette idée de soulagement cruel que, bravement, il s'infligea dès lors les pires soupçons.
Il contempla sa femme, joliment allongée, absente d'expression, sous la lumière qu'alentour elle renvoyait toute blonde, par l'effet de sa chevelure et de sa carnation.
A cet instant, il s'avisa qu'elle avait marqué une bien étrange indifférence, tout à l'heure, en ne tâchant pas de se faire renseigner davantage sur la signification du télégramme survenu... Elle ordinairement si pressée et si pressante dans ses curiosités, qu'est-ce qui avait pu retenir ses interrogations?...
Il lui dit:
« J'espère que vous ne m'en voulez pas? »
Giselle secoua la tête, négativement, sans quitter son livre du regard. Jacques remarqua qu'elle n'avait eu, pour répondre si sommairement, aucun air étonné... Comment se faisait-il qu'elle ne lui eût pas tout d'abord demandé pourquoi elle lui en aurait voulu?... Alors elle continuait donc d'avoir l'esprit présentement arrêté sur le petit incident en dehors duquel il l'avait tenue?...
a J'ai peut-être eu tort, reprit-il... Qui sait si vous n'avez pas conclu que j'aurais, moi, quelque chose à vous cacher? »
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Elle persista à ne point relever la tête. Elle fit encore non, de la même manière un peu dolente, et, par ailleurs, distraite.
Était-ce possible, observait Jacques, que la lecture l'attachât à ce point?... Il se remémora combien, en d'autres temps, elle aussi était autre, sur cette même chaise longue, dès que, de loin seulement, il lui adressait la parole. Jadis, elle aurait alors laissé bien vite glisser n'importe quelle occupation de ses mains, roman ou broderie, pour être aussitôt à l'écouter, les yeux, les lèvres et même les bras grands ouverts...
De plus, Giselle lui semblait s'éterniser dans une attitude d'immobilité... Au bout d'un certain temps, ce devint manifeste qu'elle avait omis le soin de tourner aucune page. Il la scruta dans cette absence de gestes. Il retenait sa respiration, et guettait, oppressé de l'attente, passionné pour une surveillance où il voyait que sur un point au moins il allait prendre sa femme, et très longtemps patient afin d'en augmenter la certitude de sa prise...
Désormais, Jacques avait le témoignage matériel que cette soi-disant liseuse jouait une comédie!... A quoi songeait-elle?... C'était bien incroyable qu'elle eût pu flairer, à un degré quelconque, la signification de la troublante ^dépêche... Mais, au fait, pourquoi n'aurait-elle pas su, à l'avance, qu'elle en était menacée?... Ou
encore, si elle était dans le perpétuel péril du parjure, cela ne devait -il pas suffire pour lui faire voir une révélation toujours prête à sortir de toutes les circonstances?... Oh! comment découvrir si quelque chose était ou non caché au fond, tout au fond de cette tête adorable, et peut-être exécrable mortellement?... Oui, comment distinguer, dans les ombres impénétrables, inabordables, de la pensée d'autrui,.entre un secret bien dissimulé et ce qui n'y serait que le pur néant de tout mensonge?...
Tout d'un coup, Jacques interpella sa femme, d'une voix dont elle perçut l'altération.
« Giselle!... » cria-t-il, sans plus...
En levant vers lui son visage absorbé, elle y avait mis, cette fois, une expression de surprise. Mais elle perdit tout de suite contenance, en apercevant l'attention persistante et bizarre qu'il dardait sur elle... Elle n'eut pourtant pas une contraction ni un tressaillement des traits. Son émoi fut plus grand, presque grandiose. En cette seconde, dont tant d'affinités sentimentales et sensuelles entre ces deux êtres leur faisaient réciproquement concevoir tout le tragique, le plus idéal des phénomènes physiques s'accomplit sur la jeune femme. Ce fut, à fleur de peau, cette rouge apparition de la conscience humaine.
Giselle rougit d'une rougeur qui, croissante et ardente, lui venait comme d'un enfer. Elle se vit
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sans ressource, devant cette mystérieuse désertion du corps ne couvrant plus la trahison de Fesprit^ dans cette révolte imprévue de la chair livrant l'âme, son chef coupable.
Pendant un instant d'hésitation soleniielle, cet aveu muet déchira le silence, comme une illumination de vérité.
Puis, d'un seul bond farouche, le mari se rua sur la femme.
Avant d'avoir trouvé quoi faire ou dire, Giselle sentit capturer toute sa pensée, toute sa vigueur, et les ruses imaginables, les fourberies presque admissibles, toutes les lâchetés que légitime une faiblesse éperdue... Enfin, tout ce qu'à cette minute elle était de palpitant et d'épouvanté, de vivant encore, venait d'être mis en état d'arrestation par les deux mains qui l'avaient saisie et se fermaient sur ses poignets comme des anneaux de fer.
Sans délai pour respirer, tous deux tront à front, Jacques lui jeta le mot définitif, qui supprimait le moindre espoir de doute, la moindre chance de nier, le nom écrasant, indiscutable et sinistre, ainsi qu'un blasphème :
a SafFre!... » hurla-t-il en une seule exclamation.
Cela exprimait tout. Il n'avait rien à ajouter. Elle n'avait rien à répondre. Dans cette courte clameur, l'un et l'autre s'étaient assez entendus*
Giselle ne desserra pas les dents. Elle détournait la tête, pour échapper au souffle de fureur divinatoire dont il lui brûlait la figure.
« Ainsi, c'est vrai?... »
Elle ne protestait toujours pas. Un râle sortait de sa bouche. Elle fermait les yeux, et secouait convulsivement tout son être. Ses bras se tordaient sous une telle meurtrissure que, sans savoir ce qu'elle faisait, elle était nerveusement contrainte, par la torture physique, de se battre... . a Mais répondez donc quelque chose!... Parlez un peu... ou tâchez au moins de crier! » fit-il férocement, en la secouant pour la mettre debout.
L'élan fut si brutal qu'elle en retomba devant lui sur les genoux, et que le parquet en résonna lugubrement à travers le tapis.
« Je n'ai qu'une chose à te répondre, proférat-elle avec des sanglots... C'est que je respire enfin, puisque je ne te mens plus!
— Vous savez ce que mérite une femme comme vous?...
— Oui, tu peux me tuer... Maintenan t je suis xlélivxée, je suis heureuse... je t'aime!
— Taisez-vous!...
— Je t'aime!... je t'aime! » répéta-t-elle avec exaltation.
Elle retrouva des forces pour rapprocher ses lèvres des mains dans lesquelles son mari l'étreignait si horriblement. Et faisant voler sa bouche
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de l'une à l'autre, elle les baisa comme des chaîneà expia trices et de rédemption.
a Assez de grimaces!... Misérable, qui vous êtes faite la maîtresse d'un vieux débauché!
— Non, non! il ne faut pas que tu dises cela!... Jacques, tu sais bien que ce n!est pas vrai, n'estce pas?... Si tu étais capable de croire une chose pareille, je ne t'aimerais plus! Tu serais pire que moi!... Oh ! cet homme, je n'ai été que sa victime pendant des instants terribles!... l'esclave que l'on maltraite et dont on fait monstrueusement son jouet!...
— Allez-vous donc me raconter qu'il aurait fait violence à votre vertu ?
— Ah ! tu railles, et ce n'est pourtant que ce qui s'est passé! Je te le jure!...
— Alors, pourquoi me l'auriez-vous caché?...
Votre devoir était de me prévenir immédiatement, pour que nous soyons vengés aussitôt tous deux... }D
Elle ne répliqua point.
« Mais, reprit-il, vous lui avez donc pardonné, à cet individu?... Hier soir encore, il m'a semblé que vous supportiez assez facilement sa compagnie?...
— Ah! bourreau! tu sens bien que je n'ai plus pourtoiquedelavérité dans mon cœur d'amour... Va, arrache-la tout entière, avec ma vie si tu veux, d'un seul coup!...
— Allons ! trêve de tirades ! . .. Après avoir été, dites-vous, violentée, n'avez-vous plus jamais jcédé à ce bandit, oui ou non?
— Je l'ai toujours exécré, repoussé, accablé <i'in jures!
— Et il s'est satisfait de cela?
