II. — Le Dumping system, les cartels et l'exportation
Pourtant le crédit n'est pas tout en affaire. Il permet, c'est vrai, surtout à un tel degré de perfection et avec une telle continuité de méthode dans l'art difficile des renouvellements, de fonder des entreprises énormes et d'assurer une produc-
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tion intensive, mais il faut ensuite écouler toute cette production, et c'est là une première difficulté.
Cette difficulté, les Allemands avaient trouvé Je moyen de la résoudre avec une virtuosité magnifique, grâce au Dumping system. Ici encore, du reste, ils n'avaient rien inventé, se contentant de démarquer habilement les trusts américains.
Le Dumping system consiste essentiellement à faire deux parts de sa fabrication. On vend la première partie très cher à l'intérieur et dans les pays liés douanièrement. Quant à la seconde partie, on l'offre à tout petit bénéfice, et même au pair, comme article sacrifié, à l'étranger, dans les pays hostiles, où l'on veut concjuérir le marché de vive force et ruiner à tout prix les concurrents.
Si l'on se heurte à une barrière douanière, on institue une prime à l'exportation équivalente. En 1908, malgré la crise financière, les Allemands établirent une prime à l'exportation de 15 marks par tonne sur les demi-produits métallurgiques. Pour équilibrer cette concurrence, les fabricants belges et français de cette catégorie, auraient dû perdre dès lors 20 francs par tonne environ. Résultat : nos Compagnies de Chemins de fer achètent aussitôt outre-Rhin une grande partie de leurs locomotives, et le tour est joué. Même situation pour les produits chimiques et pharmaceutiques, pour la verrerie, les tissus, certains produits alimentaires et bien d'autres encore.
Il va de soi que ce procédé du Dumping, surtout s'il n'est appliqué que passagèrement, est absolument efficace pour supprimer les rivaux. Mais si Ton ne réussit pas du premier coup, et s'il faut le prolonger indéfiniment, ou bien encore si on l'applique à trop de pays et à trop de produits à la fois, et si l'on ne sait pas réserver la contre-partie de compensation, ce n'est pas les autres que l'on ruine finalement, — c'est soimême.
Les Américains, très prudents au fond, malgré leurs hardiesses apparentes, n'ont jamais fait fonctionner leurs trusts et leurs tarifications minirna que pour des périodes très courtes, et en outre pour des régions strictement limitées et des catégories de produits peu nombreuses à la fois. C'est pour cela qu'ils ont très souvent abouti, notamment le trust des pétroles, lequel est devenu presque universel, (Standard Oil, Société Nobel de Russie, Syndicat international des Raffineurs de Pétrole), les pools nombreux de chemins de fer, le trust de l'acier, l'American Tobaco.
Les Allemands, avec leur impatience de jouir, n'ont pas agi avec la même méthode sage et progressive. Ils ont voulu, comme toujours, tout entreprendre à la fois, et tout mener de front.
Chez eux les trusts s'appellent cartels. Ils englobent dans une action commune la grande majorité, et parfois la quasi-totalité des entreprises de chaque industrie, lesquelles ne sont plus concurrentes mais alliées. Elles obéissent dès lors
au mot d'ordre général d'une consigne économique très rotie et très précise, soigneusement étudiée dans tous ses détails et dont la stricte observation est rigoureusement surveillée par l'assemblée générale du cartel, laquelle se montre très sévère pour la moindre infraction au pacte d'union.
Chose remarquable, tous ces cartels germaniques sont officiellement reconnus par l'Etat, protégés et encouragés par lui, (contrairement à ce qui se passe dans les autres pays où les coalitions et les trusts sont prohibés légalement).
Le but principal des cartels est de fixer des prix de vente uniformes pour toute la production d'un produit déterminé, en supprimant la concurrence intérieure, en la remplaçant par une réglementation sévère des prix, et en portant l'effort commun contre la concurrence étrangère par le Dumping. En même temps que les prix, les cartels fixent les conditions de paiement, les rabais, les crédits qui doivent être appliqués par tous, les remises et escomptes. Certains vont même jusqu'au bureau commun de vente, qui centralise toutes les commandes d'exportation et les répartit ensuite entre tous ses membres, (cartel de l'alcool) ; d'autres versent des prîmes d'exportation, (métallurgistes) ; d'autres mettent en commun tous les bénéfices et les distribuent en fin d'exercice à leurs adhérents. Toutes les combinaisons, tous les mécanismes sont pratiqués, du plus rudimentaire au plus compli-
que, du simple accord partiel et temporaire au consortium et à la fusion complète, suivant ce que les circonstances indiquent (1).
Dès 190'5, on comptait 385 cartels, autrement puissants et agissants que ne sont chez nous nos anémiques fédérations de syndicats. Cartels pour les industries du fer, le charbon, l'électricité, les métaux, les produits chimiques, l'industrie textile, le cuir, le caoutchouc, le bois, le papier, les verreries, les briques, la pierre, la poterie, les produits alimentaires, la droguerie pharmaceutique, toutes les catégories de production.
