V. — La grande industrie
Le régime de libre concurrence instauré en 1791 a singulièrement facilité l'éclosion de la grande industrie, et son triomphe sur la petite industrie, bien qu'il n'ait pu alors être créé dans ce dessein. Ce régime rendait, en effet, indispensable la grande concentration de capitaux et la fondation de grandes entreprises, lesquelles pou-
raient seules présenter dorénavant, une force de vitalité suffisante pour résister aux firmes rivales.
Mais il fallait une seconde condition qui ne fut pas remplie tout de suite. Il fallait que les progrès de l'outillage rendissent possible cette concentration et favorisassent la production en grand. Or, cette deuxième clause ne fut réalisée que vers 1830, au moment où l'introduction du machinisme vint permettre la production intensive cl à bon marché.
A partir de ce moment-là l'habileté technique, tant du patron que de l'ouvrier, n'est plus d'une grande utilité pour la fabrication; ce n'est plus qu'une question d'outillage et d'argent. A partir de ce moment-là, l'ancienne corporation devient, en outre, impossible et inutilisable; il faudra trouver autre chose pour exprimer l'association professionnelle.
Il est probable que si la corporation n'avait pas été abolie en 1797, elle aurait tout de même disparu en 1830, par la logique des événements. Mais nous aurions évité, néanmoins, un interrègne fâcheux, et nous aurions peut-être pu préparer, dès 1830, cette concentration syndicale complète que nous en sommes encore à rêver en 1919.
A défaut de ces groupements professionnels défunts et de cette concentration syndicaliste encore dans les limbes, la haute finance et le capitalisme prirent tout de suite en mains les destinées de l'industrie nouvelle. Ils apportèrent à
l'armature s octale 169
son organisation et à son développement les ressources de leur activité sans scrupules et leurs audaces de spéculateurs, faisant tout converger vers la réalisation de leur but essentiel, — c'està-dire le maximum de rendement pour le plus grand profit possible.
Ce fut, pendant tout le régime de Louis-Philippe, l'âge d'or de la grande industrie bourgeoise, une période de prospérité financière inouïe, une fièvre d'agiotage grandissante, (on l'a appelée la fièvre des chemins de fer), une poussée de production et même de surproduction irrésistible.
Le commerce et l'industrie prennent un essor magnifique. Des territoires jusque-là purement agricoles se couvrent d'exploitations usinières. La préparation de toutes les matières premières s'amplifie, grâce à l'outillage mécanique et aux découvertes scientifiques. Le marché, devenu international, se dilate peu à peu jusqu'aux confins même de la planète, grâce aux nouveaux moyens de transport. « C'est un vrai débordement de richesses; ce qui était luxe descend au rang de pain quotidien » (1).
Le capitalisme reprend ainsi la tradition des grandes compagnies financières, que les événements avaient interrompue depuis Louis XV. Les chemins de fer sont une excellente occasion
(1) Georges Renard.
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de placements fructueux, l'Algérie aussi, les mines également. On a gardé souvenir d'une audacieuse tentative de fusion de toutes les houillères de la Loire, un trust géant en 1834; cela fit d'ailleurs scandale et le projet fut abandonné.
Cette transformation industrielle totale du pays en moins de quinze années ne pouvait naturellement se faire sans à-coups, sans heurts, sans fausses manœuvres, et aussi sans crises partielles. Les modernes barons de la finance professaient le mépris le plus absolu pour tout ce qui n'était pas leur intérêt personnel; ils allaient droit leur chemin, sans se soucier des écrasés. Tant pis pour les faibles et les impuissants, petits patrons ruinés ou artisans affamés. La loi d'airain de la concentration des forces exigeait leur disparition ou leur servitude.
« Obligé de lutter, sans trêve ni merci, dit Georges Renard, contre la concurrence nationale et étrangère, le chef d'industrie doit produire le plus possible et au plus bas prix possible. Sa première idée est naturellement de réduire ses frais de main-d'œuvre, par la baisse des salaires, et aussi en augmentant la durée de la journée; c'est l'autre face du même procédé. Seize heures de travail sur vingt-quatre ne sont pas rares au début du xix" siècle. On trouve d'ailleurs toujours des travailleurs, aussi dures que soient les conditions imposées, parce que les êtres humains qui ne peuvent vivre qu'en louant leurs bras surabondent. Si les hommes ne suffi-
sent pas, on s'adresse aux femmes et aux enfants. Il est de pauvres petits qui, dès l'âge de six ans, fonctionnent et peinent à l'usine comme manœuvres.
« De temps en temps, une crise commerciale, l'engorgement des magasins, l'introduction d'une machine nouvelle dans les ateliers jettent sur le pavé une fraction devenue momentanément inutile du troupeau. Mais quoi! le patron est bien libre de renvoyer des ouvriers dont il n'a plus besoin. Chacun pour soi, demeure le dernier mot de la loi économique, sinon de la morale.
« Il se complète par la formule : Chacun chez soi. L'Etat, ni personne, n'a rien à voir derrière les murs de l'usine; le patron exerce dans sa fabrique un pouvoir quasi absolu. Il y légifère souverainement; il y édicté, sans consulter personne, des règlements d'atelier qu'on subit et qu'on ne discute pas. Il a de ses prérogatives une conception semi-féodale et il en use en pleine sérénité. Il mène, selon son bon plaisir, ses affaires et ses hommes. Il se considère comme leur seigneur, protecteur et bienfaiteur » (1).
À cette époque, la haute finance prend la complète conscience de sa force. Elle devient vraiment alors ce qu'elle est restée jusqu'à nos jours, c'est-à-dire la première puissance de
1,1 ) Georges Renard.
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l'Etat, faisant trembler même le gouvernement devant elle. Elle tient dans sa main le crédit de la France; elle le sait et elle en abuse. Laffitte est président du Conseil. « Enrichissez-vous », conseille Guizot à ses bourgeois. « Si pauvreté n'est pas vice, a fait remarquer Charles Benoist, sous Louis-Philippe richesse est vertu d'Etat ».
De cette période date aussi la première poussée des idées socialistes, avec Bûchez et son socialisme chrétien, puis Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc, lesquels dénoncent avec indignation les méfaits du capitalisme, — le terme est désormais consacré.
Celui-ci n'en a cure d'ailleurs. « Au nom de son principe de libre concurrence, il écrase les ouvriers de tout son poids. C'est lui qui a provoqué, de 1830 à 1845, cette haine farouche du salariat contre toutes les classes possédantes. Il montre égale dureté contre le petit commerce et le petit industriel et il les écrase sans pitié, quand il ne les exploite pas jusqu'aux os, toujours au nom de la libre concurrence.
L'œuvre anticorporative de la Révolution française aboutissait donc à ce résultat paradoxal d'avoir reconstitué, en moins de quarante années, une féodalité financière aussi autocratique et encore plus intransigeante que l'autre, et d'avoir créé une crise sociale à peu près insoluble et de plus en plus aiguë. Le régime de l'individualisme et de la concurrence économique a
fait ainsi le plus gros de son œuvre néfaste sous la monarchie de Juillet; son chemin est semé de ruines, de grèves et d'émeutes.
Les patrons, comme les ouvriers, mais chacun de leur côté désormais, vont sentir le besoin de revenir à l'association professionnelle, pour tâcher de limiter les ravages du capitalisme.