I. — La mort des corporation
On s'est peut-être beaucoup pressé d'applaudir, avec l'ouvrage classique de Levasseur, à la chute des corporations, et à la tenir pour juste, nécessaire et conforme à la loi de l'évolution et du progrès. Ce jugement historique sera sans doute complètement revisé un jour. Déjà cer-
tains auteurs de talent, avec le professeur Durckheim et Martin-St-Léon, poursuivent non seulement leur réhabilitation, mais même leur renaissance.
Cette renaissance est cependant improbable, parce que bien des choses ont changé dans le inonde depuis cent quarante ans. Il paraît impossible et peu désirable de faire rentrer notre société moderne, surtout telle qu'elle va sortir de la guerre actuelle, dans un cadre déjà bien étroit pour la société dé 1776.
Il n'en est pas moins évident que l'expression la plus récente de nos idées et des faits généraux nous oblige à constater, sur bien des points, la surprenante exactitude des vieilles conceptions corporatives et la sagesse de beaucoup de leurs méthodes et de leurs institutions.
Sans doute, elles étaient au xvinc siècle en pleine décadence. Elles donnaient lieu à bien des abus et elles prêtaient le flanc à bien des critiques, — particularisme, tendances conservatrices, opposition au progrès industriel, privilèges surannés et exorbitants.
Mais elles rendaient encore par ailleurs de réels services de plusieurs genres que personne n'est venu continuer après elles, — surveillance rigoureuse de la qualité des produits, contrôle de la fabrication, réglementation de la vente, loyauté des relations entre les divers éléments du système, main-d'œuvre, maîtrise, commerce et consommation.
En plus de cette action économique, elles ont joué pendant des siècles et elles jouaient encore au xvme siècle un rôle social de premier ordre. Sous leur régime, et grâce à leurs traditions patriarcales, la question sociale n'existait pas en somme. Les conilits inévitables entre patrons et ouvriers n'étaient jamais ni bien profonds, ni bien durables; ils se résolvaient presque toujours assez facilement par la conciliation et par la bonne volonté réciproque.
L'ouvrier était alors moralement l'égal de son patron, vivant sous son toit et à sa table, travaillant souvent côte à côte avec lui, au même établi, dans le petit atelier, assuré de trouver tous les appuis nécessaires, gagnant un salaire suffisant et continu, à l'abri du terrible chômage et même de la maladie. Il possédait, du reste, des connaissances professionnelles presque équivalentes et il pouvait théoriquement devenir patron à son tour. Il était bien le compagnon, au sens littéral du mot.
Il est donc permis de regretter, à ces divers points de vue, la disparition totale des groupements corporatifs et de leurs doctrines. Peut-être la somme des bienfaits dépassait-elle la somme des maux; peut-être aurait-il suffi de réformer au lieu de détruire. C'est une mesure brutale que de démolir la maison, sous prétexte d'en chasser les punaises, quand la simple désinfection suffirait.
On croit généralement que la chute des corporations a été nécessitée par la révolution in-
duslrielle du machinisme et l'avènement de la grande industrie. C'est une erreur historique formelle, car il y a plus de cinquante ans d'écart entre les deux faits, — 1776 et 183G1. La vérité est autre.
Leur mort a été voulue, poursuivie et obtenue, non par les autres producteurs, (ils protestèrent avec énergie), ni par l'agriculture, (sauf les physiocraies, simples théoriciens), ni par le peuple, (les cahiers de 1789 sont concluants), mais par cette oligarchie financière, grande banque et grand négoce, déjà si puissante au xvnr siècle, et qui eut l'habileté d'intéresser l'opinion publique à sa cause, en la baptisant du grand nom de liberté du commerce.
L'histoire de cet important événement, — le plus imporLant peut-être de tout notre passé sociologique, — mérite d'être contée avec quelques détails, d'après des écrivains très autorisés comme Martin Saint-Léon et le grand historien Henri Martin.
Tout à fait au début du xviiT siècle, il y eut pour le commerce une révolution presque comparable par ses conséquences à ce que devait être un siècle plus tard pour l'industrie la révolution du machinisme. Par suite de la création des grandes Compagnies coloniales, sous Colbert et l'extension prodigieuse du commerce d'exportation d'un côté, par suite d'autre part de la prépondérance des financiers et des puissances d'argent, avec les fermiers généraux et les gouverneurs
coloniaux, une fièvre d'agiotage croissante s'empara du monde entier. On en retrouve des manifestations nombreuses et simultanées en Angleterre, en Hollande, en Espagne, en France.
