‹ L'armature sociale;Chapitre 45 sur 98 · I. — Les syndicats ouvriers «n · texte numérisé non relu

I. — Les syndicats ouvriers «n

On compte en 1914, à Paris: Chambre des instruments de précision 1.165 adhérents, Chambre typographique 3.500, employés de commerce 7.082, métallurgistes 2.044, mécaniciens 2.750, chapeliers 2.450, cheminots 34.953, (en six syndicats), Métropolitain 2.229. Les mineurs du Pasde-Calais dépassent 22.000 cotisants. Mais à côté les minces effectifs de plusieurs syndicats inscrits à la Bourse du travail d'Amiens, d'après Paul-Louis, vont de 14 à 750 membres, avec une moyenne de 132 membres par syndicat.

En 1905, d'après les statistiques officielles, la moyenne d'effectif par syndicat ressort à peine à 170 membres. En 1914, cette moyenne est de 230 membres. Cela prouve que si le nombre total des syndicats a fléchi de plus de 700 de 1906 à 1914, ce n'est pas signe de faiblesse, mais au contraire fusion volontaire de petits syndicats et concentration plus grande.

Les départements français qui possèdent le plus de syndiqués ouvriers s'échelonnent ainsi, au 1" janvier 1914 : Seine 416.882 (en diminution), Nord 132.233 (en augmentation), Bouchesdu-Rhône 44.453 (en diminution), Gironde

29. £08 (en augmentation), Loire 29.534 (en augmentation), Seine-Inférieure 26.238. Le Cher, Kaute-Garonne, Hérault, Loire-Inférieure, Seineet-Oise, Tarn, Var, dépassent chacun 10.000 syndiqués.

Les département.-, qui en comptent le moins sont, outre la Lozère qui n'en a pas du tout, Basses-Alpes 150, Hautes-Alpes 158, Haute- Saône 175, Tarn-et-Garonne 349, Lot 318, Gers 378. Fresque tous les autres départements non spécifiés ci-dessus s'échelonnent de mille à plusieurs milliers. Comme il est logique, la proportionnalité est sensiblement la même dans chaque département pour les syndicats patronaux que pour les syndicats ouvriers.

Les cotisations ouvrières sont assez variables. Elles sont le plus souvent de 0 fr. 50 par mois, (avec droit d'entrée de 1 franc), très rarement 1 fr. ou 1 fr. 50. Elles sont plus ou moins régulièrement payées suivant les syndicats et suivant les circonstances. Quant aux réserves financières, il est à peu près impossible de les connaître et encore moins d'établir un tableau d'ensemble. A l'inverse de ce qui se passe en Angleterre, où les Trade-Unions annoncent en 1906 un fonds de réserve de 130 millions de francs, avec 2 millions d'adhérents, ces chiffres sont tenus rigoureusement secrets en France par les diverses fédérations et par la C. G. T.,; on n'avoue que les ressources officielles, que l'on ne pourrait masquer, mais il existe certainement à côté des res-

L'AmiÀÏURB SOCIALE 'À'àS

sources autrement importantes dissimulées par des fidéi-eommis.

Voici, d'après Paul-Louis, quelques bilans syndicaux avoués. Bans le deuxième trimestre de 1905, la Chambre syndicale des instruments de précision de Paris recevait 2.917 francs, déboursait 3.421 franes et accusait au 1" juillet un avoir de 14.789 francs. La Chambre typographique parisienne avait en caisse, au 1** janvier 1906, 129.843 francs; elle avait reçu, pour le deuxième trimestre de 1905, 60.700 francs et payé 49.849 francs (dont 5.319 francs pour chômage, 7.171 francs pour maladie et 1.050 francs pour décès). De 1893 à 1903, l'Union des mécaniciens de là Seine a versé aux grévistes français 35.464 francs, aux chômeurs 47.100 francs, et aux grèves étrangères 18.025 francs; les souscriptions à elles seules lui avaient donné 43.000 fraiics.

