V. — L'instinct de solidarité
L'esprit d'entreprise n'est donc pas nouveau chez nos industriels et chez nos commerçants, et ils n'ont rien à apprendre, même de la guerre, dans cet ordre d'idées.
Mais ce qui va être nouveau chez nous, et constituera une des résultantes heureuses de la grande crise, c'est la diffusion de l'esprit d'association et le sentiment complet de la solidarité professionnelle. Il faut s'attendre ici à une véritable révolution morale.
Jusqu'ici, nos créateurs d'entreprises manifestaient un individualisme forcené. Ils mettaient leur orgueil, surtout lorsqu'ils avaient réussi, à faire « cavalier seul ». Leur devise était : Aidetoi, le ciel t'aidera.
Cet individualisme va changer de caractère, non pas qu'il soit destiné à perdre de sa force, ce qui serait très regrettable, mais il va au contraire accroître sa puissance de réalisation par l'association intelligente de toutes les individualités, et obtenir la multiplication des résultats par la coordination des efforts. La nouvelle devise sera : Soutenons-nous les uns les autres.
Naturellement, cette évolution morale ne commence pas ex-abrupto. Elle était déjà sensible avant la guerre, puisqu'on connaissait les grou-
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pements professionnels, cartels, trusts, consortium ou syndicats, mais les événements auront activé la transformation à peine ébauchée.
Depuis quelques trente ans, avec la loi de 1884, et encore plus depuis la loi de 1901, l'instinct de la solidarité corporative s'était fortement développé en France, comme d'ailleurs chez tous les peuples, sous l'empire des nécessités économiques, pour permettre de corriger les conséquences désastreuses de la concurrence aveugle.
Des liens professionnels, de plus en plus puissants et de plus en plus complets, sont ainsi apparu peu à peu, avec les premiers syndicats et les premières ententes de producteurs, commençant à créer un premier embryon d'organisation corporative générale, du reste bien timide et bien imparfaite encore.
Cette concentration syndicaliste était beaucoup plus poussée déjà dans d'autres pays, particulièrement en Amérique et en Allemagne. C'est même elle, c'est le mécanisme perfectionné des cartels, nous l'avons vu, qui a permis à l'Allemagne d'esquiver pendant vingt-cinq ans les conséquences de sa pénurie financière, qui lui a fourni son armature sociale, si rigide, et qui lui a valu sa formidable expansion industrielle.
Chez nous, la guerre va avoir pour conséquence principale d'accélérer notre évolution syndicale encore au premier stade, et de brûler les étapes, en nous obligeant à généraliser et à systématiser nos formules.
Nous serons tout surpris de voir la rapidité avec laquelle la nouvelle doctrine syndicaliste deviendra prépondérante, et quels rameaux vigoureux elle poussera tout de suite sur toute la surface dp territoire, s'épanouissant très vite en Syndicalisme de Production, bientôt complété et concrète en Fédéralisme de Production.