Certains de ces cartels sont -particulièrement célèbres et prépondérants. Ils groupent, non plus une seule catégorie d'industrie, mais toutes les industries voisines ayant entre elles des similitudes et des rapports d'affaires ou d'intérêts constants.
Tel le groupe des produits agricoles de fermentation, (brasseries, levures, amidon, vinaigre), avec son institut des- Fenj}e.niations de Ber- ]\n, organisé par les profesr;;7:- ?I;.cr;;eri et Dclhr-ucH, — le cartel national de l'alcool, portant à la fois sur l'aicqp.l de bouche et l'alcool d'industrie, et unissant producteurs, distillateurs, débitants, avec bureau central de réglementation et de contrôle, sous le nom de Comptoir Central de V Alcool, — le cartel des métallurgistes, avec Thyssen et Knypp, dont nous avons constaté l'inter-
(l) Victor Bérard.
vention décisive en faveur de la guerre, — le cartel des produits chimiques et matières colorantes, avec la Badisch Aniline et la Société Bayer d'Eberfeld.
Il était même question, au moment où la guerre est intervenue, de relier officiellement entre eux tous ces cartels par un Comité central suprême chargé de coordonner et de contrôler l'ensemble de toute la production allemande, dans tous les compartiments industriels à la fois, et de lui donner son impulsion. On imagine facilement de quelle puissance formidable aurait disposé ce Comité.
Un tel système, ainsi généralisé, et appliqué avec une discipline rigoureuse, ayant d'autre part à sa disposition tous les plus gros crédits, s'est trouvé forcément efficace pour protéger la production germanique et lui assurer son maximum de rendement et d'achalandage.
Mais ce n'est pas tout que de faire des affaires, et même beaucoup d'affaires; il faut encore des bénéfices. C'est même le but principal de tout commerce. Sur ce point essentiel, le système allemand des cartels et du Dumping s'est révélé radicalement impuissant.
L'application du Dumping est par définition négative, de bénéfice. Cela peut encore aller, quand il s'agit d'une période assez courte et d'une partie peu importante de la fabrication. Mais lorsque le Dumping dure vingt-cinq années i
et embrasse progressivement toutes les industries, les résultats finissent par être désastreux.
Nous n'oublions pas qu'en théorie le Dumping extérieur devait être compensé par un relèvement des prix intérieurs, permettant de regagner d'une main ce que l'on perdait de l'autre. Dans la pratique, il en a été différemment.
La faculté d'absorption du consommateur teuton était très limitée; la saturation a été très vite obtenue. La hausse artificielle des cours a eu pour conséquence inévitable de resserrer la consommation intérieure, précisément au .moment où l'accroissement des exportations et du Dumping aurait au contraire exigé qu'elle augmentât. La contre-partie est devenue de plus en plus insuffisante. La disproportion entre les deux colonnes du Doit et de l'Avoir s'est accentuée chaque jour, dans le sens du passif.
Il y aurait bien eu le remède classique employé dans tous les pays en période de surproduction, et qui consiste à restreindre la fabrication pendant tout le temps nécessaire pour écouler les excédents et relever les cours.
Mais justement, ce palliatif, les Allemands ne pouvaient pas l'employer à cause de leur système financier d'emprunt et de circulation fictive, lequel exigeait, pour conserver un équilibre approximatif, une nourriture toujours plus abondante de papier.
Pour avoir ce papier plus gros, il fallait augmenter le chiffre d'affaires, donc accroître la pro-
duction» (au lieu de la limiter), et multiplier les débouchés par l'extension du Dumping, (quand on aurait dû logiquement les restreindre).
Quand on continue à surcharger indéfiniment l'un des plateaux d'une balance, il vient un moment pu !a balance chavire et même où le îléau casse; c'est inévitable. Cela a failli se produire en 1901, puis en 1907-1908. Cela a fini par arriver en 1914.
Hlè — Les capitaux disponibles
et les immobilisations
Pour l'édification des profanes, il est pourtant nécessaire d'entrer dans plus de détails.
Lorsqu'une nouvelle entreprise se crée, (Société anonyme ou affaire privée, peu importe), elle dispose d'un capital déterminé. Ce capital, qui n'est pas inépuisable, doit être utilisé au mieux des nécessités et distribué en conséquence entre les divers chapitres du budget. Il faut d'à- i bord s'installer, puis créer une clientèle, assurer lin fonds de roulement suffisant pour l'exploitation de cette clientèle et son rendement maximum en bénéfices.
Naturellement le chapitre « Installations » est extrêmement onéreux, puisqu'il comprend tout ce qu'il faut dépenser immédiatement avant de pouvoir produire : terrains à acheter, usine à construire} outillage mécanique à organiser, souvent même essais préparatoires fort coûteux,
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Toute là portion du capital relative à ces travaux indispensables va se trouver immobilisée définitivement et ne participera plus au mouvement futur de l'entreprise. Elle quitte donc la rubrique « Disponible », pour inaugurer la rubrique ci Immobilisations ».
