V. La véritable Société des Nations
C'est bien dans le sens de ce programme très précis et très simple qu'évolue désormais le fameux concept de la Société des Nations, sur laquelle on a beaucoup écrit depuis deux ans, à la suite du président Wilson.
A parler franchement, les premières énonciations de ce concept n'ont guère dépassé la profondeur d'un truisme pacifiste et d'un lieu commun utopique. Tous les anciens tenants du verbalisme ont cru leur heure revenue et ils s'en sont donné à icœur joie de disserter éperduement sur ce sujet, sous couvert de l'autorité morale du président américain.
Mais Wilson lui-même, précisant bientôt sa pensée, pour lui-même et pour les autres, a été conduit, par son clair bon sens et par la logique des faits, à énoncer une conclusion bien différente des prémisses et autrement réaliste et féconde.
Ui LARM.YTUIÎE SOCIALE
La Société des dations n'est plus, grâce à lui, une u£opjp à l'usage des futurs congrès de La Haye, une chimère irréalisable et dangereuse, profitable seulement à nos ennemis. Aujourd'hui c'est une conception parfaitement sérieuse et à peu près définitive, laquelle s'inscrira demain fatalement daps la vie des peuples, — tput simplement parce qu'elle s'est cpncrétpsée enfin et resserrée en Sociétr des Rations alliées.
La première théorie internationaliste était vraiment trop contradictoire. Le monde civilisé tout entier est secoué depuis quatre ans par le cataclysme le plus effroyable qu'il ait jamais subi; il a frisé de près sa destruction totale et son absorption par l'élément destructeur, — epeprp réppmpipnl il a eu peauepup de peine à raidir toute son énergie et à maîtriser le barbare, on n.e peut même pas pronostiquer le temps qu'il faudra pour obtenir du Hun l'aveu de son impuissance çp t\c sa défaite- définitive, — pt l'on voudrait bénévolement, lorsqu'enfin on a dompté le mojistrg, après quels efforts pt avec quelles pertes de substance, oublier tous ses cnmps et Jui tepdre fraternellement la main, pour qu'il puisse tranquillement recommencer dans huit, di\, quinze ans! Non, par exemple. Même si les gouverpanis avaient été assez naïfs pour projeter cette foilc aventure, jamais les poilus np Sauraient permis, il n'y avait qu'à allpr dans Jpui's tranchées pour être bien fixés là-dessus.
L'erreur généreuse des pacifistes vient $p Pô
l'armature speiAMt 95
qu'ils séparent l'Allemagne en deux, pour les besojns de leur discussion. D'un côté, un peuple candide, bon, humain, sentimental, fraternitaire; de l'autre un kaiser chargé de tous les péchés et de tous. Jes crimes de Satan. Supprime? le Kaiser, disaient-ils, et aussitôt le peuple teuton redeviendra semblable à un agneau saus tache, parfaitement inoffensif. ïl y a là un sophisme encore plus dangereux que le Boche luimême.
De tout temps, {"Allemagne a été une nation de proie, avec qu sans Kaiser. Cette mentalité s'est encore gecrup depuis quarante annéps, jusqu'à atteindre l'ampleur die mégalomanie que J'en connaît trpp. Le baiser a eu tyfâ son peuple derrièrp lui, quand il clamai J; son pangermanisme. Bien n?jgux? ep n'e§t pas lu} qui a poussé l'Allemagne au pangermanisme, c'est au contraire l'Allemagne gui a converti finalement son baiser, car il a été lui-même très hésitant au début, par prudence et par esprit mercantile.
Quoi qu'il en soit, nous nous trouvons d£y.ant un phénomène historique de première iiupertance : l'absolue unité morale de tout ce qui est teuton, du ratatinât à la Silésic et à l'Autriche, du socipjiste au junker. C'est, nous je répétons, UP /Tait absplument remarquable que cette cohésion complète d'un pays jadis particulariste obtenue en si peu d'années, par la Yeftn des appétits comniups et d'un orgueil démesuré, savamment entretenu.
Croit-on que cette armature sociale si rigide, ce mécanisme de domination politique si parfait pourra disparaître du jour au lendemain, par la seule vertu d'un traité de paix et d'une pseudorévolution truquée? C'est folie de raisonner ainsi, lorsqu'on constate qu'il y a et qu'il y aura encore quelque ÔO millions de boches agglomérés en un seul bloc central, aussi complète que soit notre victoire et aussi grandes que soient les précautions militaires prises.
Ces précautions, la simple prudence nous obligera à les continuer pendant longtemps encore, peut-être dix années, avant que disparaisse radicalement le danger boche. Rappelons-nous avec quelle rapidité était revenu, après nos guerres victorieuses de la Révolution et de l'Empire, le dogmatisme patriotique allemand du Kulturkampf, et pourtant l'Allemagne était bien loin alors de présenter semblable cohésion.
Nous n'avons pu triompher de l'ennemi dans la guerre, que par la solidarité complète des Alliés, l'absolue unité de vues et de commandement, (la démonstration vient d'en être faite, grâce à Clemenceau et à Foch.) Cette solidarité des Alliés devra de toute nécessité se perpétuer après la guerre, avec pareille intensité, pendant dix, vingt, trente années, et dans tous les compartiments, politique, militaire, diplomatique, économique.
La future Société des Nations ne peut pas être et ne sera pas une chapelle d'absolution. Ce sera,
l'armât u fus sociale 9?
au contraire, un efficace instrument de protection conlre tout choc en retour des barbares, une muraille solide que tous sauront maintenir en bon état tout le temps nécessaire. 11 y va de notre tranquillité à tous et de notre avenir commun.
Comment organiser cette barrière aux divers points de vues militaire et politique, ce n'est pas de notre ressort, mais au point de vue économique les modalités d'application se précisent déjà.
L'opinion compétente chez nous et chez nos alliés se montre de plus en plus décidée pour une Union économique précise et durable de tous les Alliés, déjà ébauchée par trois conférences successives à Londres, Paris et Rome, et qui paraît bien être dans les intentions de nos gouvernants respectifs.
Cette Union économique continue depuis lors à se préparer sous l'égide de plusieurs organismes permanents, — bureau interministériel à Paris, bureau d'exportation de Londres, missions permanentes aux Etats-Unis, conférences périodiques pour le blocus et les relations avec les neutres, aide financière et économique mutuelle interalliés.
Tout cela est excellent, parce que, même si la plupart de ces organismes doivent être éphémères et ne pas survivre aux nécessités militaires, cependant nous y aurons pris l'habitude les uns et les autres de nous y sentir en confiance et en amitié. Cette estime réciproque favorisera sin-
gulièrement la création de liens commerciaux définitifs et assurera le sentiment de notre solidarité persistante.
Nous en avons déjà un splendide exemple sous les yeux, en constatant la masse énorme de malentendus dix fois séculaires que quatre ans de confraternité d'armes ont suffi pour dissiper avec nos anciens rivaux anglais, lesquels compteront désormais parmi nos plus chauds amis.
Cette Union économique d'après-guerre, que le moment n'est pas encore venu de préciser, s'appellera comme on voudra, Union Douanière, Zcîlverein, iarifs différentiels, traités de commerce, peu importe encore, mais l'essentiel c'est qu'elle soit réelle et effective.
Il faut qu'elle arrive à nous rendre maîtres chacun chez nous, et à nous débarrasser des infiltrations intérieures boches, directes ou déguisées.