IV. — Le Confédération Générale du Travail
Cette concentration syndicale ne s'est pas faite toute seule, ni sans difficultés, on le pense bien.
Nous relevons, surtout pendant la période de quinze années qui va de 1885 à 1900, tout un chaos de tendances contradictoires, de débats confus et tumultueux, de rivalités, de dissidences, où les questions de personnes jouèrent le plus souvent le principal rôle, et qui faillirent parfois faire avorter le mouvement.
Déjà les syndicats, cette cellule primitive essentielle, cette monade corporative, eurent du mal à s'unifier. On vit très fréquemment des syndicats rivaux se dresser face à face et se faire une guerre acharnée, avec des explosions de haine comme on en rencontre seulement chez les frères ennemis.
La Chambre syndicale des employés de Paris se scinda en deux tronçons en 1885, puis se subdivisa encore plusieurs fois avec la Mutualité du Tissu, le Syndicat général pour le repos du Dimanche, l'Union syndicale des commis et comptables, le Syndicat des employés de la Seine, le Syndicat indépendant des employés de la Seine, celui des Dames employées, l'Union syndicale corporative des employés de bureau, etc. Les lithographes, de leur côté, se spécialisèrent à l'excès en Syndicats des litho-dessinateurs, des dessinateurs-chromistes, des conducteurs, des graineurs, des chromistes-similistes. Mêmes
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fractionnements dans la Voiture, dans l'Ameublement, dans l'Industrie textile, chez les Céramistes de Limoges (1).
Pour les fédérations, mêmes querelles. On connaît la scission, qui dura plus de dix ans, des deux grandes fédérations rivales de mineurs. Nous avons signalé la controverse toujours ouverte entre les fédérations de métiers et les fédérations d'industrie. Les métallurgistes entretinrent de 1900 à 1905 de vives discussions avec les mouleurs, les mécaniciens et les travailleurs du cuivre.
Bien mieux, les congres des Fédérations de syndicats, avec Lagailse, se dressaient en face des congrès de la Fédération des Bourses, avec Pelloutier. Les hostilités étaient permanentes entre ces deux groupements, et surtout entre ces deux hommes, car ils tendaient l'un et l'autre à la prééminence.
La Confédération Générale du Travail (C. G. T.) les mit bientôt d'accord, en 1902, en conquérant pour elle le pouvoir exécutif suprême.
Chose curieuse, la C. G. T. elle-même, dont on a pu mesurer depuis la puissance d'action et l'ardeur combative, eut des débuts particulièrement insignifiants et pénibles. Fondée théoriquement au Congrès de Nantes de 1894, elle traîna une existence incertaine et tâtonnante jusqu'en 1902, où le Congrès de Montpellier, sur l'interne Paul Loïms.
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vention de Niel, la fit brusquement saillir en pleine lumière, en lui octroyant ses statuts et ses pouvoirs définitifs. Au reste Pelloutier était mort en 1901 et Lagailse s'était retiré.
La C. G. T., dent le siège est à Paris, dans un immeuble devenu fameux de la rue Grange-aux- Belles, constitue la dernière étape du mouvement syndical. Elle réalise l'unité ouvrière sous son autorité désormais incontestée. Elle personnifie d'ailleurs si bien le programme et la tactique du syndicalisme ouvrier, que l'on emploie souvent, pour les désigner, l'expression très claire de cégétisme.
La C. G. T. (d'après les statuts de Montpellier, lesquels n'ont pas été modifiés depuis,) a pour objet le groupement des salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels; le groupement des travailleurs en dehors de toute école politique, pour la disparition du salariat et du patronat (Art. Ie").
Elle est constituée (art. 2) par : 1° les fédérations nationales d'industrie ou de métier et les syndicats isolés; 2° les Bourses du Travail et la Fédération des Bourses. Tout syndicat doit adhérer à la Bourse de sa région et à sa fédération nationale (art. 3); un même syndicat est ainsi représenté plusieurs fois. Chaque organisation adhérente est représentée par un délégué, et l'ensemble de ces délégués constitue le Comité confédéral (art. 4).
