V. — Leur action technique et corporative
Sur le terrain de la production et de la technique l'initiative syndicale a été presque nulle. C'est ici pourtant qu'elle eût été, autant que sur le terrain financier, désirable et efficace.
Nous pourrions presque dire que la principale cause du marasme de notre industrie depuis vingt années, et du retard actuel sur nos rivaux, vient précisément de ce que nos syndicats n'ont pas su comprendre le grand rôle à jouer pour le contrôle, l'extension, la défense et la répartition de toute la fabrication française, prise dans son ensemble.
Ils n'ont pas su, comme les Américains et les Allemands, et en même temps qu'eux, faire leur concentration industrielle et lui donner son couronnement logique, non pas peut-être avec des trusts et des cartels, lesquels ont de graves inconvénients, mais avec des institutions syndicales adaptées à nos besoins et à notre tempérament national.
Notre industrie a rencontré jusqu'ici, il est
vrai, des difficultés particulières et quasi insurmontables, du fait de ses ouvriers et de ses banquiers. Mais, en ce moment, nous ne recherchons pas les responsabilités : nous constatons, simplement.
Or, c'est à peine si nous trouvons quelques rares institutions, le plus souvent dénommées Comptoirs, qui rappellent de très loin les puissantes coalitions patronales allemandes. Encore la plupart de ces Comptoirs sont-ils originaires des frontières de l'Est, ou bien concernent-ils des professions particulièrement touchées par la terrible concurrence teutone.
(Le Comptoir Métallurgique de Longivu est l'organisme central chargé par nos grandes sociétés de Meurthe-et-Moselle de vendre en commun la fonte brute qu'elles ne transforment pas ellesmêmes; il contrôle par conséquent toute cette production, en règle la vente et stabilise les cours.
Le Comptoir des Poulvclics, également très connu, (19 entreprises de fer |?fipfl&3s), le Coranioir des tubes, des essiea^, des ressorts de carrosserie représentent d'autres émanations variées du même compartiment métallurgique, le plus entreprenant et le plus réalisateur de tous.
Dans d'autres catégories, nous rencontrons le consortium des raffineurs de pétrole, (branche française du trust international de la Standard Oil), les consortiums des raffineurs de sucre (Say, Lebaudy), des glaces, de l'acide sulfurique, (Saint-
li>6 l'armature sociale
Gobain), des engrais chimiques, les ententes des grands établissements de crédit, (Henri Germain, Crédit Lyonnais), des chemins de fer, le trust de l'industrie électrique, (Loucheur).
Remarquons que l'objectif de tous ces groupements est, non pas de développer la production, mais au contraire de la limiter, pour s'assurer un monopole personnel, — et ceci est nettement contraire à la fois à la doctrine syndicale et aux intérêts nationaux.
Au point de vue directement technique, l'activité syndicale s'est montrée encore plus pauvre. C'est à peine s'il y a 183 écoles ou cours professionnels, (chiffre dérisoire pour un contingent de 600.000 entreprises et une armée de 5 millions d'ouvriers), 87 laboratoires d'expertises ou d'expériences, (et encore représententils surtout des laboratoires de contre-expertises pour les procès de fraudes alimentaires).
Pas une création d'envergure pour les grandes recherches scientifiques et les études techniques, rien qui rappelle, même de loin, l'Institut des Fermentations de Berlin ou les laboratoires de la Badisch Aniline. L'excellent Office chimique, et pharmaceutique du sénateur Astier et du professeur Béhal ne date que de la guerre, et il n'a rien de syndical.
En définitive, aucun organisme ne s'est trouvé jusqu'ici assez puissant et assez indépendant dans le clan patronal pour s'élever au concept de l'intérêt général de la production tout en-
tière, et embrasser le problème économique et social dans toute son étendue. Personne d'autorisé n'a pu obtenir et n'a même pas cherché cette concentration syndicaliste que représente si orgueilleusement la C. G. T. dans le monde ouvrier.
Cette notion de la solidarité corporative intégrale, ce sentiment de la cohésion nécessaire et de la coordination pour un objectif commun de tous les éléments sociaux, dans tous les compartiments à la fois, cette armature sociale complète, c'est précisément cela dont ce petit livre voudrait démontrer l'urgence et la possibilité par la concentration syndicale.