— Oh! mon Dieu! gémit-elle en sa prostration, mon Dieu!... Ai-je été assez abjecte!... Écoute, Jacques! Après le jour où il m*a eu brisée, ça n'a pas été tout... j'ai connu à nouveau de pareils jours de perdition... Ah! pitié! ne m'étrangle pas tout de suite! Attends que j'achève... Oui, ses ordres sont bientôt revenus me chercher, me forcer, dans la honte où il me semblait que j'étais morte! Et j'ai reconnu que j'étais toujours là pour souffrir, pour agoniser encore, et, une fois de plus, expirer d'infamie! »
Jacques la lâcha par un transport de fureur, fermant ses poings et les brandissant dans le vide.
a Toi! dit-il... Cet homme!... Tu as été à lui, comme à moi! Il t'a eue, coname je t'avais, comme je t'ai eue!... Lui!... lui!... Comme moi! comme moi! » répétait-il avec des trépignements d'énergumène.
Et, des mains, il se pressa les yeux, ainsi que pour y écraser la vision de ce que c'était que d'avoir Giselle.
Elle gisait lamentable et magnifique, secouée
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par des sanglots, sa figure voilée aussi, l'enfouissant dans les replis de ses bras sous elle.
Jacques revint sur ce corps. Il saisit la torsade blonde qui, au-dessus de la nuque de sa femme, s'offrait en prise à un geste de sauvagerie. Et il lui souleva la tête, lui faisant ainsi une face effarée de bête qu'on porte à bou t de bras, par la peau du cou.
« Pourquoi avez- vous fait cela?... Comment avez-yous pu le faire?... »
L'indigne manière avec laquelle GieeUb était tenue lui fabriquait la plus misérable des expressions. Sa physionomie en était étriquée et toute ramenée en arrière. Le tiraillement des cheveux sur les tempes lui faisait des paupières mi-closes; et cependant elle répondit, d'une faible bouche, que la tension crispait sardoniquement :
« Je ne mérite pas de grâce... Tout ce que l'on m'a enseigné dans la vie, tout ce que j'y ai comtpris me prouve qu'il n'y a pas d'action plus impardonnable, d'offense plus atroce que celles dont tu me demandes compte... Et cependant, quelque chose proteste en moi contre ton jugement et le jugement de tous, oui, quelque chose qui se révolte et qui voudrait crier pour ma défense !... »
Jacques s'interrompit de la martyriser physiquement; il lui rendit la liberté en lui disant :
a A présent, des explications! 11 m'en faut!... Et pas de phrases! »
Restant à genoux devant lui, elle redressa son buste.
« Permets-moi, supplia-t-elle, de te parler longuement. Accorde-moi cinq grandes minutes!... Ne te fâche pas si je ne sais te dire que ce que je sais!... Comment cela est-il arrivé?... Ah! comment?... Mais, toi aussi, il faut que tu te rappelles!... Tu étais à la veille de partir pour le bout du monde. Tu venais de m'expliquer que nous nous quitterions pendant un an, ou deux, ou trois! Quant à moi, c'était le même effet que si tu m'avais dit qu'on allait se séparer pour toujours... Toi, en effet, tu acceptais cette idée que l'on pût continuer à vivre sans être ensemble!... Pourtant, tu m'aimais bien, n'est-ce pas?... »
Elle s'arrêta, osant à ce moment le regarder. Comme un sang de son âme, ses blanches larmes ruisselaient sur ses joues empourprées, perlaient aux fourrures de son col, ou tombaient en larges gouttes sur sa gorge frémissante.
« Si! poursuivit-elle en joignant les mains, si! tu m'aimais bien!... Est-ce que je ne vois pas même que, malgré toi, tu m'aimes toujours?... Ah! ne dis pas non : tu m'aimes toujours! Et, pour moi, c'est là le pire!... Va, tu ne saurais rien trouver d'aussi affreux à me faire que de me répéter que tu m'aimes encore... Quel supplice de plus, si tu me le murmurais... oh! comme autrefois, bien doucement, à l'oreille!... »
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A cette idée, elle s'écarta avec des yeux fous de peur... Et, de plus loin, elle continua :
« C'est parce que tu es un homme qu'il te paraissait possible, tout naturel même, de m'abandonner seule, pour aller remplir vaillamment ton devoir d'honneur. Et d'avance, on a convenu, sous-entendu que, chez les hommes, l'honneur passe avant tout, doit être satisfait d'abord. L'amour n'a rien à réclamer là contre; vous ne lui faites plus sa part qu'avec ce qui vous reste de temps et de sentiment... Eh bien! moi, je suis une femme, je ne suis d'abord, avant tout, qu'une amoureuse; j'étais celle qui t'adorait... Ah! Jacques, crois-moi, crois-moi! je suis celle qui t'adore!... Et quand l'amour m'a parlé pour toi, dans sa violence suprême, c'est mon honneur qui n'a plus eu qu'à se taire. En amour, tu pouvais tout me proposer, oui, d'aller tous deux nous terrer n'importe où, d'essayer de faire n'importe quoi, ou de mourir en même temps.,. C'était accepté, approuvé, je t'acclamais d'un cri de passion et de reconnaissance. Mais avec toi! avec toi!... Toujours ensemble!... Seigneur! ce qui était audessus de mes forces, ce n'était pas d'être une épouse coupable, ce n'était pas de te mentir chaque jour ni de me souiller ignoblement à mes propres yeux!... Ce n'était pas non plus de prévoir que, sous les tiens, à une heure comme celle-ci, je deviendrais peut-être l'objet de ton
■dégoût... Non! la seule impossibilité pour moi, c'était de ne pas te garder, de ne plus t'avoir là constamment, près de moi, à moi, quoiqu'il ne me restât plus qu^à frissonner de remords et d'indignité, quand tu me parlais, quand tu t'approchais de moi, et que... que... tu m'embrassais!... Alors, n^apercevantplus au monde qu'une chance, qu'un hideux moyen de ne pas te perdre... je ne me suis que lâchement défendue!... Mais, dans •ce moment même où nous sommes, ne devinestu pas quel effroyable bonheur c'est encore pour moi que tu sois ici... à me mépriser, à me haïr, à me piétiner si tu veux... et à ne pouvoir cependant empêcher que toute mon âme ne se traîne à tes pieds, et n'en baise la trace?... »
Giselle rampait, en effet, dans la pièce, cognant son front par terre et s'évertuant, envers Jacques qui reculait devant elle, à lui prodiguer les effusions ardentes de la plus humble des douleurs.
Quand il n'eut plus le moyen de se retirer davantage, de se dérober au delà, quand le mur arrêta sa retraite, sa femme le pressait toujours, le harcelait encore dans une ivresse d'avilissement sauvage. Effondrée de désespoir, prosternée, s'accrocfaant comme aux genoux d'une idole, ^ous les pleurs qui la noyaient, elle semblait implorer que son mari k tuât sans retard s'il ne voulait pas l'emporter avec lui du naufrage...
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Alors, — à ce spectacle de celle qui, depuis des années, le jour, le soir... la nuit!... était la belle moitié de son orgueil, la compagne qu'il caressait de ses respects les plus tendres, — Ut Jacques d'Exireuil ne put se retenir d'un mouve-^v*^ \ ment de pitié. "^ -'^
Il la releva... Elle eut la sensation, dans cette promptitude qui pour le moindre indice fait r.enaîtr:) un moribond à la pensée de vivre, qu'elle était sauvée...
Mais il ne prononça pas un mot : son gosier se tordit convulsivement, et il fondit en larmes.
a Ah! s'écria-t-elle, voilà ce que j*ai mérité... C'était le seul châtiment qui pouvait vraiment m'atteindre et me trouver sans courage!... »
Anéantie, elle retomba sur le siège vers lequel son mari l'avait doucement repoussée.
De nouvelles questions, aiguës etiancinantes, la rappelèrent bientôt à la réalité,
Jacques avait séché ses yeux- et repris une apparence de calme. Il interrogeait froidement, avec patience et sans méchanceté, exigeant de tout savoir, en détail... tout! D'un ton ferme et posé, comme un juge qui, pour un procès d^ mort, constitue son dossier, il s'informait des conditions pratiques, des moyens de pression morale, des dates, du comment et du pourquoi des choses, du secret de ces attentats jusqu'au fond de leur indicible... Et tant «st suggestive
cette possession par laquelle on entre dans toute la vérité d'une âme, que le mari, à chaque aveu de plus, se sentait presque reprendre un peu de sa propre femme. Et si ce n'était pas abolir chez elle le passage de l'autre, c'était du moins s'y réinstaller en maître définitif, y fouler les impressions subies, y dégrader, sous les perquisitions les plus oppressives, les empreintes gravées par autrui.