La Confédération se divise par conséquent en deux sections autonomes, suivant l'art. 2, — la section des Fédérations de syndicats dont Griffuelhes fut le secrétaire, et la section de la Fédération des Bourses, dont Yvetot, puis Delessales furent secrétaires. Il y a un secrétaire général unique, qui est actuellement Jouhaux.
Les organisations confédérées versent des cotisations à leur section : les Bourses du Travail et les unions régionales chacune 35 centimes par syndicat et par mois; les Fédérations de syndicats 40 centimes par cent membres et par mois; les syndicats isolés 5 centimes par membre et par mois (art. 26).
Les budgets de la C. G. T. ne sont guère publiés, ou plutôt ce qui est publié est insignifiant et destiné à donner le change sur les ressources réelles des cégétistes, qui ont été souvent très considérables.
Chaque syndicat nomme un seul délégué au Congrès annuel, quel que soit le chiffre de ses membres, ce qui donne la même importance aux petits syndicats de quelques membres qu'aux groupements de plusieurs milliers d'adhérents. On s'est élevé à maintes reprises contre ce mode de votation, notamment Guérard, des cheminots, en 1902, mais sans succès jusqu'ici.
Le Congrès annuel se tient tantôt dans une ville, tantôt dans une autre. C'est par le Congrès que sont nommés les délégués au Comité confédéral permanent, lequel siège à Paris.
A partir de 1902, la C. G. T. progresse rapidement. Le nombre des fédérations nationales adhérentes, qui était alors de 30 avec 1.043 syndicats, saute en 1904 à 52 avec 1.792 syndicats. Au rr janvier 1910, il y avait 76 fédérations adhérentes avec 3.012 syndicats et 360.000 cotisations encaissées. En septembre 1912, pour le dix-huitième congrès confédéral, la C. G. T. comptait 53 fédérations avec 2.163 syndicats, 370.000 membres, et 153 bourses du travail. Le dix-neuvième congrès, qui devait avoir lieu en septembre 1914, a été forcément ajourné, par suite de la guerre.
La tactique formellement révolutionnaire de la C. G. T. avec tout son programme, action directe, grève générale, internationalisme, fut discutée à fond au Congrès de Bourges de 1904. Malgré l'opposition des réformistes représentés par Keufer, du Livre, et Guérard, déjà nommé, les révolutionnaires triomphèrent avec Bousquet, Latapie, Pouget, Griffuelhes. Ils ont continué à avoir la majorité dans les congrès postérieurs, où la lutte reprend chaque fois entre les deux tendances, notamment à Amiens (1906), Marseille (1908), Toulouse (1910).
Les militants cégétistes les plus connus sont Keufer, Guérard, Niel, Renard, Coupât pour les réformistes; lYvetot, Griffuelhes, Pouget, Bousquet, Merrheim, Lévy, pour les révolutionnaires.
L'action prépondérante de la C. G. T. se retrouve dans toutes les grèves et dans tous les
mouvements ouvriers depuis 1902, P. T. T., cheminots, tentative avortée de grève générale du 1" mai 1906. On la retrouve également dans tous les événements politiques et sociaux, — émeutes de Villeneuve-Saint-Georges, le Midi, la Champagne. On constate aussi son opposition systématique à toutes les lois ouvrières nouvelles, (retraites ouvrières). Ses interventions incessantes, ses violentes manifestations sont d'ailleurs dans la mémoire de tous.
Elle affirme hautement sa méthode révolutionnaire et ses doctrines marxistes et même anarchistes, très clairement définies par Georges Sorel dans un ouvrage retentissant (1).
Bien que, de son propre aveu, elle représente seulement une minorité, elle a su, par son action militante, les imposer jusqu'en 1914 à tout le syndicalisme ouvrier français, comme articles de foi, et elle en a fait la doctrine syndicale orthodoxe.