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III. — Les mutualités et les amicales en France

jusqu'en 1848

Le point de départ du mouvement ouvrier en France est identique à ce que nous venons de voir pour l'Angleterre. Cependant la mise en pratique fut plus lente chez nous que chez nos voisins; les étapes successives de l'évolution se prolongèrent davantage pendant tout le xixe siècle, jusqu'en 1900, époque où notre C. G. T. commence au contraire à brûler les dernières étapes.

La loi Le Chapelier de 1791, qui consacrait la mort des corporations, ne fut guère jamais appliquée contre les ouvriers, même sous l'Empire.

Les mutualités ouvrières, malgré la loi Le Chapelier, trouvèrent grâce devant les gouver-

nements successifs, tout comme en Angleterre. Elles ne furent jamais inquiétées et elles prirent vite une certaine importance, mutualités des imprimeurs dès 1789, tanneurs et corroyeurs (1791), société de Sainte- Anne, (menuisiers), en 1792, orfèvres (1793), garçons de chantier (1795), forts des Halles (1796), fariniers (1797). Sous l'Empire nous trouvons les gantiers de Grenoble (1803), les cordonniers de Paris (1804), tailleurs de pierre (1906), mégissiers (1807), tisserands, serruriers (1808), charpentiers de Paris (1812).

En 1823 fonctionnaient à Paris 160 mutualités avec 11.000 membres; il n'y eut pas, en fait, d'autre mode de groupement corporatif, jusqu'après 1830, que ces sociétés de secours mutuels contre le chômage ou la maladie, appelées souvent Amicales.

Il est à noter que le peuple, encore tout imprégné des idées égalitaires de la Révolution, ne marchanda pas son concours à la bourgeoisie capitaliste de Laffitte pour renverser la Restauration en juillet 1830 et faire triompher la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe.

Cela n'empêcha pas le capitalisme vainqueur et la grande industrie, sa création, de montrer pour les intérêts et les besoins des travailleurs le mépris le plus complet. On appliquait des salaires de famine et les chômages forcés revenaient périodiquement, ainsi que nous l'avons signalé déjà.

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Aussi toute une littérature sociale, extrêmement ardente ci touffue, se ciée avec Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Considérant, Pierre Leroux, Cabet, Louis Blanc. Les idées socialistes, collectivistes ou communistes, se propagent aisément dans les masses populaires. « La concentration capitaliste appelle la concentration ouvriè- . fait remarquer Paul-Louis.

Sous ces influences combinées, et surtout par l'effet des nécessités économiques, les anciennes amicales se transforment. La plupart gardent bien leur masque légal et commode de mutualités eu de coopératives, mais elles organisent secrètement la résistance et la lutte permanente contre le patronat.

Certaines renouvellent les compagnonnages. D'autre:;, comme les canuts de Lyon, se qualifient <■ le Devoir mutuel ». La première chambre syndicale apparaît eii 1838, et c'est celle des typographes parisiens. Paul-Louis caractérise cette deuxième phase de l'évolution corporative sous le nom générique de « Résistances -, et l'expression paraît appropriée.

De 1830 à 1845, les émeutes, les insurrections populaires, les grèves, les chômages furent quasi permanents, souvent pour des raisons politiques et par suite de l'agitation des partis, mais très souvent aussi peur des causes sociales et professionnelles, comme les grandes insurrections de Lyon de 1832 à 1834.

Des chômages concertés éalatèrent dans la

céramique de Limoges en 1833, chez les bijoutiers-joailliers de Paris en 1834, chez les maçons en 1833, 1837, 1839, 1840, aux mines d'Anzin en 1833, 1846, 1848, chez les bouilleurs de la Loire en 1844 et 1848, chez les charpentiers parisiens en 1832, 1833, 1836, 1840 1845. Pour la seule année 1833 on note, entre les grèves les plus importantes, celles des charrons et des tireurs d'or à Lyon, des menuisiers à Caen, des tailleurs au Mans, des cordonniers à Paris. Pour la seule année 1840, il n'y a pas moins de 140 instructions pour faits de grève.

Après 1840, sous la poussée des idées socialistes, sous la pression de l'opinion publique, et peut-être aussi tout simplement parce que la crise de croissance de l'industrie se trouve terminée, la lutte entre les forces antagoniques perd de sa violence. Les grèves s'espacent et deviennent plus calmes. L'ordre public étant moins souvent troublé, le gouvernement a beaucoup moins à intervenir : il se relâche de ses sévérités légales ou judiciaires. ïl poursuit moins les délits de grèves simples, puisqu'il n'y a plus violence, (loi du 22 Germinal an XI), ou les associations non autorisées de 20 personnes, (art. 291 du Code pénal). Une première loi est même votée en 1841 pour la protection des enfants dans les manufactures.

La plupart des métiers obtiennent successivement d'importants relèvements de salaires. Déjà en 1833, les charpentiers acquièrent un contrat

collectif du travail. De même en 1839, la chambre typographique parisienne élabore ses statuts en collaboration avec les maîtres imprimeurs, sous l'agrément officieux de l'administration; elle réalise un contrat collectif complet dès 1843, par voie amiable, avec revision quinquennale prévue des tarifs de salaires.

Les premières Chambres syndicales de 1848 à 1870

Puis vient 1848 et la Révolution de février, où le peuple joua comme en 1830 le rôle prépondérant.

