IV. — Les bénéfices liquides et {es amortissements
En France, dans les entreprises sérieuses, qui ont refusé d'imiter les errements germaniques, on a fort heureusement une façon de compter tout à fait différente.
Les capitaux industriels y sont moins abondants qu'outre-Rhin; le crédit y est aussi moins facile. Le découvert en banque, même momentané, y est à peu près impossible à obtenir.
Mais ceci a finalement rendu service à nos producteurs, car, ne pouvant compter que sur leurs propres ressources pour conduire leurs affaires, et non sur des complaisances financières, ils ont dû chercher à augmenter leur disponible le plus possible et à lui faire rendre son maximum.
Nous voici tout doucement amenés, par une différence essentielle dans la conception primitive, à des résultats diamétralement opposés. L«
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capital disponible étant restreint et le crédit rare, on n'a pu se permettre le grossissement artificiel du chiffre d'affaires ni le Dumping.
îl a fallu tabler sur un pourcentage de bénéfice net beaucoup plus considérable que celui dont se contentent les Allemands.
Et alors ce bénéfice plus large a permis de rémunérer plus facilement le capital engagé, et en même temps de nourrir un chapitre presque totalement inconnu chez nos ennemis, — c'est le chapitre des « Amortissements ».
Ces amortissements ou comptes de réserves, viennent compenser progressivement les immobilisations du début et en réduisent chaque année un peu plus l'importance jusqu'à zéro, accroissant par conséquent le disponible à mesure jusqu'à la totalité du capital nominal.
Il est de pratique constante en France d'amortir tout le groupe des immobilisations, (Fonds de commerce, Matériel et Immeubles), sur une période de vingt-cinq ou trente années, ou au pis aller sur la durée légale de l'acte de isociété. Nous connaissons des entreprises où le Fonds de Commerce ne figure plus à l'actif que pour Un franc, et le Matériel et Outillage pour Un franc également, alors qu'ils valent en réalité des millions. Mais ceci est un chef-d'œuvre de bonne administration financière auquel tout le monde ne peut pas prétendre, — les Allemands moins que quiconque.
Victor Bérard, dans son livre si documenté,
l'Eternelle Allemagne, cite un exemple curieux de l'arithmétique industrielle germanique, tel qu'il l'a entendu exposer par un fabricant d'horlogerie de la Forêt Noire. Cet homme se plaignait que le resserrement du marché intérieur et l'extension du Dumping en exportation avaient à peu près complètement anéanti ses bénéfices, bien qu'il fît en 1907 un chiffre d'affaires triple de 1890.
« En comptant à la française, disait ce Badois élevé en Suisse et habitué aux mœurs de ses correspondants de la Franche-Comté, je ne tire plus le 4 0/0' net du capital engagé. Mes voisins vous diront qu'ils obtiennent, eux, du 12 et 14 0/0; c'est qu'ils calculent à l'allemande, en ne tenant compte que du capital initial. Quand leur usine, partie avec 100.000 marks, leur donne aujourd'hui 15.000 marks de bénéfice net, ils crient au 15 0/0. Mais ils oublient qu'entre le départ et l'arrivée, ils ont laissé dans leur affaire, comme moi dans la mienne, dix années de bénéfices, ou rapporté 200.000, 300.000 marks de capital nouveau, — ce qui donne à la française du petit 4 0/0, en attendant moins encore ».
« Les firmes allemandes, dit de son côté Victor Cambon, tout en distribuant de gros dividendes, mettent chaque année en réserve et en amortissements des sommes énormes. Mais ces réserves et ces amortissements sont en grande partie immédiatement réemployés en matériel et en agrandissements. L'industriel aile-
mand est un joueur opiniâtre qui, lorsqu'il gagne, remet perpétuellement au tapis, et qui, même quand il ne gagne pas, ne s'abstient que s'il n'a plus d'argent. Que de fois j'ai entendu dire qu'on doit profiter des années de crise pour renouveler son matériel ».