VI. — Une Ligue des producteurs alliés
Au surplus, aussi serré que puisse être le réseau de défense et de protection qu'institueront nos Pouvoirs publics, il ne pourra avoir toute sa force et toute son efficacité que si nous tous, l'opinion publique de tous les Alliés, tous les producteurs, tous les consommateurs, tous les capitalistes, tous les ouvriers, venons lui apporter notre collaboration permanente et réfléchie par une alliance économique antigermanique,
une sorte de ligue générale de la production, très facile à organiser et à développer. Notre destinée est dans notre main, bien plus que dans des textes officiels, diplomatiques ou douaniers, entre les mailles desquels on peut toujours arriver à passer.
Nous ne voulons pas que les Allemands puissent recommencer jamais à notre détriment à tous une agression pareille à la présente. C'est bien là notre but de paix nettement déterminé. Aussi est-ce à nous de faire tout ce qu'il faut pour rendre « cela » impossible, non seulement par nos soldats pendant l'état de guerre, mais surtout après la guerre, avec une autre troupe aussi puissante et redoutable, l'armée de nos forces de production.
Dès que la lutte militaire finit, la guerre économique commence ou plutôt recommence aussitôt. Notre avenir dépendra de la façon dont nous saurons conduire cette nouvelle bataille. Bien mieux, la meilleure manière de garantir l'intégrité future de notre territoire, c'est d'assurer notre indépendance économique.
On a fait remarquer, avec assez de raison, notamment le professeur Charles Gide, que le boycottage officiel des produits germaniques est difficile à organiser et à rendre durable. Comment déterminer avec certitude les distinctions d'origine et les marques de fabrique? Les Boches savaient déjà très bien avant la guerre masquer leurs origines, mettre des faux nez, faire
des contrefaçons, des imitations, des démarquages, agir par personnes interposées; nous en avons cité de nombreux exemples. Ils continueront, tout simplement, sauf à employer cette fois des procédés inédits, mais parfaitement adaptés, contre lesquels nos barrières douanières seront impuissantes et les textes officiels inopérants.
Rien n'est plus probable en effet.
Mais là où les Pouvoirs publics, peu compétents et trop lents à venir à la riposte, peuvent se laisser tromper ou se déclarer désarmés, les hommes de métier n'hésitent pas et sont tout de suite renseignés à des signes certains, invisibles pour les profanes. C'est eux, par conséquent, qui sont le mieux qualifiés pour faire leur police et exercer la répression des fraudes par l'action permanente de cette Liyue des Producteurs alliés que nous préconisons.
Remarquons qu'il ne s'agit nullement d'adopter une politique agressive indéfinie contre la Mittel-Europa. Cette hostilité avouée cesserait très vite d'être possible, pour des raisons diplomatiques que l'on devine, et elle présenterait des dangers certains. Sur ce point Charles Gide a parfaitement raison.
Mais si les Etats sont tenus à des convenances spéciales et à des ménagements internationaux, les particuliers, eux, sont parfaitement libres.
Il n'est au pouvoir de personne de m'obliger à acheler ou à consommer tel produit déterminé, si je ne le veux pas. A l'inverse, je suis bien mai-
tre, (toujours en tant que simple particulier), de réserver ma clientèle à mes amis, si tel est mon bon plaisir, et personne n'a rien à y voir.
Or, s'il est parfois difficile et délicat de dresser la liste noire des produits ennemis ou suspects, il sera, en revanche, très facile pratiquement de reconnaître les produits amis. Ceci nous suffira parfaitement pour atteindre notre but, sans entrer dans tant de complications. Il n'y aura qu'à revêtir les produits amis, et eux seuls, d'une estampille d'origine, d'un label, suivant l'expression socialiste, lequel ne sera accordé qu'à des conditions rigoureuses, après enquête sévère des divers syndicats et groupements compétents, et après enregistrement par la Ligue des Producteurs alliés.
Ainsi se trouveront tout naturellement éliminés, sans difficulté ou sans erreur possible, tous les produits indésirables, lesquels seront tenus pour indésirables par le seul fait qu'ils n'auront pas droit au label, sans autre procédure, et contre lesquels s'organisera, entre nous tous, la conspiration du silence et l'abstention systématique.
Ce sera l'arme économique la plus facile à manier et la plus redoutable, car tous les Dumping du monde ne pourront rien contre la barrière morale de ce label.
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VI!. — La carte de guerre économique
En effet, si les Allemands ont pu se vanter juqu'à ces derniers temps que la carte de guerre militaire fut en leur faveur, à l'inverse, la carte de guerre économique a toujours été pour nous, dès le défaut, et de plus en plus nettement, malgré la pénible surprise russe, — à plus forte raison depuis l'intervention des Etats-Unis.
11 n'y a qu'à laisser parler les chiffres; ils sont significatifs.
Là situation de l'Allemagne est telle aujourd'hui qu'à la paix, et même si elle avait pu remporter une victoire militaire complète, elle n'en sera pas moins économiquement à peu près à la merci de l'Entente.