L'émotion, entre eux, ne régnait plus avec violence. Il y avait plutôt une sorte de gêne étouffante à certaines demandes. Et souvent les réponses ne se faisaient que dans une défaillance de voix, ou par des silences de honte consternés...
Une soif intolérable consumait Giselle. Elle finit par s'en plaindre timidement, comme si elle avait douté que cela lui fût permis. Son mari lui prépara de quoi boire... Puis il vint lui soutenir le verre entre les dents, parce qu'elle grelottait d'angoisse et de froid.
L'heure avait beaucoup marché, et le feu s'était éteint dans l'âtre. La couverture de la jeune femme se trouvait prête, avoir été préparée d'avance, à cause de l'indisposition qui, toute la journée, l'avait déjà tenue au coin de son feu. Jacques lui commanda de se coucher, de ne pas s'exposer à prendre plus de mal, à tousser davantage... Tandis qu'elle lui obéissait docile- i ment, il se détourna, voulant ne rien apercevoir 1
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de la beauté de sa femme, obsédé par la stigmatisante vision de Fusagè qui en avait été fait.
Une fois étendue dans son lit, Giselle éprouva un infini sentiment de mieux. De ce que, tout à l'heure, elle avait été, par lui-même, aidée à se désaltérer, le breuvage avait pris la divine vertu de s'infiltrer, goutte à goutte, en son cœur brûlant... Elle restait inerte, déchirée, brisée, mais par une délivrance. C^était à un monstre que sa conscience venait de donner le jour; mais elle n'en portait plus dans son être les immondes tressaillements.
Jacques, attendant que la nuit achevât de s'écouler, s'assit sur une chaise, au pied du Ht de sa femme... Oh! qu'elle eut de bien à le voir demeurer là, près d'elle!... Lui n'avait pas songé à regagner sa chambre. Il avait pris instinctivement une place qui, sans aucune hésitation, lui était apparue comme la sienne : à distance, et à petite distance.
Aucun d'eux n'était près de dormir. Ils ne se parlaient plus. Quelquefois leurs regards se croisaient, et s'en allaient aussitôt l'un de l'autre.
Résolu et pensif, Jacques fronçait ses sourcils noirs, tordait ses brunes moustaches, et discernait sa part entière de responsabilités. C'était . lui qui avait ruiné le ménage; c'était sa faute inconsciente qui avait mis en prostitution non \ pas seulement la vertu de sa femme, mais un
dieu des foyers plus rare encore : la passion même dont elle resplendissait pour lui... Et ne pouvant envisager ses remords face à face, il les repoussa pour se réfugier dans les conceptions plus fertiles de lu vengeance.
Bien avant l'arrivée du matin, la lampe ayant ► vacillé, ils se firent connaître, par de rapides échanges de coups d^œil, leur commune appréhension de Tobscurité... Ensuite toute clarté s'éteignit. Il ne leur resta plus qu'à s'entendre parfois respirer dans les ténèbres, quand l'oppression de leurs sentiments devenait par trop lourde. Et, la toux de Giselle résonnant de temps en temps, elle l'étouffait comme importune, dans la solennité du silence.
Ah! si Jacques avait pu ressentir et suivre r inspiration d'apposer ses mains sur le beau front, ardent et invisible, appesanti alors dans la dentelle des oreillers!... De quelle grâce royale ne disposait-il pas, pour guérir soudain les plaies dont, si près de lui, une tête adorable saignait idéalement!...
Mais c'était même plus qu'une puissance de souverain qui lui appartenait, envers le pieux repentir de cette créature. L'époux bien-aimé était grandi à la hauteur d'un maître de miséricorde infinie. Un miracle était inespéré de Giselle, et pourtant attendu avec humilité; elle n'imaginait qu'une sorte de pardon possible.
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qii^un seul croyable et vrai... Ce pardon ineffable l'aurait trouvée dans un pur recueillement de béatitude, et l'aurait laissée purifiée et chaste^ comme d'une Visitation.
... Quand la pendule sonna sept heures du matin, Jacques se mit debout subitement. Il alla ouvrir les rideaux d'une fenêtre, et, à la lumière encore basse du jour, il aperçut dans une glace sa figure décomposée par l'insomnie, son teint livide, sa physionomie ravagée, son air de mal-faiteur.
Sans tarder davantage, il se dirigea vers une issue de la pièce.
Giselle s'était dressée dans son lit.
a Où vas-tu? demanda-t-elle... Oh ! ne m'abandonne pas! Garde-moi!... »
Et, comme il ne 1 écoutait point, elle se leva, le poursuivit, et voulut le retenir en lui faisant un collier violent de ses bras nus.
Jacques se dégagea énergîquement. Avec une voix menaçante et une mauvaise expression qui fit tressauter sa femme, il lui donna cet avis :
a Ne vous mêlez point de ce qui ne vous regarde pas !
— Que vas-tu faire? murmura-t-elle en pâlissant.
— Voir le baron Saflre... »
Elle se tordit les mains et balbutia : ^ c Jacques!... quel projet as-tu donc? »
Il répondit, maïs très simplement, comme pour une chose que l'on sait bien, qui est inévitable, et dont le moment est venu :
« Je vais le tuer.
— Oh! non, ne va pas chez lui!... C'est un être épouvantable.., contre lequel tu ne pourras rien!... Il réussira à faire retomber le malheur sur toi! »
Jacques la considéra avec une expression de volonté surhumaine, en répliquant :
<t Quand on a dans le cœur tout ce que j ai pour me soutenir, on est toujours le plus fort! »
Giselle courbait la tête devant l'impétuosité de ce sentiment des hommes, auquel, une fois de plus, elle comprenait ne rien pouvoir. C'étaient encore les accents de l'honneur que, dans le transport de son mari, elle entendait gronder audessus des exigences craintives et des protestations de l'amour.
c Au moins, supplia-t-elle encore, vas-y armé ! »
Jacques lui enserra le visage avec ses doigts crispés, lui en fît brusquement sentir les griffes. Et, les narines frémissantes, mordant à la fois ses lèvres et ses paroles, il dit :
a Je vais lui sauter à la gorge, lui arracher la langue, lui crever les yeux, lui écraser la tête sous mes talons!... »
Au long des joues de la jeune femme, le froid de la chair de poule avait couru, dans les sillons
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tracés par les ongles. Un frisson des représailles <)
promises la pénétrait jusqu'aux moelles. ^ }/ '. *
c Ah! oui!... Jacques, tue-le!... » cria-t-elle du v\.c fond d'elle-même. , - *
Et dans ce départ pour des conséquences in- V, connues, dans le désordre d'adieux instinctifs,*-leurs deux bouches se touchèrent spontanément et se réunirent en un même souffle de haine, en ce vœu de meurtre qui s*exhalait des plus intimes sensibilités de leurs êtres.
LA BARONNE SAFFRE
^ABSENCE du baron Saffre avait duré près d'une semaine, au lieu des deux jours que, en partant, il comptait y affecter.
Tout d'abord, il avait éprouvé un échec complet dans sa démarche finale et ses tentatives acharnées auprès des banques anglaises. En dernier recours, — et retardant l'heure de ne rapporter chez lui que la certitude du désastre inévitable, — il était allé, par un brusque circuit, frapper à la porte du marché allemand. Mais ce suprême effort n'avait pas été moins stérile; et il n'obtint que de laisser, là encore, dans le monde de la finance étrangère, une impression étonnée de ses allures bizarres.
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Ce fut à une heure urdive du soir que Saffre, hirsute et agité, revint en son hôtel. Un aspect plus que négligé, tout à fait sale, accusait en .lui un oubli prolongé du soin de sa personne. Ce contraste avec ses normales habitudes d'élégance sauta aux yeux du valet de pied, qui lui remettait le courrier, les lettres et les cartes amoncelées dans l'attente. Celui-ci informa aussi son maître que M. d'Exireuil était venu le demander à deux reprises, avec beaucoup d'insistance, et sans vouloir croire à un déplacement de M. le baron, doat il n'avait pas été averti.
a Ah I il m'ennuie, celui-là ! cria SafFre dans un emportement insensé... Iln'^a qu'à me flanquer la paix!... Et qu'il ne m'échauffe pas les oreilles!.., Est-ce que je suis tenu à l'instruira de mes faits et gestes?... »
Puis, se calmant sans raison, et par une façon insolite de se montrer communicatif, il ajouta :
« D'abord, je lui ai, en route, télégraphié de venir demain... Il aura donc bien pu voir que je n'étais pas ici! d
Il regagna directement sa chambré. Et sans se débarrasser de ses vêtements fourrés de voyage, il se jeta dans un fauteuil, devant un grand feu flambant, avançant progressivement ses talons qui, après les chenets, en arrivèrent à s'appuyer sur les bûches. Son cerveau était morbidement transi; et il se parlait à lui-même tout haut, avec
28o l'armature
incohérence, dans une odeur de roussi qu'il ne sentait pas.