« On a peine à se figurer, dit Georges Renard, le changement à vue que la Révolution de février opéra dans la situation morale et sociale de la classe ouvrière. La veille l'ouvrier n'était rien, ne pouvait rien; le lendemain il était électeur, éligible, garde national. Il pouvait former des clubs, des sociétés, faire des démonstrations en pleine rue. Il avait imposé une cravate rouge au drapeau tricolore. Il était le héros du jour, celui qu'on chantait, admirait, craignait, respectait. On eût dit que le travail retrouvait subitement ses titres de noblesse. C'était à qui se classerait parmi les maîtres du moment, réclamerait l'honneur de figurer parmi les travailleurs. Les « ouvriers de la pensée » furent innombrables; on connut des ouvriers-ingénieurs et des ouvriersnotaires ».

Comme les Anglais avec Robert Owen en 1834,

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les ouvriers français crurent avoir cause gagnée. Ils se laissèrent aller aux conceptions les plus amples et les plus utopiques, abandonnant le terrain des revendications strictement professionnelles, pour rêver le bouleversement radical et immédiat de la société.

Ce fut un enchevêtrement extraordinaire de toutes les théories socialistes les plus contradictoires et les plus nébuleuses. Tous les systèmes même les plus antinomiques, avaient leurs partisans enthousiastes, lesquels croyaient naïvement qu'il n'était pas nécessaire de choisir entre eux et qu'ils pourraient très bien coexister tous ensemble.

Au Luxembourg siégeait, avec Louis Blanc et Albert, un Conseil permanent du Travail. Apres avoir agité toutes les questions économiques les plus graves les unes après les autres, il ne put en résoudre aucune, ni même accoucher de la plus petite réforme pratique, pas plus qu'il ne sut empêcher les insurrections de juin. Ce Conseil du Travail dut limiter son action effective à encourager la création de Coopératives de production, qu'il fit subventionner d'un crédit de trois millions, suivant les idées de Louis Blanc.

Malgré la douche froide des journées de Juin, l'enthousiasme fut débordant. Il semblait à tous que la formule définitive pour remplacer le régime capitaliste était enfin trouvée avec la coopération et que les trois millions du gouvernement suffiraient à réformer le monde.

Les coopératives surgirent de toutes parts, subventionnées ou non. D'après Véron, trois cents de ces organismes, plus ou moins vigoureux, apparurent dès 1848, principalement à Paris. La majorité ne reçut d'ailleurs aucune dotation et dut vivre avec ses propres ressources.

Les menuisiers en fauteuils débutèrent avec 400 membres et un fonds de caisse de 504 francs. Quatorze facteurs de pianos réunirent 229 francs et n'hésitèrent pourtant pas à s'installer. Les faillites ne se firent pas attendre. Dès 1850, il n'existe plus une seule coopérative libre. Les coopératives subventionnées ne furent guère plus heureuses; sur vingt groupements créés entre 1848 et 1851, un seul survivait encore en 1865.

Ainsi que la deuxième République elle-même, ce mouvement social n'eut que la durée d'un feu de paille. Le coup d'Etat de 1851 courba à nouveau toutes les têtes sous le despotisme impérial.

« Ce sont d'abord, dit Georges Renard, dix ans de torpeur; il semble que tout soit à recommencer pour les associations professionnelles. Comme au début du siècle, elles sont réduites à se terrer, ou à reprendre la forme étriquée de sociétés de secours mutuels, ou de coopératives de consommation. Le nouveau gouvernement, qui se vante d'être une démocratie césarienne, veut bien accorder aux ouvriers de grands travaux à exécuter dans les villes éventrées, mais

il n'entend pas leur rendre la liberté et il les tient avec raison pour suspects de rester attachés à leurs convictions républicaines. »

Mais à partir de 1859-1860, s'inspirant des trade-unions anglaises, alors en pleine prospérité, les mutualités et les coopératives recommencèrent à devenir militantes. Le groupement typique de l'époque est la chambre syndicale. L'idée syndicale ouvrière, telle que nous la voyons fonctionner encore aujourd'hui, est enfin née. Elle se développera désormais avec une rapidité et une vigueur surprenantes, emportant Lien vite les dernières tentatives de résistance du pouvoir impérial.

Il faut dire que l'Empire était mal venu à refuser aux travailleurs toute liberté et tous moyens légaux d'obtenir l'amélioration de leur sort, alors que la France jouissait, depuis les traités de commerce de 1860, d'une ère de prospérité industrielle incontestable. On ne se fit pas faute d'en tirer argument et d'exposer en outre l'attitude complaisante du gouvernement pour les grandes associations patronales. L'exemple des trade-unions aussi était contagieux. Au reste Napoléon ïll lui-même s'était toujours piqué d'un certain socialisme d'Etat et affectait des sympathies pour les travailleurs.

En 1864 paraît une loi reconnaissant enfin le droit de grève. En 1867, les coopératives, les sociétés d'assurances mutuelles sont à demi affranchies.

En 1868, l'article 1781, équivalent français de la loi anglaise « Maître et Serviteur » est aboli. En 186S également, les réunions publiques sont autorisées.

Mais ces concessions du pouvoir et ce demilibéralisme, d'ailleurs démentis par les tracasseries policières persistantes, ne calment pas l'ardeur combative des ouvriers, — au contraire. Les chambres syndicales, tantôt nées d'une grève heureuse, tantôt aboutissant à une grève, se multiplient et deviennent de plus en plus militantes, à partir de 1865. « Le syndicat naissait de la grève, dit Paul-Louis, et la grève était l'œuvre inévitable du syndicat. »

Citons les typographes parisiens, déjà connus depuis Louis-Philippe, et qui se reconstituent, les lithographes (1863), les bronziers (1864), ferblantiers (1865), cordonniers (1866), ouvriers du bâtiment (1867), peintres, tailleurs (1868), tullistes de Calais (1868), chapeliers (1869), tisseurs de Lyon, porcelainiers de Limoges (1870).

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