Les écrivains spécialistes, qui ont beaucoup insisté sur l'ampleur des exportations germaniques depuis trente ans, n'ont pas assez remarqué que !a croissance des importations restait équivalente, et que le total en était même un peu supérieur. Les exportations se répartissaient, ("statistiques de 1913), en 07 0/0 d'objets fabriqués, 23 0/0 de matières premières et 10 0/0 de produits alimentaires; mais les importations représentaient 19 0/0 d'objets fabriqués, 30 0/0 de produits alimentaires et 51 0/0 de matières premières (1).
Cela prouve que l'Allemagne est incapable de
il! André Frjbocrg.
se suffire à elle-même, et de vivre sur elle-même. La plus grande partie de ce qu'elle mange, de ce qu'elle fabrique et de ce qu'elle vend, il lui faut aller le chercher au dehors.
Or, la grande masse de toutes ces denrées et de tous ces matériaux lui venait des pays de l'Entente, ou était sous contrôle de l'Entente. La défaillance russe, (qui n'est peut-être d'ailleurs que momentanée), n'a rien changé à cette situation, même au point de vue alimentaire; nous avons eu de suffisants échos de la désillusion boche depuis Brest-Litowsk.
En 1913, l'Empire germain demandait à ses alliés actuels 931 millions marcks de marchandises et leur en fournissait pour 1 milliard 216 millions. Mais il achetait à ses ennemis actuels 5 milliards 700 millions et ne leur vendait que 5 milliards; de plus une grande partie des produits qu'il achetait aux neutres, (2 milliards 231 millions), venaient en réalité de l'Entente, ou bien devaient passer par les pays de l'Entente ou encore transiter sur ses bateaux (1).
L'industrie textile d'outre-Rhin était l'une des premières du monde. Au point de vue cotonnier, elle tenait le second rang, tout de suite après l'Angleterre; même situation pour la laine, pour la soie, pour la filature et le tissage. Mais la presque totalité des matières premières en textiles lui arrivaient des pays soumis à l'Entente, la-
(1) Voir statistique en appendice, page 405.
quelle possède à peu près toutes les régions productrices du globe.
En 1914, sur une production annuelle d'environ 4 millions de tonnes de coton brut, 70 0/0 sont fournis par les Etats-Unis, 14 0/0 par l'Inde anglaise, 9 0/0 par l'Egypte, 5 0/0 par divers pays liés à l'Entente, 2 0/0 seulement par la Turquie ou par divers neutres. Pour la laine, on trouve 58 0/0 récoltés par l'Entente, et seulement 4,5 0/0 par les Empires centraux; la grande majorité du surplus est en outre sous contrôle des Alliés. Pour la soie, même constatation encore; 90 0/0 pour l'Entente et 1,4 0/0 pour ses ennemis.
Dans un autre grand compartiment industriel, la métallurgie, nous pouvons faire mêmes comparaisons. Le cuivre vient des Etats-Unis, Japon, Australie, Canada pour 626.000 tonnes, et du Mexique, Espagne, Chili, Allemagne pour 210.000 tonnes seulement. Les Etats-Unis, la France et l'Angleterre représentent 67 0/0 de minerai de fer, les Empires centraux 17,5 0/0. Pour le plomb, les chiffres donnent 49 0/0 pour l'Entente, 18 0/0 pour l'Allemagne, 33 0/0 pour les neutres; de même encore, l'aluminium, le manganèse, le nickel.
Sont également dans la main de l'Entente, outre toutes les grandes denrées coloniales d'alimentation, le caoutchouc, les cuirs et peaux, les bois des Iles, le pétrole, les engrais chimiques, combien d'autres encore.
De tout cela, il résulte que l'Entente est absolument maîtresse de la situation industrielle, autant qu'elle voudra et tout le temps qu'elle le voudra. Le moyen le plus simple pour elle de se garantir des produits boches et des Dumping system boches, c'est de refuser à l'Allemagne les matières premières, sans lesquelles celle-ci ne peut rien.
C'est pour cela que le blocus s'est révélé une arme militaire de premier ordre, capable à lui seul, de contrebalancer la fameuse carte de guerre. Notre plus grande victoire sera peut-être d'avoir amené les Etats-Unis à notre conception de ce blocus implacable, auquel ils étaient tout d'abord hostiles, mais qu'ils appliquent maintenant avec encore plus de rigueur que les Anglais eux-mêmes, ayant déjà dénoncé tous leurs marchés de fournitures prévus pour l'aprèsguerre et refusant de rien préjuger économiquement, sans l'accord de tous les Alliés. Le ministre Clémentel a procédé de même, chez nous, à la dénonciation de tous les anciens traités de commerce de Tavant-guerre.
Cet accord durable de tous les Alliés, pour le refus systématique aux Empires centraux de toutes les matières premières, sera d'autant plus facile à réaliser et à faire respecter, que ces matières vont se trouver très rares, dans les premiers temps après la paix. La production a fortement diminué, pendant quatre ans, et les besoins militaires l'ont absorbée à mesure. Il n'y
1§6 l'armatfre s»«ale
a de stock nulle part et il y en aura besoin partout.