Depuis un temps assez long, il n'avait point bougé de cette attitude; et il ne s'apercevait pas que la baronne Saffre était, à présent, auprès de lui.
Celle-ci fut obligée de lui réveiller l'attention par des bonjours réitérés.
SafFre tourna enfin la tête vers la direction de la voix fluette. Il était si loin de songer à sa femme que son regard — au lieu de se fondre vers elle en insignifiance, à force d'être conjugalement intime — eut une nuance d'expression comme à revoir quelqu'un que l'on sait bien connaître, que, pardieu! Ton reconnaît bien.
a Avez-vous fait bon voyage? demanda la baronne.
— Non!
— Vous paraissez extrêmement fatigué?... »
Il ne répondit pas.
c Ah! reprit-elle, vous vous êtes trop moqué de mes petites manies d'hygiène. Vous auriez mieux fait de les observer aussi... En ces dernières années, vous vous êtes dépensé... de toutes les manières!... Vous avez horriblement abusé de vos forces!... Vous avez été déraisonnable... très déraisonnable! » acheva-t-elle d'un ton déterminé que ne lui avait jamais connu Saflre et dont il fut singulièrement secoué dans sa torpeur.
LA BARONNE SAFFRE 281
Il redressa son buste de si imposante carrure; il frotta, des deux mains, son large visage, ainsi que pour en détirer les plis sombres, la grimaçante contraction.
a Je vais bien! murmura-t-il... Parfaitement bien. Je n'ai de mal nulle part! »
Il ne se comprenait pas lui-même d'avoir eu souci d'un propos de sa femme ni d'avoir voulu faire pour elle les frais d'une autre mine que celle qu'il avait naturellement.
Cependant la baronne ne s'était introduite chez son mari que parce qu'elle était pressée de s'y expliquer.
a Pour ma part, continua-t-elle, j'aurais été d'une légèreté impardonnable si je ne m'étais pas émue de ce qui avait pu survenir de grave dans votre état... Et maintenant, moi, je le sais! »
Elle prononça cette assurance avec une intonation aiguë et nette qui, au fond de l'esprit de Saffre, ayant traversé des épaisseurs d'engourdissement, y piqua comme un poinçon.
c Qu'est-ce que vous savez, vous? » grognat-il.
Son froncement de sourcils, en tout autre temps, aurait sufii pour ramener sa femme à se taire, en faisant l'innocente. Mais ces âges-là étaient passés.
c S'il vous plaît, poursuivit-elle, causons en toute sincérité... Du reste, je ne suis pas ici pour
iSi l'armature
vous soumettre mes reproches contre vous; ce sont les vôtres contre moi que je viens prévenir. »
SafFre s'était levé, subjugué encore par ce que l'audace inusitée de la baronne lui imposait de mystérieux. Et ce qui lui restait d'imagination étant accroché à un seul sujet, il rêva que cette intervention s'y rapportait providentiellement et ne pouvait avoir pour but que de le sauver.
a Que voulez-vous dire? interrogea-t-il avec empressement.
— Il s'agit de vos affaires. On m'a appris qu'elles allaient au plus mal... »
Par un phénomène de l'habitude, sans le concours d'une volonté ni d'une raison en train de s'annihiler, la figure du baron se rasséréna. Il se retrouva, avec un sourire aux lèvres, sur le terrain familier des hâbleries. Il répliqua à sa femme, comme s'il eût traité avec Happarsheim ou négocié quoi que ce fût dans ses bureaux :
a Jamais ma position, sur tous les points, n'a été meilleure qu'en ce moment!... »
La baronne fit un périt signe de dénégation absolue.
<* ce Non, dit-elle, vous êtes à bout!... Dès que l'on m'a eu mise sur mes gardes, j'ai fait diligence, j'ai consulté des personnes sérieuses et de toute honorabilité... Une prompte enquête a été menée adroitement... Et les preuves les plus douloureuses m'ont été fournies en abondance... »
LA BARONNE SAFFRE 28)
Saffre avait, de nouveau, changé de physionomie. Il roulait les yeux incertains d'un fauve provoqué; et, férocement, il guettait qui ou quoi dévorer, chose ou personne, parmi ce que sa femme lui exposait.
« Je suis mère de famille, objecta celle-ci... Dans cette situation, pouvais-je i«ster les bras croisés?... j>
A travers sen égarement, le baron vit poindre le coup de grâce, il devina qu'un écrasant péril de plus s'apprêtait à charger sur lui et sur les débris qui le défendaient encore... Ajournant de nier la vérité, de recommencer à mentir impu^ demmem, il courut faire face au plus pressé :
a Ne vous ingérez pas en tout cela!... Si vous voulez que nous restions bons amis, veillez à ne plus remuer, à ne vous risquer dans rien!... »
La baronne avait hâte de placer entre elle et lui la grosse idée de cet entretien, d'y employer le grand mot, afin, pour la suite, de se retrancher derrière. Elle dit avec rapidité :
a J'ai pourtant à obtenir ma séparation de biens... »
L'expression de Saffre devint formidable.
a Ohl fit-il... Vous n'oseriez pas commettre cette infamie? »
Mais sa femme, sans protester, s'en tint à pâlir encore sous sa pâleur.
Lui perdit d'abord contenance... Bientôt, sans
être capable de guère réfléchir, mais instinctivement, avec des gestes de démonstration -machinaux, comme s'il eût toujours paré un même coup, il se précipita dans les phrases :
« Malheureuse!... La séparation de biens, voilà ce qui serait l'acte le plus funeste!... Mais pensez donc!... Quel est le financier dont la fortune résisterait à une pareille déconsidération, à un si brutal arrêt dans ses opérations?... Non, non ! vous ne commettrez pas contre moi un crime qui ne serait pas moins néfaste vis-à-vis de vous-même... Vous ne sauriez prendre non plus cette responsabilité à regard de nos enfants, dont vous auriez détruit Favenir, sous prétexte de l'assurer!... »
Elle riposta fermement :
a En fait d'avenir, nous n'en avons plus d'autre que ce que je pourrai personnellement réaliser dans ce qui vous reste encore.
— Ah! s'écria Saffre, je ne vous laisserai pas m'égorger de la sorte!... Et puis, c'est trop bête! Ah çà! qu'est-ce que vous compteriez retirer delà?...
— Les trois millions cinq cent mille francs que vous avez reçus de moi en nous mariant, et les onze autres que mes héritages m'ont successivement constitués...
— Et ce sont ces misères-là que vous chiffrez, quand il s'agit, entre nous deux, d'une communauté de quatre cents millions peut-être!...
LA BARONNE SAFFRE^ 28f
— Mais puisque tout cela est perdu...
— Non pas!... Mon argent est jeté dans la mêlée, pour en ressortir au moins doublé!... Ne m'arrêtez pas au cours de mon œuvre; laissezmoi brasser de toutes mes forces là dedans!... N'est-ce pas moi seul qui ai bien su gagner les neuf dixièmes de ce capital énorme, rien qu'avec ce que vous m'avez apporté, joint à la succession de mes parents?... Est-ce qu'il ne m'a pas fallu, pour ça, être un fameux débrouillard?... Voyezvous, on est le premier homme du monde, quand on a cette tête-là! » hurla-t-il en se claquant frénétiquement le front et toute la boîte crânienne comme pour y réprimer une sédition des idées.
Il s'élança à discourir encore, avec une ardeur éperdue. Bien qu'il continuât — mais d'une façon de plus en plus confuse — à se savoir lui-même fini, cependant il repartait follement à se fier dans ses futures chances de fin de mois. Il s'exprimait avec cette même foi des néophytes en affaires, avec ces naïfs espoirs de l'ignorance que, naguère, il aimait tant à railler chez les gens du monde aux abois. Et c'était alors à son tour de s'en exalter par un aussi décevant enthousiasme, lui, vieux routier des chemins de finance, dans un suprême accès de chauvinisme pour les épopées d'argent.