D'ailleurs, malgré le silence voulu des cégétistes, on peut tout de même arriver à évaluer approximativement leur budget annuel global, pour l'ensemble de tous leurs groupements, à un minimum de sept millions de francs, rien que pour les cotisations réglementaires. Il faut y ajouter les souscriptions, les subventions municipales, dons, collectes de grèves, (soigneusement dissimulées), et aussi toutes les caisses de mutualité, (chômage, maladie, coopératives de consommation), lesquelles forment des comptes séparés, en vertu de la loi. Il n'est certainement pas exagéré de prétendre que l'ensemble des res-

'à24 l'armature sociale

sources réelles du syndicalisme ouvrier ne doit pas s'écarter beaucoup de 1") à 20 millions annuellement.

Dans presque tous les syndicats les pouvoirs de gestion et de direction sont assumés par un comité élu de 12, 15 ou 25 membres, avec assemblée générale annuelle ou semestrielle. Les secrétaires et trésoriers reçoivent quelquefois des indemnités dans les syndicats importants, mais le plus souvent leurs fonctions sont gratuites. A l'inverse dans les fédérations et les Bourses du travail, les fonctionnaires intersyndicaux sont rétribués.

Les statuts sont assez variés. Dans presque tous cependant reviennent les mêmes souscriptions ou revendications logiques, — lutte pour l'élévation des salaires, fixation du tarif, suppression du travail aux pièces, placement et secours aux chômeurs et aux malades, organisation de cours professionnels, action concertée pour la réduction de la journée de travail, secours aux grévistes, mais seulement si la grève a été décidée par le syndicat.

D'ailleurs les secours de grève sont encore assez rares. En 1900, sur 902 grèves, des subsides réguliers ne sont distribués que dans 42 cas; en 1902, sur 512 grèves, 31 seulement reçoivent des secours; en 1905, 56 pour 830 conflits; en 1908, 48 pour 1.073.

C'est surtout en établissant des conventions collectives avec les patrons que les syndicats ser-

vent pratiquement les intérêts de leurs adhérents. Constatons les fameux accords miniers d'Arras, obtenus sans grève, (sauf pour un seul cas), en 1891, 1898, 1899, 1900; les conventions des mégissiers d'Annonay en 1892, et les contrats collectifs des dockers de Cette en 1902.

Beaucoup de syndicats recommandent de ne faire grève qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation possibles. Ils commencent à savoir que la grève est une arme assez dangereuse à manier et qu'elle peut très bien se retourner contre les salariés, quand elle ne réussit pas et même quand elle ne réussit qu'à moitié. La typographie parisienne, la plus ancienne des chambres syndicales, se fait gloire notamment de son esprit pacifique et des incontestables résultats qu'elle a su obtenir à maintes reprises par de simples négociations et par sa méthode prudente, qu'elle qualifie orgueilleusement « d'action diplomatique ».

La plupart des syndicats surveillent de très près l'exécution des lois ouvrières ou sociales, fort nombreuses depuis la Troisième République. Us interviennent fréquemment auprès des inspecteurs du travail, ainsi qu'une circulaire Millerand leur en a reconnu le droit.

Ce sont les petits syndicats, ceux qui n'ont pas grand'chose à perdre, qui se montrent naturellement les plus turbulents et les plus batailleurs. Mais les grands syndicats connaissent les soucis du pouvoir et ils se montrent beaucoup

22ti l'armature sociale

plus pacifiques. Ils savent trop quelle difficulté on rencontre pour obtenir de gros effectifs et des cotisants réguliers, ceux que leur jargon appelle sans aucune ironie « les travailleurs organisés et conscients » ; ils ne veulent pas risquer de les faire fondre au feu d'une grève malheureuse.

Soit dit en passant, ces tendances vingt fois constatées démontrent combien Waldeck-Rousseau avait raison, lorsqu'il voulait, avec la logique de son esprit libéral, donner le droit de posséder sans restriction et même le droit de faire du commerce aux syndicats. Lorsque la loi sera ainsi complétée, et si jamais nos syndicats venaient à posséder les 130 millions des tradeunions, leur mentalité serait vite changée et la tension sociale bien diminuée.

IL — Les Fédérations de Syndicats ouvriers

Le syndicat isolé ne saurait se suffire à luimême. Il ne peut en effet exercer qu'une action locale, forcément très limitée et par conséquent inefficace dans la plupart des cas.

