V. - — L'abus du crédit et la surcapitalisation
Ainsi les Germains ont toujours manqué d'acquit et de richesse réalisée ou réalisable, même au temps de leur plus grande splendeur. Les disponibilités véritables ont toujours été très réduites chez eux, et les immobilisations croissaient d'année en année, (jusqu'à cent milliards, nous l'avons vu), par exagération de l'outillage et du crédit. Il leur fallait toujours marcher de l'avant et toujours produire davantage pour nourrir cet outillage et ce crédit. Le stationnement eût été un danger mortel; ils ne pouvaient l'éviter qu'en faisant de la surproduction et de la surcapitalisation, suivant le terme consacré.
Mais par un phénomène logique, leurs possibilités d'expansion nouvelle se restreignaient au fur et à mesure que s'étaient développés leurs succès mondiaux; ils ne pouvaient plus trouver de nouveaux débouchés, puisqu'ils les avaient déjà tous. Chose plus grave, certains de ces débouchés, (et non les moindres), devenaient capri-
deux depuis 1907-1 £08, précisément en pleine période de crise.
L'Angleterre se manifestait franchement hostile à la camelote boche. La France révélait une défiance inattendue, dont la campagne de Léon Daudet avait été le premier symptôme. La Russie, à son tour, manifestait des velléités sérieuses vers la création d'une industrie nationale, et elle avait même appris à se servir du mécanisme précieux des cartels. Les Etats-Unis prenaient de plus en plus figure de concurrents probables, surtout depuis leurs nouvelles doctrines d'expansion économique et de libre-échange.
Pour comble les colonies allemandes, cette grande pensée du règne, n'avaient donné que des résultats insignifiants. Par contre, les 3 à 4 millions de sujets teutons, installés £i l'étranger, surtout en France, Angleterre, Amérique, Brésil, Suisse, Espagne, Russie, Turquie, n'avaient que trop bien réussj, et leur chiffre progressif d'affaires gênait de plus en plus les exportations de leurs compatriotes restés outre-Rhin.
En plus de ces motifs d'inquiétude dans Tordre économique privé, il y avait des faits plus précis et plus urgents encore dans l'ordre politique, diplomatique et douanier.
Les clauses commerciales du traité de Francfort, qui garantissaient aux produits germains en France depuis plus de quarante années le régime de la nation la plus favorisée et qui aurait suffi, à elles seules, pour assurer l'expansion for-
midable de l'industrie teutonne, ces fameuses clauses commerciales allaient venir à expiration et on savait qu'elles ne seraient naturellement pas renouvelées.
De son côté, la Russie déclarait qu'elle ne prolongerait pas, elle non plus, après 1915, son traité de commerce avec Berlin. Cela aussi c'était un échec grave pour l'Empire, et bien plus inattendu. Enfin les facilités de crédit des grandes banques françaises menaçaient, pour des raisons encore obscures, de faire défaut subitement. On raconte notamment qu'une grande échéance financière aurait été décisive contre l'Allemagne, le 5 août 1914.
Le moment arrivait où la liquidation des comptes ne pouvait plus être évitée et où le bilan véridique de l'Empire devrait être exposé et discuté. Le bluff, comme disent les Anglais, devenait impossible à continuer.
Quand on a débuté avec un actif liquide insuffisant, quand on a vécu pendant ving-cinq années sur le découvert, sur le déficit et sur l'emprunt perpétuel, il vient une heure fatale où l'on ne peut plus faire courir et où tout casse. C'est la grande déconfiture et la banqueroute.
Il n'y a plus alors que les voleurs qui puissent chercher encore à s'en tirer, en prenant dans la poche du voisin, par une attaque brusquée, l'argent dont ils ont besoin.
Le Prussien, fidèle à ses origines, et se souvenant que la guerre avait été longtemps sa meil-
leure industrie nationale, a voulu, le 4 août 1914, cambrioler nos porte-monnaie. Mais cette fois, l'attaque brusquée ne lui a pas réussi. Il a complètement et définitivement raté son coup et il n'échappera plus à la faillite, politique, financière et économique.