Tandis qu'il s'abandonnait aux mouvements de son aberration, la baronne, muette et petite,
demeurait inébranlable comme une borne. Elle s'abstenait de contredire son mari, attendant avec déféreiice le moment de lui faire part ellemême de la chose décisive qu'il avait maintenant à savoir d'elle. Elle se taisait, dans la dignité mélancolique de vouloir satisfaire jusqu'au bout aux convenances conjugales, persuadée qu'elle avait fait, en ces remuantes épreuves, le sacrifice de sa santé, et que, devant l'intérêt supérieur, elle s'y était, hélas! désistée de sa patiente, de sa soigneuse candidature à la longévité.
Saf&e, avec une agitation prolixe, prétendait initier sa femme à toutes les magnificences présentes et futures de l'entreprise sous l'écroulement de laquelle il ne se sentait plus englouti. Il interprétait le ferme silence de la baronne comme une approbation de chacun de ses déraisonnements. Il exultait de triomphe. Il s'égarait en exposés interminables, se reprenait, s'embrouillait et se débrouillait dans les locutions qui, du cerveau, lui tombaient pêle-mêle sur la langue... Et brusquement, au détour d'une divagation, il s'arrêta, les yeux stupides, ne sachant plus quoi dire...
La baronne saisit cet instant pour en terminer.
« Je dois vous prévenir, fit-elle, que ma demande est déjà formée... »
Saffre la considéra d'abord avec hébétude...
LA BARONNE SAFFRE 287
Puis la signifîcarion de ces paroles l'atteignit au vif, exaspérément.
Comme il avait marché vers sa femme, celleci, lestement, trouva bon de mettre entre elle et lui toute la largeur de la vaste table qui meublait le milieu de la pièce...
Du mal étrange qui achevait d'envahir son mari, elle n'avait nulle conscience; mais les obscures animalités de son instinct en avaient frissonné, ainsi que, de chien à chien, la rage de Tun chez l'autre se flaire ignorément.
<L Vous vous êtes permis cela? gronda- t-il... Sans mon assentiment!... Vous allez, à la minute même, écrire à votre avoué de ne donner aucune suite à cette lubie de femme malade!... »
Elle était toute tremblante; mais sa voix tinta encore comme du métal.
oc C'est que, répliqua-t-elle... la loi exigeait, dans les trois jours, l'aflScbage de la demande... Et je suis à présent informée que... depuis ce matin... la chose est faite!... »
SafFre, frappé dans l'âme, prit un élan forcené pour faire n'impone quoi... quelque chose d'indéfinissable, sans but et sans nom... Les bras tendus, il ne savait pas plus lui-même si c'était pour broyer sa femme, ou pour courir dehors où que ce fût, partout où ily aurait eu des passants en qui étrangler cette nouvelle de mort au crédit...
Mais sa vigueur physique le trahit. La respira-
tion lui manqua. Ec de ses deux poings il s'appuya sur la table, à Tautre extrémité de laquelle sa femme se tenait attentive.
Dans la destruction de ses facultés cérébrales, Saffre discernait encore un point : c'était avec quelle rapidité foudroyante on avait commencé et Ton allait avoir fini de l'exécuter... En effet, il ne s'agissait pas, dans son cas, de lenteurs pareilles à celles de la séparation de corps, qui n'intéresse que le cœur et la conscience des êtres, la liberté de leur vie et les droits de leur chair. Mais la séparation de biens, procédure tutélaire des capitaux, émancipatrice de l'argent conjugal, jouit des bénéfices les plus exceptionnels de l'urgence. En un mois, l'instance contre Saffre pouvait être bâclée.
a Vous ne savez pas, dit-il avec essoufllement, ce que vous avez fait!... Vous m'infligez plus que la ruine!... J'aurais pu me retourner, avec un peu de temps... Comme ça, c'est la faillite... la banqueroute!... »
La baronne n'avait rien à répondre. Elle avait acquitté sa stricte obligation d'être véridique et ne pensait plus qu'à se retirer de là.
La face de Saffre se congestionnait avec l'effort par lequel il faisait sortir de lui des paroles haletantes :
a Vous... quand je ne me méfiais pas... vous m'avez abattu!... Toute la bande va se jeter sur
LA BARONNE SAFFRE 289
moi... Ils vont me mordre... me déchiqueter!... Ne les entendez- vous pas hurler que je suis un voleur?... Et on va leur donner raison! L'accaparement, il y a des lois contre ça ! il y a des lois contre tous ceux qui sont à terre!... Alors, il me faudra donc aller en prison?... »
Sur ce mot qui lui fit agrandir encore ses yeux écarquillés, il éclata de rire. Pour une seconde, sa physionomie eut de convulsifs rictus dont elle parut extraordinairement gaie.
a Ha! ha! ha! cria-t-il... Le baron Saffre en prison!... EUeest bien bonne!... Le coup est réussi!... Vous ne vous en doutiez pas, hein?... »
Instantanément, ayant recouvré un masque immobile, il reprit :
« Mais pourquoi avoir fait cela sans me consulter?... Plaît-il?... Quoi?... Ah çà! me le dirastu un peu, ma canaille?...»
Et comme d'un pas doux, le regard plein d'une surnaturelle rêverie et les lèvres pincées, il s'approchait de sa femme, avec un air terriblement désireux de la faire répondre à ce qu'il lui demandait, elle murmura, en gagnant du terrain :
oc J'avais trop peur de vous, je n'aurais plus osé agir si je vous avais vu, à l'avance, être ce que vous êtes en ce moment!... »
Et là-dessus, elle s'enfuit; elle courut se claquemurer chez elle, par le double tour des clefs et tous les verrous des portes.
... Dès qu'elle se trouva protégée ainsi contre tout sévice, la baronne n'eut plus d'autre idée que de se mettre au lit, sans aide, comme si elle ne s'en rapportait qu'à ses nerfs, encore si tendus, pour faire vite et bien ce qui la concernait. Elle eut toutefois la sollicitude de s'administrer au compte-gouttes un mélange qui — en temps ordinaire — lui aurait presque promis un peu de sommeil pour tout.de suite, et aussi quelque appétit peut-être pour le lendemain matin... Mais quel traitement, songeait-elle, pouvait tenir après de telles révolutions?...
Néanmoins, elle commençait très bien à s'assoupir, lorsqu'on frappa discrètement à la porte par où elle communiquait avec la personne qui était de service auprès d'elle.
a Qui est là? fit-elle en sursaut.
— Madame la baronne, répondit la voix de sa femme de chambre, c'est Joseph qui sort de me prévenir qu'il n'a jamais vu son maître dans un état comme ça... Il dit ju'ilne sait pas ce qui, en ce moment, retiendrait de rien M. le baron!.., ni si M. le baron, des fois, n'irait pas jusqu'à se tuer!... »
Eh ! qu'appartenaît-il à la femme de SafTre de réentreprendre par là, après tout ce qu'elle s'était déjà imposé?... Ah! ciel! que lui voulait-on encore?... Que pouvait-elle de plus?... Ne s'étaitelle point prodiguée jusqu'aux dernières limites
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du possibk? Et voilà qu'un retour de palpitation lui affligeait le cœur!... D'ailleurs, n'était-ce pas naturel qu'un despote aussi violent que son mari eût une crise à traverser, dans ces conjonctures, avant d'aboutir à la résignation? Et ne devait-il pas être le premier à préférer la solitude, en cette période d'irritation extrême?... Lui, se tuer?... Est-ce qu'un homme trempé comme le baron SafFre était exposé à ce genre de défaillance? Pour en arriver là, il lui aurait fallu au moins encourir ces responsabilités scandaleuses, déshonorantes, auxquelles effectivement il avait fait allusion, tout à l'heure!... Voyons, il n'avait pu dire cela que comme un gros moyen, pour tâcher encore d'influencer sa femme!... Comment deviner dans ces propos autre chose que des imprécations et des menaces en l'air d'une fureur inventive?... Mais pourtant, si le baron SafFre en était à vouloir se tuer?... Alors, il aurait donc eu le sentiment intime que ses affirmations n'étaient pas exagérées?... Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu ! était-il croyable que ce chef de famille eût exposé les siens au rejaillissement de tant d'opprobre?... Allait-on devoir vivre pendant des mois dans les transes honteuses d'un procès criminel? Et tous les SafFre en seraient-ils désormais réduits à une existence aussi recluse que celle de ces années de condamnation, dont le baron s'était lui-même déclaré passible?...
La baronne se vit soudain à la veille d'une invasion de la police... Oh ! insupportable vision que ce cortège forçant le seuil de son hôtel et venant s'y livrer, peut-être en plein jour, à une arrestation... comme chez des pauvres I...
c Dites à Joseph, cria-t-elle à travers la cloison, de laisser son maître tranquille... de ne pas l'agacer davantage par une surveillance... de ne le contrarier en rienl... »
A présent, elle ne songeait plus à retrouver du repos. Elle avait la terreur de tout événement qui pût, un jour ou l'autre, mettre un terme à cette situation, et, en même temps, une vague crainte que cela tardât à en finir, une envie inavouée, impatiente, que pourtant il en fût immédiatement fini...