Mais le compte « Matériel et Immeubles », pourtant déjà très considérable par lui-même, ne clôture pas cependant lés immobilisations. Une fois l'Usine mise en état de fonctionner, il faut encore lui procurer les débouchés de ses fabrications et lui organiser Une clientèle. Cela s'appelle « Frais de Premier Etablissement », « Dépenses d'Achalandage » ou « Fonds de Commerce » , suivant le cas, mais cela représente toujours une deuxième immobilisation très importante d'une portion nouvelle du capital social, — soit qU'il s'agisse de dépenses de propagande et de publicité à engager et à payer en espèces, soit qu'il y ait cession d'une clientèle déjà existante et qu'il faut rémunérer en actions d'apport.
Voilà donc notre capital initial sérieusement entamé, avant même que l'usine soit ouverte. Le chapitre Immobilisations, avec ses deux ventouses, se trouve avoir déjà englouti une bonne moitié* quelquefois les deux tiers du capital nominal.
Il ne va rester disponible que 40 à 45 0/0 du capital théorique pour constituer le fond de, roulement, c'est-â-diré la portion d'argent liquide utilisable pour : 1° les achats de matières premières; 2° les dépensas de main-d'œuvre, d'ex-
ploitation et d'administration; 3° les espèces en caisse ou en banque, et les créances à court terme, qui assurent le crédit de l'entreprise.
Il en résulte que ce disponible de 40 à 4ô 0/0 devra travailler double, puisqu'il aura à suppléer à l'inaction forcée des ô;> à 60 0/0 d'immobilisations, et qu'il aura à assurer tout seul rémunération suffisante aux 100 0/0 du capital social.
Cette rémunération légitime minima du capital est évaluée couramment dans l'industrie à 6 ou 7 0/0 d'intérêt annuel, et c'est d'après elle que se calcule le cours des actions. Elle constitue le bénéfice net de l'exercice, une fois prélevés les Frais généraux de toute nature, les pertes pour marchandises avariées ou impayées, et les réparations d'outillage.
Il va de soi que plus le capital à rémunérer est important et plus le total du bénéfice net devra être considérable. De même le pourcentage de bénéfice est fonction du chiffre d'affaires minimum. En d'autres termes plus on gagne sur chaque article, et moins on a besoin d'en vendre pour atteindre son chiffre de bénéfice.
Mais si une moitié du stock est vendue sans profit, comme article sacrifié, par application du Dumping, il faudra gagner le double sur le reste de la production pour retrouver la moyenne nécessaire. Si les circonstances ne permettent pas de doubler le pourcentage de bénéfice sur la partie fructueuse de la fabrication, il ne reste plus qu'une ressource, c'est de doubler le chiffre d'af-
faires lui-même, en poussant à la vente par tous les moyens.
Seulement pour faire de nouvelles affaires, il faut d'autre argent. Le disponible en effet n'est pas susceptible d'extension à volonté. Une somme liquide déterminée ne peut permettre qu'un chiffre d'affaires déterminé, et qui est limité rigoureusement par le délai de crédit accordé aux acheteurs et le délai de crédit dont on jouit soimême vis-à-vis des banquiers. En fait, les deux délais de crédit se commandent l'un l'autre, à très peu de chose près, et ils arrivent à s'équilibrer. Aussi, pratiquement, en France, considèret-on que le chiffre d'affaires normal d'une entreprise correspond au double du capital social nominal, et qu'il ne peut être guère poussé au delà.
Comme les producteurs germaniques avaient absolument besoin d'augmenter leur chiffre d'affaires beaucoup plus que cette normale, ils se trouvaient entraînés, par la force des choses, à chercher ce surplus de disponible dans l'emprunt. Les voilà donc entraînés, par les conséquences logiques du Dumping, dans la voie du crédit perpétuel, et du chiffre d'affaires toujours grossi, pour nourrir ce crédit.
Cela ne s'obtient évidemment qu'au détriment du pourcentage de bénéfice, car les escomptes et agios coûtent très cher et viennent augmenter sensiblement le compte Frais Généraux. En outre ce crédit d'emprunt est extrêmement ombrageux et méfiant. Il s'inquiète et se refuse net
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pour le moindre symptôme de défaillance ou de gêne; il faut l'éblouir perpétuellement. On n'y arrive qu'en lui montrant des machines neuves et des constructions nouvelles, c'est-à-dire en accumulant les immobilisations, quand la sagesse conseillerait de les amortir graduellement. Cela tourne au cercle vicieux; et il n'y a plus rien à faire pour en sortir. C'est la résultante inévitable d'une méthode industrielle défectueuse et d'estimations financières faussées.