Leur action politique et sociale
Pour être juste, il convient d'ajouter que si l'action patronale n'a été faite que de pièces et de morceaux, cependant la plupart de ces morceaux sont bons et pourront être utilisés pour notre future armature sociale. Il suffira de les mettre en place, le moment venu, et de les réunir les uns aux autres avec un ciment solide. En voici une énumération rapide, et forcément assez confuse, dans laquelle nous avons pourtant cherché à démêler un premier classement.
Institutions patronales. — Nous rencontrons tout d'abord un fort contingent de ce que les cégétistes appellent assez ironiquement les institutions patronales. La liste complète en est donnée par le Ministère du Travail (2). Relevons, parmi les plus caractéristiques, 454 bureaux de
(1) Voir statistique en appendice, page 422.
(2) Voir statistique détaillée en appendice, page 407.
placement gratuit, 183 cours professionnels, 87 laboratoires d'analyse ou d'expérience. La plupart des grands syndicats possèdent toute la série de ces institutions. C'est à coup sûr intéressant, mais d'efficacité limitée, et ce n'est tout de même pas cela qui résoudra la question sociale.
Action sir les pouvoirs publics. — Dans presque tous les compartiments professionnels, on relève un très grand souci de la pression à exercer sur le Parlement ou sur l'Etat, le plus souvent pour ou contre des lois ouvrières ou industrielles projetées. Les interventions de ce genre, par voie de manifestations, pétitions, campagnes de presse, interpellations parlementaires, sont innombrables et incessantes. Nous avons déjà signalé l'hostilité première du patronat contre sa propre loi syndicale de 1884. Cette hostilité s'est renouvelée contre presque toutes les lois subséquentes.
Parmi les interventions les plus notables, signalons celle contre la loi du repos hebdomadaire, ou plus exactement contre le repos du dimanche. Un commerçant parisien très intelligent et très actif, et qui, par surcroît, se révéla brillant orateur et habile manœuvrier, Georges Maus, créa à cette occasion, une Fédération des Commerçants-Détaillants, laquelle groupa en quelques semaines le chiffre énorme de 50.000 adhérents. Le résultat fut aussitôt atteint et la loi modifiée dans le sens nécessaire.
Certaines fédérations de syndicats et certaines unions intersyndicales ont même été jusqu'à organiser à la Chambre et au Sénat un comité permanent de défense des intérêts corporatifs. C'est le cas de la récente Union des Intérêts Economiques, dirigée avec talent par Paul Forsans, ancien président du Syndicat National des Vins, et qui puise ses effectifs déjà très importants, (40 à ôO.OÛO adhérents), dans quatre grandes fédérations de syndicats, l'Alimentation Parisienne, les Vins (gros et détail), les Assurances, et les Commerçants-Détaillants. L'Union des Intérêts Economiques s'est spécialisée jusqu'ici dans la lutte contre les monopoles et contre l'étatisme.
Action sociale et ouvrière. — Tous les syndicats de la grande industrie, où la population ouvrière est très dense et les grèves fréquentes, s'occupent naturellement en première ligne de la question ouvrière et de la défense contre les grèves. C'est ainsi que le Comité des Houillères de France, (secrétaire général, André Sayous), a pu passer avec ses mineurs des accords amiables et des contrats collectifs du travail, grâce auxquels il n'y a plus eu de mouvement gréviste, depuis lors, dans ce groupe industriel, cependant le plus considérable de tous par ses effectifs.
Plus récemment, trois grandes fédérations, Y Union des Industries métallurgiques et minières, (secrétaire général Robert Pinet), YUnion des Syndicats Textiles (Fleury), et la Fédération des
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Industriels de France, (André Sayous), se sont unies nu Comité des Houillères, pour obtenir une action concertée contre les menaces de grèves. Elles ont abouti tout de suite à la création de caisses d'assurances patronales contre les grèves très largement approvisionnées. De son côté, la Fédération du Bâtiment de la Seine, (33 syndicats, 3.679 membres), a pu déclarer et faire réussir le lock out de toutes les industries du Bâtiment.
Tout cela, ce n'esl toujours que de la défensive et de la résistance : ce n'est pas encore de l'action syndicale réelle.
Action judiciaire. — Presque tous les syndicats patronaux se sont occupés des questions judiciaires ou juridiques à trois points de vue : î° Ils ont organisé au profit de leurs membres des consultations par les grands maîtres du barreau, et ils pourvoient à la défense gratuite de leurs adhérents dans les procès corporatifs; 2° leurs bureaux agissent judiciairement, par délégation des Tribunaux de Commerce, et prononcent des sentences arbitrales fréquentes, évitant ainsi des procès longs et coûteux; 3° ils interviennent très fréquemment eux-mêmes devant les tribunaux en tant que syndicats, pour la défense des intérêts moraux de la profession, et ils se font allouer ainsi des dommages-intérêts parfois considérables.
Cette dernière modalité, toute légale qu'elle soit, a parfois donné lieu à des abus. On a vu
certains syndicats pratiquer de véritables chantages, après avoir pris à leur service des hommes d'affaires retors. On en cite qui menaçaient ainsi des concurrents, leur demandant la forte somme pour transiger et qui, sur leur refus, dénonçaient au parquet un délit professionnel, souvent peu rigoureusement puni par le Code, mais susceptible de produire de fructueux dommages-intérêts.
Le cas d'un syndicat de viticulteurs du Midi se faisant allouer 50.000 francs pour un procès de fraude commis sur les vins de Bordeaux, à l'aide précisément des vins du Midi, est resté célèbre. Dans une autre espèce, comme on dit au Palais, et à la suite d'une question écrite posée au Journal officiel, le garde des sceaux a dû défendre aux Parquets d'exercer eux-mêmes des poursuites dans certaines conditions trop manifestement tendancieuses, (applications de la loi sur l'exercice de la pharmacie), et leur enjoindre de laisser agir désormais la partie civile seule, sur citation directe, et non plus sous l'égide de l'action publique.