Mais, peu d^nstants après, la femme de chambre revint avec effarement cogner à la porte et renouveler ses instances.
oc Que M"® la baronne écoute! gémit-elle...
C'est affreux!... Monsieur est en train de tout ravager!...
Sur cette interpellation, la baronne Saffre, d'un bond, quitta sa couche. Elle entre-bâilla craintivement le battant derrière lequel sa prudence savait n'avoir à trouver qu'une femme de toute confiance. Et, delà, elle tendit l'oreille... Une rumeur de cris, un retentissement de masses brisées emplissaient les espaces de l'hôtel...
LA BARONNE SAFFRE 297
Saffre, avec des rugissements, lacérait la superbe toile où son portrait, du haut du premier ^ étage, avait semblé être l'immuable souverain des objets merveilleux rangés à l'infini, dans un des plus beaux royaumes de choses... Tour à tour, les statuettes et les vases, les marbres, les bronzes et les faïences, lancés par les mains du géant, allèrent se fracasser sur le sol du vestibule ou du jardin d'hiver, disparurent dans tous les gouffres que les profondeurs du rez-de-chaussée ouvraient, çà et là, au vertige delà destruction... Et, parti au galop, fauchant du pied tous les lampadaires sur son passage, Saffre avait transporté ses vociférations dans l'éloignement des galeries, où tant de trésors étaient à sa merci!...
La maîtresse de la maison ne pouvait plus s'illusionner à l'égard de la nature précise et des conséquences dangereuses — pour autrui spécialement — du malheur déchaîné sous son toit.
Tout son petit corps tressaillait d'épouvante et de volonté.
« Oh I commanda-t-elle, que tous les domestiques courent vite monter la garde autour de leur maître!... Qu'on aiUe aussi, dès qu'on en aura le répit, chercher nos médecins!... On ne peut pas laisser un homme dans cet état!... j>
Et, sans plus de délai, elle se renferma ellemême, comme l'objet le plus fragile et, bien entendu, le plus précieux qu'elle eût à préserver...
Elle mit en barricade, à chacune des entrées de sa chambre, des meubles plus hauts et plus lourds qu'elle. Mais, pour les faire évoluer, elle disposait de cett^ grâce miraculeuse, de ces ressources inépuisables qui émanent de la ferveur pour soimême, et qui, en cet instant, grandissaient son aspect jusqu'à celui d'une zélatrice de son propre bien!...
La baronne Saffre, en se décidant à s'adresser à la justice sur le conseil très documenté du notaire, n'avait pas préalablement communiqué ses intentions à ses filles ni à son fils. En l'absence de leur père, elle avait jugé irrégulier de les instruire avant lui de ce qui le concernait tout le premier, et de les convier ainsi à se mêler d'une décision où mieux valait que leur piété filiale n'eut pas à se prononcer.
Mais, dès la première heure au lendemain des scènes dont l'hôtel Saffre avait été le théâtre, elle manda ses enfants, en leur écrivant dans les termes les mieux ménagés.
Ce fut Arthur Saffre qui se rendit le premier à l'appel maternel. Il possédait la plupart des qualités de ce qu'on appelle un bon fils, c'est-à-dire que, étant garçon, il n'avait jamais fait de dettes, et qu'il s'était marié par convenance, selon le parti que lui avait choisi l'inclinadon de ses parents.
LA BARONNE SAFFRB 29f
En quelques mots, Arthur apprit le double désastre qui, pécuniairement et mentalement, accablait son père. Il fut désolé. Il se jeta dans les bras de sa mère, que cette émotion troubla au moins en tant qu'elle en était physiquement bousculée. Il n'eut pas une expression de plainte pour cette immense perte de fortune. Tout de suite même, il fit ^observation qu'il était déjà plus riche que ses besoins, et ne déplora que celle des calamités qui avait affecté l'être même du baron Saffre.
« Je ne te propose pas de le voir, dit la baronne... Les docteurs, qui sortent d'ici, m'ont avertie que tout prétexte d'agitation lui serait très nuisible... »
Du reste, Arthur n'insista pas. Sa douleur, toute sincère et vive qu'elle fut, était destinée, ce matin-là, à être cantonnée dans son esprit par une préoccupation exceptionnelle qui, à l'avance, y avait pris presque toute la place. Quelques heures plus tard, — c'était même pour cela qu'il s'était dépêché, plus que ses sœurs, de venir avant déjeuner, — à l'Académie des Belles-Sciences, on devait lui décerner l'honneur délire publiquement un petit mémoire qu'il y avait adressé. C'était là un succès préparé de longue main, et poursuivi par beaucoup de démarches, dans bien des escaliers... Il ne pensait qu'à cela en arrivant. Depuis qu'il était arrivé, quand il s'interrompait d'être absorbé par le sort consternant de son
2y6 l'armature
père, c'était encore que cette perspective de sa carrière académique était l'unique chose, en lui, qui refusât de se laisser oublier. Dans la bouffis' sure accidentelle de sa vanité, les mauvaises nou* velles avaient égaré une grande partie de leur virulence. Enfin, pour éprouver tout à fait le sentiment d'un malheur, il faut en avoir tout à fait le loisir, être à son heure d'y songer à l'aise. Tandis qu'Arthur Saffre, autant qu'il était navré, se sentait aussi pressé, et par ailleurs inquiet. En prenant congé de sa mère, il demanda soudain :
a Les ordres, n'est-ce pas? sont donnés pour empêcher de répandre dans le public ce qui s'est passé ici?... »
Maintenant, il appréhendait un coup supplémentaire de la fatalité, le souffle hostile au dehors de quelque tempête suscitée par les troubles de sa famille, un invraisemblable changement d'ordre du jour dans les immortelles gravitadons de l'Institut.
... Lors du passage des Bréhand, qui se produisit plus tard, l'attitude d'Olivier fut beaucoup moins stoïque. Depuis le hasard qui lui avait fait réaliser son mirifique mariage, il s'était attaché à l'avenir de sa richesse avec une sorte de passion d'inventeur. Il n'avait cessé de regarder venir le jour où il hériterait du baron Saffre comme celui qui lui constituerait la gloire d'avoir mené au comble du perfectionnement la recette des
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millions. Cela devait être la récompense méritée pour les nombreuses années où il avait voué ses plus constantes pensées à chercher les applications dont serait susceptible sa trouvaille de tant d^argent... Et voilà que, subitement, il voyait se dérober devant lui toute l'étendue d'un Pérou qu'en ses navigations de Parisien il avait découvert et dont il était peut-être à la veille, par son droit de conquistador, de se créer duc ou marquis!...
Au spectacle de la mine atterrée qu'il avait, la baronne Saffre voulut le rappeler à des sentiments de consolation. Elle lui montra M™« Bréhand effondrée d'affliction dans sa graisse, et dont on n'aurait point toutefois pu dire si le chagrin, qui s'échappait en un susurrement monotone d'entre ses joues rebondies, lui était inspiré par les maux de son père ou par l'air mécontent de son mari.
c Au moins, soupira la baronne par une comparaison avec son autre gendre, vous avez, vous, un ménage heureux!... Allez, mon cher Olivier, votre lot ici-bas est le bon!... Il vous restera toujours une compagne qui vous aime!... d
Bréhand était en train d'envisager que la rente annuelle de cent mille francs à lui servie jusquelà par son beau-père, en dehors de tout contrat, ne serait pas non plus payée désormais. Et, sur l'exhortation de sa belle-mère, ayant eu les yeux
29S l'akmature
tirés vers l'associée présente et future de tous les instants de sa vie, les monstruosités lui en apparurent, dans leur plénitude, pour la première fois. Dame ! à la longue, il s'était si complètement assimilé l'usage de la dot de sa femme que cela s'était confondu, en son âme, avec le sens des droits de son propre individu et l'emploi de s^ facultés naturelles. Sous l'effet de son émoi, ne considérant plus la propriété de leur hôtel et les deux millions jadis reçus que comme des biens de naissance, — qui lui eussent été personnellement, de tout temps, acquis, — il était près de crier qu'avec une pareille entrée de jeu un aussi beau garçon -que lui avait été exploité. Toute sa conscience protestait, de bonne foi, contre le fait de lui avoir jeté sur les bras une jeune personne destinée à être ainsi déshéritée... et de ce calibre-là!