L'affaire de Law, si elle est une des plus connues et des plus caractéristiques, n'est pas unique. On pourrait en citer bien d'autres, notamment cette affaire du Pacte de famine, qui aboutit à un grave contlit, la Guerre des Farines, et où le roi Louis XV lui-même spéculait secrètement sur ie pain de son peuple (1).
Les grands trafiquants et les grands financiers, (c'était alors la même chose), étaient les rois de l'époque. Les écrivains, Voltaire, Sedaine, se faisaient leurs courtisans. Les philosophes, les encyclopédistes, les physiocrates, Quesnay, Gournay, puis Adam Smith, Hume en Angleterre, étaient leurs théoriciens et leur thuriféraires. Tout le monde voulait participer à la grande spéculation et s'enrichir.
En 17G0, Turgot, disciple de Gournay, propose d'anoblir en bloc tous les notables commerçants, mais déjà depuis longtemps les grands seigneurs ne dédaignent pas de faire du négoce. Le duc de la Force est épicier en gros. De même le prince de Condé, dès 1716; le duc d'Humières, le duc d'Aumont, le duc de Chaulnes. La noblesse et la finance participent également aux premières concessions minières, (c'est la vogue du jour),
(1) Henri Martin.
avec le duc de Charost, aux mines de Roche-la- Molière, La Gardette à Firniiny, la famille de Salages à Carmaux, Blnmestein dans le Forez et le D au phi né.
C'est partout, sur l'initiative des banques, des Bourses, des grandes Compagnies, des Chambres de Commerce, (instituées en 1701), un remuement d'argent comme on n'en a pas encore vu de pareil.
Mais dans cette poussée universelle, le grand commerce et la haute finance se heurtent tout de suite à la barrière des corporations. Or, ils n*aiment point les barrières mises en travers de leur activité. Ils rêvent de libre-échange complet et s'inquiètent fort peu des intérêts de l'industrie nationale.
C'est uniquement de cette aristocratie marchande qu'émane tout le mouvement contre les groupements des métiers. Gournay, qui en fut l'instigateur principal, bien plus que les physiocrates, était négociant lui-même lorsqu'il fut nommé intendant du commerce (î).
Au surplus, le haut négoce avait toujours été libre en France et indépendant des confréries prpfesionnelles, même des Six Corps, dès le xm* siècle, et le Livre des Métiers d'Etienne Boiîeau. Depuis cette époque lointaine, dès les marchands de Veau, puis la Hanse parisienne, puis la fondation des premières banques sous François Fr, il
(1) Henri Martin.
y avait toujours eu entre les deux institutions antagonisme et rivalité permanente, avec des succès divers (1). Mais les circonstances permettaient enfin à la finance d'assurer définitivement sa suprématie, et elle ne laissa point échapper l'occasion.
A vrai dire elle trouva dans l'Etat lui-même un allié empressé. L'Etat en effet, depuis sa tendance vers l'unité et vers la centralisation, c'està-dire depuis le XIVe siècle, et ensuite depuis Henri IV et Richelieu, même sous la Révolution et même encore aujourd'hui, a toujours vu d'un mauvais œil tout groupement de forces qui pourrait nuire peut-être un jour à sa toute-puissance.
L'Etat se rappelait le passé tumultueux et brillant des corporations, qui ont été parfois des républiques véritables, avec les Communes et Etienne Marcel, puis les villes libres françaises, italiennes ou flamandes avec Jacques Arteweld, puis les hanses rhénoises, leurs démêlés incessants et leurs guerres périodiques avec le pouvoir central. Il suffisait donc au gouvernement de Louis XV de rester fidèle à la politique de trois siècles pour les condamner.
L'Etat avait d'ailleurs déjà commencé, et depuis longtemps, à les pressurer pour son compte personnel. Sous Louis XI, la royauté s'était arrogé le droit d'accorder des lettres de maîtrise,
Cl") Martin Saint-Léon.
— moyennant finances, bien entendu. Sous Henri IV, apparaissent les manufactures roj^aïes, lesquelles ne sent pas toujours exploitées par l'Etat, malgré leur nom; elles sont le plus souvent basées sur la concession royale de privilèges industriels à de simples particuliers, — toujours moyennant finances.
