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II. — Se» conséquences économiques

Quelque légitime admiration que nous professions tous pour la Révolution française, nous sommes obligés de reconnaître cependant que sur ce point extrêmement important, et même vital, du régime corporatif, son œuvre a été non seulement insuffisante mais néfaste.

L'erreur est d'autant plus inexplicable que pour la plupart des autres problèmes, au moins aussi délicats, nos grands ancêtres de 1789 ont nu contraire, fait preuve d'un très grand esprit de clairvoyance et d'un grand sens de réalisation. C'est le cas notamment pour la propriété foncière. Grâce à la Révolution française, nous sommes, en effet, un des rares pays du monde où la question agraire se soit trouvée définitivement solutionnée d'un seul coup, sans qu'on ait

jamais eu à y revenir. Quel précieux avantage et quelle avance sur nos voisins, même sur la libérale Angleterre!

Dès la vente des biens nationaux, notre Révolution a su organiser le système complet de la petite propriété et la répartition du sol entre le plus grand nombre possible d'intéressés. Cette constitution de la petite propriété paysanne et sa stabilisation centenaire restent encore aujourd'hui une des grandes forces de la nation, — la guerre actuelle vient d'en fournir une nouvelle et éclatante preuve. Que sera-ce bientôt lorsque le plein épanouissement des syndicats agricoles viendra fortifier encore la production rurale?

Les fondateurs de notre société moderne ont donc été bien inspirés lorsqu'ils ont renié les dogmes de leurs professeurs les physiocrates sur la grande culture et la concentration foncière, et lorsqu'ils ont adopté et réalisé, malgré l'autorité des prophètes, la solution exactement inverse.

Malheureusement, pour l'autre fraction de la production, l'industrie, ils ont été beaucoup moins perspicaces. Disciples pour la plupart des physiocrates ou des économistes anglais, avec Dupont de Nemours, Condorcet, Mirabeau, ils ont obéi aveuglément ici aux principes de leurs maîtres, exagérant même les idées de Gournay et de Turgot, et renchérissant sur l'édit de 1776.

Non seulement ils n'ont pas résolu le problème économique, mais ils l'ont compliqué. « Ils ont manqué le but en le dépassant, » comme, a dit

Charles Benoist. Non seulement, ils n'ont pas résolu la question sociale, mais ils ne l'ont même pas soupçonnée. La lacune est grave; elle a eu des conséquences considérables et prolongées qui pèsent encore sur nous à l'heure actuelle.

La Révolution ne se contente pas, en effet, de dissoudre les corporations et de proclamer la liberté du travail et de la fabrication. Elle prend, avec la loi Le Chapelier, des précautions minutieuses et des sanctions draconiennes pour que des groupements ne puissent jamais se reconstituer, même sous une forme détournée, même pour un objectif temporaire.

La loi Le Chapelier, art. 2, déclare :

« Les citoyens d'un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaire, ni syndic, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs, se lier par des conventions tendant à refuser, de concert, ou à n'accorder qu'à un certain prix le secours de leur industrie et de leur travail. •■>

Toute association professionnelle quelconque était interdite désormais, tant pour les patrons que pour les ouvriers. On se trouvait, du jour au lendemain, en face d'une situation absolument nouvelle, faisant table rase du passé. De l'excès de réglementation, on passait à l'absence complète de toute réglementation et de toute organisation. On avait tué les corporations, mais

on ne mettait rien à la place. Bien mieux, on ne voulait fias qu'il ij eût jamais rien à la place.

Les idées d'Adam Smith et de Quesnay sur la libre concurrence et le non-interventionnisme triomphaient officiellement. Leur célèbre « Laissez faire, laissez passer », repris depuis par Bastiat, est encore aujourd'hui le credo de l'orthodoxie économique, interdiction formelle aux producteurs, tant patrons qu'ouvriers, d'avoir le sentiment de leur solidarité professionnelle, à plus forte raison de vouloir traduire en actes ce sentiment pourtant si naturel. Leur devoir strict, d'après les immortels principes de 1789, est de se considérer désormais comme des ennemis acharnés, puisque concurrents, non seulement entre les deux catégories sociales, mais entre individus de la même catégorie; ils devront dorénavant se faire entre eux tous une guerre au couteau, au nom et en vertu de la liberté. On tombe tout de suite à des poussières d'industrie, à l'anarchie professionnelle obligatoire, sous prétexte de libéralisme.

La liberté ainsi comprise et appliquée n'est plus que la liberté de la faillite pour le petit industriel, et la liberté de mourir de faim pour l'ouvrier.

Celte disparition radicale des groupements corporatifs allait créer, dans l'enchaînement logique de nos institutions, une lacune, une solution de continuité dont nous avons toujours souffert depuis lors, parfois inconsciemment, et qui

nous a occasionné ces fréquentes crises de malaise, ce sentiment de l'instabilité, ce dégoût de l'effort stérile, ce fléchissement de l'esprit d'entreprise dont nous venons d'être cruellement malades et qu'il nous faut maintenant guérir à tout prix.

Mais les idées que les physiocrates, Adam Smith, nos maîtres de 1789, Bastiat, le grand négoce spéculateur et la haute finance capitaliste nous avaient inculquées, étaient si tenaces, qu'il nous aura fallu cent quarante ans, quatre révolutions, trois républiques et trois invasions pour constater la lacune et chercher à la combler.

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