... La visite que la baronne Saffre souhaitait le plus anxieusement de recevoir était celle du comte de Grommelain. Elle l'avait relancé par une lettre très pressante à l'avenue Kléber, où il continuait d'être domicilié, tout en y observant à l'égard de sa femme les mesures d'isolement les plus strictes.
* Grommelain avait déféré à cette prière. Quant k la ruine de Saffre, il n'eut que de la froideur à se l'entendre confirmer, puisqu'il n'avait pas conservé plus de prétentions que d'illusions sur ce sujet. Mais le triste état dans lequel était physi-
LA BARONNE SAFFRE 299
quement tombé le baron parut le toucher. Il eut les expressions de condoléance d'un homme à principes, qui n'aimait pas à voir les désordres de la nature se produire dans les familles, qui n'y admettait que l'uniforme rectitude des procédés pour les cas ordinaires et les moyens de la légalité pour les circonstances exceptionnelles.
La baronne Saffre avait hâte d'utiliser cette espèce de détente chez son interlocuteur pour amener une réconciliation entre les époux de Grommelain. Son plus cher désir maternel était d'obtenir que son gendre reprît Marie-Blanche, dont elle craignait, autrement, d'avoir peut-être à s'encombrer.
« Et maintenant, dit-elle, laissez-moi, dans ces
moments si cruels où nous sommes, vous conjurer
d'être indulgent... de renoncer, pendant qu'il
en est temps encore, à votre projet de rupture
"^ définitive avec ma fille... »
Grommelain fit courtoisement le geste de vouloir l'arrêter net.
oc Écoutez! reprit-elle... Une raison majeure, à laquelle vous n'avez sans doute pas réfléchi, doit vous dicter votre conduite : c'est l'intérêt de vos •^ enfants!
— Madame, mes entants n'ont rien à perdre à ne pas être élevés par leur mère.
— Et ce qu'ils ont à en revenir?.., A l'heure actuelle, l'héritage de tout ce que votre femme
possède leur est garanti par votre régime dotal... Qu'en adviendra-t-il, si le mariage entre vous est détruit?
— La séparation de corps, que je demande, ne modifie pas le principe d'inaliénabilité...
— Soit! Mais dans trois ans, qu'est-ce qui empêchera Marie-Blanche de réclamer et probablement d'obtenir le divorce?... Alors elle recouvrerait la libre disposition de ses biens... Prévoyez-vous qu'elle en ferait un usage très raisonnable?... D
La baronne s'exprimait presque avec l'aisance, la perspicacité en ces matières, des jurisconsultes avec lesquels elle venait de frayer étroitement depuis six jours, et dont elle avait peut-être appris sa leçon. Au reste, n'avait-elle pas employé y à méditer sur toutes choses les trente-cinq années . ^ environ, d'apparente annihilation en ménage,
qu'elle avait passées dans le silence, la rêverie et ^ les airs distraits de ses prunelles pourtant si claires?
Grommelain était devenu pensif, ce Vous en serez quitte, opina-t-il, pour faire donner un conseil judiciaire à votre fille...
— Ah! mon ami, devine-t-on jamais l'instant où il serait opportun d'agir?... Regardez, ici même, à quel degré de chute nous sommes arrivés sans nous en être doutés à temps!... Non, non! n'entre-bâillez point au hasard, à l'incertain, à Tinr
LA BARONNE SAFFRE ^01
connu, la porte qui renferme si bien la fortune de votre femme... Tenez, je suppose que je meure dans pas bien longtemps... d
Et elle secoua la tête, par une façon d'attester que les affres nouvelles de cette lutte continuaient de l'acheminer vers le tombeau.
« Aussitôt, poursuivit-elle bravement, Marie- Blanche peut avoir la tête grisée, être poussée à je ne sais quelle insanité par la part de succession qui lui serait échue... la part encore très notable qui, je puis vous l'affirmer, lui reviendra de moi!... Carie notaire, rien que sur l'estimation des immeubles... le baron Saffre, hélas I en avait peu!... le notaire, dis- je, me considère comme, d'ores et déjà, rentrée en possession de dix à douze millions au minimum... Et, sur le portefeuille, j'entends bien rattraper le reste de mon dû!... Certes, cela est bien médiocre auprès des revenus qui roulaient dans cette maison... Mais c'est encore de quoi pouvoir, le plus souvent possible, être bonne aux siens... »
Malgré lui, et par une considération distinguée pour une femme d'âge, Grommelain subissait un peu l'autorité qu'avait revêtue la baronne en saisissant, avec ses mains transparentes de maigreur, les dernières rênes de l'opulence des Saffre emportée aux abîmes.
Elle risqua cet avis :
« Pourquoi n'emmèneriez-vous pas votre
femme, hors de la vie de Paris, se reposer quelque temps dans un air sain, à Fabri de toute occasion d'égarement?
— Avec ça, s'exclama-t-il, qu'elle se supporterait une seule journée, dans ces conditions-là, à la campagne!
— Je la sais, au contraire, très disposée à cette décision... Elle ne peut avoir envie que de s'effacer, de se retirer un peu de la grande vie élégante, à la suite de tout ce qui vient de l'assaillir... comme femme... comme fille... Sa situation mondaine est devenue très embarrassante, au moins momentanément... S'en aller de la sone lui paraîtra très comme il faut. Elle s'y soumettra comme à une période de deuil qui lui sied, elle le comprend bien, de porter... »
Grommelain ne répondait ni oui ni non. Évidemment, c'était aussi une solution correcte de son conflit que d'enlever sa femme à l'existence parisienne, et de l'installer aux champs dans un isolement relatif. Le monde des salons serait plus favorable à cette mesure qu'à celle des débats judiciaires, parce que, d'abord, elle épargnerait le scandale et que les liens du mariage seraient, par cette voie, préservés d'une atteinte publique en leur principe de sainteté essentielle... Et même si, le diable s'en mêlant, la comtesse de Grommelain devait trouver encore le moyen de tromper son mari jusqu'au fond de leur retraite, celui-ci
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se disait que cette disgrâce à la campagne n'avait jamais une solennité aussi désobligeante qu'à Paris, auf si officielle. Il verrait à traiter cela à sa guise, au lieu d'avoir à se régler, dans le monde, comme il l'avait fait pendant des années, sur l'attitude fixe des autres camarades du même régiment.
L'insistance de la baronne SafTre s'exprima plus précisément encore :
oc Vous n'avez qu'à vous installer, avec ma fille, à Ozerpie...
— A Ozerpie? fit Grommelain d'un ton aussi étonné que vindicatif... Mais les Bréhand se considèrent là comme chez eux, tant que ce ne sera pas vendu!...
— Non pas!... Je reprends directement ce da maine. Il paraît qu'il a été acheté en mon nom, avec les fonds mêmes qui, l'an passé, me sont revenus de la succession de ma sœur... »
Ah! c'était bien tentant, pour l'aîné des deux gendres, de lui offrir la revanche du passe-droit que le cadet lui avait fait éprouver. Grommelain sentit se raviver la blessure profonde qui, naguère, avait été infligée à son cœur de gentilhomme parla méconnaissance de ses titres à la préséance cynégétique et de sa propension née à l'amour terrien. Dans ses arguments, la baronne Saifre avait eu l'art d'employer les influences, selon l'ordre où le génie de la langue les a classées, en faisant appel, après les sentiments, aux ressentiments.
Celle-ci, poussée par rextrême envie d'assurer le succès de ses efforts, ne pouvait cependant s'empêcher de soupeser les onéreuses conséquences de la proposition qu'elle allait aventurer.
oc Je vous offre, dit-elle enfin avec hésitation... pour vous et votre femme... la jouissance... complète... de cette... de toute cette terre!... »
Avec l'air d'élévarion qu'avait pris son visage, Tâme de saint Martin semblait manifestement l'inspirer, mais sans qu'elle s'en fût approprié plus qu'à demi le vrai souffle... Avec ses façons gênées et ses tâtonnements de paroles, elle paraissait avoir passé, du premier coup, au second mouvement de la générosité; et sa mine, un peu piteuse, n'évoquait que l'idée du moment où son bienfaisant modèle dut voir à s'ajuster avec la partie de manteau qui lui restait.
Grommelâin avait eu un geste de grande manière pour indiquer que la considération qui pouvait le faire fléchir ne se joindrait que de haut à celle-là. Il répliqua :
a Ce que vous m'avez signalé à l'égard de mes enfants mérite que je l'examine... En effet, je n'ai le droit de causer aucun tort à ces pauvres gamins!... Je réfléchirai...