Il n'y aura donc pas d'autre alternative que de refuser rigoureusement ces matières premières aux Empires centraux ou de consentir à en manquer nous-mêmes. Après inventaire fait, l'hésitation ne sera pas de longue durée et la prohibition sera sérieusement respectée, car tous auront intérêt à faire la police, — et à la bien faire.
Le label ici s'appellera permis d'importation et contingentement, peut-être sous contrôle des actuels et temporaires consortium, plus ou moins transformés.
VIîI. — Le protectionnisme financier
Il y a mieux encore; il y a l'argent. Organisons officiellement un contrôle complet des placements financiers à l'extérieur et des émissions de valeurs étrangères sur notre marché.
Cette réglementation est très facile à réaliser pratiquement, quoi qu'on en puisse penser à première vue. La conception en est évidemment nouvelle; elle choque bien des préjugés et des habitudes.
Mais si l'on y réfléchit, et si l'on étudie la question en détail, on verra qu'elle rentre absolument dans les attributions et dans les devoirs des Gouvernements alliés, et qu'elle ne se heurte finalement à aucune objection doctrinale,
malgré les criailleries de l'internationale financière. C'est mênie un des domaines où l'intervention de l'Etat est la plus facile à justifier en tous temps et la plus nécessaire à l'heure actuelle.
Elle a d'ailleurs fonctionné partiellement, pendant quarante années, en plein régime du traité de Francfort, par l'interdiction toujours maintenue d'introduire en bourse française aucune valeur allemande. C'est un précédent significatif, dont l'efficacité a été malheureusement trop limitée dans la pratique.
La première des mesures à prendre pour l'après-guerre sera de réglementer strictement l'exportation des capitaux français, dont la sortie devra être désormais toujours sous le contrôle rigoureux du gouvernement et ne plus dépendre des intérêts ou des fantaisies d'un trust financier. La doctrine du laissez faire, laissez passer, a été vraiment néfaste en ces matières.
L'intérêt de ce protectionnisme légitime apparaît dans toute son étendue, si l'on se rappelle, une fois de plus, que nous avons actuellement près de quarante-cinq milliards de fonds français accrochés à l'étranger, la majeure partie ayant profité aux affaires allemandes, directement ou indirectement.
• C'est même un des problèmes les plus délicats de l'après-guerre que de savoir comment nous arriverons à récupérer tout ou partie de ces 45 milliards et quel quantum il faudra en passer définitivement par Profits et Partes.
Mais nous pouvons toujours commencer par décréter des mesures rigoureuses, pour éviter que d'autres milliards français ne puissent continuer à prendre le même chemin après la paix. Avant de guérir le passé, protégeons l'avenir. Interdisons formellement toute exportation de capitaux, sous toute forme, et toute émission de valeurs, au profit des Empires centraux, de leurs tenants et aboutissants. Ici encore, comme pour les marchandises et comme pour les matières premières, pour éviter les réclamations diplomatiques, il n'y aura qu'à procéder indirectement par l'attribution d'une estampille officielle. Auront seuls libre parcours les fonds et valeurs auxquels l'Etat croira devoir donner son exeat, les autres non.
Comme nous l'avons démontré plus haut, jamais l'Allemagne, même avant la guerre, n'aurait pu songer à instituer son expansion industrielle formidable et ses Dumping, si elle n'avait trouvé à l'étranger, chez les Anglais d'abord, chez les Américains et chez nous ensuite, les capitaux qui ont toujours manqué chez elle.
C'est avec notre argent, et notre argent seul, qu'elle a pu faire et continuer ses affaires Contre nous, et qu'elle a pu dresser sa formidable machine économique et militaire.
Or, l'Empire germanique va manquer, plus que jamais, après la guerre, d'argent liquide, et il en aura pourtant plus besoin que jamais. Ses charges nouvelles atteindront, nous l'avons vu,
le chiffre fabuleux de cent cinquante milliards, pour lesquels il disposait à peine d'une encaisse métallique de 2 milliards 410 millions en juillet 1917. La liquidation de ses finances publiques sera extrêmement lourde, comme Ta reconnu son vice-chancelier, von Helferich. Son crédit, déjà caractérisé par le taux du change en pays neutre, sera au plus bas.
Il dépend de nous tous, de notre abstention financière complète, de ne pas le lui laisser relever avec nos propres fonds. Ce serait plus que naïf, ce serait criminel.
Au reste, les petits capitalistes, qui s'étaient laissé aller aux suggestions des Banques et à l'appât du gain illicite, ceux qui avaient placé le plus clair de leur fortune au dehors, ont aujourd'hui des raisons trop sérieuses de s'en repentir, pour être disposés à recommencer demain.
Etions-nous assez fiers d'être les banquiers, (même un peu usuriers), du monde entier. On voit où cela nous a conduits.
L'opinion publique interalliée, déjà fort excitée contre les auteurs de l'exode capitaliste d'avant-guerre, ne permettra pas de reprendre ce petit trafic. Elle se fera le gardien vigilant du loyalisme financier et elle se montrera impitoyable contre toute infraction au pacte sacré.