IV. — L'esprit d'entreprise
, A vrai dire, — et contrairement à l'opinion courante, — l'esprit d'entreprise a toujours été extrêmement prononcé en France dans la catégorie sociale des producteurs, chez les hommes comme chez les femmes.
Même en Amérique, l'industriel et le commerçant ne sont pas plus entreprenants et plus audacieux que l'industriel et le commerçant français, surtout le petit industriel et le petit artisan. Personne n'excelle comme eux à faire quelque chose avec rien, et à tirer parti de tout pour réussir, à force de privations, de patience et d'audace, sans argent et sans relations.
Les exemples sont innombrables de gens partis de zéro, et qui ont créé des affaires considérables et constitué de grosses fortunes par la seule application de leur génie, de leur hardiesse el de leur méthode. Nous tous, autour de
nous, pourrions en citer un bon nombre, sans faire grand appel à notre mémoire. C'est presque devenu un lieu commun de constater que la plupart des inventions techniques et des grandes réalisations industrielles sont parties de France, et précisément beaucoup plus de la petite classe des artisans professionnels, que des savants estampillés et diplômés.
Voici quelques cas particulièrement intéressants à divers points de vue.
Un jeune Landais, de famille bourgeoise, mais pas riche, débarque un beau jour à Paris, avec cent francs dans sa poche pour toute fortune. Il s'en va au Marais chez un droguiste de son pays, pour lequel il a une lettre de recommandation. Le droguiste lui fait la réponse classique et dilatoire: il n'a pour l'instant aucune place disponible, mais il prend note de sa demande et il lui écrira le moment venu.
Notre jeune homme, à demi convaincu, et songeant que ses cent francs n'iront pas loin, sort dans la cour, où il aperçoit des manœuvres en train de décharger un lourd camion. Le travail n'avance pas, car les hommes ne sont pas assez nombreux, et le contremaître s'emporte, furieux de l'absence injustifiée de deux d'entre eux.
Le Landais s'approche et offre ses services, moyennant juste salaire. Le contremaître hésite, un peu suffoqué de la demande de ce jeune « monsieur », qui n'a pas du tout l'air d'un débardeur. L'autre n'attend pas la réponse. Il
quitte sa belle jaquette, la plie proprement, se met incontinent à l'ouvrage et il a bientôt fait de prouver que son adresse est à la hauteur de son énergie.
Sur ces entrefaites sort le patron, qui avait suivi toute la scène de sa fenêtre. Comme il sait vite apprécier la valeur des gens, il rappelle notre jeune homme et lui signe son engagement dans la maison, à des conditions honorables. Notre petit Landais est mort archi-millionnaire il n'y a pas très longtemps, après soixante années d'une vie magnifiquement employée, où il a fait preuve maintes fois du même courage et du même esprit de décision qu'à ses débuts, et ayant su rénover l'importante branche industrielle de la droguerie pharmaceutique.
C'est, dira-t-on, l'histoire classique du banquier Laffitte et de son épingle. Sans doute, mais avec cette nuance toute en faveur de notre industriel, que Laffite n'avait fait preuve que d'esprit d'épargne et même d'avarice, excellents peut-être chez un financier, destiné à faire travailler les autres pour lui, tandis que notre héros avait fait acte de production effective et personnelle, sans s'inquiéter des préjugés de classes, pourtant si fort enracinés dans la bourgeoisie campagnarde.
Autre exemple. Un jeune commis bordelais est employé chez un négociant en vins de la place. Il est extrêmement intelligent et ambi-
tieux, et il a sur l'exportation des conceptions personnelles qu'il voudrait bien mettre en pratique. Mais l'argent lui manque, car il n'a que quelques dizaines de mille francs, immobilisés dans une petite propriété, et cela ne compte guère dans un commerce tout en spéculation, où il faut pouvoir disposer de centaines de mille francs au moment des achats.
Prendre un commanditaire ou un banquier, tout le bénéfice y passera, s'il y en a, tandis que les pertes, c'est lui qui les épousera, Notre jeune homme a une idée de génie : il décide d'emprunter de l'argent en rentes viagères, combinaison alors peu connue, et il garantit ses crédits-rentiers sur sa propriété.