— Ah! mon ami, puisque votre rigueur a commencé de s'adoucir, n'ajournez pas votre déci* sion!... Soyez tout de suite conciliant jusqu'au bout... Votre femme est ici, à côté... Concédez-
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moi de vous l'amener; etfaites qu'au moins, parmi les infortunes qui me frappent, j'aie la vue réconfortante d'une paix rétablie entre vous deux!... »
Elle ne laissa même pas le temps à Grommelain immobile d'adopter un avis; elle lui imposa le sien en courant chercher Marie-Blanche. Et, l'instant d'après, ce fut encore la baronne SafTre qui obligea les époux à reprendre contact, par une apposition du bout des doigts contre le bout des doigts.
Tous deux alors, dans cet attouchement comme sacramentel, renouvelaient leur pacte de mariage. Ils acceptaient d'y rentrer, avec le souvenir bien chaud d'avoir réciproquement perpétré ce que deux époux peuvent se faire de pire, mais aussi , ,^,^
après constatation que, pour leurs intérêts res- , r^* pectifs, ils n'avaient non plus rien de mieux à faire ^^^y que de continuer. Pleins de déception, de rancune et de fiel l'un contre l'autre, l'expérience les mettait pourtant plus près de s'entendre désormais qu'au temps jadis où, devant les autels, ils avaient à la légère échangé le serment de s'aimer. Car le principal, en ménage, n'est-il pas de se connaître?... Et ils se connaissaient.
Néanmoins, la baronne ne voulut pas faire durer trop longtemps cette première entrevue de remariage. Elle congédia maternellement Marie- Blanche et retint son gendre pour délibérer avec lui sur tant de difficiles questions qu'imposaient,
^ -d'urgence, le krach financier et le krach mental de Saffre.
De la personne même de celui-ci, confusément traitée comme détruite, nul des Bréhand ni des ■Grommelain ne s'était inquiété. Tous s'étaient abstenus de poser une interrogation sur ce qui pouvait lui être encore réservé, sinon moralement, du moins matériellement. Et il semblait •qu'aucune pensée ne s'occupât plus de l'individualité de l'ancien maître, en cet hôtel que, naguère, il emplissait si formidablement et presque de majesté...
Mais pourtant si!... Quelqu'un, depuis quel- ^ <jues instants, avait trouvé le moyen de s'introduire dans la place et, sans rien savoir des événements de la veille, ne pensait qu'au baron "Saffre, en rêvait les yeux ouverts, et rongeait passionnément sa dure impatience de parvenir auprès de lui : c'était Jacques d'Exireuil.
... Il y avait six jours et six nuits que cet hôte attendait fiévreusement son tour, auquel maintenant il estimait être presque arrivé.
Le matin où Exireuil avait, durant ce délai, tenté sa première démarche, le baron venait, une heure auparavant, de partir pour un voyage, dirait-on, de deux jours. Au bout de ce temps, on avait encore opposé au visiteur bien exactement revenu l'absence de Saffre qui, en effet, se pro-
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longeait au delà des prévisions. Exireuil avait interprété cela comme une mesure de précaution à son égard. Il avait cru que celui à qui il avait affaire, ayant été prévenu aussi, se tenait sur ses gardes.. Et, dès lors, il siérait posté, en vain, sur les chemins habituels d'un adversaire qui, en sa forteresse, semblait du moins s'être fait inabordable.
Mais, avec le retard imposé à la vengeance, rien n'avait affaibli la furieuse tension de cet esprit simple, né pour être dupe avec enthousiasme «t se déchaîner avec imprévoyance. Point de discussion à son foyer, pas une minute de déviation dans l'entente taciturne et grave qui reliait le mari et la femme. Tous deux, et pour n'importe quel sort, ils se sentaient étroitement réunis par la complicité du projet en une seule fois exprimé. Quelque chose d'exécrablement fort consolidait leurs rapports de tous les instants, et les rendait inséparables. Ce n'était pas, comme on dit, un cadavre qui existait entre eux, mais pis : un vivant, dont l'idée qu'il respirait toujours les hantait également dans leur accord et leur hérissait la chair.
Aussi, en recevant le télégramme par lequel Saffre, au cours de ses pérégrinations, lui assignait rendez-vous à son retour, Jacques d'Exireuil exprima toute son âme à sa femme dans cet unique mot : « Demain!... » Et toute Fâme de
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Giselle, comme un profond écho, le lendemain, rj^ en laissant son mari la quitter, exhalait la rési- ^ V V^J^ gnation à ce qu'il en fut fait d'elle, ainsi que de ^ lui, selon leur destin.
... Quand il s'était présenté, vers les trois heures, à la porte de l'hôtel Saffre, Exireuil avait eu néanmoins la surprise de s'entendre répondre que M. le baron, quoique revenu effectivement, ne recevait pas. Il avait eu beau arguer de la dépêche qui le convoquait personnellement; la consigne paraissait bien infranchissable. Décidé à toute ruse pour passer outre, Exireuil s'avisa de demander à voir la baronne. Le portier, n'ayant pas, sur ce point, d'instructions contraires, accorda l'entrée à un personnage qu'il connaissait, depuis quelque temps, comme un familier de la maison.
A ce moment-là, tout juste, la baronne venait d'entrer en conférence avec Grommeiain sur le chapitre des diverses mesures qu'elle avait à prendre, administratives, litigieuses et mondaines. Informée de la visite d'Exireuil, elle le fit prier de vouloir bien patienter jusqu'à ce qu'elle en eût fini de l'occupation qui la réclamait.
Exireuil avait été conduit dans le salon des glaces. Sous les rayons du jour, cette pièce resplendissait de clarté. Le jeu des reflets et les dorures éclataient en étincelles devant un blanc soleil d'hiver. Mais ce milieu de luxe extraordi-
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naire ne faisait que l'impression d'un antre à celui qui, le regard obstrué par l'idée fixe, la cervelle obscurcie de hantises, circulait là dedans avec une physionomie de belluaire.
Au bout d'un instant, sa résolution fut fixée, perçut nettement le moyen d'arriver au but, et se tendit à tout rompre. Il fallait vite profiter de >:e que la baronne était retenue ailleurs. Exireuil avait eu antérieurement l'occasion d'apprendre les dispositions de la demeure. Il savait que l'on pouvait gagner les appartements de Saffre sans repasser par le vestibule, où des valets de pied étaient toujours en permanence, et sans avoir à prendre le grand escalier.
Pour se sentir d'avance les mains bien libres dans son entreprise, il avait mis son chapeau sur sa tête; et, entre ces murs de palais, en ce décor des parfaites bienséances, cela lui marquait déjà un type d'insurgé, d'intrus farouche et d'enfonceur de toute barrière.
La première porte qu'il eut à ouvrir donnait sur la grande salle des fêtes. Mais cet imposant espace, qu'il n'avait encore regardé que comme le plus beau des théâtres de réjouissance, était devenu pour lui la mystérieuse région qui s'appelle hors la loi. Au moment de s'y engager, il en eut la sensation suprême. Et en refermant cette même porte, doucement, derrière son dos, il scellait ainsi sa renonciation à toutes les mœurs
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enseignées, à tous les scrupules de son existence. Déjà rien que par la petite matérialité de cet acte, il sentait avoir transgressé les principes les plus impérieux du monde, et désormais être évadé de la convention...
Mais qu'importait cela dans l'impulsion de primitif instinct qui, à travers les siècles, reparlait par-dessus tout en cet être!... Lui, maintenant, *» en rasant ces murailles enrichies de tous les ors, au long de leurs trumeaux peints et de leurs cimaises sculptées, avait retrouvé le chemin de nature, il suivait la sente féroce par où les justiciers des premiers âges allaient semblablemenc s'assouvir.
Toute l'immensité des salons était déserte.
Leurs volets clos n'y laissaient filtrer que de minces filets de lumière. La traversée du sinistre passant ne troublait pas l'étendue de ce silence. Dans l'atmosphère ténébreuse, des housses blanches couvraient les meubles d'autant de suaires indistincts. Et la fade odeur du renfermé régnait là comme celle du cimetière où eussent été ensevelis les splendeurs irradiées de la soirée dernière, les restes de tant d'élégances, de rivalités, de caprices passés, de murmures éteints et de bravos expirés.
Au bout des pièces d'apparat, Exireuil avait pénétré dans un coquet réduit qui n'était destiné à contenir qu'un petit escalier en serpentin...