Aussi a-t-on été conduit tout de suite à envisager l'élargissement du syndicat par la création d'un lien fédératif permanent entre les syndicats de même profession, (fédérations de métiers), entre tous les syndicats de professions connexes, (fédérations d'industrie), et enfin, corrélativement, entre tous les syndicats de toutes professions d'une même région, (Bourses du travail),

réunies à leur tour par la Confédération Générale du Travail (C. G. T.). La C. G. T. marque le couronnement actuel de l'édifice : elle s'est assurée la direction effective de tout le mouvement ouvrier, lui imposant son inspiration, ses méthodes et ses directives.

Cette conception fédérale de l'organisation corporative n'est pas nouvelle. On la retrouve à plusieurs époques de l'histoire syndicale, notamment en Angleterre, en 1833-1834, avec Robert Owen et sa grande Union Nationale; en France aussi, sous le second Empire, avec les premières fédérations des chapeliers et des typographes et avec le premier essai d'Internationale.

Ce qui est caractéristique, c'est que cette extension, pourtant indispensable et logique de l'action corporative, avait laissé longtemps les militants plutôt indifférents. Ils admettaient la justesse de la théorie, mais ils se désintéressaient si bien de la mise en pratique qu'à la veille de la loi de 1884, on ne comptait que trois Unions de syndicats, les chapeliers et les typographes déjà cités, puis les mineurs.

On peut même dire que sur ce point la loi a précédé le fait; elle l'a créé elle-même, au lieu de se contenter de le sanctionner, comme il arrive le plus souvent. Rendons-en hommage au sens politique profond de Waldeck-Rousseau qui, cette fois encore, a su voir juste et loin, et qui a su prévoir l'expansion future du Fédéralisme économique, (l'expression est de son disciple

Paul-Boncour), bien longtemps avant les intéressés. Il a dit, précisément dans une préface au livre de Paul-Boncour : < Nous avons choisis la liberté, faisons-lui confiance. Xe lui assignons point d'autres limites que celles de l'ordre public, au delà desquelles il n'y a pas de liberté véritable. »

Depuis 1864, et surtout depuis 1900, les unions corporatives, appelées tantôt fédérations, tantôt syndicats nationaux, ont suivi la même marche ascendante que les syndicats eux-mêmes. D'après l'Office du Travail, on en comptait 63 au 1" janvier 1905: la C. G. T. déclare seulement 52 fédérations affiliées à la même époque. Le congrès confédéral de Toulouse d'octobre 1910, recense 76 fédérations adhérentes avec 3.012 syndicats. La statistique officielle de 1914, (la dernière publiée), relève 201 fédérations avec 4.380 syndicats.

Parmi ces fédérations, certaines sont des fédérations de métiers, les autres des fédérations d'industries. On entend par ouvriers d'un même métier, tous ceux qui préparent un même produit, (chapeliers, garçons épiciers, mineurs, mécaniciens, teinturiers, etc.) ; par ouvriers d'une même industrie, tous ceux qui transforment une même matière, (fédération du livre, cuirs et peaux, bâtiment, métallurgistes). Ces dernières fédérations sont évidemment beaucoup plus vastes.

Aussi, pour beaucoup de militants, la fédéra-

tion d'industrie est-elle préférable, parce qu'elle réunit des effectifs plus denses, qu'elle rompt l'égoïsme corporatif, et qu'elle substitue aux revendications particularistes des revendications plus générales. Comme plus de 2.000 métiers se partagent le domaine économique, il y aurait trop de fédérations, si l'on prétendait en fonder une pour chaque corps (1).

A l'inverse, les défenseurs des fédérations de métier affirment que celles-ci seules répondent vraiment à la réalité des faits et trouvent leur cadre naturel. Les fédérations d'industrie sont plus ou moins factices et arbitraires, et leurs limites souvent mal définies. Ceci occasionne des conflits perpétuels, nuisibles au dogme de la solidarité ouvrière et difficilement aplanis par l'autorité supérieure de la C. G. T.

La controverse a souvent été portée devant les congrès cégétistes; elle reste non résolue encore. Il apparaît cependant que les fédérations d'industrie tendent à triompher, en vertu du principe dominant de la concentration syndicaliste.

Page 1