Concurremment, à des intervalles de plus en plus rapprochés, le roi crée des offices variés, des charges de jurés, contrôleurs, trésoriers, qu'il autorise les communautés à racheter aussitôt pour la forte somme. Ces rachats périodiques d'office constituaient de véritables impôts, de plus en plus lourds : en 1646, 800.000 livres, rien que pour les Six Corps; en 1691, 5 à 600.000 livres; en 1694, 400.000 livres; et depuis lors, inlassablement, sous divers prétextes, en 1696, 1702, 1704, 1706, 1708, 1709, 1711, 1723, 1730.
Les corporations payaient en gémissant, mais elles payaient toujours. Elles payèrent tant qu'elles furent à leur tour extrêmement obérées. Alors l'Etat, voyant qu'il n'y avait plus rien à tirer d'elles, décida en 1716, de faire procéder à l'inventaire complet de leurs biens et immeubles, à la liquidation de leurs dettes, et les abandonna définitivement à leurs ennemis.
Ce sont les philosophes, les encyclopédistes, et plus particulièrement les physiocrates, qui vinrent leur porter le coup mortel. On a peine aujourd'hui à se figurer la vogue prodigieuse dent jouit cette école des Dhvsiocrates au milieu
du xvill* siècle. Leur doctrine semi-philosophique, semi-économique, exprimée surtout par leur théoricien Quesnay, médecin du roi, était cependant peu profonde et assez vulgaire. Elle ne dépassait pas la moyenne des lieux communs, des truismes utopiques et des déclamations à la mode du jour. Elle procédait uniquement du raisonnement pur, et ne s'embarrassait guère de la réalité des faits, aboutissant ainsi à de véritables paradoxes et à des contre-sens manifestes.
D'après les physioeratcs, la seule source de la richesse et de la production, c'est la terre, et tout doit être ramené à la terre. L'industrie ne compte pas, non plus que le travail non agricole: ils appartiennent l'un et l'autre à la classe .'■iérile. Mais le commerçant, qui achète les produits de la terre et les met en valeur, appartient, lui, pour cette raison, à la classe productive (1).
A cette époque, la France produisait beaucoup plus de blé qu'elle n'en consommait, (production 45 millions de setiers en 1757, consommation 3fi millions, d'après Quesnay). L'agriculture avait donc le plus grand besoin du haut négoce pour écouler ses excédents au dehors.
Aussi, est-ce au nom des intérêts de l'agriculture que Bois-Guillebert, Quesnay, Dupont de Nemours, Bigot de Sainte-Croix, formulèrent leur doctrine de la liberté absolue du commerce,
(1) Hf.niu Martin.
l'armature sociale ièi
résumée bientôt dans le fameux « Laissez faire, laissez passer », d'Adam Smith. Leurs conclusions étaient ainsi nettement favorables aux desiderata du grand négoce, représentés par Gournay et son célèbre disciple Turgot, et les événements se précipitèrent, dès l'arrivée de Turgot au pouvoir.
En 1762, on limite à quinze ans tous les privilèges royaux et les brevets d'industrie, dont la durée était restée incertaine. La même année on proclame la liberté de l'industrie campagnarde; en 1763, celle des cuirs; en 1765, celle du com merce de gros pour les roturiers comme pour les nobles.
Enfin, en 1776, paraît l'édit fameux de Turgot, qui supprime purement et simplement toutes les corporations, dissout leurs communautés et ordonne la vente de leurs biens. Ce fut une effervescence telle que l'édit fut rapporté presque aussitôt et Turgot renversé; mais le coup mortel était porté.
Les corporations, réautorisées par Necker, essayèrent de se reconstituer, mais leurs biens avaient disparu. Elles n'eurent plus qu'une existence languissante jusqu'à la Révolution, qui, elle, les supprima définitivement et presque sans débats, par la loi Dallarde du 17 mars 1791, bientôt confirmée et aggravée par la loi Le Chapelier, du 14 juin 1791, (contre les coalitions ouvrières ou patronales).
« Telle fut, dit Martin Saint-Léon, la fin des
corporations cïe métier. Quelques lignes insérées dans une loi de finances, (loi Dallarde), suffirent pour abolir une institution qui, depuis près de sept siècles, avait été le fondement môme de l'organisation du travail national. La Révolution ne distingua pas entre le rôle économique de la corporation et son rôle social. Elle ne songea même pas à conserver à la société nouvelle l'abri de l'édifice où avaient vécu si longtemps côte à côte le riche et le pauvre, le patron et l'ouvrier. Dix- Sept Cent Quatre-Vingt-Onze vient clore l'ère de la corporation; le régime de l'individualisme commence. >