III. — Ses conséquences sociales
Au point de vue social les conséquences de la mort des corporations ont été encore plus graves.
On peut dire que de leur temps la question sociale n'existait pas. Elle n'est apparue qu'après leur suppression, et peut-être même à cause de cette suppression. Il serait sans doute exagéré et inexact d'en conclure que si les communautés avaient persisté, ou si quelque autre forme de groupement avait aussitôt pris leur place, nous n'aurions pas aujourd'hui de question sociale à résoudre.
Mais il est certain que l'absence pendant trois quarts de siècle de tout cadre corporatif a singulièrement envenimé les conflits d'intérêt entre les diverses catégories sociales. Elle a rendu bien
plus difficile de faire accepter maintenant le principe indispensable d'une conciliation nécessaire et d'une entente loyale, au mieux des intérêts et des besoins généraux, et au nom d'une solidarité professionnelle persistante.
L'esprit de corps avait été jusque-là très puissant sur les ouvriers comme sur les patrons; il avait souvent servi à les rapprocher et à amortir les conflits sociaux. Avec l'édit de Turgot et la loi Le Chapelier, employeurs et salariés per daient fatalement l'ancien contact corporatif, certainement excellent en théorie, et qui avait eu l'avantage de fortifier pendant des siècles le sentiment de leur collaboration dans l'œuvre utile de leur gagne-pain commun. Le fossé, qui, depuis est devenu si profond entre le patronat et le travail, a commencé dès lors à se creuser.
Les uns comme les autres, il faut le dire, ont leur large part de responsabilité dans la situation paradoxale actuelle où l'on voit les deux partis en guerre perpétuelle et se distribuant sous le moindre prétexte de formidables coups, dont le moins qu'on puisse penser, c'est qu'ils dépassent presque toujours le but et vont atteindre, derrière l'adversaire visé, leur mère commune, c'est-à-dire l'industrie nationale tout entière.
Mais c'est là un argument sentimental qui n'a guère de prise sur la rude mentalité de nos ouvriers cégétistes actuels. Peut-être ont-ils raison — à leur point de vue, — de se méfier de la
sincérité au patron philanthrope, dont on a vraiment un peu abusé. Nous n'insisterons donc pas sur le tableau idyllique de la corporation patriarcale, car, vrai ou faux à son heure, il ne représente plus aujourd'hui qu'un passé impossible à ressusciter.
Il n'en est pas moins certain que le sort matériel, (et non plus moral), de l'ouvrier n'a jamais été meilleur que sous les corporations. On peut même dire que son sort a toujours été exactement lié à leur prospérité, et qu'il a déchu luimême au fur et à mesure de leur décadence.
Il y a là un fait social extrêmement important, dont la démonstration a été faite par Martin- Saint-Léon, après de savantes recherches personnelles, et d'après les intéressants travaux du vicomte d'Avenel. Toute cette étude est basée sur la comparaison entre le coût moyen de la vie et les principaux salaires aux diverses époques.
C'est le xiiic siècle, on le sait, qui vit le plein épanouissement des corporations, avec le fameux Livre des Métiers, d'Etienne Boileau, prévôt des marchands. Le vicomte d'Avençl admet que le pouvoir d'achat de l'argent était alors quatre fois plus grand que de nos jours; en d'autres termes la même somme permettait d'acheter quatre fois plus de marchandises. La vie était donc quatre fois moins chère. Quant aux salaires de la même période ils ressortent à Paris à 1 fr. 50 environ par jour pour divers corps de
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métier, ce qui correspond à 6 fr. de salaire actuel; certains maçons touchaient 10 francs par semaine, soit 60 francs de nos jours.
« En résumé, dit Martin-Saint-Léon, la condition de l'ouvrier du xni° siècle était, sinon prospère, du moins supérieure à celle du compagnon du xviie et du xvine siècle. « Ceci ressort, en effet, de la suite de son travail statistique, toujours d'après d'Àvenel et d'après divers autres documents, pour les six siècles des corporation:;. Il conclut d'ailleurs formellement pour 1715 : « Les salaires ont en réalité diminué du xme au xvn* siècle, tandis que le prix de la vie a considérablement augmenté ».
La suppression des corporations vint encore modifier plus profondément dans le sens péjoratif les conditions d'existence de la classe ouvrière. Tous les auteurs socialistes, Georges Renard, Paul Louis, Georges Sorel, sont d'accord là-dessus, et ils en tirent, tout comme nous, argument en faveur des groupements professionnels.
C'est à ce début du xixe siècle, notamment dès que s'affirme la concentration industrielle, que le sort du travailleur a été le plus misérable, matériellement et moralement. Nous le verrons, au contraire, s'améliorer progressivement au fur et à mesure que grandissent les associations professionnelles nouvelles, tant patronales qu'ouvrières. Ceci est constant, non seulement en France, mais dans tous les pays.
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