Il a réfléchi que le banquier ou le commanditaire lui coûterait théoriquement 6 à 7 0/0 l'an, en réalité 10 0/0, et qu'il aurait toujours à le rembourser. Tandis que le crédit-rentier à 10 ou 11 0/0 sera très satisfait, point gênant, et qu'il n'y aura aucun capital à lui restituer, puisqu'à sa mort, notre négociant deviendra définitivement propriétaire complet de ce capital. Ainsi est fait.
Avec les 80:600 à 100.000 francs obtenus, notre débutant s'installe et organise ses affaires. Il commence, après récolte, par acheter à tour de bras dans tous les coins du vignoble, demandant aux vignerons le délai de six mois, jusque fin mai, pour prendre livraison, et versant un quart du prix, à la passation du bordereau d'à-
chat, comme garantie, le solde n'étant exigible qu'à la retiraison, — le tout conformément aux usages locaux.
Il s'est donc, avec ses 100.000 francs, engagé audacieusement pour 100.000 francs de vins, soit un découvert de 500.000 francs. Tout ira bien s'il trouve à vendre à prix suffisant dans l'intervalle. Mais les vins ne sont pas très bons, il y a abondance et les clients boudent un peu. Pour comble de malheur, la récolte suivante s'annonce, dès le printemps, comme devant être exceptionnelle en quantité, et la baisse en résulte sur tous les cours.
Cela va mal, très mal même, quand un beau matin, en avril, gelée à plat sur tout le vignoble, de Marmande à Sainte-Foy et de Blaye à Pauillac. Le lendemain, hausse formidable sur tous les prix, fièvre des acheteurs. Notre jeune spéculateur tripla ses cent mille francs dans les deux mois; il était lancé. Il a continué depuis, et souvent avec autant de hardiesse; sa maison est aujourd'hui une des premières firmes bordelaises d'exportation dans lWmérique du Sud.
Encore un exemple, si vous le voulez bien. Un certain jour, il y a quelque trente ans, se présente chez un fabricant de « vélocipèdes » de Paris, un provincial d'âge mur, assez mal vêtu et timide. Sur sa carte on lit sa profession, « Vétérinaire ». Cela ne cadre pas très bien avec les bicyclettes. Pourtant l'industriel, qui sait qu'un homme d'affaires intelligent trouve souvent des
idées à glaner dans les milieux les plus inattendus et qui a pour principe d'écouter tout le monde, reçoit quand même le visiteur, et bien lui en prend, car ce vétérinaire hésitant, c'est le fameux Dunlop, lequel lui apporte tout simplement la découverte du pneumatique.
Voilà, entre bien d'autres, plusieurs faits caractéristiques qui dénotent chez nos débutants un remarquable esprit d'entreprise ou d'invention, de hardiesse et de ténacité, et même d'aventure à l'américaine. Ces mêmes faits démontrent en outre la clairvoyance et les qualités psychologiques des patrons qui ont su les deviner et les accueillir.
Et pourtant, il y a bien en France toute une catégorie sociale qui répond exactement à l'opinion peu flatteuse que Von se fait souvent de la mentalité française à l'étranger.
Seulement ceux dont on a pu dire qu'ils sont timorés, grippe-sous, conservateurs, paresseux, agités plutôt qu'agissants, toujours hésitants el craintifs, ce ne sont pas les producteurs ou les industriels, ce sont les capitalistes, lés rentiers, petits, ou grands, et les financiers.
Ceux-là ne travaillent jamais par eux-mêmes, et ils n'entreprennent jamais rien, mais ils font travailler leur argent, de préférence à l'étranger du reste, « car il" ne faut pas faire d'affaires avec ses amis ». Ils accumulent égoïstement les revenus dans leur bas de laine, jusqu'au jour où la fièvre de spéculation s'empare d'eux, et où ils
se font ruiner par des aigrefins, — juste retour des choses d'ici-bas.